Alain Deneault, La Médiocratie

Alain Deneault, La Médiocratie. Précédé de Politique de l’extrême centre et suivi de « Gouvernance ». Le management totalitaire, Lux éditeur, 2016.

Je suis tombé un peu par hasard sur ce petit bouquin qui dormait dans ma bibliothèque depuis quelque temps sans que je l’aie encore ouvert. Je dis petit car il est au format poche et ne coûte que huit euros pour 330 pages de lecture tout à fait éclairante sur les temps moroses que nous traversons.

Qu’est-ce que la médiocratie ? « [C’] est l’ordre, répond l’auteur, en fonction duquel les métiers cèdent la place à des fonctions, les pratiques à des techniques, la compétence à de l’exécution ». Dans médiocratie, on entend bien moyen, moyenne (dictature du ou de la) : « Le travail devenant un moyen de subsistance pour les pauvres et un moyen de faire produire de la valeur marchande pour les riches, il s’entend qu’il devait être formaté à son tour sur un mode moyen. » (Souligné dans le texte.) Cela se traduit par une effrayante production de bêtise. Ainsi, des « théoriciens du management » (les guillemets sont de moi, car l’expression me semble relever de l’oxymore) s’intéressent-ils « le plus sérieusement du monde à la façon dont la “stupidité fonctionnelle” éclipse les prétentions à la raison dans maintes structures dominées par l’appât du gain. » Pire, « ils la préconisent doctement » : « La stupidité fonctionnelle, écrivent-ils, renvoie à une absence de retour sur soi, un refus de recourir à son potentiel intellectuel autrement que de manière myope et à un art de l’esquive devant toute exigence de justification. » Si, si, c’est vrai, ce sont deux profs d’écoles de commerce universitaires canadiennes qui ont osé ça dans un article titré « A Stupidity-Based Theory of Organizations » publié par le Journal of Management Studies en 2012. Deneault commente : « C’est la banalité du mal faite science. » Il a raison, car c’est bien ce que Hannah Arendt reprochait à Eichmann : le refus de penser – aux conséquences de ses actes. Mais je vous sens sceptiques. Comment peut-on revendiquer, recommander pareille posture ? Deneault caricature, il a dû sortir cette phrase de son contexte. Hé bien non, voyez plutôt ce qu’il cite encore de ces zozos (seul le commentaire entre crochets est de lui) :

« La “sottise” est nécessaire dans des environnements complexes dans lesquelles les préférences de but sont ambiguës [ou, en français : dans lesquels la validité des options n’est pas claire.] La “sottise” est alors un type exploratoire de raisonnement par lequel nous agissons avant le moment de penser. L’action “sotte” aide alors à clarifier, déterminer et tester les préférences. Elle permet de s’adonner à des tentatives par l’action en étant insensible à la rétroaction. Cela facilite les activités nouvelles qui doivent encore faire la preuve de leur succès. Ici, le niveau élevé d’ambiguïté empêche tout simplement les gens de mobiliser leurs capacités cognitives pleinement et d’agir rationnellement. »

Le problème, c’est que cette manière de (ne pas) penser, loin de se cantonner à la soi-disant « science du management », a envahi toutes les sphères de la société néolibérale mondialisée sous le néologisme… ambigu, justement, de « gouvernance ».

« Contrairement aux termes “démocratie” ou “politique” qu’elle tend à occulter, “gouvernance” ne définit rien nettement ni rigoureusement. La plasticité extrême du mot déjoue le sens, et cela semble même être son but. On fait comme si on se comprenait au carrefour de sa vanité sémantique. On s’en persuade. »

Et Deneault, dans l’essai éponyme, cite quantité de livres, d’articles, de chaires d’université, de colloques et d’organisations internationales consacrées à cette fumeuse « gouvernance ». Je n’avais jusqu’ici pas compris à quel point le terme est répandu, et ce à quoi il sert :

« Jusqu’alors, la gestion gouvernementale avait toujours été entendue comme une pratique au service d’une politique publiquement débattue. Mais puisque cette politique s’est laissée renverser par cette pratique au point de s’effacer à son profit, il convient de dire de la gouvernance qu’elle prétend à un art de la gestion pour elle-même. Aucun registre discursif ne semble à même de la dominer. Une telle mutation promeut le management d’entreprise et la théorie des organisations au rang de la pensée politique. Que de simplifications de ce fait ! Le fin mot de l’histoire, celui de “gouvernance”, postule implicitement la fin même de l’histoire. […]

« La gestion technicienne prenant le pas sur la politique, il est entendu que la conscience publique se retrouve plongée dans un étroit présent. Un présent déconnecté, éthéré, qui ne touche à rien de la présence, mais plane au-dessus d’elle indifféremment. Il s’explique ainsi que cette matrice nouvelle se soit constituée, comme substantif, à partir d’un participe présent, celui du verbe “gouverner”. Être gouvernant = la gouvernance. Le participe présent est en français le temps de verbe le plus faible, le moins engageant. Ainsi ramenée à un présent perpétuellement conjugué, la gouvernance ne désigne même plus l’acte de gouverner, mais le “gouverner” comme état. »

Soit, si je comprends bien, une naturalisation du « gouverner » (par la « stupidité fonctionnelle ») qui entraîne avec elle la naturalisation de l’« être gouverné » (par et avec la même stupidité)… Je n’ai pas commenté au fur et à mesure les citations que j’ai données. Mais j’imagine qu’elles n’ont guère besoin de commentaires. Je ne reviendrai pas ici sur l’imbécillité criminelle des gouvernants face à la pandémie (que certains médecins « non-alignés » sur Big Pharma préfèrent nommer « syndémie[1] », soit la combinaison d’une attaque virale avec différents maux dont souffrent depuis longtemps, et de plus en plus, des populations soumises à des niveaux de stress, de pollution, de mal-bouffe et finalement de mal-vivre insupportables). Je ferai simplement remarquer que la « gouvernance » a progressé à pas de géant. Ainsi, ces derniers temps, on a pu assister à l’imposition de ses propres choix (de médicaments, puis désormais de vaccins) par Big Pharma via un lobbying intense et la corruption d’un certain nombre des membres des « comités scientifiques » conseillant les gouvernements, mais aussi à la diffusion massive de messages d’une bêtise consternante et dont je m’étonne encore qu’elle n’ait pas suscité plus de réactions (mais la peur, probablement…) du genre : « Si vous toussez et que vous avez de la fièvre, c’est peut-être que vous êtes malade » (suivi de : surtout restez chez vous, ne cherchez pas à voir un médecin et cela jusqu’à ce que votre cas relève de la réanimation…) ou encore « Quand on aime ses proches, on ne s’approche pas trop ». Si nous, ou les générations qui viendront après nous, réussissons enfin à nous débarrasser de ce totalitarisme soft (enfin, pas soft pour tout le monde, spéciale dédicace aux camarades mutilés, emprisonnés, assassinés par la police, sans parler des disparus en Méditerranée et de tant d’autres victimes du capitalisme déchaîné), j’imagine que celles et ceux qui vivront alors en ces temps meilleurs auront du mal à croire que de telles absurdités aient pu se produire au début du xxie siècle.

Bien que les essais d’Alain Deneault recueillis ici datent tous de quelques années déjà, on y reconnaîtra nombre de traits frappants de notre actualité. Et comme il est dit sur la quatrième de couverture de ce livre :

« Parce que les glaciers fondent, parce que le désert avance, parce que les sols s’érodent, parce que les déchets nucléaires irradient, parce que la température planétaire augmente, parce qu’une majorité d’écosystèmes se délitent, parce que l’État social s’écroule, parce que l’économie réduite à la finance s’aliène, parce que les repères philosophiques se perdent, notre époque n’a plus le luxe de se laisser conduire à la petite semaine par les médiocres qui dominent. » À lire d’urgence !

[1] Voir par exemple « La santé au prix de la syndémie de Covid-19 », La Suite dans les idées, France Culture, 09/01/2021.

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James C. Scott, L’Œil de l’État. Moderniser, uniformiser, détruire

James C. Scott, L’Œil de l’État. Moderniser, uniformiser, détruire, traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Ruchet, Paris, La Découverte, 2021 [Yale University Press, 1998]

En France, nous commençons à connaître un peu les travaux de James C. Scott puisque plusieurs de ses livres ont été traduits, depuis La Domination et les arts de la résistance (Amsterdam éd., 2009), dont j’ai rendu compte ici-même à l’occasion de sa dernière réédition (même éditeur, 2019) jusqu’à Homo domesticus, paru l’an passé à La Découverte (dont on trouvera une recension sur le blog Bibliothèque Farenheit 451), en passant par Zomia ou L’Art de ne pas être gouverné (Le Seuil, 2013) et Petit éloge de l’anarchisme (Lux éditeur, 2013) ; ces seuls titres laissent comprendre quelle est l’orientation politique de leur auteur. Dans cette série, il nous manquait L’Œil de l’État, qui est semble-t-il son ouvrage le plus connu dans le monde anglo-saxon. C’est une somme, un texte foisonnant (plus de 500 pages bien tassées) appuyé, comme à l’accoutumée chez Scott, sur des centaines de références (ouf, les notes sont en bas de page, merci à l’éditeur). Mais c’est aussi un livre « facile » à lire, pour peu que l’on en prenne le temps – facile d’accès, sans vocabulaire trop spécialisé ni phrases trop longues et complexes.

En introduction, Scott explique que ce pavé « est le fruit d’un détour intellectuel si étourdissant [qu’il a] fini par en abandonner l’itinéraire initial ». Au départ, il avait voulu chercher à comprendre pourquoi l’État a toujours manifesté une certaine hostilité envers « ceux qui ne tiennent pas en place », une question qu’il avait rencontrée lors de ses « terrains » dans le Sud-Est asiatique – et qu’il a développée ensuite dans Zomia – et dont il avait vite compris qu’elle « transcende les frontières géographiques de cette région ». En effet, « les peuples nomades et pastoraux (tels les Berbères ou les Bédouins), les peuplades de chasseurs-cueilleurs, les Roms, les vagabonds et les clochards, les itinérants, les esclaves marrons et les serfs ont toujours été autant d’épines plantées dans le pied des États. » Et ces derniers ont toujours entrepris de les fixer, de les sédentariser. « Plus j’examinais ces tentatives de sédentarisation, plus elles m’apparaissaient comme des tentatives […] de rendre la société lisible, d’arranger la population de manière à simplifier les fonctions étatiques classiques telles la levée des impôts, la conscription et la prévention des révoltes. » Scott y reviendra plus tard dans Homo domesticus, qui est une histoire, ou un essai d’histoire de la naissance des premières formes d’État  : l’État prémoderne ne savait pas grand-chose sur la société qu’il prétendait dominer. « Il ne disposait d’aucune “carte” de son territoire ni de sa population. » Il ne possédait pas non plus d’unités de mesures standardisées ni d’outils statistiques qui lui auraient permis d’évaluer les ressources et la production des territoires qu’il « contrôlait » d’une façon encore bien lâche, en conséquence de quoi [ses] actions étaient souvent frustes et vouées à l’échec. » Et c’est là que le « détour » (qui n’en est pas vraiment un, selon moi) a commencé : Scott est passé du « pourquoi » (de l’hostilité de l’État à l’égard des nomades et autres indisciplinés) au « comment » (l’État en est-il arrivé à « mieux connaître ses sujets et son environnement »).

« Soudain, des processus aussi disparates que la création de patronymes permanents, la standardisation des unités de poids et de mesure, l’établissement de cadastres et de registres de population, l’invention de la propriété libre et perpétuelle, la standardisation de la langue et du discours juridique, l’aménagement des villes et l’organisation des réseaux de transports me sont apparus comme autant de tentatives d’accroître la lisibilité et la simplification. Dans chacun de ces cas, des agents de l’État se sont attaqués à des pratiques sociales locales d’une extrême complexité, quasiment illisibles, comme les coutumes d’occupation foncière ou d’attribution de noms propres, et ils ont créé des grilles de lecture standardisées à partir desquelles les pratiques pouvaient être consignées et contrôlées centralement. »

Chacun de ces « processus disparates » fait l’objet d’un chapitre du livre. Et il y a de quoi apprendre… Je ne citerai ici qu’un seul exemple tiré de la section « Création des patronymes » du chapitre 2 : « Villes, langues peuples ». Comme nous le fait remarquer Scott , « Un certain nombre des catégories qui nous sont tout à fait évidentes et à travers lesquelles nous appréhendons quotidiennement le monde social ont pour origine des projets étatiques de standardisation et de lisibilité ». Il en va ainsi des patronymes permanents. Au moins jusqu’au xive siècle, la grande majorité des Européens n’en possédaient pas. « Imaginons, s’amuse Scott, le dilemme d’un percepteur de la dîme ou de la capitation face à une population mâle [en Angleterre] dont 90 % des membres répondaient à un total de six noms de baptême différents (John, William, Thomas, Robert, Richard et Henry). » C’est pourquoi il était crucial pour l’État d’imposer l’usage de « seconds noms » permanents et uniques. Différentes méthodes furent employées à cette fin (entre autres, et pas des moindres, l’établissement des registres cadastraux : si un propriétaire et ses enfants, si pauvres soient-ils, tenaient à conserver leur taudis ou leur lopin de terre, ils avaient intérêt à ce qu’il soit enregistré… « à leur nom », et que ce dernier ne puisse pas être confondu avec un autre, donc qu’il soit un véritable « nom propre »). Les plus caricaturales (et les plus violentes) entreprises d’imposition de noms « propres » eurent lieu aux colonies, où elles ne durèrent que quelques années alors qu’elles avaient pris des décennies, voire des siècles en Europe. Ainsi, en Algérie en mars 1882 fut promulguée par le colonisateur français une loi sur l’état-civil. En effet, ainsi que le rapportait Karima Lazali dans son excellent Trauma colonial :

« L’administration coloniale décid[a] alors de changer le système traditionnel de nomination tribale de chaque individu, jugé trop complexe pour bien identifier les individus. Ce système procédait par un enchaînement de noms, et un renvoi : nom du père, du grand-père, du lieu-dit, etc. Il s’agissait d’un nom qui faisait localité, au sens fort, liant par le père les générations à la terre et à l’histoire. Dans ce système ancestral, le nom du père (lui-même nom de son père, et du père de celui-ci, etc.) et la terre étaient des propriétés collectives, qui rendaient difficile une lisibilité par l’administration coloniale. L’autochtone s’y reconnaissait, alors que le colon s’y perdait. D’où la volonté d’imposer un système de nomination français, avec réduction au prénom et à un nom attribué par l’administration. Lequel était parfois référé au nom de la filiation, mais aussi souvent complètement décroché de toute trace historique et généalogique. » On voit bien le double intérêt de cette opération pour les colons : d’abord, s’y retrouver, savoir qui est qui selon une vision administrative de la « population », mais aussi, en brisant les liens entre le nom et la terre… s’approprier cette dernière, justement : « […] pour l’administration coloniale, cette loi répondait également à l’objectif d’identifier les biens, en particulier les terres de la propriété collective en usage dans le système traditionnel : l’individualisation par des noms fictifs facilitait les transactions immobilières et les expropriations de terres, engagées dès le début de la colonisation. » Je me suis permis de citer ici une de mes précédentes notes de lecture, car le propos de Lazali fait écho de manière frappante à celui de Scott, lequel quant à lui, donne plusieurs autres exemples dont l’un des plus fous se situe aux Philippines sous la colonisation espagnole :

« Par un décret du 21 novembre 1849, on enjoignit aux Philippins d’adopter des patronymes hispaniques permanents. L’auteur du décret, le gouverneur (et lieutenant général) Narciso Claveria y Zaldua, était un administrateur méticuleux, aussi déterminé à rationaliser les patronymes qu’il l’avait été à rationaliser le droit positif, les frontières provinciales et le calendrier. Comme l’indique son décret, il avait observé que les Philippins étaient en général dépourvus de patronymes individuels qui auraient permis de “les distinguer par familles”, et que leur habitude d’adopter les noms baptismaux d’un nombre restreint de saints créait une grande “confusion”. Le remède fut trouvé dans le catalogo, un compendium de noms de familles mais également de noms et d’adjectifs tirés de la flore, de la faune, des minerais, de la géographie et des arts, que les autorités pourraient utiliser afin d’attribuer des patronymes permanents, voués à être transmis d’une génération à l’autre. On confia à chaque administrateur local une liste de patronymes suffisante pour sa circonscription, “en prenant soin que la distribution soit faite par lettres [de l’alphabet]”. En pratique, chaque ville reçut un certain nombre de pages du catalogo (organisé par ordre alphabétique), avec pour résultat que dans des villes entières les patronymes commençaient par la même lettre. Là où la migration interne a été faible au cours des cent cinquante dernières années, les traces de cette réforme administrative sont encore bien visibles […] » Dans le cas de l’Algérie aussi, «  cette destruction des généalogies par des attributions de noms, hors histoire et ascendance, s’est parfois effectuée en donnant aux personnes d’un même village des noms commençant par une lettre de l’alphabet identique, afin de les contrôler de manière individuelle et d’éliminer définitivement le collectif tribal : les noms d’un premier village commençaient tous par la lettre A, ceux du suivant par la lettre B., etc. jusqu’au dernier village. »

On a pris ici deux exemples tirés de la colonisation au sens classique du terme, mais l’on comprend bien, à travers eux, comment l’État s’est construit en colonisant ses premiers domaines et les premières populations qu’il a pu soumettre à sa domination. Il s’agissait d’un effort continu, opiniâtre et violent de simplification en même temps que d’atomisation. L’objectif était la lisibilité des populations, de la nature et de toute chose et, à cette fin, la destruction impitoyable de tous les liens enchevêtrés entre les humains entre eux et entre eux et leur environnement, liens qui tissaient au devant de l’œil de l’État un voile d’opacité tendant à rendre impossible toute prétention à sa domination. Il faudrait ajouter ici : destruction des liens internes à la nature elle-même. Ainsi Scott commence-t-il son récit par la parabole de l’État et de la sylviculture scientifique. L’idée que se faisait l’État de la forêt devait pouvoir se résumer à une certaine quantité de bois d’œuvre sur pied, pour aller vite. Seulement, cela éliminait tout le reste de ce qui constituait un écosystème forestier : la plupart des essences d’arbres, jugées non rentables, la faune et la flore estimées « superflues » par les forestiers « scientifiques », ainsi que, bien sûr, les femmes et les hommes qui vivaient en forêt ou sur ses lisières et en tiraient des compléments de ressources (cueillettes, bois mort, petite chasse plus souvent dénoncée comme braconnage) non négligeables. D’après Scott, c’est à des forestiers allemands que l’on doit le développement de la sylviculture scientifique au xviiie siècle. L’idée était de remplacer les anciens domaines forestiers impossibles à « gérer », c’est-à-dire à mesurer précisément et à exploiter commercialement, par des plantations d’arbres rationnelles et transparentes.

« Les anciennes forêts diversifiées, dont environ les trois quarts étaient composées d’essences à feuilles caduques (décidues), furent remplacées par des forêts à dominante de conifères où l’épicéa de Norvège et le pin sylvestre constituaient les principales et souvent les deux seules essences.

À court terme, cette expérience de simplification radicale de la forêt en une marchandise unique connut un grand succès. Ce fut un court terme relativement long, étant donné qu’une génération d’arbres peut prendre jusqu’à quatre-vingts ans pour arriver à maturité. La productivité de la nouvelle forêt mit un terme au déclin de l’approvisionnement en bois domestique, fournit des arbres plus uniformes et de la fibre de bois d’une plus grande qualité, augmenta le rapport économique des terres forestières et diminua de manière appréciable les temps de rotation (le temps nécessaire pour faire pousser un îlot de forêt, l’abattre et en planter un autre). Tout comme des cultures plantées en ligne dans un champ, les nouvelles forêts de résineux produisirent une marchandise unique en quantité prodigieuse. Il n’est en cela pas étonnant que le modèle allemand de sylviculture commerciale intensive se soit imposé à travers le monde. »

Évidemment, après le « court terme », il fallut déchanter. On s’aperçut bien vite que dès la deuxième génération de monoculture forestière, les rendements commencèrent à décroître puis que, comme toute monoculture, celle-ci se révéla beaucoup plus fragile et moins résiliente qu’une forêt diversifiée (développement de maladies, de parasites, vulnérabilité plus grande aux événements climatiques – tempêtes, sécheresse –, sans parler de la perte des autres ressources forestières qui représenta un véritable désastre pour les paysans et les petites gens qui en vivaient.

Si Scott a placé cette parabole au début de son livre, c’est parce qu’elle montre bien comment, dans son souci de lisibilité et de contrôle, l’État n’a jamais hésité à remodeler (on devrait dire élaguer, voire équarrir) la réalité – communautés humaines, villes, environnements naturels et rapports sociaux enchevêtrés – afin de la rendre mesurable, comptabilisable et exploitable à merci.

L’État a besoin d’individus « normaux » comme les forestiers scientifiques ont besoin de « Normalbaüme » (arbres « normaux »). Scott passe donc en revue les différents domaines d’application de cette féroce normalisation (foresterie, agriculture, langues, propriété, urbanisme, etc.) avant d’en venir à l’exacerbation de ce phénomène qu’a connue le xxe siècle : ce qu’il nomme le « haut-modernisme autoritaire ». Et là encore, il étudie plusieurs de ses domaines d’application, avec leur thuriféraires et leurs critiques : la ville haut-moderniste avec les plans délirants de Le Corbusier et la critique de Jane Jacobs, le Parti révolutionnaire avec les plans non moins délirants de Lénine et les critiques de Rosa Luxemburg et Alexandra Kollontaï, puis les expériences désastreuses de la collectivisation en URSS et des stratégies de « villagisation » en Tanzanie et Éthiopie, pour terminer par la « domestication de la nature », soit l’agriculture industrielle et ses ravages en termes de destruction des sols et de la biodiversité. Ce qu’il y a de commun à tous ces processus, c’est l’imposition (ou la tentative d’imposition) d’une vue théorique, « d’en haut » à la réalité « d’en bas » (et à gauche, ajouteraient certain·e·s habitant·e·s des montagnes du Sud-Est mexicain). J’emprunterais une ie à Isabelle Stengers afin de mieux formuler cela : il s’agit de la différence qu’il y a, en traduction, entre thème et version. (J’interprète librement mais, je l’espère, pas faussement cette image qu’elle développe dans Les Faiseuses d’histoire. Que font les femmes à la pensée ?1, écrit avec Vinciane Despret.) On pourrait dire que l’État a un texte en tête et qu’il tâche de le traduire dans la réalité, soit une langue étrangère qu’il doit tout d’abord simplifier avant de pouvoir la conformer à son (pré)texte : l’État comme producteur de thème. Une pensée verticale, qui va du « haut » vers le « bas » – genre Macron lorsqu’il condescend à s’adresser au bas peuple que nous sommes, ou tous ces épidémiologistes et autres virologues qui savent ce qui est bon pour nous, misérables ignorants. A contrario, l’exercice de la version est horizontal. Il ne s’agit pas de tracer un plan puis de le plaquer à la réalité (le thème), mais bien plutôt de tâcher d’observer, de participer, voir de comprendre cette même réalité et de la « traduire », soit d’en tirer quelques modestes leçons – au moins, par exemple, ne pas répéter les erreurs que nous avons déjà commises, ce qui ne serait déjà pas si mal. Cet exercice-là requiert une intelligence sensible et une certaine rouerie, qui nous permettra (peut-être) de contourner les obstacles trop importants ou de ruser avec plus fort que nous afin, sinon de retourner sa force contre lui, du moins de l’utiliser à meilleur escient. C’est quelque chose de ce genre que les Grecs appelaient mètis. James Scott termine justement son livre par un chapitre consacré à la mètis, ce « savoir pratique » qu’il oppose à ce qu’il appelle les « simplifications minces » de l’État. Car à l’instar d’une certaine science, l’État doit se débarrasser de toute source de complexité dans son appréhension et sa préhension de la réalité. Une fois traitée par lui, cette dernière n’a plus aucune épaisseur, elle est réduite à l’image que l’État s’en était faite a priori (toujours le thème).

Je crois que je pourrais écrire encore des heures à propos de ce livre qui me paraît essentiel à bien des égards. Je pourrais aussi émettre quelques réserves, en particulier sur le fait qu’il est trop long. L’éditeur américain aurait probablement dû le raccourcir ou le faire raccourcir par son auteur, car certaines parties sont vraiment trop longues et finalement quelque peu redondantes. Mais c’est un défaut mineur par rapport à tout ce que nous apporte ce texte. C’est pourquoi je le recommande chaudement.

franz himmelbauer

1Paris, les Empêcheurs de penser en rond/la Découverte, 2011.

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Florian Vörös, Désirer comme un homme

Florian Vörös, Désirer comme un homme. Enquête sur les fantasmes et les masculinités, éd. La Découverte, novembre 2020

In memoriam Romain

À mon avis, cette grande fabrique, cette puissante machine capitalistique produit y compris ce qui nous arrive quand nous rêvons, quand nous rêvassons, quand nous imaginons, quand nous tombons amoureux et ainsi de suite. En tout cas, elle prétend garantir une fonction hégémonique dans tous ces champs. Félix Guattari

« Tu es seul dans ta chambre et souvent tu t’ennuies / Tu fais des mauvais rêves, tu remues dans ton lit / La nuit, tu es trop seul, tu cherches une photo / Tu fermes un peu les yeux, tu caresses ta peau /

[Refrain] Faut pas pleurer / T’es pas l’premier / On t’attendait / Assied-toi là / Écoute-moi / Tout l’monde l’a fait / Tout l’monde se tait / Tout l’monde l’a fait / Personne le dit »

Évidemment, cette chanson de Gilbert Lafaille, qui m’est revenue alors que je me demandais comment attaquer cette note de lecture sur l’essai de Florian Vörös, si elle sonne toujours aussi juste à mes oreilles, n’en est pas moins datée : en 1977, date de sa parution sur le premier album de son auteur, il arrivait que l’on se branlât en matant une photo. Hé oui, on n’avait pas les ordis, Internet, les smartphones et tout le tintouin. Par contre, je suppose qu’aujourd’hui tout le monde continue à le faire mais plus souvent en visitant des sites pornos qu’en se contentant d’une image fixe sur papier glacé… Moi aussi ça m’arrive de temps à autre, ouf, voilà, c’est dit. Pas évident à assumer. La plupart des mecs qui se masturbent devant des vidéos pornos le font en cachette de leurs proches, en premier lieu de leur conjointe s’ils en ont une. Et ceux la plupart de ceux qu’a rencontrés Florian Vörös pour les besoins de son enquête en parlent comme si 1. c’était une activité honteuse, 2. à laquelle ils ne voudraient pas devenir « addicts » parce qu’ils « valent mieux que ça », 3. qui évidemment n’a pas d’influence sur leur sexualité « normale » (ou « légitime » : avec leur conjoint·e), 4. mais qui, par contre pourrait bien avoir une influence dévastatrice sur les plus jeunes… Un peu comme si eux, adultes et prévenus, sortaient indemnes de leur consommation de porno, tandis que cette même consommation exercerait des ravages sur les imaginaires impubères.

Florian Vörös a voulu enquêter plus loin : « La démarche de cet ouvrage, écrit-il dans son introduction (p. 7) est d’hybrider deux registres a priori peu compatibles : des conversations entre hommes sur le plaisir sexuel et une réflexion d’inspiration féministe sur la domination masculine. Il vise à la fois à explorer les fantasmes masculins à l’ère de la vidéo porno en ligne et à réfléchir à la dimension érotique de rapports sociaux de sexe, de classe et de race dans lesquels nous sommes tous et toutes pris. » Pour ce faire, il s’est entretenu (entre 2008 et 2012) avec « quatorze hommes gays, treize hommes hétérosexuels et trois hommes bisexuels » plus, note-t-il en bas de page, « avec trois femmes et un homme trans’. Ces quatre derniers entretiens », poursuit-il, « servent de contrepoint aux trente autres, qui se sont déroulés entre hommes cis. » La plupart vivaient en région parisienne, étaient « socialement perçus comme blancs », étaient d’âge adulte et fortement diplômés, cadres d’entreprise ou de la fonction publique, professions intellectuelles et artistiques, employés de commerce et techniciens. « Ce biais de recrutement m’a amené a préciser l’objet de mon enquête : la fabrique sexuelle de la masculinité blanche de classe moyenne et supérieure. » (p. 12) Au passage, je note que ce n’est pas tout à fait ce que promettait le sous-titre du livre (les masculinités). Il est vrai que la formulation précédente aurait été un peu longue pour la couverture. Bref. L’idée était donc, en gros, de comprendre ce qui fait bander tout ce petit monde, quels en sont les fantasmes et quel rapport réflexif on y entretient aux pratiques solitaires (la plupart du temps, même s’il arrive aussi que des hommes se branlent de concert, mais sans se toucher entre eux).

Le premier chapitre du livre décrit en quelque sorte les conditions matérielles et idéologiques de la masturbation – ou du visionnage de vidéos pornos, ce qui semble revenir presque à la même chose. Ce que montre ici l’approche des sciences sociales revendiquée par l’auteur, c’est qu’il n’y a pas un « effet » de la pornographie sur le regardeur au sens médical du terme, mais que les corps et les esprits sont bel et bien affectés par ce qu’ils regardent, qu’ils l’investissent d’une certaine façon, sélectionnant certains éléments des vidéos, rajoutant des couches de signification venues d’autres moments de leur vie quotidienne, faisant preuve, donc, d’une intense « activité fantasmatique », toujours « en quête d’intensité sensorielle ». Le visionnage se pratique quasiment toujours « à la maison », la nuit dans un coin à part ou alors de jour si la conjointe travaille à l’extérieur. On efface l’historique de navigation et ceux qui ont des vidéos sur supports DVD ou autres les planquent soigneusement de manière à ce que la famille ne tombe pas dessus par mégarde. Mais la pratique se fait aussi mobile avec les smartphones… Après, il faut bien produire un discours, sinon une justification de ces pratiques. D’abord, comme on vient de le voir à travers les précautions prises pour les garder secrètes, il y a un certain sentiment de honte. Alors émerge la figure repoussoir de l’addict, du « monsieur-tout-le-monde » qui, de « “sain et normal”, deviendrait monstrueux, machiste et pervers” à cause d’une consommation excessive et incontrôlée de pornographie » (p. 41) En fait on « peut » se masturber, mais pas trop. La « vraie » sexualité, la virilité, c’est celle qui résulte du « contrôle de son propre corps et de celui des femmes ». « Les discours hégémoniques sur la sexualité masculine reposent ainsi sur un équilibre fragile : d’un côté, la virilité serait une force naturelle devant faire l’objet d’une extériorisation sexuelle régulière ; de l’autre, réduire l’activité masturbatoire permettrait de se reconnecter avec cette énergie vitale. » (p. 42-43) La masturbation, dans ce cadre, devrait n’être qu’un passe-temps, un délassement, et l’on ne devrait pas y consacrer trop de temps… et d’énergie, cette fameuse « énergie sexuelle » dont déborderaient les hommes et qu’il leur faudrait dépenser – avant tout par la pénétration. Réduction du plaisir sexuel à la génitalité, cette conception réduit la présence corporelle à celle du pénis. De ce point de vue, il vaudrait peut-être mieux se payer de bons sex-toys que de s’embarquer dans des rapports avec pareils bourrins (mais bon, c’est une remarque perso, après tout, les bourrins semblent aussi exciter un certain nombre des hommes gays interviewés par Vörös).

Le deuxième chapitre du livre est intitulé « Se rassembler entre hommes autour de la pornographie ». « Au cours de cette enquête », dit l’auteur, j’ai rencontré trois manières de (ne pas) partager ses fantasmes. Un premier type de spectateur ne parle quasiment jamais de son rapport à la pornographie. Il s’agit d’hommes hétérosexuels en couple qui dissimulent leurs pratiques pornographiques, en particulier à leur compagne, car ils les associent à une sexualité adolescente et immature1. Un deuxième groupe ne parle de pornographie qu’avec ses partenaires sexuels. Il s’agit souvent d’hommes gays dont la sociabilité homosexuelle passe avant tout par la fréquentation d’application de drague, de saunas et de sex-clubs. Un troisième type de spectateurs parle beaucoup de pornographie, mais dans des cercles d’amitié restreints. Il peut s’agir d’hommes hétérosexuels qui se rassemblent en ligne pour partager une passion pour le porno que leur entourage a du mal à comprendre, mais également d’homme homos et bisexuels pour qui le porno est un produit parmi d’autres de la culture gay […] » (p. 55-56) En somme, la plupart du temps « le plaisir de partager ses fantasmes pornographiques est […] un plaisir de se rassembler entre hommes. » (p. 56) Je ne m’attarde pas sur ce chapitre qui examine les différentes situations évoquées ci-dessus.

Dans le suivant Florian Vörös « décrit les usages que les hommes font de l’identité sexuelle pour orienter leur rapport aux images et définir leur rapport aux femmes et aux hommes. » Il dit s’intéresser plus spécifiquement « aux usages normatifs de l’identité sexuelle : quand la définition de sa sexualité par rapport à celle des autres prend la forme d’une prétention à la normalité et donc à la supériorité. » (p. 89) Il explique qu’au début de son enquête, à un moment où lui-même commençait à se « définir comme pédé et bisexuel et à développer une apparence, un style gay », il était « assez enthousiaste vis-à-vis du potentiel subversif des masculinités et des sexualités gays » (p. 90). Mais il a surtout été confronté à des « discours conservateurs sur la masculinité » de la part des hommes hétéros comme de celle des gays et bisexuels qu’il a interviewés. Et tous ces discours tournaient autour d’une masculinité normée, les mecs « bien montés » et « actifs » (entendre : pénétrants) excitant aussi bien les pédés que les beaufs qui ne les supportent pas… C’est encore plus évidents dans le quatrième chapitre du livre : « Rendre compte de fantasmes genrés et racialisés ». Florian Vörös y réfléchit à la question de savoir « pourquoi les hommes blancs de classe moyenne et supérieure sont […] si peu enclins à la réflexion critique sur les rapports de domination en jeu dans leurs fantasmes », et cela « à travers deux études de cas : le désir hétéro masculin de disponibilité féminine et la fascination gay pour la virilité arabe ». (p. 115) Voici la conclusion de ce chapitre, que je cite un peu plus longuement car elle a selon moi le mérite de la clarté :

« Le genre et la race sont des systèmes de signification et de domination qui valorisent la masculinité et la blanchité. L’attrait des hommes blancs pour les fantasmes de disponibilité féminine et de virilité arabe s’explique en partie par le fait que ces manières stéréotypées de désirer les placent dans une position gratifiante. Leur déficit de réflexion personnelle sur leur rapport à la domination masculine et à l’hégémonie blanche revêt une dimension volontaire. Si les hommes blancs tendent à ignorer les positions féministes et antiracistes, c’est, entre autres, parce que cette ignorance les maintient dans une position de confort. Comprendre comment le genre et la race travaillent nos fantasmes implique de sortir du confort de la présentation de soi comme “adulte, responsable et au-dessus de tout soupçon”. Se défaire de cette cuirasse de vertu républicaine est la condition sine qua non au développement d’une réflexion critique et incarnée sur les stéréotypes et les rapports de domination. C’est ce pas de côté par rapport à la construction dominante de la masculinité blanche française qui permet de relier des fantasmes personnels à une histoire coloniale des imaginaires, à un marché genré de la pornographie ou encore à une organisation raciale des espaces de rencontre. Entrer dans cette démarche réflexive implique de quitter la posture confortable du “bon” spectateur qui condamne publiquement les “mauvaises” images “sexistes et racistes”, tout en profitant, en privé, de leur pouvoir érotique genré et racialisé. » (p. 143-144)

Pour terminer cette recension qui ne rend pas vraiment justice à ce très bon livre, en particulier parce que je ne me suis guère attardé sur les entretiens qui en sont le matériau de base, je me contenterai de citer de brefs extraits de sa conclusion : « Dans les débats sur les effets des images, la responsabilité est trop souvent définie comme un statut social figé, acquis une fois pour toutes : “La pornographie n’a pas d’effet sur moi car je suis un homme adulte et responsable”, m’a-t-on souvent opposé lors des entretiens. Il me semble plus intéressant d’envisager la responsabilité comme un processus d’apprentissage fondé sur l’écoute des voix féministes, queers et antiracistes, à commencer par celles des travailleurs et travailleuses du sexe, afin de mieux comprendre les implications sociales et politiques de son activité fantasmatique. » (p. 148) Il ne s’agit pas pour autant d’appeler à une « moralisation » quelconque de la libido, hein. On le comprendra mieux à la lecture de qui suit, et qui me servira de conclusion : « Le fantasme est un jeu dont l’issue n’est jamais entièrement connue à l’avance. Même là où tout semble figé et bloqué, on peut trouver de la respiration et des marges de manœuvre. Reconnaître les déterminations sociales qui nous constituent n’empêche pas de rester ouvert à la contingence, c’est-à-dire aux possibilités de transformations inattendues, liées à la polysémie des images et au caractère imprévisible des sensations. Aussi fort notre investissement libidinal dans des normes et des hiérarchies sociales soit-il, le plaisir n’est jamais définitivement bloqué, jamais entièrement réductible à cette fonction de réassurance des identités dominantes. »

franz himmelbauer

1Je dirais que c’est mon cas, sauf que je ne suis pas sûr « d’associer [mes pratiques pornographiques] à une sexualité adolescente et immature ». Je me demande plutôt si ce n’est pas mon éducation puis mon conditionnement à une sexualité « normale » qui me font éprouver de la honte par rapport à ces pratiques. Sans parler du fait que j’évolue plutôt dans un milieu féministe, et que les images pornos me semblent peu compatibles avec le combat féministe. Même si paraît-il, il existe du porno féministe… Ça demanderait à être creusé. Mais dans quel cadre ? J’ai participé naguère à un groupe de paroles d’hommes au sein duquel nous avions abordé une fois ou deux ces questions de la pornographie et des fantasmes masculins. Malheureusement le groupe s’est dissous et depuis, je n’ai pas (osé ?) trouvé d’occasion pour reparler de ça avec d’autres personnes.

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Coline Picaud, Personne ici ne sait qui je suis

Coline Picaud, Personne ici ne sait qui je suis, éditions Le monde à l’envers, novembre 2020

Sur le site de son éditeur, les ouvrages de Coline Picaud (elle en a publié quatre chez Le monde à l’envers, maison aux attaches libertaires et anticapitalistes sise à Grenoble) sont classés à la rubrique « Romans graphiques ». Je n’ai pas lu ses trois précédents, mais celui qui nous intéresse ici relève plus de la « bande dessinée de reportage », ainsi que l’auteure elle-même a intitulé son blog. Quoique… Mais j’y reviendrai.

« Cela fait maintenant 6 ans que je travaille dans un centre social qu’on appelle ici à Grenoble “Maison des habitants” (MDH) » : tel est le texte que l’on trouve en haut de la première page du livre, entièrement occupée par la représentation de l’immeuble que l’on suppose dès lors abriter cette MDH, et dont l’entrée est située entre les devantures d’une pharmacie et d’un fleuriste. « Je m’occupe des ateliers sociolinguistiques (ASL) : des cours de français à destination d’étrangers adultes. Leur objectif est d’aider les personnes à se sentir mieux dans la société française, par l’apprentissage de la langue, notamment », poursuit la voix off juste en dessous de l’image. Un peu plus loin dans le livre, Coline Picaud explique le fonctionnement administratif des MDH qui sont en fait des émanations de la Ville et qui ont pour fonctions le lien et l’animation avec les personnes âgées et les familles, l’animation et la vie du territoire et bien sûr l’accueil des habitant·e·s, quels que soient leur statut ou leur nationalité. L’auteure est « coordinatrice ASL » et à ce titre « recrute et forme les animateurs bénévoles, donne des cours, monte des projets, propose et alimente le contenu pédagogique ». « Cette année [2019, si j’ai bien compris], 23 bénévoles donnent des cours à la MDH. Cela permet d’accueillir du monde (environ 200 personnes à l’année) et de faire des groupes de nive au. Marc, un salarié, et moi, donnons également des cours. » Bon, rassurez-vous : ces précisions plutôt prosaïques ne prennent pas beaucoup de place dans l’ensemble du récit – je devrais d’ailleurs écrire : des récits, puisque Coline Picaud donne beaucoup de place aux récits de vie des personnes qu’elle rencontre dans le cadre de son activité. C’est ce qui fait tout l’intérêt de cette « bande dessinée de reportage » : c’est qu’elle n’en est pas vraiment une, justement, ou alors qu’elle est beaucoup plus. Par « reportage », j’entends le matériau rapporté et mis en forme, parfois de façon virtuose, par un·e journaliste depuis tel ou tel « terrain » où se déroulent (ou pas) des événements plus ou moins spectaculaires. Rien de tel ici. L’auteure raconte son quotidien, entièrement occupé par l’accueil, l’écoute et si possible la joie partagée avec des personnes « déplacées » et souvent marquées par les violences subies avant de quitter leur pays natal, pendant leur voyage vers les terres promises de l’Europe et encore après leur arrivée sur les rives de ce qui ressemble souvent plus à l’enfer qu’au paradis. En fait, si l’on devait parler de reportages, alors ce serait au pluriel, puisque Coline Picaud nous donne à voir et à lire, entrecoupés par la description des différentes activités de la vie quotidienne de deux MDH où elle intervient – l’accueil de gens qui débarquent du monde entier en quête de cours de français, mais aussi et surtout, probablement, d’une compagnie bienveillante, de sourires et de gentillesse, les cours de français, d’alphabétisation, les sorties organisées à la mer (Marseille, qui a beaucoup plu aux participant·e·s) ou à la montagne, les fêtes, le « Café international » où l’on parle de tout en français plus ou moins approximatif, mais c’est ainsi que l’on progresse le mieux – elle nous rapporte, donc, les récits de Sutha la Sri-Lankaise, Zabihullah l’Afghan, Meri la Brésilienne, Abdelrahman le Somalien, Rahel l’Éthiopienne, Maha la Syrienne, Golindya l’Érythréen et Télémilé le Guinéen. Bien sûr qu’elle a choisi quelques parcours parmi beaucoup d’autres, mais comment faire autrement, sinon à retomber dans des généralités statistiques ? Et puis on sent bien qu’avec celles-ci et ceux-là, Coline Picaud a vraiment pris du temps, et qu’ils et elles ont sympathisé. Elle laisse parfois transparaître une sorte de culpabilité, d’être née du bon côté de la planète, lorsqu’elle entend les horreurs qu’ont subies certain·e·s de ses interviewé·e·s. Mais elle ne tombe jamais dans l’emphase ni dans le pathos. Chacun, chacune raconte comment il ou elle est partie et pourquoi. Et puis la route, les passeurs, les frontières, parfois la Libye et souvent la Méditerranée… Et une fois franchis tous ces obstacles, l’Europe, la France, Grenoble où l’auteure les a rencontré·e·s.

Je me prends à rêver que ce genre de bouquin serve de matériel pédagogique en cours de géographie dans les écoles françaises. Car, comme le dit Coline Picaud, « il existe peu de lieux tels que les ateliers de français où se mêlent, plusieurs heures par semaine, universitaires sud-américains et Guinéens privés d’école, éclopé et professeur de salsa, prostituées nigérianes et religieuses malgache. Le monde est là. »

La grande réussite de l’ouvrage est de nous le faire (presque) toucher du doigt, ce monde qui bruisse de milliers de récits. J’avoue qu’à premier abord, je n’étais pas très séduit par le dessin de Coline Picaud. Mais la force de ses images est telle que j’ai très vite oublié mes préventions. C’est pourquoi je ne peux que recommander vivement cette lecture et, comme je l’ai déjà dit, mais bis repetita placent, souhaiter que des instits ou des profs s’en saisissent – sûrement que dans les quartiers populaires, certain·e·s élèves y reconnaîtraient des figures familières et qu’ailleurs, pour être moins connues, ces mêmes figures sortiraient de l’exotisme ou de l’altérité vaguement menaçante où elles sont trop souvent reléguées.

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Pour vos cadeaux (2) : Yves Pagès, L’Homme hérissé. Liabeuf, tueur de flics

En cette fin d’année 2020, quelques recommandations de lecture et de cadeaux à offrir. On a bien besoin de se remonter le moral et de prendre soin de celui de nos ami·e·s !

Yves Pagès, L’Homme hérissé. Liabeuf, tueur de flics, éditions Libertalia

Voici ce que l’on pouvait lire dans la « Lettre d’information » de nos ami·e·s des éditions Libertalia il y a un mois tout juste (le 20 novembre 2020, donc, ceci dit pour qui lira ces lignes plus tard, s’iel existe…), sous le titre : « Petit retour sur les nouveautés du 30 octobre » :« Le Journal d’un rescapé du Bataclan de Christophe Naudin a été littéralement couvert de presse (plusieurs passages TV et radio, divers articles). L’ouvrage est entré en résonance avec l’actualité tragique. Il a connu quatre tirages. À ce jour, plusieurs milliers d’exemplaires sont encore bloqués dans les librairies qui ne fonctionnent pas en “click & collect”. L’Homme hérissé. Liabeuf, tueur de flics, d’Yves Pagès, a été totalement invisibilisé. Certes ce livre a connu deux vies (L’insomniaque puis Baleine) avant notre édition. Mais il s’agit vraiment d’un excellent petit bouquin, magistralement écrit, une véritable plongée dans les bas-fonds du début du siècle xx. Il serait dommage que cette édition de poche fasse les frais du nouveau confinement. »

Ni une ni deux, j’ai écrit à Libertalia :

« Salut à vous,
les différences de réceptions médiatiques entre le
Journal d’un rescapé… et Liabeuf tueur de flics disent quelque chose d’assez clair sur les médias. C’était malheureusement prévisible. Quant à moi, je veux bien essayer de faire quelque chose à mon modeste niveau, si vous pouvez m’envoyer au moins le Liabeuf – mais je veux bien jeter un œil sur l’autre aussi, pas pour en dire du mal, hein, mais pour appuyer ma réflexion ci-dessus sur quelque chose d’un peu plus consistant.
Bon courage à vous !
 »

Résultat, les ami·e·s m’ont envoyé les deux bouquins et je ne peux que confirmer qu’il serait fort dommage que L’Homme hérissé passe à la trappe, victime de la « guerre des représentations » dont parlait Laurent Jeanpierre à propos des Gilets jaunes (cf. Pour vos cadeaux, 1. Péage Sud). Comme je l’avais pressenti, de l’autre bouquin je ne dirai rien, par respect pour les travaux antérieurs de son auteur, particulièrement Charles Martel et la Bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire, coécrit avec William Blanc, publié également chez Libertalia en 2015, et dont j’avais rendu compte ici-même.

L’histoire de Liabeuf est assez méconnue, je crois (en tout cas je l’avais ignorée jusqu’ici). Raison de plus pour la découvrir dans ce petit bijou qu’est le texte de Pagès : il est vraiment impeccable – précis, concis, empathique mais sans pathos aucun, il m’a touché au cœur autant qu’il m’a réjoui l’esprit. L’action a lieu en 1910, de janvier à juillet précisément. Décor : le Ventre de Paris – les Halles et le quartier Saint-Merri – haut lieu d’insurrections avant la reprise en main par les forces de l’Ordre : l’urbanisation d’Haussmann puis la Semaine sanglante qui mit fin à la Commune. Mais traînent encore par là les souvenirs de certaine barricade élevée en 1832, sous Louis-Philippe, et dont la reprise coûta la vie à une centaine de ses défenseurs… (Mais si, vous vous en souvenez comme moi : c’est là que Hugo situa les derniers exploits de Gavroche !) Pour être exact, l’action commence là, rive droite, avant de se déplacer « rue du Croissant, dans le café qui servait alors de quartier général nocturne aux journalistes de tous bords […] où quatre ans plus tard, le 31 juillet 1914, Jean Jaurès sera lâchement assassiné » (L’Homme hérissé, p. 68), et de se terminer, rive gauche, entre la prison de la Santé, où fut incarcéré le Bouif, comme on surnommait Liabeuf, le « petit périmètre délimité par quatre marronniers, rue de la Santé, au pied d’un mur extérieur de la prison, à égale distance du portail de la forteresse et du boulevard Arago » (p. 168), ou il fut guillotiné, et les boulevards Arago et Saint-Marcel, théâtre d’une émeute populaire impuissante à empêcher cette exécution.

Pourquoi Liabeuf fut-il guillotiné ? C’est ce que raconte ce livre. D’abord, c’était un méchant, aux yeux d’un certain monde du moins. Aujourd’hui, ce certain monde parlerait probablement d’un « criminel fanatisé ». Il ne défendait pourtant aucune cause, fors l’honneur1. Il y avait beaucoup de travailleuses du sexe, au quartier Saint-Merri où vivait notre cordonnier – c’était son métier. Lui en fréquentait une, en tout bien tout honneur, justement, c’est-à-dire sans qu’il y eût entre elle et lui un quelconque échange monétaire. Une bluette, en somme : « Notre Bouif, plutôt empoté avec la gent féminine, eut vite fait de s’amouracher de celle qu’on surnommait aussi Didine Cendrillon [ça ne s’invente pas!] parce qu’elle avait joué le rôle de la jeune princesse à l’école primaire. » (p. 53) Problème : la « gagneuse » était sous la coupe d’un mac nommé Gaston. Qu’à cela ne tienne, afin d’obtenir l’émancipation de sa Dulcinée, l’amoureux transi provoque le maquereau en duel. Mais au moment où, derrière l’église Saint-Merri, les rivaux sortent leurs lames, voilà que débarque une escouade d’agents de police en tenue. Le règlement de compte était remis à plus tard… Sauf qu’ayant perdu la face, et sentant que sa « protégée » lui échappait, Gaston ourdit un coup bien vicelard – c’est en tout cas une hypothèse de Pagès qui, prudent, ajoute : « À moins que le seul hasard ne lui [ait servi] sa revanche sur un plateau. » (p. 54) Ici, il faut savoir qu’à cette époque les flics n’étaient pas toujours très réglos (incroyable, non ?), et même qu’ils étaient souvent assez pouraves (ça ne se verrait plus aujourd’hui, pour sûr !). La fameuse « brigade des mœurs » dont les agents « en bourgeois » (lisez : « en civil ») fréquentaient de près maquereaux et prostituées, et même de si près que l’on peut penser qu’un certain nombre d’entre eux cumulaient les deux casquettes, avait été dissoute en 1903… Mais ses membres, eux, n’avaient pas été dissous, et encore moins leurs mauvaises manières. Quoi qu’il en soit, les agents en bourgeois Eugène Maugras et Henri Vors se mettent à filer systématiquement le Bouif et le voient se faire offrir des verres de vin et des cigarettes par la dite Didine Cendrillon. Pis, ils prétendent avoir vu celle-ci en train de remettre de l’argent à son cordonnier préféré, ce qui justifie leur arrestation à tous les deux. Ici Liabeuf se révèle piètre menteur puisque, interrogé au poste de police du 4e arrondissement, il nie l’évidence, soit qu’il connaît Didine, laquelle soutient de son côté la même version. Résultat : en août 1909, « le tribunal correctionnel de la Seine condamna […] Liabeuf [pour « vagabondage spécial », ainsi qu’était nommée l’activité de souteneur] à trois mois de prison ferme, cinq ans d’interdiction de séjour et cent francs d’amende » (p. 63). On devine qu’un certain Gaston ne devait pas être mécontent. Liabeuf, si. Très mécontent même. Et pas d’abord à cause de la taule, de l’interdiction de séjour ni de l’amende, non. Mais parce qu’il ne supportait pas de se voir traité de souteneur, alors qu’il ne l’était pas ni ne l’avait jamais été, même pas en rêve. Un peu psychorigide, le gars. D’autres auraient déprimé, voire pire. Pas lui – ulcéré, on pourrait dire qu’il eut la déprime active : il se hérissa, au sens propre comme au sens figuré. Il avait juré d’avoir la peau de la Flûte et Beau Gosse, sobriquets de Vors et Maugras à Saint-Merri. C’est ainsi qu’afin de se préparer au mieux à la bagarre, il se confectionna quatre brassards de cuir hérissés de pointes en fer et se les fit attacher par la Grande Marcelle autour des avants-bras et des biceps en cette soirée fatale du 8 janvier 1910 dans l’estaminet La Mère Navarre, rue Beaubourg. Il les dissimula sous une ample cape noire, qui cachait également un tranchet et un revolver de gros calibre. Il n’aurait pas dû être là, puisqu’il était interdit de séjour. Mais il n’en avait cure, tout à sa vengeance – pardon, à la réparation de son honneur d’honnête travailleur. Cependant, le quartier pullulait de mouchards et d’agents en bourgeois. Ils l’avaient repéré. Du coup la Flûte et Beau Gosse s’étaient fait porter pâles et n’étaient pas en service ce soir-là. Bien leur en prit.

Avec la Grande Marcelle et les autres, Liabeuf rejoint un second établissement, Les Caves modernes. Là, en sirotant la spécialité maison – mélange d’absinthe et de crème de prunelle – les quatre commère et compères s’installent et entament une partie de cartes. Un indic connu de la Grande Marcelle entre dans la salle. « En racoleuse émérite, la Grande Marcelle connaît son monde. Elle a vite fait de prévenir le Bouif d’une œillade discrète : le nouveau venu est de mèche avec la police.

Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, réplique-t-il en haussant délibérément le ton. La guerre est déclarée . Tous les mouchards du quartier peuvent bien rappliquer, je me charge de les buter ! »

Et de multiplier les menaces contre la Flûte et Beau Gosses : « les bougres, je vais les bouffer ! » (p. 19) L’indic décampe sans demander son reste. Les partenaires de jeu du Bouif vont jeter un œil à la porte : il y a des flics partout. C’est juste ce qu’il voulait. Ses compagnons et la Grande Marcelle tentent de le retenir. Mais lui est déjà sur le pas de la porte : « Vous savez, les potes, on va rire ! » On lira la description de ce fou-rire dans le texte d’Yves Pagès. Il fallut pas moins d’une dizaine d’agents pour maîtriser Liabeuf – il a pris un coup de baïonnette au poumon. Un flic mourra quelques heures après la bagarre, un autre est très grièvement blessé et au moins deux autres s’en tirent avec les mains déchirées par les brassards cloutés.

Voilà pour l’affrontement direct entre la plèbe et la police. Commence alors un autre affrontement, celui des représentations, déjà. À notre droite, le préfet Lépine, que l’on va découvrir ici telle la sombre crapule qu’il fut, et dont la posture politique ne pourra pas ne pas rappeler à la plèbe d’aujourd’hui celle de l’actuel préfet de police de Paris, dont je veux oublier le nom. Hé oui, Lépine, ce ne fut pas seulement le fameux concours, mais bien la répression et le soutien total à ses agents en bourgeois comme en uniforme. Avec Lépine, la presse mainstream de l’époque, de La Libre Parole de l’antisémite Drumont jusqu’à L’Humanité du socialiste Jaurès, en passant par les bien-pensants Journal, Petit Journal et Paris Journal : tous rivalisent dès le lendemain du baroud d’honneur de Liabeuf de titres sensationnels genre « L’Assassin de la rue Saint-Merri », « La vengeance de l’apache » ou « Effroyable tuerie rue Aubry-le-boucher ; l’apache aux brassards de fer ». À notre gauche, un agitateur, Gustave Hervé, et son journal La Guerre sociale. Gustave Hervé tournera mal plus tard, il rejoindra les salopards de l’union sacrée pendant la Grande Guerre, oui, ceux-là qui proclamaient bien fort, droits dans leurs bottes mais à l’arrière, quand même, n’exagérons rien, que la France se battrait jusqu’au dernier poilu (quitte à les fusiller quand ils regimbaient). Mais pour le moment, il est à fond – aux taquets comme on dit maintenant, et aux aguets de la moindre occasion de manifester son opposition révolutionnaire (ce canard avait été fondé par des syndicalistes révolutionnaires de la CGT et la minorité d’extrême-gauche des socialistes refusant le ralliement des jauressiens à la IIe Internationale. Il n’y allait pas de main morte : ainsi avait-il proposé la question suivante à ses lecteurs au sujet de Georges Clémenceau, alors ministre de l’Intérieur : « Doit-on le tuer ? » rapporte Pagès p. 70.) Bref, Hervé prend position pour Liabeuf dans un édito inacceptable par les bourgeois… et les flics et les magistrats : « Je trouve que dans notre siècle d’aveulis et d’avachis, il [Liabeuf] a donné une belle leçon d’énergie, de persévérance et de courage à la foule des honnêtes gens. À nous-mêmes révolutionnaires, il a donné un bel exemple.

Tous les jours, il y a d’honnêtes ouvriers qui sont victimes de brutalité policière, d’ignobles passages à tabac, de condamnations imméritées, d’erreurs judiciaires grossières : avez-vous entendu dire que l’un deux se soit vengé ? […]

Tous les jours, les magistrats, avec une légèreté, une inconscience et une férocité sans nom, dans des jugements rendus le cœur léger et par-dessus la jambe, promènent la ruine, la douleur, le déshonneur dans les familles : avez-vous jamais ouï qu’une seule de leurs victimes se soit jamais vengée ? » (p. 74) Étrange époque que cette Belle Époque, non ?

On apprendra en lisant la suite comment la condamnation à mort de l’« homme hérissé » devint une affaire nationale, et comment le président de la République Fallières, qui avait pourtant accordé sa grâce à 133 condamnés à mort entre 1906 et 1908, la refusa à Liabeuf. Il est vrai qu’il avait recommencé à refuser les grâces en 1909, sous la pression populaire, après une affaire particulièrement horrible de viol et de meurtre d’enfant, puis l’arrestation d’une bande de malfaiteurs qui avaient terrorisé le Pas-de-Calais avec sept assassinats à leur actif. Mais dans le cas de Liabeuf, l’opinion était bien plus partagée. Curieusement, on a l’impression qu’alors, tout le monde détestait la police (étonnant, non?). Et puis on voyait bien que ce pauvre Liabeuf avait été victime d’une machination policière et que seul son honneur d’honnête homme (l’idée qu’il s’en faisait) l’avait poussé à casser du flic. Mais justement, comme l’avait souligné Gustave Hervé, il avait donné un détestable exemple d’insoumission. Et c’est pourquoi le préfet Lépine se mit discrètement en campagne afin d’obtenir l’élimination de ce mauvais sujet. Il obtint une entrevue secrète avec le chef de l’État et le président du Conseil durant laquelle il fit état des « menaces à peine voilées d’une délégation de la Fédération des agents de police de France au cas où l’on céderait à la compassion populacière » et mit « sa démission et celles de plusieurs de ses collaborateurs dans la balance. Le Matin avait même reproduit une note confidentielle au sujet de cette requête :

La plupart des fonctionnaires de la préfecture de police considèrent que l’application rigoureuse de la loi s’impose si l’on veut que les hommes chargés d’assurer l’ordre et la sécurité dans Paris puissent accomplir leur devoir professionnel avec l’assurance que leur métier, déjà si périlleux, ne sera pas rendu plus dangereux encore par suite d’une clémence qu’ils considéreraient comme injustifiée.” » (p. 151) Ah la la, c’est pas aujourd’hui qu’on verrait des choses pareilles, hein, des flics faisant pression sur leur ministre, voire sur le chef de l’État, et obtenant gain de cause…

Bon alors, vous l’aurez compris, c’est vraiment un excellent petit bouquin que cet Homme hérissé. À lire et faire lire !

1Il faudrait voir dans quelle mesure ce n’est pas le cas de certains « criminels fanatisés ». Sans prétendre comprendre quelque chose à leurs motivations, je me demande s’il n’y a pas aussi quelque chose de cet ordre-là chez eux (rachat de leur honneur bafoué ou de leur dignité foulée aux pieds, selon l’idée qu’ils s’en font, j’entends).
Publié dans Histoire, Notes de lecture, Politique | Marqué avec | Commentaires fermés sur Pour vos cadeaux (2) : Yves Pagès, L’Homme hérissé. Liabeuf, tueur de flics

Pour vos cadeaux (1): Sébastien Navarro, Péage sud

En cette fin d’année 2020, quelques recommandations de lecture et de cadeaux à offrir. On a bien besoin de se remonter le moral et de prendre soin de celui de nos ami·e·s !

Sébastien Navarro, Péage sud, Éditions du Chien rouge, novembre 2020

Voici un premier titre roboratif à souhait. Au cas où vous ne le sauriez pas, les éditions du Chien rouge sont liées à l’excellent mensuel CQFD, dont Sébastien Navarro est l’un des rédacteurset d’ailleurs, j’en profite pour leur faire de la pub : abonnez-vous ou, si vous êtes déjà abonné·e, offrez un abonnement à quelqu’un·e de votre entourage (c’est par ici), ça les aidera à poursuivre leur œuvre de salut public : une information libre et de parti pris.

Quelqu’un de leur équipe – je ne sais pas qui, mais j’ai une idée, merci à lui ! – m’a envoyé ce roman que j’ai reçu le même jour que le numéro de novembre du canard. Alors je l’ai lu. Et, autant le dire tout de suite, j’ai aimé. On pourra bien me reprocher qu’il y ici soupçon de copinage, voire de lien sinon de conflit d’intérêt, comme on (ne) dit (pas) à propos de médecine et de Big Pharma – au risque d’être pris en flagrant délit de « complotisme », ce qui constitue désormais l’une des pires accusations, en tout cas une des plus disqualifiantes, après, mettons, pédophile, islamo-gauchiste ou apologue du terrorisme. Bref. Pardon pour cette digression qui n’a rien à voir… quoi que. Vraiment ? Désolé, hein, là je pense tout haut donc ça va vous paraître un peu décousu mais tant pis, je tente de mettre en forme l’intuition qui m’est venue à l’instant : est-ce que l’on ne pourrait pas tenter une analogie entre la digression, comme perturbation qui tend à faire divaguer un discours autrement bien composé, bien ordonné, bien policé en somme, et un mouvement comme celui des Gilets jaunes, comme perturbation d’un plan de circulation bien établi par de zurbains zurbanistes, irruption colorée dans le paysage aussi triste que grisâtre des suburbs commerciales et industrielles de la « rurbanité », trouble d’un (dés)ordre public lui aussi bien policé (enfin, bien policé… à mort, devrais-je écrire) ?

Mais revenons à nos moutons – enragés pour le coup. Une précision tout d’abord. J’ai bien parlé de « roman », même si ce mot ne figure pas sur la belle couverture en jaune et noir du bouquin. D’après son auteur, il vaudrait mieux dire « fiction ». C’en est une en effet, mais surtout pas une « autofiction » comme une certaine littérature française nous en a gavés au tournant du siècle (j’utilise volontairement cette formulation un peu floue car j’ai l’impression que le phénomène s’est quelque peu dissipé – mais peut-être me gourrè-je, tant il est vrai que je ne suis pas de très près cette littérature certaine). L’auteur s’en explique dans une interview parue dans CQFD de novembre1 et surtitrée « Autopromo (en gilet jaune) » : « […] j’aurais pu me contenter d’une restitution purement factuelle et opter pour la forme classique du récit. Après tout, ce dernier permet aussi des embardées subjectives. Mais non, il a fallu que se calque sur la trame narrative une enveloppe fictionnelle. Plusieurs raisons à cela : mon goût pour l’esthétique du polar (y compris quand le héros est un vrai pied nickelé), la volonté de rompre avec l’âpreté du sujet en le pimentant de fantaisies imaginaires, l’indispensable bande-son destinée à ambiancer la prose. Enfin, la liberté romanesque offre un luxe inestimable : celui de donner du champ. Elle permet d’incarner une multiplicité de voix, souvent contradictoires, de dessiner une dialectique au cours d’un dialogue grotesque, d’exacerber les humeurs en les poussant vers des points d’incandescence. Il y a là une multitude d’explorations qui font qu’au final Péage Sud n’est ni un roman ni un récit mais un texte hybride qui résiste à tout étiquetage. À l’instar du mouvement des Gilets jaunes. »

Ici le héros, pardon, le pied nickelé se décrit en quatrième de couverture comme « un gars qui a lu plein de bouquins sur la révolution et qui a failli passer à côté de celle en train de germer sur le rond-point de son village ». À sa décharge, il faut bien dire qu’il ne fut pas le seul dans son genre, loin de là. Voyez plutôt ce qu’en disait Laurent Jeanpierre dans son impeccable In Girum. Les leçons politiques des ronds-points2 : « Comme toute confrontation entre un État et une partie de sa population, celle-ci s’est […] manifestée par une bataille continue de l’opinion. Parmi les professions de la représentation, dans les médias, la politique, les mondes intellectuels, la disqualification, parfois catégorique, a largement dominé, même si des voix dissidentes, minoritaires et plus proches du mouvement se sont exprimées. Pour beaucoup d’observateurs, la contestation des “gilets jaunes” était avant tout réactionnaire ou néopoujadiste, fascisante dans ses franges plus ou moins larges, indifférente ou tolérante à l’homophobie, au racisme, à la xénophobie, à l’antisémitisme. Et, comme si cela ne suffisait pas, elle a aussi été jugée ultraviolente, quasi totalitaire, souvent idiote et, en définitive, “protopolitique”, comme l’étaient déjà, selon certains commentateurs, les émeutes des quartiers populaires en 2005. Fait remarquable de cette guerre des représentations, toute une fraction de la gauche, en particulier du côté de la presse et des intellectuels, s’est reconnue dans ces jugements et les a même colportés lorsqu’elle ne les a pas initiés3. »

Avant même qu’apparaissent les premiers blocages, c’était mal barré, si l’on en croyait ceusses qu’en avaient vu d’autres, qu’étaient pas tombés de la dernière bourrasque de rébellion. Moi-même qui écris ces lignes , je me flatte d’avoir été intrigué par les appels à ce que l’on a ensuite appelé l’acte I, soit les manifs et blocages du 17 novembre 2018. Et je me rappelle avoir suscité les ricanements d’un bon vieil ami soixante-huitard qui avait frayé avec les situs, mazette ! dans sa jeunesse : « Bah, c’est rien, ça n’a aucun sens, c’est ridicule, que veux-tu qu’ils fassent ? Ce sera un pétard mouillé, voilà tout. » En voyage à l’étranger ce 17 novembre, j’avais suivi les nouvelles de France à la TV locale, et ce que j’avais vu m’avait confirmé que quelque chose était en train de se passer… Bon, la différence avec notre pied nickelé, c’est que moi, par la suite, je n’ai guère fréquenté les ronds-points, c’est vrai. J’ai participé à deux-trois manifs, ayant le privilège d’habiter la ville dont avait été maire l’éborgneur en chef, et à deux trois réunions, mais sans plus. Non pas que j’aie marché dans la sale propagande qui présentait les Gilets jaunes comme des affreux, mais probablement un peu par flemme, et aussi parce que je ne voyais pas trop comment franchir la distance qui nous séparait, eux et moi, et comment apporter une contribution autre que de soutien matériel. Sébastien Navarro, lui (ou son héros, mais on voit bien qu’il parle de choses qu’il a vécues), l’a franchie, cette distance. Et une fois sauté le pas, difficile de revenir en arrière tellement il a été touché au cœur par la chaleur humaine, la solidarité et la combativité qui régnaient au « péage sud », comme il a (re?)nommé le rond-point sur lequel il a découvert cette ambiance à partir de l’acte III.

Aujourd’hui, après l’année que nous venons de vivre, et alors qu’un nouveau sinistre de l’Intérieur prétend nous imposer encore plus de restrictions, de contraintes, de répression, la lecture de ce texte fait chaud au cœur. Et puis, ce que dit son auteur dans l’entretien déjà cité nous fait comprendre que ce qui est raconté là n’est pas du bidon. Momo Brücke lui demande : « Comment écrit-on sur un mouvement comme celui-là tout en le vivant de l’intérieur ? ». Lui répond : « Question essentielle et terriblement délicate. Dès que je comprends ce qui est en train de se jouer à quelques kilomètres de la cité-dortoir où je crèche, une évidence s’impose : tout ça est incroyable et tout ça va se perdre. Se perdre comme des paroles emportées par le vent, comme des fluos anonymes embarqués par les flics, comme des manifs sauvages dissoutes à l’orée de la nuit. Le “militant/journaliste” qui sommeille en moi ne peut accepter pareille situation. Alors je note. Tout ce que je peux. Des morceaux de vie, des prises de paroles, des colères fondamentales. Je fais gaffe à respecter les anonymats. Je décris des manifs. Je recopie des tags. Je note la température, l’état du ciel, le dispositif policier. Personne ne sait que j’écris. Je me sens voyeur et intrus. Mais je le fais, mû par la certitude que ce mouvement ne pourra se raconter véritablement que de l’intérieur. »

Ok, je ne suis pas forcément un fan des fêtes de fin d’année, mais quoi, cette année, ce sera tout de même un plaisir de se retrouver d’un peu plus près, au nez et à la barbe des rabats-joies qui prétendent nous imposer une société sans contact. Et offrir quelques cadeaux comme celui-là ne gâtera rien.

1 On peut la lire dans son intégralité ici : http://cqfd-journal.org/Sentir-avec-son-coeur-son-nez-ses
2 Paru voici un peu plus d’un an aux éditions La Découverte.
3 Ibid., Introduction, p. 8-9. Sur In Girum, on pourra lire dans Lundi matin : https://lundi.am/In-Girum-Les-lecons-politiques-des-ronds-points et aussi ce débat avec Jérôme Baschet, auteur, lui, d’Une juste colère, aux éditions Divergences : https://lundi.am/La-Commune-revient.
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Les Damnées de la mer. Femmes et frontières en Méditerranée

Camille Schmoll, Les Damnées de la mer. Femmes et frontières en Méditerranée, La Découverte, novembre 2020

Camille Schmoll est géographe et elle travaille avec des équipes de recherches sur les migrations au sein d’institutions académiques et du Groupe international d’experts sur les migrations (GIEM) dont elle est cofondatrice. Dans son annexe méthodologique  intitulée « L’ethnographie au temps de la frontière », elle dit d’abord qu’elle a commencé le travail de terrain qui a abouti à ce livre en 2010 et qu’elle l’a interrompu en 2018. « Durant cette enquête au long cours, dit-elle, qui peut être vue comme une enquête “dans” et “sur” la frontière, j’ai articulé trois stratégies de recherche : des observations de “lieux-frontières”, le recueil des récits de trajectoires, des suivis de femmes migrantes. »

Une enquête « dans » et « sur » la frontière : en effet , il ressort de la condition des femmes en déplacement, essentiellement depuis l’Afrique, qu’elle a rencontrées en Italie et à Malte principalement, que les frontières ne sont pas seulement ces lignes pointillées que l’on nous apprend à l’école à considérer comme telles – de simple limites plus ou moins barricadées que l’on pourrait, ou pas, franchir d’un seul bond, tel Remus sautant par-dessus le sillon creusé par son frère Romulus autour de la future cité de Rome (on sait d’ailleurs le sort de Remus, assassiné par Romulus furieux que l’on n’ose point prendre au sérieux son fantasme de confinement, sort emblématique de celui réservé de tout temps aux nomades et autres personnes « déplacées »). Non, les frontières sont épaisses, plus que cela, elles sont profondes : en l’occurrence, depuis l’Afrique subsaharienne et l’Afrique de l’Est jusqu’aux rivages européens de Mare nostrum (comme la nommaient, bien sûr, les héritiers des fils de la louve, mais aussi nom donné par les autorités italiennes à une opération de sauvetage en mer lancée en 2013 suite à deux naufrages au large de Lampedusa, au cours desquels périrent noyées 366 personnes, le 3 octobre 2013 et 268 une semaine plus tard, le 11 octobre ; cédant aux pressions xénophobes, les autorités italiennes et européennes l’ont remplacée en novembre 2014 par l’opération Triton, menée par Frontex – unité militaro-policière chargée de faire respecter le confinement de la forteresse Europe, et qui emploie des moyens un peu plus sophistiqués que Romulus, mais qui aboutissent au même résultat, soit des dizaines de milliers de mort·e·s en Méditerranée). Frontières profondes et périlleuses, donc. Et frontières longues, interminables au sens temporel : qui durent1. En effet, les voyages des femmes qu’a rencontrées Camille Schmoll durent des années. Il y a d’abord la traversée de l’Afrique – souvent des mois durant lesquels il faut parfois s’arrêter pour travailler un moment, afin de trouver l’argent nécessaire à la poursuite du voyage. Ensuite, pour une très grande partie d’entre elles – et ici, il faut bien se rendre compte que l’on parle des survivantes et pas seulement des rescapées de la traversée en mer, mais aussi de la traversée du désert et là, personne ne sait combien de personnes sont mortes, abandonnées par leurs convoyeurs, agressées, violées, dévalisées de leurs maigres biens – elles ont encore subi la détention en Libye, qui peut durer elle aussi très longtemps dans des conditions effroyables (c’est d’ailleurs une des raisons qui expliquent que les migrant·e·s n’hésitent pas à s’embarquer dans d’infâmes rafiots afin de tenter la traversée à tout prix). Et finalement, une fois qu’elles ont enfin mis le pied sur la terre européenne, où se retrouvent-elles ? Dans différentes sortes de camps qui vont du centre d’« accueil » (les guillemets sont de moi) au centre de rétention. Soit : « dans » la frontière . Je suis passé du pluriel – les frontières – au singulier – la frontière – sans y prendre garde ; Camille Schmoll montre bien, d’ailleurs, que les migrantes vivent dans la frontière. Plus tard, si elles sortent des camps, elles continueront à la trimballer avec elles, ou plus exactement, c’est le regard des Blancs européens « autochtones », plus ou moins bienveillant, paternaliste ou hostile, qui la leur collera à la peau.

« Trois stratégies de recherche », écrit donc Camille Schmoll. D’abord les « observations de “lieux-frontières” ». Elle y a parlé avec les personnels employés et les cadres dirigeants mais aussi et avant tout avec les femmes migrantes. Dans les centres d’accueil (relativement ouverts), elle a « cuisiné, fait des courses, langé des enfants et raconté des histoires, dansé et organisé des jeux […] accompagné des femmes à leurs visites médicales ou à la questura (préfecture) ». Dans les centres fermés, c’était évidemment plus compliqué et elle a dû se contenter d’entretiens de quelques heures à chaque fois, avec des femmes qu’elle ne revoyait pas d’une visite à l’autre, car elles avaient la plupart du temps changé de camp. Ces différents “lieux-frontières” étaient tous situés en Italie et à Malte.

Le « recueil des récits de trajectoires », ensuite. Camille Schmoll a mené des entretiens avec quatre-vingts femmes dont le seul point commun, finalement, était d’avoir traversé la Méditerranée. Les « damnées de la mer », donc. Référence évidente à Frantz Fanon dont le nom n’apparaît cependant guère dans le texte (une seule fois, me semble-t-il). Le livre doit-il son titre à l’éditeur ? Cela ne lui enlèverait rien. Si l’on voulait faire un parallèle avec Fanon, on pourrait dire que Schmoll cherche à dresser des portraits qui rendent justice à ces femmes migrantes, montrant que si elles ont subi toutes sortes d’avanies, elles n’en ont pas moins gardé leur capacité d’initiative, leur force et leur courage. Il est vrai que les médias européens, lorsqu’ils ne se montrent pas ouvertement racistes et xénophobes, font souvent preuve de commisération envers ces pauvres gens qui ne peuvent être autre chose que des victimes – envers et contre l’évidence : ce sont bien plutôt des héros et des héroïnes qui ont affronté des dangers au moins aussi graves (et en tout cas moins mythiques, hélas) qu’Ulysse en son odyssée. Les femmes font encore plus l’objet de cette assignation à la condition de victimes passives. De ce point de vue, ce livre est vraiment très précieux, en ce qu’il les donne à voir autrement que du point de vue réducteur qui est celui de trop (la plupart ?) d’Européens blancs. Bien sûr, en tant que « chercheuse », et même si elle est restée au plus près du « terrain », c’est-à-dire de l’observation in situ et de l’écoute des femmes migrantes, elle voulait aussi comprendre quels étaient les points communs, autres que la traversée de la Méditerranée, entre les expériences vécues par ses interlocutrices. Ainsi, elle a articulé son livres en chapitres thématiques, convoquant chaque fois des morceaux de récits à l’appui de ses observations et de ses suppositions. Elle a cependant tenu à ce que son premier chapitre soit constitué par le seul récit d’une femme camerounaise, Julienne, qu’elle a rencontrée à plusieurs reprises, d’abord en Sicile en 2016 et 2017, puis à Paris (au domicile de l’auteure) en 2018 et enfin en 2019 dans le village français ou vit désormais Julienne. La présentation que fait Camille Schmoll de ce récit constitue me semble-t-il une bonne introduction à l’ensemble des chapitres qui suivent. C’est pourquoi je conclus cette note en la citant, non sans recommander chaudement la lecture de ce livre.

« À l’instar des récits d’immigrés que l’on trouve dans l’œuvre du sociologue Abdelmalek Sayad, l’histoire de Julienne est tout aussi exemplaire que singulière. Elle pourrait très probablement fa ire l’objet de multiples interprétations, nous amener à réfléchir à la violence au temps des crises2, ou encore aux structures de genre en Afrique subsaharienne. Dans ce livre, elle sert d’introduction à une géographie politique de la vie au temps de la frontière et me permet d’illustrer la vulnérabilisation des femmes, tout au long de la route, sans l’essentialiser. Elle me permet de penser la frontière comme épreuve pour celles qui sont dans l’entre-deux, ni tout à fait expulsables ni tout à fait installables ou installées, celles qui sont parties mais ne sont pas encore arrivées3.

L’alternance, dans le récit de Julienne, entre forme active et passive, reflète la tension dans laquelle se trouvent les femmes aux frontières, prises dans des jeux d’acteurs qui les dépassent, piégées dans l’univers des réseaux et des politiques migratoires et, pourtant, toujours actrices à la première personne de leur destinée et de leurs trajectoires.

Ce récit, sur le mode de l’expérience vécue, est ponctué de nombreux épisodes de violence, sa lecture peut être choquante ou lourde. J’espère qu’il aidera malgré tout, au-delà de l’émotion qu’il peut susciter, à mieux comprendre la question migratoire en Méditerranée. L’histoire de Julienne me permet, en effet, d’introduire les différents thèmes qui seront explorés au fil des chapitres qui suivront : les motivations mixtes qui président au départ des migrantes, et les difficultés de la migration « seule » quand elle se fait, comme c’est le cas de Julienne, sans la bénédiction ou l’aide des proches ; le continuum entre les différentes formes de violences genrées ; leur imbrication avec la violence des politiques de contrôle, les ambivalences et la lenteur des politiques d’accueil des personnes demandeuses d’asile ; le décalage entre la gestion politique des flux et les projets migratoires ; la rencontre avec une société d’accueil tantôt chaleureuse, tantôt distante, souvent paternaliste ; la tension entre structures de pouvoir et autonomie qui s’exprime tout au long du parcours ; les réorientations constantes de la politique migratoire, qui se font au fil des opportunités et des obstacles, des bonnes et mauvaises rencontres ; les multiples renoncements, aussi : en premier lieu, pour Julienne, le renoncement à son fils, mais aussi le renoncement à une certaine idée de l’Europe, telle qu’elle l’avait imaginée avant de traverser la mer. »

1 À ce propos, je reprends le texte d’une des notes du livre : « On peut ici rappeler la critique faite par la géographe Doreen Massey au concept de “compression spatio-temporelle” proposé par David Harvey. Pour Harvey, la compression spatio-temporelle correspond au rétrécissement du temps lié à un “capitalisme de l’instantanéité”, à une forme d’accélération des rythmes du quotidien. Mais, lui oppose Doreen Massey, la compression spatio-temporelle n’est pas vécue de la même façon par toutes et tous, et elle dépend de “géométries du pouvoir complexes”. Les lieux d’hébergement sont en effet, à l’inverse de l’accélération décrite par Harvey, des lieux d’étirement temporel.

2 (Note du lecteur) Ici je me permets de renvoyer à une de mes lectures précédentes, dont de nombreux passages font écho à celle des Damnées de la mer : Une théorie féministe de la violence, de Françoise Vergès.

3 (Note du lecteur) C’est moi qui souligne.

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Une théorie féministe de la violence. Pour une politique antiraciste de la protection

Françoise Vergès, Une théorie féministe de la violence. Pour une politique antiraciste de la protection, La fabrique éditions, 2020

Françoise Vergès avait déjà publié chez le même éditeur : Un féminisme décolonial. Elle poursuit ici le même sillon. Rappelant – répétant inlassablement, car il le faut, tant est massive la montagne de préjugés à déplacer – que « l’esclavage colonial est la matrice des binarismes qui fondent la domination entre genres et à l’intérieur d’un genre » (p. 139-140, c’est moi qui souligne), elle revendique une politique antiraciste de la protection car elle, et nous avec elle, ne pouvons croire une seconde que le féminisme blanc (fémo-nationalisme, voire fémo-impérialisme) puisse contribuer en quoi que ce soit à l’émancipation du genre… humain, comme on disait dans le temps. De ce petit livre (185 pages, notes comprises) très accessible, il y a peu à dire, sinon : lisez-le, et faites-le lire, surtout, à celles et ceux qui n’auraient pas encore bien saisi les enjeux du féminisme décolonial.

Merci à La fabrique de nous autoriser à en publier quelques extraits (NB : nous n’avons pas reproduit les notes, très nombreuses) :

Extrait 1. Pages 55 à 62 (chap. 2 : L’approche civilisatrice de la protection des femmes)

 Fémo-impérialisme et protection des femmes du Sud global

Le féminisme universaliste civilisateur a contribué à intégrer la protection des femmes à la « mission civilisatrice », en France et dans les postcolonies françaises. En témoigne encore combien les affaires d’agressions sexuelles s’avèrent autant d’opportunités pour ces « féministes » de rattacher ces épisodes à un storytelling raciste. Ainsi, en 2011, tandis qu’elle caractérisait le viol de Nafissatou Diallo par Dominique Strauss-Kahn comme une affaire politique, l’ancienne ministre socialiste des Droits des femmes (de 1981 à 1986) Yvette Roudy ne pouvait s’empêcher de conclure : « Ce n’est pas un hasard si le viol collectif est une arme de guerre, une façon pour les jeunes voyous des quartiers de s’affirmer lâchement dans les “tournantes”. » Dans ce qui se présentait comme une dénonciation du machisme en politique, pourquoi faire cet amalgame entre un homme puissant, directeur du FMI, totalement certain de son impunité, et des jeunes de quartiers populaires, sinon pour accréditer une fois de plus l’idée que le plus grand danger vient des jeunes hommes des quartiers populaires ? Et ce au moment même où une femme noire immigrée était violée par un homme blanc puissant que ses pairs défendaient aussitôt en parlant de « troussage de domestique » ? Dans une interview plus récente, à la question « Il y a 30 ans vous compariez les partis politiques français aux clubs anglais du xixe : masculins, élitistes et fermés. C’est toujours le cas ? », Yvette Roudy répondait : « Non ça a changé, mais c’est un fait : on a beaucoup de retard en France. On doit faire avec le poids des traditions des pays d’origine de notre population immigrée. » Une nouvelle fois, les communautés racisées portaient le fardeau des attaques machistes et misogynes dans la société française. Le retard dans les droits des femmes était attribué à des communautés supposément étrangères à la Nation. Il faut savoir en tirer les conclusions qui s’imposent : selon cette vision (des plus légitime), devenir une femme française suppose de s’appuyer sur l’exclusion de femmes et d’hommes citoyen·nes français·es mais condamné·es à demeurer étranger·ères. Ces glissements qui associent la dénonciation d’un abus, d’un viol, avec la présence de racisé·es en France renforcent l’idée que les hommes racisés seraient une menace pour la liberté des femmes.

L’approche civilisatrice de la protection des femmes sert aussi d’argument à la politique étrangère de la France. Lors d’une intervention à l’ONU en 2019, le président de la République française, Emmanuel Macron, en donne les « éléments de langage » : « Les femmes et les filles sont les premières touchées par la pauvreté, les conflits, les conséquences du réchauffement climatique, elles sont les premières victimes des violences sexistes et sexuelles qui les empêchent trop souvent de circuler librement, de travailler, de disposer de leur corps selon leur choix. Il est temps que notre monde cesse de faire des femmes des victimes et leur construise enfin la place qu’elles méritent, celle d’être aussi des leaders ! » « La France », ajoute-t-il, mène une « diplomatie féministe active et résolue », et pour cela son gouvernement s’engage à affecter « 50 % de l’aide publique au développement à des mesures genrées ». Ces programmes, précise-t-il, visent à la fois « l’émancipation des femmes africaines », la « lutte contre l’excision », le cyber-harcèlement et l’éducation des femmes. La lutte contre l’excision est une des obsessions du féminisme occidental, car à leurs yeux les mutilations sexuelles sont le signe même de l’arriération et de la cruauté envers les femmes. Cette obsession ne tient pas compte des combats des femmes africaines sur le terrain ni du fait signalé par Fati N’Zi Hassane : « Presque partout en Afrique, les mutilations génitales féminines sont en baisse. Le déclin est particulièrement marqué en Afrique de l’Est, où le taux de mutilées de moins de 15 ans est passé de 71 % à 8 % entre 1995 et 2016, selon l’Unicef. Le recul est malheureusement bien moins visible en Afrique de l’Ouest et dans la Corne de l’Afrique, les deux régions les plus concernées par cette pratique inhumaine répandue dans toute la bande sahélienne, de la Mauritanie à la Somalie. Pourtant, là aussi, les chiffres du bureau régional du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale indiquent un changement drastique au fil des générations. » Pour les militantes africaines, l’intervention des ONG et des gouverne- ments occidentaux est contre-productive car leurs pratiques, leur vocabulaire, leur manière d’intervenir ont des résultats contraires à ceux qui sont souhaités – mais il est vrai que la référence aux mutilations sexuelles assure un effet médiatique. La politique « féministe, active et résolue » de la France vise à éduquer les femmes africaines à devenir des leaders, des « premières de cordée » en somme. Pour mieux servir sa politique féministe, l’État français décide, à la suite de fondations nord-américaines, de se doter d’un fonds d’investissement dans des projets genrés. En août 2019 à Biarritz, lors du G7, Emmanuel Macron annonce la création de ce fonds d’investissement en compagnie de Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement, et de l’artiste Angélique Kidjo. « Au fond un vrai défi pour l’Afrique c’est qu’il y a deux moteurs démographiquement, les femmes et les hommes, il n’y a qu’un moteur qu’on aide, les hommes […]. L’autre moteur est à l’arrêt parce que dans beaucoup de pays africains les femmes n’ont pas le droit d’accéder au foncier, ce qui est un défi fondamental, et donc ça veut dire qu’elles n’ont pas le droit d’accéder au crédit, elles ne peuvent pas développer une activité, et dans beaucoup de pays africains les femmes ne peuvent pas accéder en effet au crédit, à l’emprunt (hors le microcrédit), et donc développer de l’entrepreneuriat. » En juillet 2017, lors d’un G20, le même Macron avait déclaré : « quand des pays ont encore aujourd’hui sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien ». Par ces remarques, « Emmanuel Macron a donné le ton : son discours sera féministe, ou plutôt fémocolonialiste », écrit Elsa Dorlin, « parce que, dans la défense du choix des femmes africaines quant à leurs droits et choix reproductifs, le président français se place en chevalier blanc ». Le fémo-impérialisme a définitivement adopté la notion de genre (désignant ici exclusivement les femmes, prises comme un tout) et des formules féministes (liberté de circuler, de disposer de son corps) pour porter une politique d’intégration des femmes africaines à un système bancaire et économique dominé par l’Occident, tout en continuant à rendre les femmes africaines responsables de l’état du continent. Le vocabulaire du féminisme colonial du xxie siècle se met en place, empruntant au fémocolonialisme et à l’idéologie de l’entreprenariat néolibéral : les femmes africaines sont économes et industrieuses ; elles sont plus éduquées que les hommes ; elles agissent en bons « chefs de famille », elles investissent dans des champs qui bénéficient à toute la société (santé et éducation) contrairement aux hommes africains qui n’y investissent qu’« entre 30 et 40 % ». Les qualités perçues par le patriarcat comme féminines – être frugales, sérieuses, économes – et qui ont justifié la position inférieure des femmes sont ici traduites en termes économiques. Les femmes africaines sont chargées de colmater les effets négatifs des crises que les programmes d’ajustement structurel ont produites. Pas de politique de réparation qui faciliterait l’autonomie des femmes, mais la proposition de devenir débitrices du système bancaire. Une dette est ajoutée à la dette que les peuples du Sud doivent payer aux États qui les ont appauvris. Avant Macron, ce fait n’avait pas échappé à des fondations et à des fonds d’investissement nord-américains. Ainsi, le 4 avril 2019, les médias nous apprenaient qu’Ivanka Trump planifiait un voyage en Afrique pour promouvoir, au nom de l’Overseas Private Investment Corporation (OPIC), le programme « Invest in Women, Invest in the World ». Dans son étude, l’OPIC signale que les « femmes des pays en voie de développement » sont devenues le facteur principal de la hausse de la consommation au niveau mondial. Il est donc temps de s’intéresser à ce phénomène, d’autant que, en ciblant les femmes, la prospérité économique et la stabilité dans le monde seraient garanties. L’Afrique subsaharienne – qui regroupe plus de femmes éduquées et entrepreneures que n’importe quel autre continent – est naturellement devenue une priorité pour l’OPIC. Le « monde », déclare le fonds d’investissement, ne peut négliger l’opportunité générative de multimilliards que représentent les femmes du Sud global. Réduire le gender gap (les inégalités de genre) ajouterait 28 trillions de dollars au produit global dès 2025, l’économie féminine représentant bientôt un marché deux fois plus important que l’Inde et la Chine réunies. Les femmes du Sud global constituant 73 % de la clientèle des institutions de microcrédit, on peut comprendre l’intérêt des banques et des fonds d’investissement. Pour répondre à la perspective selon laquelle, d’ici 2028, les consommatrices contrôleraient environ 15 milliards de dollars de dépenses de la consommation mondiale, l’OPIC a créé une grille de lecture genrée pour juger tous les projets concernant les femmes. Comment comprendre la relation entre ces politiques néolibérales qui disent défendre et promouvoir l’avenir des femmes noires, et la nécroéconomie qui fragilise cet avenir ? Le fait que ces deux présent/futur –un monde où les femmes racisées seraient libres, entrepreneuses et autonomes, et un monde fragmenté, violent, dévastateur, destructeur, en d’autres termes ancré dans les héritages du colonialisme – coexistent fait apparaître le voile qui masque les objectifs du capitalisme néolibéral : faire porter aux femmes et aux hommes le poids des privations, discriminations et vulnérabilités en faisant la promotion de l’individualisme. Le but de la politique Invest in Women, Invest in the World, une politique d’intégration des femmes racisées et du Sud global comme valeur ajoutée, comme objet d’investissement par le monde de la finance, est la pacification. Le genre « femmes » tel qu’il est conçu par l’Occident – un groupe essentialisé, marqué par la différence biologique – est utilisé contre le « genre » racisé homme, la aussi un groupe essentialisé et marqué par la différence biologique et la race.

Extrait 2. Pages 72 à 75 (chap. 2)

L’interdit de faire communauté

La reproduction, écrit Arlette Gautier, n’a pas assuré aux femmes noires une amélioration de leur sort. Sur les plantations de Saint-Domingue, « le travail et la malnutrition des femmes ont de terribles répercussions sur leur fécondité. Or, dans le dernier tiers du xviiie siècle, face à la hausse rapide du prix des esclaves de traite et contrairement aux décennies passées où l’on préférait acheter des esclaves, la tendance sur les grandes sucreries est plutôt de pousser à avoir un maximum d’enfants par femme esclave. La grossesse est toujours délicate : fausses couches, avortements et infanticides sont fréquents. Si les sources écrites ne nous permettent aucunement de savoir si ces pratiques baissent ou augmentent au fil des ans, les mesures prises pour les contrer et les réprimer semblent de plus en plus fréquentes ». En 1763, selon un rapport du gouverneur de la Martinique, les colons font travailler les femmes jusqu’au dernier moment de leur grossesse, les rouent de coups parce qu’elles sont trop lentes, et les renvoient travailler aussitôt après leur accouchement, laissant les nourris- sons périr. En 1838, alors qu’ils ne peuvent plus compter sur la traite, les planteurs de l’île s’opposent à un projet instituant des congés pour les femmes enceintes et les jeunes accouchées car cela porterait atteinte à leur droit de propriété. Les esclavagistes nient les différences entre femmes et hommes esclavagisé·es et les instrumentalisent – soumis eux aussi à l’exploitation sexuelle comme reproducteurs, les hommes peuvent occuper des postes techniques ou de commandement sur la plantation, les femmes sont en charge du soin, de la cuisine, de la reproduction, et objets de l’exploitation sexuelle. Les esclavagisé·es, qui ont souffert de l’absence de différenciation sexuelle dans le travail, cherchent à la recréer en dehors du monde dominé par les esclavagistes. Des historien·nes nord-américain·es et brésilien·nes ont démontré, grâce aux récits d’esclaves ou à des études longitudinales, « que les esclaves accordaient une signification très importante à leurs familles et qu’ils ont dépensé beaucoup d’énergie à maintenir leurs liens malgré les séparations pendant l’esclavage, puis à se retrouver après l’abolition ». Conscient·es non seulement de l’absence de protection dans le système plantationnaire, mais aussi de la volonté d’entraver toute stratégie et pratique de protection communautaire, femmes et hommes noir·es ont développé leurs propres systèmes de protection, et à tous les niveaux.

Les violences contre les femmes esclavagisées ne sont ni un épisode malheureux d’une histoire malheureuse ni le seul exemple des violences coloniales. Les négliger perpétue l’illusion que l’histoire des racialisations sous l’esclavage serait déconnectée de ces violences genrées – d’autant que l’abolitionnisme n’a pas cherché à y mettre fin. La doctrine abolitionniste française a donné une justification morale à la conquête coloniale postesclavagiste – qu’il s’agisse d’aller sauver des populations asservies par une monarchie féodale et esclavagiste (comme à Madagascar), soumises au despotisme oriental (comme en Algérie), ou abandonnées à la barbarie (comme en Afrique). Une fois confirmé dans ses fonctions, le gouvernement provisoire de la République, qui décrète l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises le 27 avril 1848, proclame que l’Algérie est désormais, constitutionnellement, partie intégrante de la France. Entre 1842 et 1848, l’Institut de l’Afrique, où siègent des abolitionnistes, prône la colonisation du continent et l’abolition de l’esclavage et de la traite, susceptibles de favoriser la régénération du peuple africain. En mai 1846, Victor Schœlcher en personne propose à la Société française pour l’abolition de l’esclavage, dont il est l’un des fondateurs, de lancer une pétition en faveur de la libération des esclaves en Algérie, alors même que la France a entrepris la conquête coloniale de ce pays. Le musulman devient la figure même du barbare, l’opposé de l’Européen civilisé, donc abolitionniste. Aux Comores, à Zanzibar et à Madagascar, anciennes plaques tournantes de la traite dans l’océan Indien, des esclaves capturé·es en Afrique sont vendu·es comme « engagé·es libres » et envoyé·es aux Amériques ou dans les colonies de l’océan Indien. Dans la colonie sévissait un régime où l’esclavagiste se comportait en patriarche sadique, violent et tyrannique. Pour que puisse s’accomplir la colonisation républicaine, cette figure négative doit être effacée et supplantée par celle du patriarche républicain sévère mais bon et celle de la mère patrie, bienveillante. À La Réunion, ce processus se résume ainsi : La sène fini kasé, zesclav touzour amaré (proverbe créole réunionnais) : « Les chaînes de l’esclavage sont rompues, mais les esclaves toujours enchaînés. »

Extrait 3. Pages 89 à 94 (chap. 3 : L’impasse du féminisme punitif)

Le désir de vengeance, la soif de punir

Partout dans le monde, les femmes sont frappées de manière disproportionnée par des violences systémiques, sexuées et sexuelles, par l’absence d’accès à la terre, par des discriminations et l’exploitation dans le monde du travail. Chaque jour en moyenne dans le monde 137 femmes sont tuées par un proche, dont plus d’un tiers par un conjoint ou ex-conjoint. Environ 15 millions d’adolescentes (âgées de 15 à 19 ans) dans le monde ont eu à subir des rapports sexuels forcés (pénétration sexuelle ou autres actes sexuels imposés sous la force) à un certain moment de leur vie. Selon ONU-Femmes, « 35 % des femmes dans le monde ont subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part d’un partenaire intime ou des violences sexuelles de la part d’une autre personne (sans compter le harcèlement sexuel) à un moment donné dans leur vie ». Les trans et les personnes refusant de s’identifier à un genre déterminé sont les plus visées par les violences mais comme tous les assauts contre les femmes, cis, trans, non binaires, lesbiennes, au cours d’une année dans le monde ne sont pas répertoriés, et que les femmes non blanches sont sous-représentées dans ces chiffres car les violences commises contre elles et leurs meurtres importent moins, il faudrait inclure dans ces estimations les discriminations de race, de classe, de genre, de sexualité pour rendre compte de la violence systémique contre les femmes. En Afrique du Sud, une femme est tuée toutes les trois heures, 150 femmes sont violées chaque jour et des lesbiennes sont victimes de viols dits « correctifs » censés les « soigner ». En Espagne, au cours du seul été 2019, à la suite du viol et du meurtre de 19 femmes par un partenaire ou ex-partenaire, les mouvements féministes déclaraient un état d’urgence. En Argentine, au cours des six premiers mois de 2019, 155 féminicides étaient identifiés, dont six visant des trans, et la majorité des victimes avaient 18 ans ou moins. Au Brésil, « les femmes noires sont souvent vues comme des objets sexuels […]. Dans le monde rural, elles sont souvent les premières victimes de violences, y compris sexuelles ». En France, chaque année, 220 000 femmes adultes sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire ou ex-partenaire, 43 % des femmes françaises ont déclaré avoir subi des gestes sexuels non consentis. Les femmes voilées sont quotidiennement discriminées et jetées à la vindicte. Aux États-Unis, les femmes noires sont assassinées à un taux supérieur à tous les autres groupes de femmes et les femmes autochtones sont les plus vulnérabilisées, provoquant chez elles un très fort taux de suicide. Une Américaine sur trois vit en deçà ou au niveau du seuil de pauvreté et, à New York City, le taux des femmes noires qui meurent lors de leur accouchement est douze fois plus élevé que celui des femmes blanches. Les filles et garçons racisé·es âgé·es de 12 à 14 ans courent le plus grand risque d’être violé·es et victimes d’agression. Au Canada, les groupes de femmes autochtones estiment à plus de 4 000 le nombre d’entre elles assassinées et disparues dans la plus totale indifférence de la part de la police, et ce pendant des décennies. En Inde, en 2019, quatre viols avaient lieu par heure. En 2012, le viol collectif et l’assassinat d’une étudiante à bord d’un autobus à Delhi ont déclenché un large mouvement de protestation auquel le gouvernement BJP a répondu en proposant de voter la peine de mort pour les violeurs. À la violence contre les femmes répondait la violence d’État contre des hommes, surtout si ce sont des Dalit, comme le montre l’assassinat par la police indienne de quatre suspects dans le viol collectif d’une jeune femme de 27 ans. Au Parlement national, la députée Jaya Bachchan estimait que les coupables devaient être « lynchés en public » et l’un de ses collègues réclamait, outre un registre des criminels sexuels, la castration des violeurs. L’avocate et militante Vrinda Grover dénonce alors cette « violence arbitraire », notamment celle d’une police indienne souvent accusée de meurtres extrajudiciaires quand il s’agit de couvrir des enquêtes bâclées ou de calmer l’opinion publique : « La police doit rendre des comptes. Au lieu de mener une enquête et de rassembler des preuves, l’État commet des meurtres pour satisfaire le public et éviter de devoir rendre des comptes. » Les données montrent également que, chez les femmes qui ont été victimes de violences physiques ou sexuelles de la part de leur conjoint, les taux de dépression sont plus élevés par rapport aux femmes n’ayant pas eu à subir de telles violences. À ces violences systémiques s’ajoute celle d’une pauvreté organisée et d’une vulnérabilité fabriquée. Ces chiffres ne disent rien des vies singulières et de leur complexité, ils réduisent les expériences vécues à des pourcentages, effacent les réponses et les luttes, mais leur ampleur explique la rage qui peut nous saisir à leur énumération.

Le désir de vengeance et de punition est en conséquence tout à fait compréhensible. Imaginer un renversement des rôles, coincer un homme pour l’humilier, pour lui faire comprendre concrètement, physiquement, ce que ressent une femme à qui un homme impose une violence est un désir tout à fait compréhensible. Dès lors que la violence est associée à une communauté d’hommes tous semblables et tous unis dans leur haine des femmes et leur volonté de les abaisser, de les blesser, de les torturer et de les tuer, le désir de répression s’impose presque spontanément. Cette violence n’a-t-elle pas existé de tout temps ? Et dans toutes les cultures ? L’homme n’est-il pas structurellement violent et la femme toujours sa victime ? Les lois ne sont-elles pas trop douces puisque les violences ne diminuent pas ou à peine ? Jetons les hommes à la vindicte ! Éloignons-les ! Privons-les de leurs droits parentaux ! Qu’ils apprennent ce que c’est que de ressentir de la peur, de la terreur, de paniquer, puis de continuer à être terrorisé, de se vivre faible et victime ! Qu’ils soient les cibles de notre rage ! Emprisonnons-les ! Faisons changer la peur de camp ! Mais si toutes les punitions, la peine de mort, les lynchages, les peines de prison de plus en plus longues, l’impossible réinsertion ne garantissent pas la disparition des violences contre les femmes, si, contraintes un moment, elles resurgissent avec force et cruauté, quelles sont les mesures qui feront changer la peur de camp ? Qu’est-ce qui pousse les hommes à tuer ? Pourquoi les femmes ne sont-elles pas mieux protégées ? Pourquoi, selon une étude en France, ce sont en majorité les hommes quittés qui tuent les femmes qui les ont laissés ? Pourquoi les hommes ne sont-ils pas capables de supporter d’être abandonnés alors qu’ils semblent n’avoir aucune dif- ficulté à abandonner ?

Extrait 4. Pages 123 à 128 (chap. 3)

Enfermer, punir

Avoir recours au système pénal, et donc encourager la détention, c’est maintenir l’idée que les « prisons sont nécessaires à la démocratie et qu’elles sont un élément central de la solution aux problèmes sociaux ». Mais qui est envoyé·e en prison ? Car ce « n’est pas un secret que la prison est utilisée par l’État en particulier pour contrôler les populations non blanches et pauvres, en précarisant les personnes enfermées et leurs proches, en attaquant la santé physique et mentale des prisonnier·es, en les soumettant au bon vouloir et à la violence des matons et de l’administration ». Si les femmes sont beaucoup moins enfermées dans ce qui est officiellement considéré comme des prisons (elles sont environ 4 % dans les lieux d’enfermement gérés par l’administration pénitentiaire), elles sont « sou- mises en priorité à d’autres formes de contrôle social (par la surmédicalisation, la psychiatrisation, la prise en charge par le volet “social” des institutions, par exemple dans des centres d’hébergement du type du Palais de la femme), les femmes non blanches, précaires, sans papiers sont là encore surreprésentées, et notamment des femmes transgenres ». Dans les prisons d’Île-de-France, « les femmes trans sont pour beaucoup des étrangères, enfermées pour des motifs liés à la répression et la pénalisation directe ou indirecte des sans-papiers, du travail du sexe ou du trafic de stupéfiants. Par exemple, les lois qui s’attaquent aux conditions de travail des travailleuses du sexe (loi de pénalisation des clients de 2016, divers arrêtés contre le stationnement visant dans leur application les TDS (travailleuses du sexe), mesures « anti-racolage », future loi contre la cyber-haine, etc.) les précarisent et permettent de les viser à travers divers délits (l’entraide entre TDS notamment peut valoir une condamnation pour proxénétisme de soutien, l’autodéfense peut valoir une condamnation pour violence ou outrage et rébellion, etc.) ». Dans les prisons, les « jeunes femmes Roms sont traitées comme les garçons, voire de façon plus sévère qu’eux. […] Et puis iront aussi en prison ces femmes qui transgressent complètement la loi du genre : les “mauvaises mères”, qui ont pu porter atteinte à leur enfant ». Au 1er janvier 2019, près de 30 % des femmes détenues étaient des étrangères, des femmes illettrées ou qui n’avaient pas dépassé le niveau primaire, souvent plus âgées que leurs homologues masculins, et proportionnellement plus nombreuses en détention provisoire (39 % contre 28 % chez les hommes). Parmi ces détenues, « nombreuses sont les “mules”, ces femmes originaires de Guyane ou d’ailleurs en Amérique du Sud qui, vivant dans une très grande précarité, ont été contraintes à transporter de la drogue, le plus souvent en l’échange d’une rému- nération financière ». Emmurées invisibles, ces femmes sont facilement oubliées car « en tant que femmes, elles sont censées être les garantes de l’ordre moral », poursuit la sociologue. « Les détenues subissent donc en quelque sorte une double stigmatisation : non seulement elles ont enfreint la loi, mais elles ont aussi transgressé les normes liées à leur sexe. Le sentiment de honte est plus fort chez les femmes et leurs proches leur tournent plus souvent le dos. » Les politiques anti-étranger·es, le harcèlement des sans-papiers et plus généralement des personnes non blanches par la police ciblent aussi des femmes trans, par « l’accès impossible à un travail et un logement dans un cadre légal et par les déportations ».

Un féminisme décolonial antiraciste ne peut défendre la prison qui « jette dans l’ombre le jeu des puissants avec les règles qui n’en est pas moins massif et permanent mais y gagne ainsi l’impunité ou du moins une tolérance sélective ». La prison n’affecte pas seulement la ou le détenu·e, mais aussi la famille et la communauté, la « véritable visée idéologique de l’appareil pénal » étant « plutôt les familles que les individus ». Pour les détenu·es, les fouilles vaginales et rectales, la déshumanisation, l’isolement, l’ennui, le sentiment d’être à jamais emmuré·es, de perdre tout contact avec la vie sociale entraînent un nombre élevé de suicides et d’automutilations, la prise constante de psychotropes abrutissants, et la difficile réinsertion dans la vie intime et sociale ; pour les familles, la difficulté des transports, l’éloignement et l’isolement des prisons, les parloirs sales, bruyants, interdisant toute intimité, ajoutent au stress et à la douleur. La prison, « mangeuse d’hommes et de femmes », ne peut être réformée. La prison modèle, historiquement liée au « premier dispositif d’éducation et de normalisation de la masse », correspond aujourd’hui à une plus grande intrication entre néoconservatisme et néolibéralisme. Angela Davis, porte-voix de l’abolition des prisons, explique pourquoi ces réformes ne vont jamais assez loin : « Et ceux d’entre nous qui s’identifient comme abolitionnistes des prisons, par opposition aux réformateurs de prisons, font valoir que les réformes créent souvent des situations où l’incarcération de masse devient encore plus enracinée ; et donc, nous devons penser à ce qui, à long terme, produira la décarcération, moins de personnes derrière les barreaux et, espérons-le, à terme, à l’avenir, la possibilité d’imaginer un paysage sans prisons, où d’autres moyens sont utilisés pour résoudre les problèmes de préjudices, où les problèmes sociaux, tels que l’analphabétisme et la pauvreté, ne conduisent pas un grand nombre de personnes le long d’une trajectoire qui mène à la prison. » La prison

« humanisée » est surtout censée conduire, dit un de ses architectes, « le détenu à accepter sa condition sans révolte ». Critiquer la prison ne peut être une politique, c’est « se fatiguer sur un combat qui d’une certaine façon n’est plus le nôtre », dit Gwenola Ricordeau. « Lorsqu’un tort est commis, comment va-t-on collectivement mettre face à leurs responsabilités les personnes qui ont commis ce tort et comment réparer ce tort pour celles qui l’ont subi ? Comment va-t-on fournir des solutions pour que les personnes  n’aient pas à appeler la police dans une situation où elles sont ou se sentent en danger? Réfléchir à trouver des solutions pour ne pas appeler la police ou devoir aller porter plainte me semble bien plus intéressant que de critiquer la prison ou d’être dans des démarches d’obtenir une forme de reconnaissance par l’État. » En confiant à l’État le monopole de la résolution des conflits, le féminisme carcéral sauve les femmes en « judiciarisant les hommes », en s’appuyant « sur la violence de l’État pour limiter la violence domestique, [il] finit seulement par nuire aux femmes les plus marginalisées », écrit Victoria Law. Il faut cesser de faire appel à un système – qui prétend nous sauver – organisé pour exclure, enfermer, tuer. L’équilibre à trouver entre le refus de toute participation et l’engagement dans la lutte sociale antiraciste est à négocier et trouver chaque fois, car il n’existe pas de chemin déjà tracé.

Extrait 5. Pages 139 à 142 (Conclusion : Le féminisme décolonial comme utopie)

Des vies blessées

La culture dominante propose tous les jours, de manière directe ou subliminale, l’image de ce qu’est « être une femme » et « être un homme », et cet homme, cette femme sont des personnes de classe aisée, blanche ou blanchie, et en pleine santé. Analyser la violence, c’est tenir compte du fait que la domination masculine s’exerce sur des femmes et sur des hommes. L’esclavage colonial est la matrice des binarismes qui fondent la domination entre genres et à l’intérieur d’un genre. Inséparable de la modernité occidentale, de l’essor du capitalisme, de la militarisation des mers et des océans par des pays occidentaux, l’esclavage colonial a régulé le droit international moderne de propriété sur la terre, les plantes, les animaux et les corps. L’homme blanc devient un pionnier, un défricheur de terres, un explorateur de territoires qui ne sont « vierges » que pour lui. La femme blanche devient fragile et délicate, à l’opposé de l’homme blanc, mais aussi de la femme noire. L’esclavage transforme les corps de femmes et d’hommes noir·es en objets sexuels, en corps à trafiquer et massacrer, violer, humilier et exploiter jusqu’à la mort. Ils sont le terrain de manœuvres culturelles et politiques, objets de laboratoire, disséqués, défigurés. Mais si l’esclavage colonial fixe le genre, il le « trouble » aussi. Il racialise le genre et est « aveugle » au genre (comme peut l’être le capitalisme). Les femmes noires sont construites comme dures à la peine, incapables de sentiment maternel, d’amour et d’affection, et comme capables de nourrir et de prendre soin des Blanc·hes. Elles sont les nourrices des enfants blancs, postes pour lesquels les Blanches leur demandent d’être douces et aimantes. Une femme noire esclavagisée est un corps-objet de sexe féminin et un corps sans genre et sans sexe à exploiter comme celui d’un homme esclavagisé. Elle est la cible de viols répé- tés comme « femme » et comme « esclave », elle est torturée de la même manière qu’un homme noir. Elle est assignée aux travaux les plus durs dans les champs et aux travaux de cuisinière et de servante. Les hommes noirs sont construits comme des brutes sexualisées, comme des êtres sans capacité de compréhension des techniques et comme des personnes à qui les esclavagistes confient le fonctionnement de leurs moulins, le poste hautement qualifié de cocher ou de commandeur. L’invention d’une virilité blanche repose sur la criminalisation des corps masculins racisés, la misogynie, la négrophobie et l’orientalisme. La capacité des hommes racisés d’aimer et de tenir des discours complexes est mise en doute. Un linguiste peut dire en toute légitimité : « La tendance commune chez les jeunes des quartiers est dans l’utilisation de phrases courtes […]. La phrase complexe, avec propositions principale et subordonnée, n’est jamais employée, ce qui peut donner l’apparence d’une rythmique unique. La pauvreté du lexique et l’absence de maîtrise de la syntaxe poussent également à recourir aux mêmes formes de fragments de discours figés. » Le fait même que les circonstances des meurtres de jeunes racisés ne soient jamais totalement élucidées, que les enquêtes n’aboutissent pas, que les expertises soient refusées, que les meurtriers restent impunis ajoute à la violence. Aux yeux de la suprématie blanche, le genre des non-Blancs est à la fois fixe et fluide, car le binarisme des genres est un attribut de la blanchité. Les femmes racisées ne sont pas tout à fait des « femmes » et les hommes racisés pas tout à fait des « hommes », selon les normes héritées de l’esclavagisme et du colonialisme. C’est ce qu’explicite la notion de misogynoir, cette misogynie spécifique à l’égard des femmes noires, dénigrées par des attaques sexistes, racistes et/ ou coloristes. À ces remarques s’ajoutent les analyses des féministes du Sud global contre le machisme et le sexisme, reposant sur leur critique de la « priorité des luttes ». Tenir compte de cette organisation racialisée des genres et des corps, de l’existence de masculinités et de féminités et de genres non binaires, c’est aussi prendre connaissance de témoignages par des hommes racisés sur leur refus de la violence comme preuve de leur « masculinité », c’est adopter une méthode multidirectionnelle d’analyse. En maintenant la division binaire femme/homme, le féminisme punitif carcéral épargne le racisme structurel qui sous-tend ce binarisme. Tant que les luttes contre les violences sexuées et sexuelles reposent sur les catégories « femmes » et « hommes » forgées et nourries par le racisme et le sexisme, telles qu’elles sont entretenues par l’État, elles ne peuvent être des luttes de libération.

 

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Du libéralisme autoritaire. Carl Schmitt, Herman Heller

Du libéralisme autoritaire. Carl Schmitt, Herman Heller. Traduction, présentation et notes de Grégoire Chamayou. Éditions Zones, octobre 2020.

Grégoire Chamayou avait publié en 2018 à La Fabrique La Société ingouvernable, un livre important qui s’annonçait lui-même comme « Une généalogie du libéralisme autoritaire ». C’était un gros livre touffu qui tâchait de retracer cette généalogie depuis les années 1960 et surtout 1970, disons, pour résumer : comme la contre-offensive du capital après la vague révolutionnaire qui connut son apogée autour de 1968. Il s’intéressait alors surtout aux stratégies mises en œuvre dans et par les entreprises afin de discipliner les travailleurs et de s’autonomiser par rapport à l’intervention publique, aux lois sociales et de rejeter la responsabilité de leurs « externalités négatives » (pollutions et autres ravages de l’écosystème terrestre) sur les consommateurs, appelés à faire preuve de « responsabilité individuelle ». Le tout afin de maximiser les profits des actionnaires. Toutefois, dans son chapitre 24, intitulé « Aux sources du libéralisme autoritaire », il citait un discours de Carl Schmitt du 23 novembre 1932 devant un parterre de dirigeants économiques allemands comme l’une des principales théorisations de ce qui, jusque-là, aurait pu passer pour un oxymore, le libéralisme ayant souvent été présenté comme un « laisser passer, laisser faire » synonyme de non-intervention étatique dans les affaires du marché tandis que l’autoritarisme, lui, renvoyait plutôt à un État fort et interventionniste, précisément. Le petit volume de Zones récemment paru vient un peu comme une grosse note de bas de page à l’appui de ce chapitre 24. Il s’agit en effet de la traduction de l’allocution schmittienne du 23 novembre 1932, complétée par celle d’un texte paru en mars 1933, tout à la fois polémique et éclairant, d’Herman Heller, juriste socialiste : « Libéralisme autoritaire ? ». Grégoire Chamayou présente quant à lui le contexte et décrypte le discours de Schmitt dans un essai qui occupe à peu près les deux premiers tiers du livre (relativement bref au demeurant, et qui se lit vraiment très bien).

Fort bien, me direz-vous, mais pourquoi exhumer ce genre de littérature aujourd’hui ? Quel intérêt ? Afin de répondre à cette question, je vais essayer de résumer le texte de l’intervention de Schmitt, qu’il avait titrée « État fort et économie saine », en accord avec le thème choisi par les organisateurs de la soixantième assemblée générale de l’«Union pour la défense des intérêts économiques communs en Rhénanie et en Westphalie » (aussi appelée, sans la moindre trace d’humour, on est en Allemagne chez des gens sérieux, que diable !, Langnam Verein, ce qui signifie « association au long nom ») :  « Une économie saine dans un État fort ! »

Schmitt commence par sa conception de l’État : ce doit être un « État total », mais attention, pas un État total au sens où il se mêlerait de tout. Il déplore ainsi la « politisation de toutes les questions économiques, culturelles, religieuses et autres de l’existence humaine ». Cet État-là, « qui s’immisce indistinctement dans tous les domaines, dans toutes les sphères de l’existence humaine […] est total en un sens du simple volume, et non pas de l’intensité et de l’énergie politique. » Non, l’État doit savoir aussi bien se retirer de certains domaines, tout comme il doit, par contre, maîtriser « les moyens techniques modernes » et tout particulièrement, les « moyens technico-militaires du pouvoir ». Il doit également mettre la main sur les moyens de communication tels le cinéma et la radio, « nouveaux moyens techniques de domination de masse, de suggestion de masse et de formation d’une opinion publique » qu’il ne saurait laisser tomber sous le contrôle « d’un opposant ». « L’État total pris dans ce sens est à la fois aussi un État particulièrement fort. Il est total au sens de la qualité et de l’énergie, tout comme l’État fasciste se fait appeler un stato totalitario […] Un tel État étouffe en son sein toute force hostile […] Il ne lui vient pas à l’idée de […] laisser […] saper son pouvoir sous le couvert de je ne sais quelle formule en vogue, libéralisme, État de droit ou tout autre dénomination. »

Ensuite, il faut comprendre pourquoi l’Allemagne en est arrivée au point de confusion et d’impuissance où elle se trouve selon Schmitt. Il n’y va pas par quatre chemins : c’est le système des partis – et donc de la démocratie représentative – qui en est responsable. La seule institution qui a empêché le pays de sombrer complètement dans le chaos, le « dernier pilier de notre ordre constitutionnel », est le président du Reich.

Comment sortir de cette situation ? En renforçant l’État, évidemment. Tout d’abord en redisciplinant ses fonctionnaires, qui doivent être tenus à une stricte « neutralité politique ». Ensuite en le redéployant dans ses domaines d’excellence (autorité, discipline, armée, censure et propagande, etc.) et en « dépolitisant », c’est-à-dire en retirant l’État d’un certain nombre de champs où il n’a rien à faire. En économie particulièrement, Schmitt distingue trois sphères : 1) une économie « régalienne », comme par exemple les transports ou la poste ; 2) ensuite une sphère « auto-administrée », « non-étatique mais publique » et enfin 3) la sphère du libre entrepreneur individuel. Là où il s’opposait à tout système de médiation politique (comme les partis) entre les citoyens et le chef de l’État, Schmitt réintroduit la notion dans le domaine économique. En effet, « on ne peut plus aujourd’hui établir un face-à-face direct entre l’État et l’individu privé ou l’entrepreneur individuel isolé. Ce dernier serait immédiatement terrassé. » Il faut donc un « domaine intermédiaire […] d’auto-administration économique », lequel « regroupe divers phénomènes qui nous sont déjà familiers : les chambres de commerce et d’industrie, diverses sortes de cartels obligatoires [héritages de l’économie de guerre “administrée”], associations, monopoles, etc. » On aura remarqué qu’il n’est pas question de syndicats ou de représentation des travailleurs parmi ces « divers phénomènes » qui fleurent bon l’entre-soi patronal. On voit de quoi doit se retirer l’État total : de tout interventionnisme économique en faveur du travail contre le capital.

Schmitt conclut en exhortant chacun à se retrousser les manches : « Du succès et des performances découle l’autorité. […] Il me faut travailler, montrer ce dont je suis capable, et cette possibilité prend alors de la consistance. Il suffirait que de nouvelles méthodes, de nouvelles instances, voire de nouvelles personnes fassent individuellement leurs preuves en marges d’autres institutions conformes à la Constitution – qui chercheront peut-être à leur mettre des bâtons dans les roues, mais qui devront être mises hors d’état de nuire – pour qu’alors émerge une autorité que le peuple allemand est, je le crois très grandement disposé à suivre en applaudissant franchement à son franc succès. » Ici, rappelons que ces paroles sont prononcées le 23 novembre 1932 et qu’Adolf Hitler fut nommé chancelier du Reich le 30 janvier 1933.

Voilà. Nous avions déjà vu l’application de ces principes, après l’Allemagne du nazisme, revenir avec Pinochet au Chili, puis un peu partout dans le monde avec la réaction néolibérale, pour ne rien dire de la France macronienne. On lira avec profit ce qu’en dit Grégoire Chamayou, avec, entre autres, les remarques qu’il fait sur l’insuffisance de l’analyse foucaldienne du néolibéralisme. Je n’ai pas parlé ici du texte de Heller contre Schmitt. Il faut absolument le lire aussi, il est limpide et on y trouvera de nombreux éléments qui font écho à notre actualité. Quant à moi, j’en retiens ce passage, qui ne concerne peut-être pas le propos central de ce petit livre vraiment intéressant, mais qui me semble d’une extraordinaire actualité, lui aussi (c’est moi qui souligne) :

« L’État total est une impossibilité pratico-politique. L’État ne peut jamais saisir que des contenus partiels de l’être humain, jamais l’être humain dans son entièreté. Depuis l’ère de Bodin [Jean Bodin, 1530-1596, auteur des Six Livres de la République], c’est-à-dire depuis l’apparition même d’un État moderne, celui-ci a dû d’emblée renoncer, en tant que groupement politique, à être à la fois aussi une communauté de culte ; il a dû se faire tolérant et libéral, dans le domaine religieux d’abord, et ensuite aussi dans les domaines de l’art et de la science. Mais chaque fois que l’on a voulu, dans l’histoire moderne, se diriger vers une totalité, ne serait-ce que relative, de l’État, cela s’est toujours accompagné de l’exigence d’une religion civile [en français dans le texte] unitaire dont l’État devait être l’ordonnateur. Une autorité qui veut nous motiver bien au-delà de notre comportement extérieur, qui veut déterminer aussi notre homme intérieur, qui veut nous obliger sciemment et consciemment doit pouvoir se réclamer de bien davantage que de la simple suprématie de son pouvoir ou que de simples considérations d’utilités. »

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« La Plus Belle Avenue du monde ». Une histoire sociale et politique des Champs-Élysées.

Ludivine Bantigny, « La Plus Belle Avenue du monde ». Une histoire sociale et politique des Champs-Élysées. Éditions de La Découverte, 12 mars 2020.

Naguère, l’image des Champs-Élysées était composée, à mes yeux du moins, d’un mélange de triomphes (tel l’Arc du même nom) plus ou moins dérisoires – de Gaulle et la Libération, puis de Gaulle contre la révolution (fin de Mai 68, hélas !), les présidents nouvellement élus descendant ou remontant l’avenue en grosses voitures décapotables, les sempiternels défilés – militaires, forcément militaires – du 14 Juillet et, plus récemment, l’arrivée du Tour de France et les célébrations des victoires françaises au football (2008 et 2018) – manquent à cette énumération les funérailles grandioses de Victor Hugo en 1885 et celles, non moins grandioses, de Johnny Hallyday en 2017, et je passe sur la grotesque commémoration du Bicentenaire de 1789, immonde étalage de kitsch néocolonial, l’improbable moisson d’un hectare et demi de blé organisée par le CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs, soit la FNSEA catégorie juniors) en 1990 ou encore les désormais traditionnelles « illuminations » de Noël.

Puis vinrent les Gilets jaunes…

« “On n’avait jamais vu ça.” Des policiers le répètent en boucle, hébétés. Qu’un soulèvement populaire vise les Champs–Élysées, avenue monumentale et symbole national, a de quoi laisser stupéfait. Inattendu, inédit, inouï, le mouvement des Gilets jaunes est bel et bien un événement. Au vif même de son déroulement, il donne le sentiment que plus rien ne sera comme avant. » Avant, c’était luxe, calme et volupté. Ludivine Bantigny[1] décrit ce monde inconnu de la plupart d’entre nous (vous qui me lisez, moi qui écris, et même elle, historienne, qui a l’air d’halluciner lorsqu’une jeune fille de riches qui habite le quartier lui décrit ses conditions de vie) : sièges sociaux de banques, d’assurances, de « rois du pétrole », flagships (vaisseaux amiraux), c’est-à-dire vitrines de prestiges des plus grandes marques mondiales (genre Nike, Apple, etc.), showrooms de l’industrie automobile… Quelques chiffres, allez, pour donner une idée : « En 2019, le loyer moyen annuel du mètre carré se monte à 14 470 euros[2] » (soit plus de 1 000 euros par mois, hein), au quatrième rang mondial après des voies de Hong-Kong, New York et Londres. Les Qataris (enfin, certains Qataris), eux, ne louent pas, ils achètent : 72 millions pour l’immeuble du numéro 42, 500 pour l’ensemble des numéros 52 à 60. Ils ne sont pas les seuls. Ainsi, en octobre dernier (2019), Groupama a cédé le numéro 79 au fonds souverain norvégien contre la bagatelle de 613 millions d’euros, soit environ 80 000 euros… le mètre carré ! Bref, tout le monde ne peut pas se payer ça. Les côtés pair et impair des Champs sont essentiellement occupés par des investisseurs. Et cela pour loger des magasins de luxe, des bureaux, des banques, quelques lieux de spectacles (cinémas surtout), le président de la République et le Fouquet’s. L’ensemble des presque deux kilomètres entre Concorde et Étoile ne compteraient plus que quatre-vingt-deux « habitants » – vous savez, ces gens qui vivent dans un appartement et pas dans un des palaces du quartier, où l’on paye de 15 000 à 25 000 euros la nuit (de plus, employée d’un de ces palaces, interviewée par Ludivine Bantigny, estime la moyenne de dépense quotidienne de ces clients à 20 000 euros par jour) . Cela dit, on imagine que les quelques dizaines d’habitants permanents ne tirent pas non plus le diable par la queue.

Alors bien sûr, une émeute – que dis-je, des émeutes – sur les Champs, ça fait désordre. « Ils n’ont qu’à venir me chercher », avait lâché étourdiment le « Président des ultra-riches[3] » : ils, elles sont venu·e·s. Ludivine Bantigny consacre son dernier chapitre à « l’avenue du soulèvement ». Mais je ne voudrais pas laisser croire qu’elle ne parle que des riches et de la spéculation immobilière d’un côté, des Gilets jaunes de l’autre. Non, son livre mérite bien son sous-titre, Histoire sociale et politique des Champs-Élysées. Depuis la « fabrique du mythe » (« Aux champs Élysées, tout au bout de la terre/ La plus douce des vies est offerte aux humains », affirme Homère dans l’Odyssée) jusqu’à la genèse du lieu politique (on rappellera que le palais présidentiel est situé là depuis qu’il existe un président de la République, c’est-à-dire depuis l’éphémère Seconde République, et aussi que l’élection du Président au suffrage « universel » – moins les femmes – le 10 décembre 1848 signifia presque aussitôt la fin de cette même République, avec le coup d’État du 2 décembre 1851, par lequel ledit Président se transforma en Empereur, rien de moins ; et, tant pis pour la longueur de la parenthèse, on ne manquera pas d’observer que le régime présidentiel instauré par le général de Gaulle en 1958 a tout aussi bien tué la République, et même plus habilement, « au quotidien » de ses institutions, que Napoléon dit « le petit » lui avait réglé son compte en son temps), depuis donc que les Champs n’étaient qu’un bout de campagne assez souvent inondée aux confins de Paris jusqu’à la soit-disant « plus belle avenue du monde », il est passé de l’eau sous les ponts de la Seine, à deux pas. Ludivine Bantigny retrace cette histoire à grands traits, sans jamais manquer de décrire, derrière les imposantes facades haussmaniennes et les vitrines rutilantes, la condition des « petites gens », celles et ceux qui se « lèvent le cul », comme on dit par chez nous, au service des riches, et qui n’ont jamais vu le moindre commencement d’un début de « ruissellement », (de l’argent du haut vers le bas, en d’autres temps, plus sociaux-démocrates, on appelait ça « redistribution » – mais ça ne valait guère mieux, en pratique du moins : on ne voyait arriver que dalle). Images frappantes que celle de ces éboueurs (comme par hasard, dans le cas cité par l’auteur, un Algérien et un Ivoirien, tiens) qui gagnent, s’il vous plaît, dix euros de l’heure à ramasser huit heures d’affilée et cinq jours de suite les déchets de l’avenue, ou celle de cette femme de chambre dans un palace qui voit débarquer des clientes avec au bras, sous forme de sac à main, l’équivalent, voire plus, de son salaire mensuel… C’est cela, les Champs, un concentré explosif d’inégalités (le mot est faible, tant elles sont abyssales) sociales. Et bien sûr, tout cela sans un mot plus haut que l’autre, dans le silence feutré des hôtels, restaurants, boutiques de luxe, bref des lieux des riches. Une autre employée explique qu’elle doit speeder pour faire les chambres, ranger le linge des clients, ramasser tout ce qui traîne, etc., mais que dès qu’elle les croise dans un couloir, alors elle doit ralentir le pas, se mettre à leur rythme en sorte de pas les déranger, de ne point troubler leur vie enchantée par le bruit et la vision obscène d’une qui bosse à leur service.

Alors voilà, ça pète parfois. Rarement, mais ça pète. Le Fouquet’s[4], cette mauvaise cantine à milliardaires, crame. On ne s’étendra pas, dans les commentaires des médias qui tous appartiennent au gens de l’avenue, sur le fait que ce sont ces tarés de keufs qui ont foutu le feu avec leurs grenades lacrymos. L’Arc de Triomphe, autre symbole de la domination (plus militariste celui-là, ne pas oublier qu’on le doit au criminel de guerre Bonaparte, dit Napoléon Ier), est pris d’assaut par les Gilets jaunes et une statue de plâtre quelque peu défigurée au passage ? À merveille ! La dénonciation de ces « terroristes » permettra d’occulter les mutilations et autres éborgnements infligés à ces mêmes « terroristes ».

« Et c’est exactement à cela que ça sert, la puissance de vos grosses fortunes : avoir le contrôle des corps déclarés subalternes. Les corps qui se taisent, qui ne racontent pas l’histoire de leur point de vue. Le temps est venu pour les plus riches de faire passer ce beau message : le respect qu’on leur doit s’étendra désormais jusqu’à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu’ils violent. Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture – marre de se cacher, de simuler la gêne. Vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, ça vaut pour les exactions de votre police, ça vaut pour les césars, ça vaut pour votre réforme des retraites. C’est votre politique : exiger le silence des victimes[5]. »

Heureusement, ça ne marche pas toujours. Et ce livre en est une des preuves.

 

[1] Ludivine Bantigny est historienne, maîtresse de conférences à l’université de Rouen. Elle travaille sur l’histoire des mouvements sociaux et des engagements politiques. Parmi ses publications figurent 1968, de grands soirs en petits matins (Seuil, 2018, rééd. 2020), La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours (Seuil, 2013, rééd. 2019), Révolution (Anamosa, 2019) et L’Œuvre du temps. Mémoire, histoire, engagement (Éditions de la Sorbonne, 2019).

[2] C’est une moyenne. Les prix varient en fonction, entre autres, de l’ensoleillement, meilleur du côté pair : « D’après une étude réalisée en 2012 […], au printemps, entre midi et quinze heures, 17 000 personnes personnes passent sur le trottoir pair et neuf mille cinq cents sur le trottoir impair. »

[3] Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon, Le Président des ultra-riches, éd. Zones (La Découverte), 2019. Les mêmes auteurs avaient publié Le Président des riches en 2010 chezle même éditeur, à propos d’un précédent Président dont nous voulons oublier le nom.

[4] Ludivine Bantigny consacre un chapitre à ce lieu : « Luxe, scandales et volupté. Une petite histoire du Fouquet’s. »

[5] Virginie Despentes, « Césars : “Désormais on se lève et on se barre” », Libération, 1er mars 2020.

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