« La Plus Belle Avenue du monde ». Une histoire sociale et politique des Champs-Élysées.

Ludivine Bantigny, « La Plus Belle Avenue du monde ». Une histoire sociale et politique des Champs-Élysées. Éditions de La Découverte, 12 mars 2020.

Naguère, l’image des Champs-Élysées était composée, à mes yeux du moins, d’un mélange de triomphes (tel l’Arc du même nom) plus ou moins dérisoires – de Gaulle et la Libération, puis de Gaulle contre la révolution (fin de Mai 68, hélas !), les présidents nouvellement élus descendant ou remontant l’avenue en grosses voitures décapotables, les sempiternels défilés – militaires, forcément militaires – du 14 Juillet et, plus récemment, l’arrivée du Tour de France et les célébrations des victoires françaises au football (2008 et 2018) – manquent à cette énumération les funérailles grandioses de Victor Hugo en 1885 et celles, non moins grandioses, de Johnny Hallyday en 2017, et je passe sur la grotesque commémoration du Bicentenaire de 1789, immonde étalage de kitsch néocolonial, l’improbable moisson d’un hectare et demi de blé organisée par le CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs, soit la FNSEA catégorie juniors) en 1990 ou encore les désormais traditionnelles « illuminations » de Noël.

Puis vinrent les Gilets jaunes…

« “On n’avait jamais vu ça.” Des policiers le répètent en boucle, hébétés. Qu’un soulèvement populaire vise les Champs–Élysées, avenue monumentale et symbole national, a de quoi laisser stupéfait. Inattendu, inédit, inouï, le mouvement des Gilets jaunes est bel et bien un événement. Au vif même de son déroulement, il donne le sentiment que plus rien ne sera comme avant. » Avant, c’était luxe, calme et volupté. Ludivine Bantigny[1] décrit ce monde inconnu de la plupart d’entre nous (vous qui me lisez, moi qui écris, et même elle, historienne, qui a l’air d’halluciner lorsqu’une jeune fille de riches qui habite le quartier lui décrit ses conditions de vie) : sièges sociaux de banques, d’assurances, de « rois du pétrole », flagships (vaisseaux amiraux), c’est-à-dire vitrines de prestiges des plus grandes marques mondiales (genre Nike, Apple, etc.), showrooms de l’industrie automobile… Quelques chiffres, allez, pour donner une idée : « En 2019, le loyer moyen annuel du mètre carré se monte à 14 470 euros[2] » (soit plus de 1 000 euros par mois, hein), au quatrième rang mondial après des voies de Hong-Kong, New York et Londres. Les Qataris (enfin, certains Qataris), eux, ne louent pas, ils achètent : 72 millions pour l’immeuble du numéro 42, 500 pour l’ensemble des numéros 52 à 60. Ils ne sont pas les seuls. Ainsi, en octobre dernier (2019), Groupama a cédé le numéro 79 au fonds souverain norvégien contre la bagatelle de 613 millions d’euros, soit environ 80 000 euros… le mètre carré ! Bref, tout le monde ne peut pas se payer ça. Les côtés pair et impair des Champs sont essentiellement occupés par des investisseurs. Et cela pour loger des magasins de luxe, des bureaux, des banques, quelques lieux de spectacles (cinémas surtout), le président de la République et le Fouquet’s. L’ensemble des presque deux kilomètres entre Concorde et Étoile ne compteraient plus que quatre-vingt-deux « habitants » – vous savez, ces gens qui vivent dans un appartement et pas dans un des palaces du quartier, où l’on paye de 15 000 à 25 000 euros la nuit (de plus, employée d’un de ces palaces, interviewée par Ludivine Bantigny, estime la moyenne de dépense quotidienne de ces clients à 20 000 euros par jour) . Cela dit, on imagine que les quelques dizaines d’habitants permanents ne tirent pas non plus le diable par la queue.

Alors bien sûr, une émeute – que dis-je, des émeutes – sur les Champs, ça fait désordre. « Ils n’ont qu’à venir me chercher », avait lâché étourdiment le « Président des ultra-riches[3] » : ils, elles sont venu·e·s. Ludivine Bantigny consacre son dernier chapitre à « l’avenue du soulèvement ». Mais je ne voudrais pas laisser croire qu’elle ne parle que des riches et de la spéculation immobilière d’un côté, des Gilets jaunes de l’autre. Non, son livre mérite bien son sous-titre, Histoire sociale et politique des Champs-Élysées. Depuis la « fabrique du mythe » (« Aux champs Élysées, tout au bout de la terre/ La plus douce des vies est offerte aux humains », affirme Homère dans l’Odyssée) jusqu’à la genèse du lieu politique (on rappellera que le palais présidentiel est situé là depuis qu’il existe un président de la République, c’est-à-dire depuis l’éphémère Seconde République, et aussi que l’élection du Président au suffrage « universel » – moins les femmes – le 10 décembre 1848 signifia presque aussitôt la fin de cette même République, avec le coup d’État du 2 décembre 1851, par lequel ledit Président se transforma en Empereur, rien de moins ; et, tant pis pour la longueur de la parenthèse, on ne manquera pas d’observer que le régime présidentiel instauré par le général de Gaulle en 1958 a tout aussi bien tué la République, et même plus habilement, « au quotidien » de ses institutions, que Napoléon dit « le petit » lui avait réglé son compte en son temps), depuis donc que les Champs n’étaient qu’un bout de campagne assez souvent inondée aux confins de Paris jusqu’à la soit-disant « plus belle avenue du monde », il est passé de l’eau sous les ponts de la Seine, à deux pas. Ludivine Bantigny retrace cette histoire à grands traits, sans jamais manquer de décrire, derrière les imposantes facades haussmaniennes et les vitrines rutilantes, la condition des « petites gens », celles et ceux qui se « lèvent le cul », comme on dit par chez nous, au service des riches, et qui n’ont jamais vu le moindre commencement d’un début de « ruissellement », (de l’argent du haut vers le bas, en d’autres temps, plus sociaux-démocrates, on appelait ça « redistribution » – mais ça ne valait guère mieux, en pratique du moins : on ne voyait arriver que dalle). Images frappantes que celle de ces éboueurs (comme par hasard, dans le cas cité par l’auteur, un Algérien et un Ivoirien, tiens) qui gagnent, s’il vous plaît, dix euros de l’heure à ramasser huit heures d’affilée et cinq jours de suite les déchets de l’avenue, ou celle de cette femme de chambre dans un palace qui voit débarquer des clientes avec au bras, sous forme de sac à main, l’équivalent, voire plus, de son salaire mensuel… C’est cela, les Champs, un concentré explosif d’inégalités (le mot est faible, tant elles sont abyssales) sociales. Et bien sûr, tout cela sans un mot plus haut que l’autre, dans le silence feutré des hôtels, restaurants, boutiques de luxe, bref des lieux des riches. Une autre employée explique qu’elle doit speeder pour faire les chambres, ranger le linge des clients, ramasser tout ce qui traîne, etc., mais que dès qu’elle les croise dans un couloir, alors elle doit ralentir le pas, se mettre à leur rythme en sorte de pas les déranger, de ne point troubler leur vie enchantée par le bruit et la vision obscène d’une qui bosse à leur service.

Alors voilà, ça pète parfois. Rarement, mais ça pète. Le Fouquet’s[4], cette mauvaise cantine à milliardaires, crame. On ne s’étendra pas, dans les commentaires des médias qui tous appartiennent au gens de l’avenue, sur le fait que ce sont ces tarés de keufs qui ont foutu le feu avec leurs grenades lacrymos. L’Arc de Triomphe, autre symbole de la domination (plus militariste celui-là, ne pas oublier qu’on le doit au criminel de guerre Bonaparte, dit Napoléon Ier), est pris d’assaut par les Gilets jaunes et une statue de plâtre quelque peu défigurée au passage ? À merveille ! La dénonciation de ces « terroristes » permettra d’occulter les mutilations et autres éborgnements infligés à ces mêmes « terroristes ».

« Et c’est exactement à cela que ça sert, la puissance de vos grosses fortunes : avoir le contrôle des corps déclarés subalternes. Les corps qui se taisent, qui ne racontent pas l’histoire de leur point de vue. Le temps est venu pour les plus riches de faire passer ce beau message : le respect qu’on leur doit s’étendra désormais jusqu’à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu’ils violent. Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture – marre de se cacher, de simuler la gêne. Vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, ça vaut pour les exactions de votre police, ça vaut pour les césars, ça vaut pour votre réforme des retraites. C’est votre politique : exiger le silence des victimes[5]. »

Heureusement, ça ne marche pas toujours. Et ce livre en est une des preuves.

 

[1] Ludivine Bantigny est historienne, maîtresse de conférences à l’université de Rouen. Elle travaille sur l’histoire des mouvements sociaux et des engagements politiques. Parmi ses publications figurent 1968, de grands soirs en petits matins (Seuil, 2018, rééd. 2020), La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours (Seuil, 2013, rééd. 2019), Révolution (Anamosa, 2019) et L’Œuvre du temps. Mémoire, histoire, engagement (Éditions de la Sorbonne, 2019).

[2] C’est une moyenne. Les prix varient en fonction, entre autres, de l’ensoleillement, meilleur du côté pair : « D’après une étude réalisée en 2012 […], au printemps, entre midi et quinze heures, 17 000 personnes personnes passent sur le trottoir pair et neuf mille cinq cents sur le trottoir impair. »

[3] Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon, Le Président des ultra-riches, éd. Zones (La Découverte), 2019. Les mêmes auteurs avaient publié Le Président des riches en 2010 chezle même éditeur, à propos d’un précédent Président dont nous voulons oublier le nom.

[4] Ludivine Bantigny consacre un chapitre à ce lieu : « Luxe, scandales et volupté. Une petite histoire du Fouquet’s. »

[5] Virginie Despentes, « Césars : “Désormais on se lève et on se barre” », Libération, 1er mars 2020.

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