Le néolibéralisme contre la démocratie

De Wendy Brown, j’ai déjà donné ici une recension de Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique[1]. On peut désormais lire aussi en français Défaire le dèmos. Le néolibéralisme, une révolution furtive[2].

L’adjectif interroge : pourquoi « furtive » ? Il nous semble pourtant avoir beaucoup entendu parler du néolibéralisme durant ces dernières années… Ce n’est pas un phénomène caché, inconnu, loin de là. Si l’on se contente d’une approche superficielle, on pourrait même le qualifier d’« ostensible, public, ouvert, franc », soit les contraires de « furtif » que me propose mon dictionnaire. Cependant Wendy Brown va plus loin : « Intensification des inégalités, marchandisation et commercialisation éhontées, influence toujours croissante des entreprises sur la conduite de l’État, instabilité et conséquences économiques dévastatrices : il s’agit là assurément des effets de la politique néolibérale […] Néanmoins, ce livre propose une conceptualisation quelque peu différente du néolibéralisme et s’attache à décrire certains autres de ses effets délétères. » C’est ici que nous arrivons au côté « furtif » de la révolution néolibérale. En effet, « plutôt que d’interpréter le néolibéralisme comme un ensemble de politiques étatiques, comme une phase du développement du capitalisme ou comme une idéologie qui débride le marché pour restaurer les profits d’une classe capitaliste, [Wendy Brown] le considère, avec Michel Foucault et quelques autres auteurs, comme un ordre de la raison normative qui, lorsqu’il devient prépondérant, prend la forme d’une rationalité gouvernementale étendant à toute les dimensions de la vie humaine une combinaison spécifique de valeurs, de pratiques et de critères économiques » (c’est moi qui souligne). Comme l’ont dit d’autres auteurs, on peut parler d’une « économisation de sphères et de pratiques jusque-là non-économiques ». Cela ne se « voit » pas forcément – même si l’on en subit les effets –, car « cette économisation n’implique peut-être pas toujours que les pratiques considérées soit monétarisées. » Par contre, « dans la façon dont nous envisageons, par exemple, notre éducation, notre santé, notre forme physique, notre vie de famille ou notre voisinage, nous pouvons penser et agir comme des sujets du marché contemporain […] » (c’est encore moi qui souligne). « L’idée est [donc] que la rationalité néolibérale dissémine le modèle du marché dans tous les domaines et activités – même là où il n’est pas question d’argent – et qu’elle configure toujours, intégralement et exclusivement les êtres humains comme des acteurs intervenant sur un marché, comme homines œconomici. »

Relisant les cours consacrés au néolibéralisme de Michel Foucault au Collège de France[3], Wendy Brown pointe deux lacunes d’une analyse dont elle ne nie par ailleurs en aucun cas la pertinence, et sur laquelle, on l’a vu, elle s’appuie pour avancer dans son propre travail. Tout d’abord, l’homo œconomicus de Foucault ressemble par trop, selon elle, à celui des premiers économistes politiques. « C’est là, écrit Brown, l’une des failles majeures de la narration foucaldienne : faire de l’intérêt la pulsion essentielle et transhistorique de ce personnage revient à escamoter ce qu’implique la transition d’une formation libérale classique à une formation néolibérale, d’Adam Smith et Jeremy Bentham à Gary Becker. » Pour résumer, quitte à forcer un peu le trait, on peut avancer qu’aujourd’hui, l’homo œconomicus n’est plus un sujet guidé par son intérêt, mais un capital humain dont la raison d’être est de s’apprécier sur un marché.

Deuxième lacune, « Foucault omet de signaler la façon particulière dont [homo œconomicus] a éclipsé homo politicus à l’époque contemporaine. » Selon lui, en effet, les deux coexistent, en quelque sorte, tandis que selon Wendy Brown, le premier est en train de liquider le second et, avec lui, « tout ce que la démocratie peut signifier [soit] l’égalité et la liberté politiques, la représentation, la souveraineté populaire, la délibération et le jugement en matière de bien public et de commun ». Cette tendance antidémocratique n’est certes pas nouvelle – j’en parlais ici il y a peu en rendant compte d’un livre sur le Directoire qui relate par le menu comment les thermidoriens, après cinq ans de révolution, s’appliquèrent à débarrasser la république de ce qu’ils nommaient le « peuple délibérant ». Wendy Brown n’entretient certes aucune illusion sur l’application effective des principes que l’on vient d’évoquer dans les démocraties contemporaines, mais elle montre que ce qui est en train d’advenir avec la « rationalité néolibérale » risque d’en effacer jusqu’au souvenir. C’est cela-même qui est nouveau dans le néolibéralisme : la dissémination de sa « rationalité politique » dans tous les domaines de la vie humaine, depuis la politique jusqu’aux affects en passant par tous les recoins du social.

Ainsi, d’abord, en est-il de la « gouvernance » : elle « désigne un mode spécifique de gouvernement d’où les agents ont été évacués et qui a été institutionnalisé dans des processus, des normes et des pratiques. » Elle « redéfinit le politique comme un champ à gérer ou à administrer », remplaçant « la délibération concernant la justice et autres biens communs, la polémique quant aux valeurs et aux visées, les luttes pour le pouvoir, la recherche d’une certaine conception du bien commun » par « la résolution de problèmes et […] la mise en application de programmes. […] Et lorsque ce rétrécissement de la vie publique se combine avec une valorisation du consensus, l’hostilité à toute politique devient palpable. » D’autre part, tout en évacuant le langage du pouvoir et avec lui la visibilité de ce dernier, « la gouvernance néolibérale contemporaine opère à travers l’isolement et “l’entrepreneurialisation” d’unités et d’individus responsables, à travers la délégation de l’autorité et de la prise de décision ainsi que de la mise en œuvre des politiques et normes de conduite. Ces processus aboutissent à rendre responsables d’eux-mêmes les individus et les autres petites unités sur le lieu de travail, tout en les rattachant à des pouvoirs et à un projet d’ensemble. Combinant l’inclusion et l’individualisation, et instaurant une coopération sans collectivisation, la gouvernance néolibérale est un exemple parfait d’“omnes et singulatim”, cette conjonction du rassemblement et de la séparation, du regroupement et de l’isolement en quoi Foucault voyait la marque de la gouvernementalité moderne. »

La gouvernance néolibérale opère par délégation et responsabilisation : ainsi de plus en plus de tâches sont-elles déléguées – l’exemple emblématique de ce processus étant les auto-entrepreneurs –, cette délégation s’accompagnant obligatoirement de la responsabilisation, qui « charge le travailleur, l’étudiant, le consommateur ou la personne indigente de discerner et d’appliquer les stratégies d’auto-investissement et d’entrepreneuriat adéquates pour prospérer et survivre. À ce titre, c’est une manifestation de la transformation des humains en capital. » Comme le dit un auteur cité par Wendy Brown, « si les bureaucraties hiérarchiques fonctionnaient systématiquement à l’obéissance, la gouvernance fonctionne systématiquement à la responsabilité. » Pris dans cette double contrainte à l’autonomie et à la responsabilité, « l’individu se voit doublement responsabilisé : on attend de lui à la fois qu’il se débrouille tout seul (et on lui reproche son échec lorsqu’il ne prospère pas) et qu’il agisse pour le bien de l’économie (lorsque celle-ci ne prospère pas, c’est à lui qu’on le reproche. » Pire, « même lorsque l’on ne leur reproche rien [aux individus], même lorsqu’ils se sont conduits convenablement au regard des normes de la responsabilisation, les mesures d’austérité prises au nom de la santé macroéconomique peuvent, en toute légitimité, détruire leurs moyens d’existence et leur vie. » Ainsi, « la délégation et la responsabilisation font […] des individus quelque chose dont on peut se passer et qu’il n’est pas nécessaire de protéger. » C’est, conclut Wendy Brown sur ce point, « plus que le simple démantèlement de la logique de l’État social, ou même du contrat social libéral : […] c’est à proprement parler son inversion. »

Le benchmarking et les dites « meilleures pratiques » sont des compléments indispensables de la délégation et de la responsabilisation. En effet, pour que des (auto)entrepreneurs ou d’autres responsables locaux mènent leurs opérations de façon satisfaisante et ce, sans recevoir en permanence des consignes précises comme c’était le cas dans le contexte hiérarchique précédent, il faut que soient diffusées largement des normes de conduite – les fameuses « meilleures pratiques ». On les retrouve partout, « des protocoles de recherche aux services sociaux, de l’industrie aux stratégies d’investissement et à l’élaboration des politiques publiques » et justement, il est « frappant de constater leur circulation de l’un à l’autre de ces domaines, et par conséquent la façon dont elles reconfigurent les politiques, l’éducation, l’armée et les services sociaux sur le modèle du monde des affaires ». Vient s’y ajouter le benchmarking, qui « se réfère à la pratique d’une entreprise ou d’une agence mettant en œuvre des réformes internes sur la base de l’étude et de l’importation des pratiques d’autres sociétés ou agences plus performantes ». Wendy Brown précise que « l’un des principes fondamentaux du benchmarking est que les meilleures pratiques peuvent être importées d’une industrie ou d’un secteur à un autre et même que certaines des réformes les plus fructueuses découlent précisément de l’adaptation audacieuse de pratiques issues d’un champ à un autre champ ». Ce que suppose cette circulation des « meilleures pratiques », c’est qu’elles ne sont liées en aucune façon à ce qui est produit. Ce qui permet d’appliquer des procédures issues de l’industrie et du secteur privé aux services publics, ainsi que l’on a pu le voir depuis déjà un certain temps, y compris en France – où les « néolibéraux » n’ont eu de cesse de seriner que l’État – ou les services publics – devaient être « gérés comme les entreprises ». Mais là aussi, s’appuyant sur la littérature managériale qui vante les vertus des « meilleures pratiques », Wendy Brown va encore un peu plus loin, affirmant que non seulement l’État et les services publics sont investis par la rationalité du marché, mais que cette dernière a tendance à prendre en charge elle-même les préoccupations politiques et juridiques qui relevaient auparavant de la sphère publique : « En combinant éthique, équité, légalité, efficacité et maximisation des résultats dans un environnement concurrentiel, les meilleures pratiques tout à la fois se substituent aux réglementations classiques des États, en représentent une critique (en préférant aux lois et commandements génériques des recommandations et des normes appropriées spécialement concues) et incarnent la priorité absolue donnée aux résultats économiques à chaque fois que de telles réglementations pourraient apparaître. » Cela dit, selon les situations, la gouvernementalité néolibérale peut aussi passer par des procédures assez autoritaires qui rappellent les pires côtés des pratiques étatiques qu’elle « abjure officiellement ». C’est ainsi que les « meilleures pratiques » ont pu aussi servir de cheval de Troie « grâce auquel le droit et l’ordre politique qu’il garantit [ont pu] être transformés pour et par la raison néolibérale », comme le montre l’exemple de « la néolibéralisation de l’Irak d’après Saddam ». Je ne vais pas reprendre ici la narration qu’en donne Wendy Brown, mais je ne peux qu’en recommander la lecture, tout à fait édifiante (voir ci-après, extrait 1). Pour résumer, elle montre comment l’administration américaine d’occupation a livré par décret l’ensemble de l’agriculture irakienne à Monsanto. Des millénaires de savoir-faire, de pratiques paysannes et de patrimoine génétique céréalier (l’Irak n’est autre que l’ancienne Mésopotamie, soit le fameux « croissant fertile », berceau de la culture du blé) ont été ainsi sacrifiés sur l’autel de la « modernisation agricole », comme on appelle la privatisation, la réduction drastique de la diversité et finalement la monopolisation des semences par la multinationale américaine.

Dans son chapitre 5, « Le droit et la raison juridique », Wendy Brown décortique quatre arrêts récents de la Cour suprême des États-Unis qui montrent comment « le droit devient […] un moyen de dissémination de la rationalité libérale au-delà de l’économie, et jusqu’aux éléments constitutifs de la vie démocratique. » Là non plus, je ne reprendrai pas le détail de son analyse, mais comme celle de la néolibéralisation de l’Irak, elle mérite vraiment d’être lue in extenso. Dans ces quatre jugements, écrit Wendy Brown, nous avons affaire à « une redéfinition majeure du dèmos ». « Le premier [de janvier 2010] autorise les grandes entreprises à financer les élections, ce symbole par excellence de la souveraineté populaire dans la démocratie néolibérale. » Le deuxième (avril 2011) autorise « les entreprises à contourner les class actions, ou recours collectifs, engagés contre elles en contraignant les consommateurs mécontents à accepter un arbitrage individuel ». Les troisième et quatrième (juin 2011), en réduisant à néant le pouvoir de négociation des syndicats du secteur public et en refusant de reconnaître la légitimité d’une action collective contre la discrimination salariale engagée par un million et demi de femmes contre le géant mondial de la distribution Wal-Mart, condamnent à l’impuissance toute action collective des travailleurs. « Pris ensemble, ces quatre arrêts s’attaquent à tous les niveaux du pouvoir populaire et de la conscience collective aux États-Unis : aux citoyens, aux consommateurs, aux travailleurs. […] La démocratie est désormais dissociée de tout pouvoir populaire organisé », ce qui ne représente rien de moins que l’accomplissement du programme déjà évoqué plus haut des contre-révolutionnaires de Thermidor et du Directoire. Mais Wendy Brown ne s’arrête pas en si bon chemin : « Ainsi, poursuit-elle, au-delà de l’augmentation des inégalités produites par la levée des restrictions pesant sur le capital et par l’intensification de celles qui pèsent sur les travailleurs, au-delà du démantèlement des associations et des solidarités populaires, il est une troisième opération par laquelle le droit contribue à la dé-démocratisation néolibérale : l’économisation des champs, des activités, des sujets, des droits et des visées politiques. » Et c’est ce qu’elle s’applique à montrer à travers l’examen détaillé de l’arrêt sur le financement des campagnes électorales. Celui-ci dit qu’interdire ou même réglementer les contributions des entreprises constituerait une restriction anticonstitutionnelles de la liberté d’expression, « droit fondamental qu’il faudrait garantir aux entreprises, en tant que “personnes fictives”, au même titre qu’à tous les citoyens ». Selon un juriste cité par Wendy Brown, ce jugement « applique la théorie économique néoclassique à la sphère politique et établit une analogie entre cette dernière et le marché. » Mais selon elle, ce jugement va encore plus loin : en effet, «  il redéfinit des sphères auparavant non-économiques comme des marchés au niveau tant des principes que des normes et des sujets. Il redéfinit la sphère politique comme un marché et l’homo politicus comme un homo œconomicus : dans la sphère politique, les individus, les entreprises et les autres associations travaillent tous à améliorer leur compétitivité et la valeur de leur capital. » En fait, selon le juge suprême, limiter le financement de la politique par les grandes entreprises, c’est priver les citoyens d’une source d’information à laquelle ils ont pourtant droit. Cela revient à « interdire tel ou tel discours » et, en dernière analyse, à priver la société « d’un libre marché des idées ». Derrière ces arguments sur la « paralysie du discours des entreprises par l’État se joue un geste rhétorique crucial : la description du discours comme étant analogue au capital sur le “marché politique” ». Ainsi la démocratie est-elle « ici conçue comme un marché dont les biens – idées, opinions et, au bout du compte, votes – sont produits par le discours, exactement comme sur le marché économique s’échangent des biens produits par le capital. » Autrement dit, « le discours lui-même acquiert le statut de capital et l’on insiste sur la nécessité de garantir que ni ses sources ni sa circulation ne soient en aucune manière entravées » (voir ci-après, extrait 2).

On voit bien ici que nous n’avons pas simplement affaire à une « application des principes du marché [à des] champs qui ne relèvent pas du marché », mais à une véritable « économisation du politique » qui passe par la « conversion des processus, des sujets, des catégories et des principes politiques en processus, sujets, etc. économiques ».

Après une autre étude de cas, également assez effarante, consacrée à l’« économisation » de l’enseignement supérieur aux Etats-Unis, Wendy Brown conclut son livre par un épilogue titré « La fin de la démocratie élémentaire et l’inversion de la liberté en sacrifice ». Même si, dit-elle, la politique dans les démocraties libérales n’était pas indemne de toute contamination par l’économie, il subsistait cependant une tension entre l’affirmation du principe d’égalité au niveau politique et l’évidence criante des inégalités économiques. Et celles-ci pouvaient être contestées (même si ce ne fut pas toujours couronné de succès, loin de là) en mobilisant celui-là. Mais que se passe-t-il quand ce principe disparaît au profit de la seule « liberté du marché », comme c’est la tendance dans le néolibéralisme ? « Si la démocratie exprime l’idée que le peuple, plutôt que quoi que ce soit d’autre, doit décider des fondements et du cadre de l’existence commune de ces membres, l’économisation de ce principe est ce qui peut finalement parvenir à la tuer. »

Quant au sacrifice, Wendy Brown soutient l’idée que même si le néolibéralisme fonctionne « à la liberté » (du capital et des capitaux en quoi il transforme les êtres humains), il requiert cependant le sacrifice des citoyens, qui est en quelque sorte son « supplément nécessaire », soit un élément qui lui est extérieur, hétérogène, mais dont il ne saurait se passer[4]. En effet, une société de capitaux, c’est bien joli, mais quelque peu utopique – ça ne peut tout simplement pas fonctionner sans que toutes et tous (encore plus toutes : pensons au care et à l’énorme quantité de travail gratuit fourni par les femmes qui font tourner la « sphère de la reproduction », comme diraient des marxistes) sacrifient leur temps, leur énergie, leur plaisir de vivre au profit (c’est le cas de le dire) de ce satané capital. Comme le fait remarquer Wendy Brown, le sacrifice en régime néolibéral inverse la logique du sacrifice souvent décrit par les historiens et anthropologues, selon laquelle on sacrifie une ou des victimes afin de préserver la cohésion, voire la survie de la communauté. Aujourd’hui, « on demande à l’ensemble de la communauté de se sacrifier pour sauver certains de ses éléments déterminés ». C’est ainsi que l’on a demandé aux citoyens de se « serrer la ceinture » après la crise de 2008, afin de mieux renflouer les banques. On a vu la même logique à l’œuvre en Grèce et ailleurs, et les dégâts qu’elle a produits.

« Désespoir : un autre monde est-il possible ? » se demande Wendy Brown dans son dernier sous-titre. La formulation en elle-même ne semble pas très optimiste. À juste titre.

[1] La version française avait paru en 2009 aux éditions Les Prairies ordinaires, lesquelles avaient déjà publié en 2007 Les Habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néoconservatisme.

[2] Traduit de l’anglais par Jérôme Vidal, éd. Amsterdam (qui ont par ailleurs repris le fonds des Prairies ordinaires).

[3] Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, Seuil/Gallimard, 2004.

[4] La notion de supplément est reprise à Derrida qui l’a développée dans De la grammatologie (éd. de Minuit, 1967)

Extrait 1 : Les meilleures pratiques dans l’agriculture irakienne au XXIe siècle

En 2003, plusieurs mois après le renversement de Saddam Hussein, Paul Bremer, le chef de l’Autorité provisoire de la coalition, nommé par les Américains, déclara l’Irak « ouvert aux affaires » et promulgua un ensemble de cent décrets bientôt connus sous le nom de « décrets Bremer »1. Ils ordonnaient la vente de plusieurs centaines d’entreprises publiques. Les sociétés étrangères étaient autorisées à jouir de la propriété pleine et entière d’entreprises irakiennes et à s’approprier l’intégralité de leurs profits ; les banques pouvaient également désormais devenir la propriété d’étrangers, tandis que les barrières douanières étaient purement et simplement supprimées – faisant de l’Irak la nouvelle aire de jeu de la finance et des investisseurs mondiaux. Les décrets Bremer limitaient les droits des travailleurs et saignaient les biens et les services publics. Ils rendaient illégales les grèves et supprimaient le droit de se syndiquer dans la plupart des secteurs ; ils établissaient un impôt à taux unique sur les revenus et limitaient à 15 % l’impôt sur les sociétés, et ils supprimaient de surcroît toute taxation des profits rapatriés par les entreprises étrangères.

Beaucoup de ces décrets violaient les conventions de Genève et de La Haye sur la guerre, l’occupation et les relations internationales, puisque celles-ci visent à garantir que la puissance occupante protège les intérêts du pays occupé au lieu de brader ses richesses. Mais s’ils étaient illégaux dans le cadre du droit international, ils pouvaient en revanche être mis en œuvre par un gouvernement irakien souverain. C’est à cette fin que les États-Unis ont nommé un gouvernement provisoire en 2003 et lui ont instamment enjoint de ratifier les décrets Bremer lorsqu’il a été déclaré « souverain », en 2004. Et pour parer à l’éventualité qu’un futur gouvernement élu se montre moins conciliant, l’un des décrets précise qu’aucun gouvernement irakien n’a le pouvoir de les modifier2.

Les décrets Bremer, aussi bien que l’État sous domination américaine en voie de construction qui les a ratifiés et mis en application, illustrent de façon évidente une quantité impressionnante de caractéristiques du néolibéralisme : l’utilisation de catastrophes pour imposer des réformes néolibérales (ce qu’on a appelé la « stratégie du choc ») ; l’élimination des biens publics et des protections collectives ; la réduction des impôts et des taxes ; l’usage systématique de l’État pour structurer la concurrence commerciale à travers l’inégalité ; la dissolution des solidarités ouvrières et populaires ; enfin, la création de conditions idéales pour la finance et les investisseurs mondiaux. En même temps, ces décrets, définis comme des « instructions ou directives contraignantes pour le peuple irakien, qui créent des conséquences pénales et ont des conséquences directes sur les réglementations s’imposant aux Irakiens, avec notamment des changements du droit irakien3», paraissent en porte-à-faux avec le principe du soft power de la gouvernance et des meilleures pratiques, principe que nous avons jusqu’à présent décrit comme étant la modalité selon laquelle se diffuse la rationalité néolibérale. Comme l’a noté William Engdahl, ces décrets prenaient la forme d’un : « Obéissez ou vous mourrez4 ». Mais en examinant les choses de plus près, nous allons voir à la fois l’importance du droit dans la codification et la diffusion des meilleures pratiques, et le rôle des meilleures pratiques dans la production du droit et des politiques. Ces décrets découlaient de la compréhension néolibérale des meilleures pratiques et les mettaient en mouvement. Le droit, plutôt que la violence et les commandements, peut être mobilisé pour structurer la concurrence et faciliter l’accumulation du capital, mais aussi pour codifier et animer les meilleures pratiques. L’examen détaillé d’un des décrets Bremer illustrera de façon frappante cette concaténation d’effets.

Le décret Bremer no 81, la « loi sur les brevets, le design industriel, les informations confidentielles, les circuits intégrés et les variétés de plantes », comprend une interdiction portant sur « le réemploi des semences récoltées de variétés protégées5 ». Pourquoi promulguer une loi contre le réemploi des semences ? Les variétés protégées citées dans le décret sont les semences génétiquement modifiées produites par Monsanto, Dow, DuPont et d’autres géants de l’agro-industrie, et à première vue, l’interdiction paraît avant tout destinée à protéger les droits à la propriété intellectuelle de ces sociétés : il s’agit d’empêcher les agriculteurs d’acheter une fois les semences, puis de pirater leur descendance. Impitoyable, sans doute, mais rien de contraire à l’éthique ni d’extraordinaire. Et l’on ne voit pas bien non plus le rapport avec les meilleures pratiques. Mais la lettre de la loi n’est pas le fin mot de cette histoire, bien au contraire.

Monsanto et les autres grandes entreprises de l’agro-industrie vendent partout dans le monde un « package », une association de produits, qui est en train de transformer l’agriculture : ce lot inclut des semences génétiquement modifiées, brevetées, et les engrais et pesticides qui vont avec6. Armés de la promesse de rendements fantastiques et de la fin de la lutte contre les nuisibles, les géants de l’agrobusiness cherchent à convaincre les paysans des pays en développement d’abandonner leurs techniques, leur matériel et leurs marchés « traditionnels » pour entrer dans la « modernité ».

Depuis au moins 8 000 ans avant J.-C., les paysans irakiens ont fait pousser du blé avec succès sans ces outils dans la région qu’on appelle aujourd’hui le Croissant fertile. Au fil des siècles, ils ont cultivé diverses variétés essentielles à la durabilité des récoltes en conservant les graines issues de récoltes particulièrement vivaces une année, en les replantant et en les croisant avec des graines ayant d’autres caractéristiques l’année suivante. Par ces pratiques, la récolte ne cesse de s’améliorer et de se diversifier, sous l’effet cumulé de la sélection par des paysans expérimentés, de l’évolution des plantes et de la pollinisation spontanée due au vent, aux insectes et à d’autres animaux. Jusqu’en 2002 encore, comme le relève l’écologiste Jeremy Smith, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture « estimait que 97 % des paysans irakiens » se livraient à de telles pratiques, contribuant par-là à ce qu’il existe « aujourd’hui dans le monde plus de 200 000 variétés de blé connues7 ».

Pendant des millénaires, les paysans du Croissant fertile ont partagé et échangé de façon informelle leurs graines au moment des moissons et des semailles. Au xxe siècle, ils se sont mis à stocker et à retirer les semences dans une banque nationale agricole, laquelle était, hélas, située à Abou Ghraïb. Elle fut entièrement détruite par les bombardements et l’occupation. Suite à ce désastre, qui venait s’ajouter aux destructions de la guerre, à des périodes de sécheresse depuis 1991, mais aussi à l’embargo des États-Unis et de la Grande-Bretagne, qui limitait l’accès aux équipements agricoles, la production de blé en Irak a connu une chute dramatique, de sorte que, pour la première fois depuis des siècles, la production n’a plus suffi aux besoins de la population8. C’est à la faveur de cette crise de production que les géants de l’agrobusiness ont pu s’introduire en Irak : avec la destruction de la banque de semences et la diminution considérable des récoltes due aux catastrophes naturelles et aux années de guerre, les paysans irakiens étaient vulnérables, désespérés, exploitables. Ils avaient besoin de semences, et les opérations d’aide soutenues par l’agrobusiness étaient là pour leur en fournir. Le décret Bremer no 81 scella la dépendance permanente des paysans aux géants de l’agro-industrie.

Offrir en 2004 des semences génétiquement modifiées aux paysans irakiens, comme l’a fait le gouvernement américain, c’était comme proposer de l’héroïne à une mère isolée au chômage, menacée d’expulsion et ayant perdu tout espoir pour l’avenir. Non seulement on leur promettait un soulagement de leurs souffrances, mais la première livraison était gratuite. Ainsi, on créait un lien indissoluble entre le récipiendaire et le fournisseur, et l’addiction était fatale : elle signait la mort de l’agriculture irakienne, de l’autosuffisance des paysans et, ultimement, des paysans eux-mêmes.

L’encre des décrets Bremer était encore fraîche que l’Agence américaine pour le développement international (USAID) livrait déjà des milliers de tonnes de semences de blé au ministère de l’Agriculture irakien, qui les distribua gratuitement ou pour une somme modique aux paysans du pays9. Une société de recherche en agriculture d’Arizona, la World Wide Wheat Company, y ajouta quelques milliers de sacs de semences gratuites10. Ces dons étaient accompagnés de séances de démonstration, organisées pour USAID par l’Agricultural and Mechanical University of Texas, et visant à expliquer aux paysans comment cultiver les nouvelles variétés à haut rendement. Des milliers de paysans furent ainsi persuadés d’adopter ces nouvelles techniques agricoles, qui impliquaient également l’usage de fongicides, de pesticides et d’herbicides spécialement adaptés. Séduits par la gratuité des semences, la promesse d’une hausse considérable de la production et l’insistance de leurs formateurs sur le fait que ces récoltes uniformes et les produits chimiques qui les accompagnaient représentaient la modernité, la prospérité et l’avenir, les paysans irakiens rompirent presque du jour au lendemain avec des siècles de tradition. Le décret no 81 garantissait cette transformation. Les paysans irakiens sont désormais indissolublement liés à leurs vendeurs étrangers, puisqu’ils n’ont plus le droit de conserver les semences des variétés protégées, à présent omniprésentes dans leurs champs, mélangées aux semences qui constituaient leur héritage millénaire. Ainsi fut signée la fin d’une production de blé biologique, diversifiée, peu coûteuse et écologiquement soutenable en Irak11.

La moitié des semences de blé distribuées dans l’Irak de l’après-Saddam était panifiable ; l’autre moitié était destinée à la production de pâtes – or, les pâtes ne font pas partie du régime des Irakiens12. Ainsi, non seulement les paysans irakiens dépendent désormais de géants de l’agro-industrie, à qui ils doivent acheter chaque année leurs semences, leurs licences et leurs produits chimiques (des achats qui plus est subventionnés par l’État, tandis que les autres subventions agricoles ont été supprimées), mais alors qu’ils pratiquaient auparavant la polyculture, ce qui leur permettait de satisfaire les besoins de la population locale, ils pratiquent désormais la monoculture et ont été intégrés aux marchés mondiaux d’import-export13. Aujourd’hui, les paysans irakiens assurent des profits à Monsanto en fournissant des pâtes aux cafétérias des écoles du Texas, tandis que l’Irak s’est mis à importer des denrées qui poussaient autrefois sur son propre sol.

L’histoire déchirante de la destruction de milliers d’années d’agriculture soutenable et de ce que certains activistes appellent la « souveraineté alimentaire » ne s’arrête pas là, mais projetons-nous un moment dans un futur possible. Une expérimentation similaire s’est déroulée en Inde dans les années 199014. Des représentants de l’agro-industrie, allant porter la bonne parole de village en village, sont parvenus à persuader des dizaines de milliers de paysans d’adopter des semences de coton génétiquement modifiées en leur promettant des récoltes plus importantes et susceptibles d’être exportées, ce qui était particulièrement désirable au moment où des réformes libérales mettaient un terme aux subventions gouvernementales pour la production de coton. Les paysans étaient par ailleurs encouragés à s’engager dans cette transition par l’accès à d’importants prêts bancaires pour l’achat des semences et des pesticides, fongicides et herbicides nécessaires à leur culture. Comme les Irakiens, les cultivateurs de coton indiens n’adoptaient pas simplement de nouvelles technologies agricoles : ils étaient intégrés au marché mondial et à l’économie de la dette.

Le problème est que l’agriculture a ceci de particulier qu’elle est vulnérable aux fluctuations naturelles, comme la sécheresse ou les inondations, tandis que l’agriculture tournée vers l’exportation est quant à elle vulnérable aux fluctuations des marchés mondiaux. Ces aléas peuvent ruiner une année et laisser les paysans accablés de dettes, dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts ou d’emprunter à nouveau (ou alors à des taux usuriers), donc de semer et par conséquent de compenser leurs pertes. C’est exactement ce qui s’est passé il y a une dizaine d’années en Inde, les cultivateurs de coton se retrouvant toujours plus profondément aspirés dans une spirale d’endettement15. Le résultat ? Une épidémie de suicides de paysans (il y en a eu au moins vingt mille jusqu’à aujourd’hui). Et c’est bien souvent en avalant une bouteille de RoundUp®, l’herbicide produit par Monsanto qui tue tout sauf les semences génétiquement modifiées de Monsanto, qu’ils en finissent16.

Bien sûr, Monsanto n’a pas volontairement créé cette catastrophe en Inde. Pas plus que ce n’est le but du décret no 81 en Irak. Non, il vise bien plutôt à instituer un ensemble de meilleures pratiques – soit des « techniques, méthodes, procédures, activités ou incitations qui se sont avérées les plus efficaces pour produire un certain résultat » – qui promeuvent la modernisation des techniques agricoles, la mise en place de monocultures à haut rendement, l’intégration à l’économie mondiale et le développement d’une capacité d’exportation dans le contexte d’un marché libre – tout cela en garantissant un climat favorable à l’agrobusiness. Le décret nomme explicitement chacune de ses visées dans son préambule. En voici les extraits pertinents :

Reconnaissant le désir du Conseil de gouvernement de modifier significativement le système de propriété intellectuelle irakien, une mesure nécessaire à l’amélioration de la situation économique du peuple irakien,

Déterminés à améliorer les conditions de vie, les compétences techniques et les chances de tous les Irakiens, et à lutter contre le chômage, dont les effets sont délétères sur la sécurité publique,

Reconnaissant que les sociétés, les établissements de crédit et les entrepreneurs ont besoin d’un environnement équitable, efficace et prévisible pour la protection de leur propriété intellectuelle,

Reconnaissant l’intérêt manifesté par le Conseil de gouvernement irakien pour devenir membre à part entière du système d’échanges international, connu sous le nom d’Organisation mondiale du commerce […]

Agissant de façon conforme au rapport du secrétaire général au Conseil de sécurité […] à propos de la nécessité d’un développement de l’Irak et de sa transition d’une économie centralisée et non transparente à une économie de marché transparente, caractérisée par une croissance économique soutenable à travers l’établissement d’un secteur privé dynamique, et la nécessité de mettre en œuvre des réformes institutionnelles et juridiques pour le réaliser17.

Rendre le climat plus favorable à l’investissement en Irak, intégrer le pays au commerce mondial et éliminer la propriété et la gestion étatiques, jugées non transparentes, au profit d’entreprises privées : voilà les « résultats » que le décret no 81 vise à produire. Le « bidouillage juridique », comme l’appelle Nancy Scola, qui a permis de mettre fin au stockage et au réemploi des semences était la réforme nécessaire pour les réaliser18. Se présentant comme l’opposé de la réglementation, ce décret initie les pratiques qui visent à intégrer l’agriculture et les paysans irakiens à l’ordre mondial, une intégration réalisée, d’une part, en éliminant les échanges non monétaires, l’utilisation des ressources locales et les techniques traditionnelles, et, d’autre part, en organisant la dépendance à des grandes entreprises étrangères, aux engrais et aux pesticides, aux prêts financiers et à l’exportation mondiale sur des marchés extrêmement vastes. Le bidouillage juridique évoqué lance ces meilleures pratiques mais, à l’instar de l’éthique protestante que Weber estimait cruciale à la construction du capitalisme, son importance s’atténue une fois la machine mise en route19. Ainsi, le décret no 81 est le symbole parfait de la mobilisation néolibérale du droit non pour réprimer ou punir, mais pour structurer la concurrence et assurer la « conduite des conduites ». En modifiant une modeste pratique (le stockage des semences), il met en branle les visées convergentes de la croissance économique irakienne, de la protection de la propriété intellectuelle des entreprises et de l’intégration de l’Irak au commerce et à la finance mondiaux.

Revenons une fois encore sur le préambule du décret no 81. Il comprend l’objectif d’améliorer les conditions de vie, les compétences techniques, les opportunités et la sécurité publique des Irakiens ; celui de produire un environnement désirable pour les sociétés, les banques et les entrepreneurs ; celui d’intégrer l’Irak au système commercial mondial et, enfin, celui de créer une économie de marché libre, dynamique et transparente. Le préambule illustre la fusion, au sein de la gouvernance, de la véridiction et de l’objectivité, de l’expertise et du consensus, de la satisfaction des besoins et de la mise en place d’un avantage compétitif. Il illustre également le fait que les meilleures pratiques présupposent l’existence d’un objectif commun, plutôt que de paraître favoriser les intérêts d’un acteur au détriment d’un autre, ou même de reconnaître l’existence d’intérêts divergents. En neutralisant ou en masquant la polémique ou le conflit sur les fins, les meilleures pratiques instituent les normes et les caractéristiques du marché en principe de réalité. Ainsi, bien qu’il soit certainement possible d’imaginer des pratiques plus soutenables écologiquement, économiquement et socialement pour l’agriculture irakienne, celles-ci seraient contradictoires avec les principes du marché et de la concurrence au niveau mondial, avec le droit de la propriété intellectuelle et les nouvelles modalités de financement, sans parler bien sûr des techniques agricoles modernes. Certes, des pratiques agricoles biologiques, à petite échelle, coopératives, affranchies du financement par l’emprunt, favorisant la biodiversité et assurant une « souveraineté alimentaire » à la nation pourraient faire sens si l’on se demandait comment la production de blé en Irak pourrait s’appuyer sur le savoir, les matériaux et les techniques du passé pour construire un avenir viable. Mais dans la mesure où de telles pratiques feraient de l’Irak une anomalie dans l’économie mondiale, elles ne peuvent être reconnues comme des meilleures pratiques.

Ce que rend également manifeste cette histoire, c’est l’intrication singulière des visées étatiques et commerciales dans la gouvernance néolibérale, une intrication qui va au-delà des directions emboîtées et des petits arrangements « donnant-donnant » que l’on a connus dans les formes passées du capitalisme. Le but de l’État est d’encourager la croissance économique et de créer un climat favorable à l’investissement, non le bien-être d’un secteur ou d’une population particulière ; et le but du capital est de produire cette croissance, bien qu’il s’intéresse en même temps aux finalités et aux questions éthiques plus larges, auparavant prises en charge ailleurs. Ainsi, avec la gouvernance néolibérale s’opère toute une série de transpositions historiques : le monde des affaires se consacre au développement local, tandis que le gouvernement s’occupe du positionnement sur le marché mondial ; les gouvernements négocient des contrats tandis que les entreprises deviennent des éducateurs ; les gouvernements se soucient de créer un climat favorable à l’investissement, et le monde des affaires se soucie d’éthique ; les gouvernements donnent la priorité à la croissance économique, à la cote de crédit et au positionnement dans l’économie mondiale, cependant que le monde des affaires représente les intérêts des nécessiteux ou des défavorisés.

On raconte que le décret no 81 a été rédigé par Monsanto, et il découle clairement des liens étroits que l’administration Bush entretenait avec l’agrobusiness (et dont témoignait la composition du cabinet de Bush). Mais ces faits manquent l’essentiel. Les décrets exprimaient et mettaient en œuvre le projet de Bremer en Irak, qui n’était pas de démocratiser le pays, mais de le néolibéraliser. Dans cette perspective, il y a quelque chose de plus significatif encore que l’influence directe de Monsanto : le fait que les décrets encourageant la dérégulation économique, la privatisation et l’organisation de la concurrence ont précédé la construction d’institutions démocratiques – les décrets d’abord, ensuite seulement les constitutions, les parlements, les conseils, les élections et les libertés civiles. Il convient également de remarquer que le gouvernement provisoire qui a validé les décrets, dont les membres avaient été personnellement choisis par l’équipe de Bremer et dont toutes les actions étaient soumises au veto de Bremer lui-même, n’était composé que de gens favorables à l’occupation américaine. Et ce gouvernement a quant à lui proposé un processus de ratification de la constitution permanente qui excluait tous les partis politiques ne soutenant pas l’occupation20. Là encore, on peut voir dans ces manœuvres l’intervention directe et brutale des États-Unis, soucieux de faire de l’Irak un terrain de jeu pour le capital international et plus particulièrement pour les entreprises américaines, de Halliburton à Monsanto. Mais plus révélatrice encore est la façon dont ces mesures expriment des caractéristiques distinctives de la gouvernance néolibérale : si les États fonctionnant sur un modèle commercial tendent à éviter de faire un usage excessif de la violence ou de pratiques extraconstitutionnelles, ils se refusent en même temps à laisser s’exprimer des intérêts adverses ou concurrents, à céder leur contrôle ou à donner la priorité à la justice et à la protection sociale plutôt qu’au climat propice à l’investissement et à la croissance économique21. Ce déplacement décisif des finalités et de la légitimité de l’État est plus important que la question de savoir précisément qui, des hommes politiques, des grandes entreprises et des banques, couche avec qui. Cet ancien modèle tombait facilement sous l’accusation de corruption. La gouvernance néolibérale encourage une fusion plus souple et plus efficace des pouvoirs politiques et économiques, qui éradique dans une large mesure le scandale de la corruption parce qu’elle efface la distinction entre les finalités et les modes de gouvernance respectifs des États et du capital, grâce à la circulation entre eux des meilleures pratiques, vecteur de cet effacement22.

  1. Les décrets Bremer, ainsi que leur préambule et leur déclaration d’intention, sont disponibles à l’adresse suivante : www.iraqcoalition.org/regulations.
  2. William Engdahl, « Iraq and Washington’s “Seeds of Democracy” », Current Concerns, no5, 2005, en ligne : www.currentconcerns.ch/archive/2005/05/20050507.php
  3. Bremer Orders, www.iraqcoalition.org/regulations
  4. William Engdahl, « Iraq and Washington’s “Seeds of Democracy” », art. cité.
  5. Le texte complet du décret no81 de l’Autorité provisoire de la coalition, « Patent, Industrial Design, Undisclosed Information, Integrated Circuits and Plant Variety Law », est disponible à l’adresse : www.bibliotecapleyades.net/ciencia/ciencia_geneticfood18a.htm
  6. Voir Le Monde selon Monsanto, un documentaire de Marie-Monique Robin, France, Image et Compagnie, 2008.
  7. Jeremy Smith, « Order 81: Re-engineering Iraqi Agriculture », Global Research, 27 août 2005, en ligne : www.globalresearch.ca/order-81-re-engineering-iraqi-agriculture/870
  8. Ibid. ; William Engdahl, « Iraq and Washington’s “Seeds of Democracy” », art. cité.
  9. William Engdahl, « Iraq and Washington’s “Seeds of Democracy”  », art. cité, p. 3.
  10. Jeremy Smith, « Order 81: Re-engineering Iraqi Agriculture », art. cité, p. 2.
  11. William Engdahl, « Iraq and Washington’s “Seeds of Democracy”  », art. cité; Jeremy Smith, « Order 81: Re-engineering Iraqi Agriculture », art. cité ; Nancy Scola, « Why Iraqi Farmers Might Prefer Death to Paul Bremer’s Order 81 », Alternet, 19 septembre 2007, www.alternet.org/story/62273/why_iraqi_farmers_might_prefer_death_to_paul_bremer%27s_order_81
  12. Jeremy Smith, « Order 81: Re-engineering Iraqi Agriculture », art. cité ; William Engdahl, « Iraq and Washington’s “Seeds of Democracy”  », art. cité, p. 3-4.
  13. William Engdahl, « Iraq and Washington’s “Seeds of Democracy”  », art. cité, 4.
  14. Nancy Scola, « Why Iraqi Farmers Might Prefer Death to Paul Bremer’s Order 81 », art. cité. Voir aussi Vandana Shiva, La Biopiraterie, ou le pillage de la nature et de la connaissance, Paris, Alias etc., 2002.
  15. Nancy Scola, « Why Iraqi Farmers Might Prefer Death to Paul Bremer’s Order 81 », art. cité, p. 2.
  16. , p. 5.
  17. Décret no81 de l’Autorité provisoire de la coalition.
  18. Nancy Scola, « Why Iraqi Farmers Might Prefer Death to Paul Bremer’s Order 81 », art. cité, p. 1.
  19. « Quoi qu’il en soit, le capitalisme vainqueur n’a plus besoin [du] soutien [de l’ascétisme religieux] depuis qu’il repose sur une base mécanique » (Max Weber, L’Éthique protestante,cit., p. 224).
  20. Ce qui a suscité des problèmes pour le processus de ratification de la constitution parce qu’une première proposition visait à exclure du processus tous les partis qui s’opposaient à l’occupation.
  21. Si les États sont confrontés à des défis et des missions autres que ce but, comme calmer les gens ou préserver la nation d’un danger, ils peuvent également s’en occuper par décret, d’où le décret no2 qui a aboli l’armée irakienne.
  22. L’effacement de la distinction entre la forme et le contenu du gouvernement et ceux du monde des affaires par la gouvernance néolibérale est importante. Cependant, la façon dont cette gouvernance lie le monde des affaires et la recherche ne l’est pas moins. Comme la gouvernance néolibérale est légitimée par l’efficacité avec laquelle elle déploie les moyens requis pour parvenir à des fins – plutôt que, par exemple, par le fait de respecter et d’appliquer des principes de justice ou de pourvoir aux besoins fondamentaux de ses membres – elle a un rapport particulier au savoir. La bonne gouvernance promeut la croissance économique, une atmosphère favorable aux investissements et une cote de crédit élevée, et elle requiert le savoir nécessaire pour ce faire. Pas la mauvaise gouvernance. Ainsi, la réduction de tout savoir à son utilité économique (qui est manifeste dans le soutien toujours plus appuyé aux recherches universitaires qui ont des « facteurs d’impact » élevés et dans l’effort pour assécher ou éliminer la recherche qui au contraire n’a pas d’impact commercial) et de tout gouvernement à l’objectif de santé économique sont les deux faces d’un même phénomène. Les meilleures pratiques expriment cette convergence. Le financement par l’agrobusiness de la recherche à Texas A&M University, le développement par Texas A&M University de parcelles témoins pour favoriser la commercialisation de semences génétiquement modifiées en Inde et le travail conjoint des équipes d’USAID et des représentants de la World Wide Seed Company en Irak – ne sont que les manifestations empiriques superficielles d’une reconfiguration bien plus profonde dans la gouvernance néolibérale et, par elle, des fossés et des intervalles, certes modestes, certes régulièrement outrepassés, entre les domaines et les activités du monde des affaires, de la recherche et du gouvernement.

Extrait 2 : Le discours est semblable au capital

Le discours est semblable au capital

S’exprimant au nom de la majorité dans le jugement Citizens United, le juge Kennedy entreprend d’émanciper le discours des rets de la réglementation et de la censure qui selon lui le découragent (si ce n’est pire) actuellement. Citant l’avis de Roberts, président de la Cour suprême, dans une affaire antérieure, il rappelle que « les libertés garanties par le premier amendement ont besoin d’espace pour respirer1 ». « À mesure que de nouvelles règles sont créées pour réglementer le discours politique, ajoute Kennedy, tout discours qui pourrait être jugé relever d’elles est comme paralysé2. » Décrivant la Commission électorale fédérale comme un organe avant tout préoccupé de censure, à l’origine de « pesantes restrictions » qui « fonctionnent comme des équivalents de limitations a priori de la liberté d’expression3 », Kennedy s’applique à en souligner le danger – un danger que la Cour a précisément le devoir de combattre :

Lorsque la Commission électorale fédérale émet des avis qui interdisent tel ou tel discours, « beaucoup de gens, plutôt que de tenter de faire valoir leurs droits en engageant individuellement des poursuites – une tâche extrêmement pesante, et parfois risquée – choisissent tout simplement de ne pas user de leur droit à la liberté d’expression, ce qui non seulement leur porte tort à eux, mais porte tort à la société dans son ensemble, puisqu’elle se voit privée d’un libre marché des idées. » Virginia v. Hicks, 539 U. S. 113, 119. Par conséquent, « le jugement du censeur peut en pratique s’avérer sans appel. » Freedman.

À certains moments de son argumentation, Kennedy élève la voix et dénonce les restrictions portant sur les dépenses des entreprises dans les campagnes électorales comme « une censure pure et simple4 » ; à d’autres, il les décrit simplement comme des interventions étatiques inappropriées, témoignant des pesanteurs bureaucratiques5. Mais sous toutes ces hyperboles sur la paralysie du discours des entreprises par l’État se joue un geste rhétorique crucial : la description du discours comme étant analogue au capital sur « le marché politique ». D’un côté, les interventions de l’État sont dépeintes tout au long de l’avis comme des atteintes au marché des idées que produit le discours6. Les restrictions étatiques portent tort à la liberté d’expression comme elles portent tort à toutes les libertés. D’un autre côté, l’accumulation et la circulation illimitées des discours sont érigées en bien absolu, essentiel au « droit des citoyens à chercher, entendre, exprimer et utiliser l’information pour parvenir à un consensus, [qui est lui-même] l’une des conditions de possibilité d’une autonomie politique éclairée et l’un des moyens nécessaires de sa protection7. » Ce ne sont pas simplement les droits des entreprises, donc, mais la démocratie elle-même qui est en jeu dans cette déréglementation du discours. On relèvera cependant que la démocratie est ici conçue comme un marché dont les biens – idées, opinions et, au bout du compte, votes – sont produits par le discours, exactement comme sur le marché économique s’échangent des biens produits par le capital. En d’autres termes, au moment même où le juge Kennedy soutient que le libre exercice de droits égaux sur ce marché ne saurait être entravé par la prise en considération de la richesse extrême de certains (sans quoi l’on mettrait en danger la maximisation de l’utilité pour tous que permettent ces droits), le discours lui-même acquiert le statut de capital et l’on insiste sur la nécessité de garantir que ni ses sources ni sa circulation ne soient en aucune manière entravées.

Qu’y a-t-il de significatif dans le fait de considérer le discours comme un capital ? L’économisation du politique intervient non seulement à travers l’application des principes du marché aux champs qui ne relèvent pas du marché, mais à travers la conversion des processus, des sujets, des catégories et des principes politiques en processus, sujets, etc., économiques. C’est précisément cette conversion qui prend place à chaque page de l’avis rendu par Kennedy. Si tout ce qui existe dans le monde est un marché, et si les marchés néolibéraux sont uniquement composés de capitaux concurrents – petits et grands –, et si le discours est le capital propre au marché électoral, alors le discours partage inévitablement les attributs du capital : il prend de la valeur grâce à des investissements réfléchis, et il favorise la position de celui qui le porte ou le possède. Pour prendre les choses par l’autre bout, une fois qu’on a fait du discours le capital du marché électoral, il convient de lever toutes les restrictions et réglementations dont il pourrait faire l’objet : il peut être consommé et remplacé par différents acteurs et dans différents lieux, et il n’existe que pour favoriser les intérêts de celui qui en est porteur. On chercherait vainement dans cette description tout ce à quoi le discours est traditionnellement associé – la liberté, la conscience, la délibération ou encore la persuasion.

Mais en quoi exactement le discours est-il un capital selon l’avis rédigé par Kennedy ? Comment en vient-il à le définir en termes économiques, de telle façon que sa réglementation ou sa limitation apparaissent néfastes à son marché propre et que sa monopolisation par les grandes entreprises apparaisse bénéfique à tous ? La transformation monstrueuse du discours en capital intervient à plusieurs niveaux.

Si le discours s’apparente au capital, c’est tout d’abord par sa tendance à proliférer et à circuler, à passer outre les barrières, à circonvenir les limitations, légales ou autres, qu’on cherche à lui imposer, et même par sa capacité à toujours mettre en échec les efforts pour le contrôler ou le censurer8. Le discours est ainsi décrit comme une force à la fois naturelle et bonne, qui peut être indûment entravée et gênée, mais jamais anéantie.

Deuxièmement, les personnes ne sont pas simplement des producteurs de discours, mais également des consommateurs, et l’ingérence de l’État – illégitime dans le principe et néfaste en pratique – les menace à ces deux titres. C’est le marché des idées qui décide de la valeur des affirmations portées par un discours, répète inlassablement Kennedy. Chaque citoyen doit juger pour lui-même du contenu d’un discours ; cette question ne saurait être tranchée par le gouvernement, exactement comme le gouvernement ne doit pas s’arroger les autres choix qui relèvent du consommateur9. Au cours de son argumentation, Kennedy ne mentionne pas la délibération ni l’élaboration collective d’un jugement en politique, pas plus qu’il n’évoque les voix dépourvues de financement et relativement impuissantes. L’objet de son réquisitoire est l’illégitimité du gouvernement qui « dicte […] où une personne peut obtenir des informations, ou quelle source jugée indigne de confiance elle ne peut pas entendre, [utilisant] la censure pour contrôler la pensée10 ». Si le discours produit des biens consommés en fonction de préférences individuelles, l’État fausse ce marché en « interdisant le discours politique de millions d’associations de citoyens » (à savoir, les grandes entreprises) et en restreignant de façon paternaliste ce que les consommateurs sont autorisés à savoir ou à envisager. Encore une fois, si le discours est le capital du marché politique, alors nous sommes politiquement libres quand il circule librement. Et il ne circule librement que si les grandes entreprises ne sont pas limitées dans leur capacité à soutenir ou à financer tel ou tel discours.

Troisièmement, Kennedy décrit le discours non pas simplement comme un moyen d’expression et de dialogue, mais comme une puissance productive et innovatrice, exactement comme le capital. Il existe « une dynamique créative inhérente au concept d’expression libre » qui rencontre et se nourrit des « changements rapides en matière de technologie » pour produire le bien commun11. Pour Kennedy, c’est particulièrement cet aspect du discours qui nous « met en garde contre le maintien d’une loi limitant le discours politique dans certains médias ou à certains locuteurs12 ». De nouveau, le dynamisme, l’inventivité et la productivité du discours sont entravés par l’intervention de l’État.

Quatrièmement – et c’est peut-être là l’essentiel pour établir le statut du discours comme capital du marché électoral –, Kennedy place le pouvoir du discours et le pouvoir de l’État en opposition directe, dans un jeu à somme nulle. À de multiples reprises tout au long de l’avis majoritaire, il identifie le discours à la liberté et l’État au contrôle, à la censure, au paternalisme et à la répression13. Lorsque liberté d’expression et État se rencontrent, c’est pour s’affronter : à l’en croire, le droit à la libre expression garanti par le premier amendement a pour « présupposé la défiance à l’égard du pouvoir d’État » et est « un mécanisme essentiel de la démocratie [parce qu’]il est ce qui permet d’obliger les responsables à rendre des comptes au peuple14 ». Le thème connaît de multiples variations au cours de l’avis, et notamment celles-ci :

Le premier amendement n’a certainement pas été conçu [par les rédacteurs de la Constitution] pour valider la répression de discours politiques dans le média le plus en vue de la société. Il était conçu comme une réponse à la censure15.

Lorsque l’État fait usage de tout son pouvoir, y compris de la loi pénale, pour dicter où une personne peut obtenir des informations, ou quelle source jugée indigne de confiance elle ne peut pas entendre, elle utilise la censure pour contrôler la pensée. […] Le premier amendement confirme la liberté que nous avons de penser par nous-mêmes16.

Cette interprétation du premier amendement et de la finalité du discours politique conduit Kennedy à présenter l’État et le discours comme deux forces ennemies, symétriques de celles que sont l’État et le capital dans l’économie néolibérale.

Dans son avis, le juge interprète le premier amendement non plus comme un droit humain ou civil, mais comme un droit du capital. Ce qu’il cherche à garantir contre toute réglementation ou ingérence, ce ne sont plus des idées, une délibération ou l’intégrité de la sphère politique démocratique, mais un flux de discours. Tout en conservant le langage du droit et des personnes, il opère en réalité une dissociation entre, d’une part, le discours et le droit à la libre expression et, d’autre part, les individus, ce qui lui permet ensuite de défendre plus aisément la protection de la libre expression des entreprises. Le problème que soulève Citizens n’est donc pas – comme l’affirment souvent ses critiques – qu’il confère aux grandes entreprises les droits des individus, mais que les individus en tant que porteurs de droits et parties prenantes de la souveraineté populaire disparaissent lorsque les flux de discours accèdent au statut de flux de capitaux et que tous les acteurs cherchent à accroître la valeur de leur capital.

Pour Kennedy, non seulement discours et capitaux doivent circuler librement, mais le seul ennemi de cette liberté est l’État. Dans cette perspective, tous les membres de la société et de l’économie, du citoyen le plus pauvre à l’entreprise la plus riche, sont liés entre eux en tant que victimes potentielles de l’ingérence et de la censure de l’État. Dès lors qu’individus et entreprises sont ainsi alliés – et même identifiés par les périls identiques qui les menacent –, la puissance singulière du discours des grandes entreprises n’est pas simplement passée sous silence, elle est transformée en cause à défendre. Désormais, ce qui doit être combattu, ce sont les conditions qui font que « certaines associations défavorisées de citoyens – celles qui ont une forme entrepreneuriale – sont pénalisées » et empêchées de « proposer tant des faits que des opinions au public », qui se voit ainsi privé de « connaissances et d’opinions vitales à son fonctionnement17 ».

Dans un champ structuré par une rhétorique selon laquelle il n’existe que le discours et sa mise en danger par l’État, où le flux sans entraves du discours profite à tous, tandis que l’intervention de l’État cible et discrimine invariablement, les différences significatives entre locuteurs disparaissent. Que celui qui parle soit une femme à la rue ou Exxon, le discours est du discours et le capital, du capital. Le déni des stratifications et des différences de pouvoir dans le champ de l’analyse et de l’action est un trait essentiel de la rationalité néolibérale, et c’est précisément ainsi que sont effacées discursivement les distinctions entre capital et travail, propriétaires des moyens de production et producteurs, propriétaires et locataires, riches et pauvres. Il n’y a que du capital, et le fait qu’il soit humain, entrepreneurial, financier ou dérivé, qu’il soit immense ou infime, ne dit rien des normes qui doivent s’appliquer à lui, ni n’altère son droit à être affranchi de toute ingérence. Ainsi, dans Citizens United, il n’y a que du discours, et tout discours dispose du même droit, de la même capacité à enrichir le marché des idées, de la même capacité à être jugé par les citoyens et de la même vulnérabilité aux restrictions et à la censure de l’État.

En bref, pour le juge Kennedy, si le discours est semblable au capital, c’est parce qu’il est naturel, incontrôlable, dynamique et créateur ; parce qu’il opère et circule dans un champ organisé comme un marché ; parce qu’il a le même statut, quels que soient les agents sociaux qui le portent ; parce qu’il crée de la liberté à travers les choix des producteurs et des consommateurs ; parce qu’il a le droit d’être libre ; parce qu’il s’oppose par principe à toute réglementation par l’État. Comme nous le verrons, le discours fonctionne en tant que capital dans la mesure où il favorise la position de celui qui le porte sur ce que Kennedy appelle « le marché politique ». À travers cette transformation – ce passage d’un registre politique à un registre économique – de la signification, du caractère, de la visée et de la valeur du discours, s’exprime de façon précise le développement de la rationalité néolibérale dans la sphère politique et éthique. En étouffant les inquiétudes suscitées par la distribution inégale du pouvoir et de l’efficacité au sein du marché des discours, elle renforce en même temps l’argumentaire de ceux qui veulent lever les restrictions relatives à l’entrée sur le marché et éliminer les réglementations encadrant leur fonctionnement à l’intérieur du marché. Une fois cette économisation accomplie, vouloir soumettre le marché sur lequel opère le discours à une égalité ou à une redistribution artificielles revient simplement à commettre une erreur morale et technique typique du keynésianisme. Si les marchés sont des lieux où règne une égalité naturelle, qui ne sauraient exister et prospérer en l’absence d’une concurrence sans entraves, l’État peut certes intervenir pour en faciliter l’accès ou entretenir la concurrence, mais en dehors de cela, il n’est qu’un intrus, il n’a aucune légitimité. Ainsi, aux yeux du juge Kennedy, les décisions de la Cour suprême qui visaient à limiter la liberté d’expression des entreprises constituent des ingérences dans le « libre marché » des idées que protège le premier amendement18.

 

  1. Citizens United v. FEC, 558 U.S. (2010), p. 329, qui cite Federal Election Commission v. Wisconsin Right to Life, Inc.
  2. Ibid., p. 334.
  3. Ibid., p. 335.
  4. Ibid., p. 312 et 339.
  5. Après avoir longuement exposé tout le travail engendré pour les Political Action Committees (PAC) par la tenue des dossiers, la comptabilité et les déclarations, Kennedy conclut qu’« étant donné ces contraintes très lourdes, une entreprise peut ne pas être en situation de créer un PAC en temps et en heure pour faire connaître ses vues » pendant une campagne électorale. Une telle « limitation du discours », ajoute-t-il, constitue un tort non seulement pour le locuteur potentiel, mais aussi pour le public, dans la mesure où cela « réduit nécessairement la quantité d’expression par la restriction du nombre des questions abordées, la profondeur de l’examen auxquelles elles donnent lieu et la taille du public susceptible d’être touché » (Ibid., p. 339, qui cite Buckely v. Valeo).
  6. Steven Shiffrin est sans doute l’auteur qui a discuté de la façon la plus approfondie et intéressante qui soit la question du recours à la métaphore du marché dans l’interprétation du premier amendement. Dans de nombreux articles et livres, ainsi que dans son recueil de jurisprudence, il coupe avec résolution les liens prétendus entre un marché imaginaire des idées et la vérité, l’équité, le dissensus, la délibération ou même le choix véritable. Voir par exemple The First Amendment, Democracy, and Romance (Princeton, Princeton University Press, 1990), dans lequel il affirme : « L’engagement à soutenir le dissensus ne requiert pas de croire que ce qui émerge du “marché” est généralement juste ou que le “marché” est la meilleure des épreuves de vérité. Au contraire, l’engagement à soutenir le dissensus présuppose que les pressions sociétales qui vont dans le sens du conformisme sont fortes et que les incitations au silence sont souvent grandes. Si la métaphore du marché encourage le point de vue selon lequel une main invisible ou des arrangements volontaristes nous ont guidés avec patience, mais lentement, jusqu’à l’harmonie burkéenne, l’engagement à soutenir le dissensus nous encourage à croire que les confortables arrangements de l’état de choses existant ont été établi sur une base en deçà du vrai ou du juste. Si la métaphore du marché encourage le point de vue selon lequel les conventions, les habitudes et les traditions ont émergé comme notre meilleure approximation de la vérité à partir de l’épreuve de vérité rigoureuse du marché des idées, l’engagement à soutenir le dissensus encourage le point de vue selon lequel les conventions, les habitudes et les traditions sont des compromis susceptibles d’être contestés. Si la métaphore du marché nous invite à penser que la vérité selon le marché est plus digne de confiance que n’importe quelle vérité que le gouvernement pourrait dicter, un engagement à soutenir le dissensus nous invite à nous méfier du marché comme du gouvernement. Si la métaphore du marché favorise une forme molle de relativisme (tout ce qui émerge du marché convient jusqu’à nouvel ordre), l’engagement à soutenir le dissensus insiste sur le fait que les sondages ne décident pas de la vérité » (Cité dans Steven Shiffrin et Jesse Choper, First Amendment: Cases, Comments, Questions, Saint Paul, West Academic Publishing, 2001, p. 15-16). Voir aussi Steven Shiffrin, « The First Amendment and Economic Regulation: Away From a General Theory of the First Amendment », Northwestern University Law Review, vol.78, no 5, 1983.
  7. Citizens United v. FEC, 558 U.S. (2010), p. 339.
  8. Ibid., p. 364.
  9. Ibid., p. 349-350.
  10. Ibid., p. 356.
  11. Ibid., p. 354.
  12. Ibid., p. 364.
  13. Ibid., p. 339-340, 349-350, 353 et 356.
  14. Ibid., p. 339.
  15. Ibid., p. 353.
  16. Ibid., p. 356.
  17. Ibid., p. 356, 354 et 355.
  18. Ibid., p. 354.

 

 

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Aux origines de la république macronienne

Marc Belissa & Yannick Bosc, Le Directoire. La république sans la démocratie, La fabrique éditions, 2018

On se demande parfois pourquoi s’intéresser à l’Histoire, ce « conte absurde plein de bruit et de fureur raconté par un idiot[1] », pourquoi remâcher encore et encore les rancœurs que suscitent immanquablement l’arrogance des puissants et la sempiternelle injustice faite aux pauvres, aux sans-voix, aux « sans-dents » comme disait l’autre. Quant à moi, j’avancerai différentes raisons : il y a d’abord et toujours la colère contre l’injustice, justement. Ne pas se lamenter, certes, mais ne pas laisser croire non plus que nous nous résignons à être gouvernés par… à être gouvernés tout court. L’idée, ensuite, de ne pas laisser raconter les luttes par ceux qui les ont défaites – ainsi de la Commune, dont j’ai parlé ici-même à plusieurs reprises. Mais aussi, mais encore, tâcher de comprendre d’où viennent ces défaites – et d’où vient celle que nous subissons chaque jour de notre vie. D’où sort-il, cet invraisemblable Macron qui se prend pour Jupiter, qui enjoint les prolos d’enfiler des costard-cravate, qui admoneste un jeune soit-disant irrespectueux parce qu’il l’aurait appelé par son prénom, pire, le diminutif de son prénom, qui fait carrément dans la provocation en s’indignant du « pognon de dingue » qu’on donnerait aux pauvres, sans parler, à propos de provocation, des agents troubles qu’il entretient autour de lui comme des coqs en pâte en son palais présidentiel. Le Directoire. La république sans la démocratie fait partie de ces ouvrages précieux qui nous permettent de comprendre comment nous en sommes arrivés à pareilles aberrations.

« Démocratie » s’entend ici non seulement « pouvoir du peuple », comme l’indique l’étymologie, mais exercice concret, réel du pouvoir par le peuple. Et cette république sans la démocratie, telle que la mit en œuvre le régime que l’on nomme « Directoire », semble bien avoir fourni la matrice des républiques qui l’ont suivie, depuis la Deuxième jusqu’à la Cinquième (sans oublier bien sûr celle qui se dit « en marche », laquelle poursuit imperturbablement – à ce jour – le même objectif : gouverner sans le peuple).

Mais d’abord, qu’est-ce que ce « Directoire » ? Forme institutionnelle mal connue, tant elle demeure dans l’ombre portée de Thermidor, dont nous avons toutes et tous entendu parler : chute de Robespierre et Saint-Just, coup d’arrêt à la révolution, jusqu’au 18 brumaire : putsch du général Bonaparte qui marque aux yeux de beaucoup la fin définitive de la Révolution française, dix ans après la prise de la Bastille. Pourtant, la période qui va de thermidor an II (1794) à brumaire an VIII (1799) ne représente pas moins de la moitié de cette décennie ! Mais il est vrai que l’histoire de ces cinq ans et quelque tient plus de de la prose bourgeoise que du lyrisme révolutionnaire. (Si j’osais un mauvais jeu de mots, je dirais qu’elle manque de lustre.) Quelqu’un·e qui s’intéresse à la révolution, et pas seulement à sa commémoration, va immanquablement étudier d’abord les grandes « journées » insurrectionnelles, puis le procès du roi, la Convention, le comité de salut public et la désastreuse lutte entre factions qui conduisit au 9 Thermidor. Après, c’est le « retour à la normale », en quelque sorte. Tristesse de la défaite. C’est vrai. On a tort cependant de négliger ces années qui ont précédé la prise du pouvoir par Bonaparte. Car ce que disent et font alors les bourgeois enfin délivrés de leur grande peur des « terroristes », des « exagérés », de l’« anarchie » est intéressant au plus haut point en ce que cela préfigure très exactement ce que nous voyons, entendons et vivons encore aujourd’hui. C’est ce que démontrent méthodiquement les auteurs de ce livre passionnant. Je vais tâcher d’en donner un aperçu.

Tout commence le 9 thermidor (enfin, tout commence pour les « réacteurs », comme on disait alors, ou les ancêtres de la République en marche, si vous préférez). Je ne m’y attarde pas, ce serait trop long et ce n’est pas vraiment le sujet du livre. Disons simplement qu’il s’agit d’un coup de force contre-révolutionnaire qui s’exerce d’abord contre quelques figures de la Montagne (la gauche de l’époque), et en premier lieu Robespierre et Saint-Just. La droite – les Girondins – relève la tête. Dans les mois qui suivent, ce sont soixante-quatorze conventionnels Montagnards qui seront « emprisonnés, déportés ou exécutés ». « Le retour des Girondins, pour lesquels la principale fonction du pacte social consiste à garantir la liberté illimitée des propriétaires, accompagne la remise en cause de la politique économique de l’an II. Le “maximum”[2], qui permettait un contrôle politique de l’économie et garantissait le droit à l’existence, est aboli le 24 décembre 1794. » Mais il ne suffisait pas d’arrêter les élus Montagnards pour se garantir d’un sursaut populaire contre ceux que le peuple appelait les « accapareurs » et que Boissy d’Anglas, l’un des porte-parole des Girondins, nommait, lui, les « propriétaires ». C’est pourquoi la Convention « épurée » – on y avait remplacé les Montagnards exclus par autant de Girondins qui en avaient eux-mêmes été exclus après les journées révolutionnaires de mai-juin 1793 – adopta une loi dite de « grande police » dont « l’objectif était de protéger la Convention des attroupements populaires provoqués par la vie chère et d’éviter qu’ils ne puissent dégénérer. […] Elle punissait de la déportation (“la guillotine sèche”) les “cris séditieux […] poussés dans le sein même des séances législatives” et de la peine capitale ceux qui auraient été “combinés d’avance” ». La loi de « grande police » ne tarda pas à être appliquée : elle servit à la répression des deux dernières grandes « émotions » populaires de la période révolutionnaire, les 12 germinal et 1er prairial an III (1er avril et 20 mai 1795). Les émeutiers avaient envahi à deux reprises la Convention, réclamant « du pain et la Constitution de 1793 ». La répression des quartiers insurgés fut confiée à la troupe dirigée par le général Pichegru. Comme le font remarquer Belissa & Bosc, « la délégation du maintien de l’ordre à l’armée va devenir la norme, ce qui donnera du poids politique aux généraux et permettra à Bonaparte de se construire une stature d’homme d’État ». Et pour en finir avec le populo, « trente-six condamnations à mort sont prononcées par la Commission militaire qui se substitue au Tribunal révolutionnaire avec jury populaire ».

C’est ainsi que se termine, sinon la Révolution, du moins « le cycle de la souveraineté populaire en actes ouvert en 1789 ». « L’insurrection de prairial, assimilée à “l’anarchie” et au sang de la Terreur, permet d’exclure le peuple du politique et de légitimer le projet d’une république sans “anarchie”, c’est-à-dire sans démocratie, dominée par les propriétaires, projet qu’entérine la Constitution directoriale. Au début de l’été 1795, presque un an après le 9 thermidor, les conditions sont réunies pour éliminer la Constitution de 1793 et transférer la souveraineté du peuple vers l’Assemblée. » Que reprochaient donc les Girondins et autres « modérés » à cette fameuse Constitution de 93 ? Aujourd’hui et depuis au moins le bicentenaire de la Révolution, on a pris l’habitude d’en parler comme d’un texte organisant la « dictature » de la Convention via les « grands comités » (Comité de salut public et Comité de sûreté générale) avec, pour faire simple, Robespierre en tyran tout-puissant – et l’on (François Furet et ses séides) ne s’est pas privé de faire de cette période la source des totalitarismes du xxe siècle et plus spécialement du stalinisme. Mais écoutons plutôt ce qu’en disait alors « Boissy famine », ainsi surnommé par les quartiers populaires : selon lui, la Constitution de 1793 est « l’organisation de l’anarchie ». Et pourquoi ? Parce qu’elle est conçue en sorte « que la loi ne fût jamais puissante, ou que la licence régnât toujours ». Étrange dictature, vraiment, que celle qui installe « des pouvoirs rivaux de la représentation nationale » et même remet « le sceptre aux mains des sociétés populaires et aux factions », voire pire, « à la juridiction turbulente et anarchique des assemblées primaires » (entendre : les assemblées communales). « Boissy d’Anglas estime que ces assemblées primaires, livrées au suffrage universel, sont l’une des principales sources d’anarchie parce qu’elles concentrent un pouvoir important et que le peuple y est “constamment délibérant”. » Un peuple constamment délibérant, quelle horreur !

« La “Constitution de Robespierre” possède également le défaut majeur d’autoriser “les insurrections partielles” en reconnaissant le droit à l’insurrection – ou de résistance à l’oppression […] le pouvoir exécutif y est faible. » Et c’est pourquoi le législateur, dans sa grande sagesse, présente une nouvelle Constitution qui renforce l’exécutif en le concentrant aux mains de cinq directeurs.

« Boissy famine » et ses collègues savent bien où est la source de toute vertu politique : dans la propriété, que diable ! Car les propriétaires « sont attachés au pays qui la contient [leur propriété], aux lois qui la protègent, à la tranquillité qui la conserve » et ils reconnaissent bien volontiers devoir « à l’aisance qu’elle donne l’éducation qui les a rendus propres à discuter avec sagacité et justesse les avantages et les inconvénients des lois qui fixent le sort de leur patrie ». « L’homme sans propriété, au contraire [c’est toujours Boissy famine qui parle], a besoin d’un effort constant de vertu pour s’intéresser à l’ordre qui ne lui rapporte rien. » La conclusion coule de source : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social ; celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature. » Précisément, les Constitutions précédentes (1791, 1793) étaient précédées chacune d’une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui fondaient ces droits sur le droit naturel qui part du « postulat selon lequel l’humanité est une, ce qui implique que les être humains sont par nature libres et égaux en droit ». La Constitution directoriale, elle, se passera tout simplement de Déclaration des droits, jugée inopportune et source de désordre. « Boissy d’Anglas, comme l’ensemble du côté droit qui domine alors la Convention [soit en 1795, au moment de l’adoption du nouveau texte constitutionnel], considère que la Constituante, en 1789, a engendré le peuple, au sens politique du terme, c’est-à-dire le peuple souverain, acteur de ses droits. À l’image de la créature de Frankenstein qui finit par échapper à son créateur[3], le peuple a échappé à l’Assemblée qui l’a “électrisé” avec les principes de la Déclaration. Il est devenu ce monstre qui s’insurge, réclame ses droits et envahit l’Assemblée. L’objectif de la Constitution directoriale que présente Boissy d’Anglas est de défaire ce peuple politique. »

Ainsi, l’article 8 du titre II de la nouvelle Constitution stipule-t-il que « pour “être citoyen français”, il faut être un homme de 21 ans au moins et payer une “contribution directe, foncière ou personnelle” ». Les femmes et les pauvres ne sont donc plus citoyens. La souveraineté résidant, selon le texte présenté par Boissy famine, dans « l’universalité des citoyens », le souverain est donc réduit aux hommes de plus de 21 ans qui paient une contribution. « De manière générale, ajoutent Belissa & Bosc, tout ce qui pourrait rappeler en quoi consiste la souveraineté populaire, fragiliser l’autorité d’un gouvernement, ne figure plus dans le texte de 1795. […] l’état de guerre avec la société ne résulte plus de l’atteinte aux Droits de l’homme mais de la violation des lois (article 6). L’article 8 précise que “tout l’ordre social” repose sur le maintien des propriétés”. On peut en déduire que remettre en cause les propriétés est un acte de guerre contre la société. »

Non contents de « dissoudre le peuple », les « réacteurs » prennent toutes mesures utiles aux fins d’empêcher sa résurrection. Ainsi, l’article 361 de leur Constitution stipule qu’aucune « assemblée de citoyens ne peut se qualifier de société populaire », tandis que le suivant précise, lui, qu’aucune « société particulière, s’occupant de questions politiques, ne peut correspondre avec une autre, ni s’affilier à elle, ni tenir des séances publiques, composées de sociétaires et d’assistants distingués les uns des autres, ni imposer des conditions d’admission et d’éligibilité, ni s’arroger des droits d’exclusion, ni faire porter à ses membres aucun signe extérieur de leur association ». Quant à l’article 363, il rappelle que les bienheureux qui ont accès au titre de citoyen, c’est-à-dire ceux qui payent l’impôt, « ne peuvent exercer leurs droits politiques que dans les Assemblées primaires ou communales », ce qui revient à dire que l’exercice des droits politiques est strictement limité au fait de voter. Ce à quoi l’on s’est tenu depuis – chaque fois que le peuple a cru bon d’exercer ses droits autrement, on lui a rappelé, et vigoureusement, ce fameux article 363 : en 1848 et en 1871 à Paris, en 1945 à Sétif, en « Mé 67 » à la Guadeloupe[4] et combien d’autres fois un peu partout à travers l’Empire et quatre républiques successives. Mais pour l’heure, il s’agit de « pacifier » (à la romaine, s’entend) la première république. On est débarassé des « tyrans » et autres « buveurs de sang » (Robespierre et les Montagnards), soit, mais voyez plutôt ces « plébéiens » qui en ont après les riches : « La nature, osent-ils, n’a pas fait plus de propriétaires que de nobles ; elle n’a fait que des êtres dépourvus, égaux en besoins comme en droit. » Revendiquant l’héritage robespierriste, Babeuf et ses compères non seulement conspirent « pour l’égalité » mais ne craignent pas de le revendiquer haut et fort. Ainsi Babeuf conclut-il son « Précis du grand manifeste à proclamer pour établir l’égalité par le fait » par cette déclaration incendiaire : « Que l’on conspire contre l’oppression, soit en grand, soit en petit, secrètement ou à découvert, dans cent mille conciliabules ou dans un seul, peu nous importe, pourvu que l’on conspire, et que désormais tous les remords et les transes accompagnent tous les moments des oppresseurs. » Voilà qui justifie que l’on prenne quelques précautions, du côté des oppresseurs… Sans tarder, le Directoire va se doter d’un « arsenal répressif adapté », disent Belissa & Bosc. Une sorte d’état d’urgence intégré au droit commun… Article premier de la loi du 16 avril 1796, « portant des peines contre toute espèce de provocation à commettre un attentat contre la sûreté de l’État » (au passage, souvenons-nous qu’avant la « section antiterroriste » d’aujourd’hui, l’illégalisme révolutionnaire releva longtemps d’une juridiction nommée : cour de sûreté de l’État) : « Sont coupables de crimes contre la sûreté intérieure de la République et contre la sûreté individuelle des citoyens [ne pas oublier : citoyens = contribuables = riches], et seront punis de la peine de mort conformément à l’article 612 du code des délits et des peines, tous ceux qui par leurs discours ou par leurs écrits imprimés, soit distribués, soit affichés, provoquent la dissolution de la représentation nationale ou celle du directoire exécutif, ou le meurtre de tous ou d’aucuns des membres qui les composent, ou le rétablissement de la royauté ou celui de la Constitution de 1793, ou celui de la Constitution de 1791, ou de tout gouvernement autre que celui établi par la Constitution de l’an III, acceptée par le Peuple français [ne pas oublier : Peuple français = citoyens, etc.], ou l’invasion des propriétés publiques, ou le pillage ou le partage des propriétés particulières, sous le nom de loi agraire ou de tout autre manière. »

Moins d’un mois après le vote de cette loi scélérate, Babeuf, Buonarrotti et une cinquantaine d’autres « conspirateurs pour l’égalité » sont arrêtés, trahis par l’un des leurs, semble-t-il. Avant leur procès qui doit se dérouler à Vendôme, « quelques centaines de démocrates tentent de fraterniser avec les troupes du camp de Grenelle, à Paris, et de les soulever. Infiltrés par la police, ils sont attendus et sabrés par des dragons. On compte une vingtaine de morts. La manipulation policière est suivie d’une manipulation judiciaire dont l’objectif consiste à se débarrasser des opposants et à monter en épingle le péril anarchiste afin de l’utiliser contre les accusés de Vendôme. » Il y aura trente-deux condamnations à mort exécutées. Quelques mois plus tard, au procès de Vendôme, Babeuf et Darthé seront eux aussi condamnés à mort.

Ainsi commença le Directoire. Il ne cessa par la suite de s’appliquer à « stabiliser » la république, quitte à truquer grossièrement les élections au corps législatif (les « Cinq-Cents » et les « Anciens ») alors même qu’il avait cru se tailler un électorat sur mesure – c’était sans compter sur le retour en force des royalistes, rassurés par la tournure des événéments, mais dont les membres de la « classe politique » de l’époque ne voulaient absolument pas, une bonne partie d’entre eux ayant voté la mort du roi et/ou s’étant enrichis en spéculant sur les « biens nationaux » pris à l’Église et aux émigrés. Bref, à force de bidouiller les élections, le Directoire finit par provoquer une émeute des « gens de bien » – des royalistes des quartiers riches de Paris, en fait – dont la répression donna au général Bonaparte une occasion de s’illustrer et lui valut probablement sa nomination au commandement de l’armée d’Italie où il put remplir ses caisses et soigner sa réputation de boucher en gros et en détail.

D’un putsch parlementaire l’autre, le Directoire se maintint cahin-caha, la politique nationale perdant de plus en plus toute crédibilité cependant que les militaires – enfin, les gradés – se constituaient des fortunes en pillant sans vergogne les pays occupés. Ce qui devait arriver arriva : l’un d’entre eux finit par prendre le pouvoir.

Selon Belissa & Bosc, « par convention, les historiens considèrent que le coup d’État du 18 brumaire met fin au processus ouvert en 1789. […] Mais on peut également estimer que le régime consulaire est moins une rupture que l’aboutissement du projet thermidorien qui consiste à “terminer la révolution” en confisquant la souveraineté. En d’autres termes, la rupture avec 1789 a déjà été en grande partie consommée en 1795. » Le Consulat (soit la période qui va de la fin du Directoire en 1799 à l’autoproclamation de Bonaparte comme empereur Napoléon Ier en 1804) se permit même de rétablir le suffrage universel masculin, tout en multipliant les niveaux de délégation, soit une « démocratie sans inconvénient », comme disait Cabanis, l’un des rédacteurs de la Constitution « consulaire » qui succéda à la « directoriale » en 1799. Selon le même Cabanis, disent Belissa & Bosc, le peuple doit être la source de tous les pouvoirs mais il faut également qu’il n’en exerce aucun. Effectivement, voilà qui est tout à fait thermidorien. Je dirais même plus : macronien.

[1] William Shakespeare, Macbeth.

[2] Le « maximum » désignait un plafond de prix imposé aux denrées de première nécessité afin de permettre aux pauvres de s’approvisionner et d’empêcher les « accapareurs » de spéculer sur les prix des matières premières, en premier lieu les grains, bases de la nourriture du peuple. On peut consulter là-dessus, entre autres, Pierre Kropotkine, La Grande Révolution. 1789-1793, particulièrement le chap. 52 : « Lutte contre la disette. Le maximum. Les assignats » (éd. du Monde Libertaire, p. 311-316).

[3] « Certains exégètes », disent les auteurs, « voient dans le roman de Mary Shelley (paru en 1818) une métaphore de la Révolution française. »

[4] Ce que nous rappelle fort à propos Elsa Dorlin dans un bel article : « Vies à défendre. Chroniques du nécrolibéralisme : mai 2017-mai 2018 » publié par l’excellente revue Jef Klak, dont le numéro 5, « Course à pied » vient de paraître, qu’on se le dise !

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La Proclamation de la Commune. 26 mars 1871

Henri Lefebvre, La proclamation de la Commune. 26 mars 1871

« Macron aime Versailles. Il y discourt devant le Parlement en Congrès, il y reçoit en grande pompe Vladimir Poutine et même les patrons des plus grandes multinationales […] Il aime tellement Versailles qu’il en fait un refuge de… la République. Car Versailles, pour Emmanuel Macron, c’est “un lieu où la République […] s’était retranchée quand elle était menacée”. »

Ben voyons. Il n’a dit pas dit ça en off, non, mais dans un doc diffusé sur France 3 paraît-il (c’est Libération[1], d’où j’ai tiré la ci-devant citation, qui le dit) : c’est bien parce qu’il voulait que ça se sache ! En effet comme nous le savions déjà, la République s’était effectivement retranchée à Versailles au printemps 1871, alors que le peuple parisien venait de s’opposer à une ultime provocation des dirigeants républicains, lesquels avaient tenté de le désarmer, sous les yeux des Prussiens stationnés l’arme au pied au nord et à l’est de la capitale, en récupérant les pièces d’artillerie positionnées sur la butte Montmartre et surveillées (jusqu’alors en principe plus qu’en pratique) par la Garde nationale. Mais laissons la parole à Henri Lefevbre, puisqu’aussi bien cette note n’a d’autre prétention que d’inciter à lire son livre, La Proclamation de la Commune, lequel vient d’être fort opportunément réédité par les éditions de La fabrique[2] :

« Le dispositif d’attaque contre Montmartre […] n’était qu’une partie d’un plan beaucoup plus vaste, visant à occuper tous les quartiers ouvriers, ainsi que les points stratégiques (forts, arsenaux, boulevards, édifices publics) et à désarmer complètement la population des quartiers périphériques. [C’était] un plan d’occupation militaire de Paris tout entier[3]. »

La précision est importante, me semble-t-il, car elle infirme la thèse d’une déplorable initiative de militaires mal organisés contre un quartier en particulier. Non. Comme le dit justement celui qui nous sert de Président, la République se retrancha à Versailles, non point seulement parce qu’elle aurait craint tel ou tel quartier « susceptible », comme on dit aujourd’hui. Il s’agissait bel et bien – au moins dans l’esprit de son stratège, Adolphe Thiers – de mener la guerre contre Paris, ce « bivouac des révolutions[4] », Paris qui grondait contre la politique de capitulation des « républicains[5] ». Mais reprenons le fil du récit tel que le déroule Lefebvre. Il est entre 5 heures et six heures du matin en ce 18 mars 1871 :

« La brigade Lecomte occupe les hauteurs de Montmartre et la brigade Paturel le bas de la colline jusqu’au Moulin de la Galette. Le commandant Vassal a envoyé au général Lecomte un message lui apprenant qu’il tient les canons, mais qu’il a besoin d’hommes. Lecomte envoie aussitôt vers la tour Solférino le 2e bataillon du 88e de ligne.

« La position est enlevée, les canons pris. Le général Lecomte se voit vainqueur. Si les gardes nationaux arrivent, sortent des maisons, cherchent à se rassembler, on tire sur eux. C’est l’ordre de Vinoy : que ceux qui résistent à la troupe soient passés par les armes. » La République en marche, en somme (contre la « populace », les « factieux », les « terroristes », rayez la mention inutile).

« Tout à coup, premier incident. Le garde Turpin, blessé à mort [il était de faction auprès des canons et a été abattu par les soldats dès leur arrivée], étendu sur le sol, agonise. Auprès de lui, une femme, Louise Michel. Le général Lecomte considère froidement le mourant, lorsque quelqu’un l’interpelle : c’est le maire, Clemenceau, médecin. Il proteste contre l’agression […] Il garantit la tranquillité du quartier puis demande que l’on transporte le blessé à l’hôpital. En attendant il veut lui donner les premiers soins. Le général s’y oppose mais n’ose pas faire arrêter le maire. Il passe. Clemenceau s’éloigne, accompagné de plusieurs hommes qui saisissent l’occasion de traverser les cordons de soldats et vont semer l’alarme. Lorsque Clemenceau parvient au-dessus de la place Saint-Pierre, une foule l’entoure, l’accable de reproches. Qui a prévenu ces gens ? De maison en maison, de voisin en voisin, on s’est appelé. On accuse Clemenceau d’avoir vendu les canons de Montmartre à Vinoy et à Thiers. On l’appelle “traître”. La foule l’écharperait si quelqu’un ne criait : “Reprenons les canons !” […]

« À cet instant même, le général Faron n’a pu obtenir de ses soldats qu’il mettent les mitrailleuses en batterie autour de la mairie de Belleville. Dès le premier contact avec les gardes nationaux, ils ont refusé d’obéir. Le général Faron donne l’ordre de repli, parvenant à éviter la débandade générale de ses régiments. Non seulement il n’a pas pu atteindre le parc des Buttes-Chaumont mais, dans sa retraite, il abandonne sa propre artillerie.

« [De 6 heures à 7 heures du matin] L’alerte est donnée, ou plutôt elle se répand avec une certaine lenteur d’abord, puis subitement. […]

« [À Montmartre.] D’abord, les femmes sont sorties ; elles ont l’habitude de se lever tôt pour aller chercher le lait, dont la distribution régulière a repris. Elles ont prévenu les hommes. Cheveux ébouriffés, en négligé matinal, et d’abord stupéfaites, elles sortent. Les enfants suivent. Et tout à coup, c’est une marée humaine, parmi laquelle dominent les femmes. […]

« [De 7 heures à 8 heures] L’immense foule entoure les soldats et paralyse le transport des canons. Des groupes se forment. On se cotise pour offrir à ces hommes affamés et assoiffés (ils n’ont pas emporté leurs sacs) du pain et du vin. On bavarde. On crie : “Vive l’armée !” On ouvre les cafés et les cabarets. Les ménagères remontent chez elles quérir leurs humbles provisions et les étalent sur les tables pour les soldats. La foule les fête et les festoie. Quelques soldats vont jusqu’à échanger leur fusil contre un verre de vin. La masse en effervescence devient communauté, devient communion.

« Les femmes ouvertement critiquent les officiers ; elles les apostrophent sans souci de la hiérarchie et sans trace de respect militaire : “Où les emmenez-vous, ces canons ? À Berlin ?” Les rangs se défont, se refont, se défont encore, sous les cris et les menaces des gradés.

« Le général Lecomte comprend, trop tard, le danger pour ses troupes de cette foule qui les submerge, de cette vie sociale et quotidienne qui les reprend. Il a oublié, s’il l’a jamais connu, l’un des principes tactiques de la guerre civile : ne pas laisser les militaires et les civils prendre contact. Il donnera seulement vers 8 h 30 l’ordre de tirer si la foule approche à moins de trente pas et ne sera pas obéi. »

On sait que l’erreur du général lui coûtera la vie quelques heures plus tard. Il sera exécuté en même temps qu’un autre général, Clément Thomas – pas sur ordre d’une quelconque instance communarde, mais par des… lignards (des soldats de l’armée régulière) qui agirent au nom d’une foule exaspérée contre ces galonnés dont on se souvenait – au moins pour Thomas – comme de massacreurs des journées de juin 1848.

Lefebvre nous fait remarquer qu’il ne faut pas se laisser entièrement prendre par l’impression de spontanéité que donnent ces prémices de l’événement : « Si le Comité central [de la Garde nationale] n’est pour rien dans la résistance de Montmartre, de Belleville et d’ailleurs, l’organisation (la structure) mise en place par lui, sous sa couverture, y est pour beaucoup. » Ce qui est assez surprenant, c’est qu’aux alentours de midi, alors que « l’insurrection est déjà maîtresse de Paris tout entier […], personne ne le sait : ni au gouvernement [désinformé par des dépêches militaires trop optimistes], ni au Comité central [complètement dépassé par la situation], ni dans les quartiers [à défaut de canaux horizontaux d’échanges d’informations] ».

Thiers cependant ne perd pas le nord. Il réfléchit, selon Lefebvre : « Imitera-t-il Cavaignac en 1848 ? » Rappelons que l’armée, alors, n’avait rien cédé aux émeutiers, menant directement la guerre en réduisant un quartier après l’autre au prix de dizaines de milliers de morts. Mais le contexte était différent. À présent, les Prussiens sont aux portes de Paris et la République représentée par son Assemblée « réfugiée à Versailles », oui, monsieur Macron) passe, à juste titre, pour capitularde. La « défense de la société » ne jouit plus, momentanément au moins, de la même légitimité. La preuve, entre autres, par les nombreuses défections de la ligne. Et même si l’on parvenait à réduire l’insurrection là, tout de suite, par un affrontement militaire en bonne et due forme (ce qui, encore une fois, est loin d’être acquis, vu l’état des forces en présence ce jour-là), est-on bien sûr que l’on ne s’attirerait pas la réprobation d’une partie de la petite bourgeoisie, peut-être même d’une partie des campagnes – après tout, on ne ferait que massacrer des gens qui n’avaient commis d’autre crime que de vouloir défendre le sol sacré de la patrie contre l’envahisseur prussien… Lequel, d’ailleurs, tient encore à l’heure qu’il est en son pouvoir de nombreux soldats et matériels français qui seraient bien utiles pour engager l’épreuve de force. Par ailleurs, cette option risquerait de favoriser le regain royaliste déjà enregistré aux dernières élections, ce dont Thiers ne veut pas non plus. En attendant, mieux vaut se retirer à Versailles, embrouiller le Comité central ou ce qui lui succédera en terme de pouvoir parisien au moyen de pseudo-négociations soutenues par les maires et autres élus et pendant ce temps, préparer la contre-offensive. Il faut reconnaître à Thiers son intelligence stratégique et tactique. Il voulait une République « modérée » (avec un peuple bâillonné), il l’a eue. Mais pour l’heure, il faut se replier. Dans le gouvernement (qui est encore à Paris, ne l’oublions pas, en ce 18 mars vers midi), tout le monde n’était pas d’accord, certains accusèrent même ce pauvre Adolphe de trahison… mais ils n’insistèrent pas lorsqu’ils se virent sur le point d’être encerclés par les gardes nationaux. Ce fut alors la déroute, une retraite en un désordre incroyable, semble-t-il, des partisans de l’ordre, justement, vers la Versailles tant prisée aujourd’hui de Macron.

Malheureusement, Thiers avait vu juste. En misant sur des soi-disant tentatives de conciliation entre Versailles et les insurgés menées principalement par les maires d’arrondissement de Paris, il appuya à distance les tendances du Comité central, puis de la Commune qui, au lieu de poursuivre la guerre que leur avait pourtant déclarée la République parlementaire versaillaise, commencèrent par organiser… des élections ! « La résistance des maires donna dix journées au gouvernement, dix journées qui valaient des siècles, car elles lui permirent d’organiser sa défense et d’opposer la force à la force », écrit très lucidement Jules Clarétie, historien bourgeois de la « révolution de 1870-1871 ». Déjà le 18 mars, personne au Comité central ne s’est préoccupé d’empêcher les soldats de partir à Versailles, alors que cela aurait très probablement été possible, vu le grand nombre de fraternisations avec la garde nationale. Ç’auraient été autant de forces en moins pour le gouvernement. Nombreux sont ceux, à commencer par Marx, qui disent qu’une offensive menée dès le 18 ou le 19 sur Versailles aurait dispersé sans problème la République légale et ses troupes, tant ces dernières étaient démoralisées. Mais la force de la Commune fut aussi sa faiblesse – elle manqua d’une volonté politique… commune et d’une direction militaire résolue à l’appliquer vite et fort. Seuls quelques blanquistes, reconnaît Lefebvre, se montrèrent à la hauteur des événements et auraient peut-être pu infléchir autrement le cours des choses si… mais comme dit l’autre, avec des « si », on mettrait Paris en bouteille.

Mais je me laisse emporter… Revenons au texte de Lefebvre. En dépit des querelles de paternité que nous avons évoquées en note de bas de page, nous avons affaire ici à un grand livre. D’abord, Lefebvre ne fait pas semblant de « découvrir » petit à petit une « vérité historique » grâce aux archives qu’il aurait patiemment dépouillées (ce qu’il a d’ailleurs fait aussi). Il dit tout net qu’il est de parti pris, et duquel… Ensuite, il cite beaucoup, ce qui rend son récit très vivant – même si, en tant que philosophe, il n’hésite pas à en tirer des conclusions théoriques. Et puis, il a appris, me semble-t-il, du style et de la méthode d’exposition des essais historiques de Marx : il est tout aussi pénétrant et incisif. Il faut aussi tenir compte de cet avertissement placé à la fin de l’introduction :

« Cette étude, avec ses particularités méthodologiques et théoriques, ne s’adresse pas à un lecteur complètement ignorant des faits. » Effectivement. Pour en connaître le détail, des faits, on se reportera par exemple à l’étude déjà citée de Robert Tombs.

J’avais lu le maître-livre de Lefebvre voici déjà longtemps, dans l’édition Gallimard. Certains passages m’avaient marqué, et je les ai retrouvés avec autant de bonheur que la première fois – ce qui n’est pas toujours le cas lorsque l’on relit. Voyez plutôt :

« Une révolution rend possibles un certain nombre d’événements, au cours d’un vaste processus dont elle fut l’origine, élément ou moment décisif. Chaque fois qu’une de ces virtualités se dessine ou se réalise, elle projette rétroactivement une clarté sur le processus. » Cela me fait penser à l’Ange de l’Histoire de Benjamin[6], parce que lui aussi regarde en arrière tout en avançant à reculons… L’une des raisons de la défaite de la Commune est que les Communards regardaient un peu trop en arrière, comme ce fut souvent le cas des révolutionnaires, mais pas à la clarté du présent, encore moins de l’avenir – c’était plutôt l’inverse, ils demandaient au passé de les éclairer. Ainsi, souligne Lefebvre, l’écrasement militaire final fut possible aussi parce que la défense s’était organisée quartier par quartier, comme en 1848, alors que l’ennemi, lui, disposait d’une force suivant une tactique déterminée par un commandement centralisé.

Autre citation :

« Le passé devient ou redevient présent en fonction de la réalisation des possibles enveloppés objectivement dans le passé. Il se dévoile et s’actualise avec eux. » Le passé, en l’occurrence la Commune, n’est peut-être pas très présent ici et maintenant, mais il ressurgit chaque fois qu’une expérience révolutionnaire est tentée, chaque fois qu’éclate une insurrection, et même chaque fois qu’une émeute libère provisoirement quelques arpents de pavés. Il me semble que c’est quelque chose de cet ordre qu’Agamben nomme le « contemporain[7] ».

Et puis :

« Toutes les révolutions ont quelque chose de prophétique et ne s’expliquent pas seulement par les conditions, le passé et l’accompli. » Ici, je pense à Deleuze et Guattari disant dans « Mai 68 n’a pas eu lieu[8] » que « dans des phénomènes historiques comme la Révolution de 1789, la Commune, la Révolution de 1917, il y a toujours une part d’événement, irréductible aux déterminismes sociaux, aux séries causales. » Comme dit encore Lefebvre : «  L’analyse risque toujours de reléguer dans l’ombre un caractère essentiel de l’événement : le fait qu’il constitue une totalité indivisible, originale, singulière, et cela bien qu’il ne surgisse pas d’une façon irrationnelle, bien qu’il puisse se comparer à d’autres événements et qu’enfin il ait une portée et des significations générales. »

Je terminerai par une dernière citation de Lefebvre, en espérant vous avoir donné envie de le lire – même s’il est difficile de rendre compte d’un livre aussi foisonnant qui mêle récit historique, théorie sociologique (il est vrai que je n’ai pas abordé ce point) et philosophie de l’histoire. (NB : souvenons-nous que ce qui suit est tiré d’un livre publié au milieu des années 1960.)

« Certains de ceux qui se prétendent héritiers politiques et théoriques de la Commune ne possèdent en propre que l’héritage d’un échec, dont ils ont égaré le sens précisément parce qu’ils croient ou disent avoir réussi. N’y a-t-il pas un mouvement dialectique de la victoire et de la défaite, de l’échec et de la réussite ? Les succès du mouvement révolutionnaire ont masqué ses échecs ; par contre, les échecs – celui de la Commune, entre autres – sont aussi des victoires, ouvertes sur l’avenir, à condition d’en ressaisir et d’en maintenir la vérité. Ce qui fut impossible pour les Communards reste jusqu’à ce jour impossible et par conséquent désigne encore pour nous le possible à réaliser. »

[1] « Macron, une certaine idée de Versailles », libération.fr, consulté le 21 septembre 2018.

[2] La première édition date de 1965. Il s’agissait de l’opus 26 de la collection « Les Trente Journées qui ont fait la France », chez Gallimard. Cette publication valut à Lefebvre un tombereau d’injures des situationnistes, qui l’accusèrent de plagiat. L’affaire est quelque peu obscure dans la mesure où le contempté comme les contempteurs reconnaissaient (de mauvaise grâce, semble-t-il, de la part de ces derniers) avoir travaillé ensemble, en particulier au cours d’un séjour chez Lefebvre à Navarrenx. Mais comme le disait Daniel Bensaïd, dont l’éditeur a eu la bonne idée de reprendre un texte de 2008 en guise de préface à cette réédition, « ces querelles en reconnaissance de paternité sont assez vaines »… Quoi qu’il en soit, lectrices et lecteurs intéressé·e·s trouveront dans cette préface et les notes de bas de page qui l’accompagnent les informations utiles à ce sujet.

[3] Très bref rappel historique : après la déroute militaire de l’Empire face à Bismarck en été 1870, la République est proclamée le 4 septembre. Ce qui n’empêche pas les Prussiens de mettre le siège devant Paris. Après quelques velléités de résistance, il s’avère que la République chère à Macron recherche un compromis avec Bismarck – lequel inclut la perte de l’Alsace-Lorraine et plusieurs milliards de francs-or de dommages de guerre. Comble de l’humiliation pour les Parisiens qui ont souffert de la famine et du froid pendant le siège sans jamais céder à l’occupant, le gouvernement autorise les troupes ennemies à défiler dans Paris. Depuis le 4 septembre, on avait réactivé la Garde nationale, mobilisation des citoyens en armes pour la défense de la patrie. Durant le siège, pour diverses raisons, la Garde devient vraiment une armée du peuple. Elle est dirigée par un « Comité central » élu dont il sera plusieurs fois question dans la suite de ce texte, et pour cause, car il est devenu, en quelque sorte, le centre du pouvoir, jusqu’aux élections du 26 mars suivies le surlendemain de la proclamation solennelle de la Commune.

[4] D’après le titre du beau livre de Robert Tombs, Paris, bivouac des révolutions. La Commune de 1871, dont nous avons déjà traité ici-même.

[5] On se permet ces guillemets car les élections législatives du 8 février 1871 envoyèrent une très forte proportion de députés royalistes (400 !) à l’Assemblée nationale. Laquelle Assemblée, redoutant les « émotions » de la « racaille », s’enfuit à Versailles dès le 10 mars.

[6] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », thèse IX, in Œuvres III, Folio essais, 2000.

[7] Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Rivages poche, 2008.

[8] In Gilles Deleuze, Deux régimes de fous. Textes et entretiens 1975-1995, Minuit, 2003.

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Défaire la tyrannie du présent et faire front avec la ZAD

Ce matin dès six heures (et probablement avant, mais je dormais encore), la radio crache ses « infos » sur l’expulsion en cours à Notre-Dame des Landes. Il y a une journaliste sur place (une envoyée de cette radio, je veux dire) : les médias, une fois de plus, ont été « embarqués » dans les fourgons de la police. Mais les flics ne les laissent pas approcher de trop près le théâtre des opérations. L’envoyée spéciale se plaint de ne rien voir, dans la brume épaissie par les lacrymos.

Un coup d’œil à zad.nadir.org, le site de la ZAD. Le premier message d’alerte a été émis un peu avant trois heures et demie du matin. Le « flah infos » rapporte ce tweet du bouffon qui sert de sinistre de l’Intérieur : « Ce matin, à partir de 6h, la @Gendarmerie débutera une opération d’expulsion des occupants illégaux des terrains de Notre-Dame-des-Landes. » La « @Gendarmerie »…

Tombé du lit assez tôt, j’avais l’intention d’écrire quelque chose à propos du livre de Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent, récemment paru aux éditions de La Découverte. L’auteur y ferraille contre ce qu’il nomme le « présentisme », autrement dit le rapport au temps imposé par le capitalisme tardif – un « régime d’historicité », soit une manière d’appréhender, de sentir, de faire l’histoire, finalement cannibalisé par un « régime de temporalité » (rapport au temps du quotidien, plus prosaïque) dans lequel le passé n’est plus qu’une chose morte, inerte, tandis que le futur est en quelque sorte « préempté » par le présent, à l’image du trading à haute fréquence : ce qui compte c’est la vitesse toujours plus grande de la rotation du capital, de la valorisation, laquelle n’a que faire des plans à long terme. « Plus précisément, le temps semble constituer, écrit Jérôme Baschet (p. 22), dans le monde moderne, la dimension principale par laquelle s’impose l’oppression, parce que, sur la base du salariat et du calcul du temps de travail, se sont développées des conséquences multiples pour des êtres de plus en plus pressés et stressés, soumis à cette “tyrannie des horloges” et à cette compulsion de connaître l’heure qu’il est […] Une règle fait sentir ses effets sur tous les aspects de la vie : “Le temps, c’est de l’argent.” À l’inverse, on peur soutenir que dans la société médiévale, c’était le rapport à l’espace qui se trouvait au cœur de l’organisation sociale : la condition première du fonctionnement du système féodal était la fixation des hommes au sol, leur intégration dans une entité spatiale locale (à la fois, quoique sans superposition exacte, seigneurie et paroisse), dans laquelle ils devaient être baptisés, s’acquitter des redevances ecclésiales et seigneuriales, et enfin être enterrés pour rejoindre dans la mort la communauté des ancêtres. Dans notre monde délocalisé, où le lieu est en passe de n’être plus une dimension intrinsèque des êtres et des événements, dans lequel toute chose pourrait finalement advenir indifféremment en n’importe quel point du globe, nous avons perdu, heureusement sans doute, mais pour tomber dans une autre forme de soumission – ce sens de la nécessaire localisation. »

C’est bien à cette « nécessaire localisation » que s’attaquent les flics ce matin à Notre-Dame des Landes. Comme l’écrivent ce matin dans Lundi matin des camarades de la ZAD (« Zad-Seconde manche »)  : « Partout dans ce pays, des personnes venues ici un jour se demandent jusqu’où Macron ira pour mettre fin à l’une des plus belles aventures politiques collectives de la décennie passée, et la possibilité d’espaces où se cherchent d’autres formes de vie. » Le sinistre déjà cité dit vouloir en finir avec une « zone de non-droit ». C’est en vérité un autre espace-temps qu’il voudrait liquider, et dont il met en scène l’expulsion afin de caresser dans le sens du poil « la France qui se lève tôt » – docile aux horloges et dont la seule chance de survie de tout gouvernement est de réussir à la dresser contre « les autres », celleux qui ne vivent pas « comme nous », rendez-vous compte, ils n’ont même pas de réveil ! (Sur la question de la « mise en scène », voir les consignes données par les flics ce matin aux « journalistes embarqués » et rapportées par zad.nadir.org : « Les flics ont signalé à des journalistes qu’ils ne les laisseraient pas entrer “dans leur dispositif” pour prendre des images. » Les seules images seront donc celle de la police , si toutefois des camarades n’arrivent pas à en diffuser depuis l’autre côté du front.)

Ici, puisqu’il est question de temps, de temporalité, d’historicité, j’aimerais avoir une pensée pour les gens qui se battent, encore, contre la gestion par le gouvernement japonais et ses complices – en premier lieu le gouvernement français et la firme que le monde entier nous envie, Areva – des conséquences de la catastrophe nucléaire de Fukushima. L’un des aspects du présentisme dénoncé par Jérôme Baschet est de ne considérer le passé qu’à travers le présent, c’est-à-dire en termes de commémoration, de dates anniversaires, etc. De ce point de vue, j’ai loupé le coche, puisque l’« accident » (qui « n’était pas nucléaire », selon Anne Lauvergeon, alors présidente d’Areva et Sarkozy, alors président de la France) s’est produit le 11 mars 2011. C’est donc en mars qu’il aurait fallu en parler – mais, comme vous l’aurez remarqué, il est des dates moins commémorées que d’autres, et l’on n’a guère parlé de Fukushima le mois dernier. Les « femmes de Fukushima contre le nucléaire », elles, n’ont pas manqué la date aniversaire : elles ont fait paraître le 11 mars un texte intitulé « Message à toutes les personnes dans le monde qui continuent à se préoccuper de Fukushima ». Elles y dénoncent les mesures du gouvernement japonais qui consistent pour l’essentiel à restaurer l’image du pays avant les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020, à maquiller les statistiques de mortalité et de maladies dues au nucléaire, à augmenter les normes officielles de tolérance à la radioactivité, et à renvoyer les réfugiés de Fukushima et de sa région… à Fukushima et dans sa région.

J’ai lu récemment un livre sur le tremblement de terre, le tsunami et ce qui s’en est suivi au Japon durant l’année 2011. Il s’intitule Fukushima. Récit d’un désastre (Folio/Gallimard). Son auteur, Michaël Ferrrier, vivait là-bas à ce moment-là et, contrairement à beaucoup d’autres étrangers, il avait décidé d’y rester. Et non seulement d’y rester, mais de se rendre dans la région de Fukushima afin de participer, modestement mais effectivement, à la solidarité avec les habitants de la zone la plus dévastée par le tsunami. Son livre est très beau, poignant, et pas misérabiliste pour un sou. À propos du temps, il parle de la « demi-vie », qui est la période au bout de laquelle un élément radioactif aura perdu la moitié de sa radioactivité. La demi-vie du césium 135, par exemple, est de trois millions d’années. Excusez du peu. Énumérant les différentes restrictions apportées à la vie « normale » par les conséquences de la catastrophe, Michaël Ferrier parle de la « demi-vie » au sens où les situationnistes parlaient de « survie ». Lisez plutôt (p. 2091-292) : « En dehors de son sens strictement scientifique, le mot “demi-vie” me semble surtout exemplaire parce qu’il récapitule, au sens métaphorique cette fois, dans une seule formule, extraordinairement concise et sugestive, l’existence dans laquelle nous sommes entrés désormais, celle que l’on veut nous faire mener. On peut très bien vivre dans des zones contaminées : c’est ce que nous assurent les partisans du nucléaire. Pas tout à fait comme avant, certes. Mais quand même. La demi-vie. Une certaine fraction des élites dirigeantes – avec la complicité ou l’indifférence des autres – est en train d’imposer, de manière si évidente qu’elle en devient aveuglante, une entreprise de domestication comme on en a rarement vu depuis l’avènement de l’humanité. »

Pourtant, nous dit Jérôme Baschet (p. 93-94), « ce qu’on doit […] repousser nettement […], c’est l’idée d’une avancée fatale et irrésistible du désastre, qui ne serait que le triste envers des certitudes optimistes du Progrès. S’il est ici question de fin du monde et de catastrophe, c’est dans la mesure ou celles-ci, pour être hautement plausibles – et, en partie, déjà avérées, ne peuvent en aucun cas être assumées comme des fatalités, contre lesquelles on ne pourrait rien, ou comme de simples facteurs de risques qu’il conviendrait d’accepter. » Les gens qui luttent à Notre-Dame des Landes et ailleurs sont les premiers à refuser la « fatalité » de la catastrophe, comme le dit Jérôme Baschet à la fin de son livre (p. 311) : « Alors que le modèle classique de la Révolution soumettait la possiblité de bâtir un monde désirable à l’avènement du Grand Soir, il paraît désormais envisageable d’engager, ici et maintenant, la construction d’espaces libérés (c’est-à-dire en voie de l’être) qui sont autant de manière de lier concrètement le désir de ce qui n’est pas encore à l’amorce de sa réalisation présente. Ainsi en va-t-il des territoires autonomes zapatistes à la ZAD de Notre-Dame des Landes, en passant par tant d’autres brèches où la capacité à se laisser affecter par ce qui est commun desserre un tant soit peu la pression de la synthèse capitaliste. »

Au moment où je termine cet article, j’apprends par zad.nadir.org que le sinistre de l’Intérieur déclare vouloir expulser cent personnes d’une quarantaine de lieux différents de la ZAD. « Maintenant il nous faut faire front », comme disent les camarades en conclusion de leur texte « Seconde manche » paru ce matin.

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Le retour du mythe national ou: In memoriam Suzanne Citron

Suzanne Citron, Le Mythe national, éditions de l’Atelier, Paris, 2017 [1987]

Un officier du GIGN a été tué le 24 mars dernier dans l’exercice de ses fonctions, exercice qu’il a accompli avec un sens particulier du sacrifice, dit-on. Je n’ai ni le goût ni l’envie de tirer sur un corbillard, mais je dois cependant dire que je n’ai guère apprécié le délire tricolore qui s’en est suivi. Le nom de ce militaire, que je me garderai de citer ici car je n’en ai pas après lui, son nom, donc, a dit le président de la république, « est devenu celui de l’héroïsme français, porteur de cet esprit de résistance qui est l’affirmation suprême de ce que nous sommes, de ce pourquoi la France toujours s’est battue, de Jeanne d’Arc au général De Gaulle ». Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, ce Président a été élu par 43,61% des inscrits sur les listes électorales. Je ne suis pas sûr que cela lui donne la légitimité de s’exprimer en notre nom (« ce que nous sommes », dit-il). Je n’ai pas non plus le goût ni l’envie de lui disputer ce nous qui me paraît très abusif, voire boursouflé. Je pense néanmoins qu’il devrait parfois descendre de son Olympe afin de retrouver le sens d’une réalité certes prosaïque, mais qui, justement, peut bien plus être dite « nôtre » par nombre de ses compatriotes que ce « roman national » à deux balles qu’il nous ressert après François Fillon, auquel, on ne le rappelle pas assez, il doit en grande partie son élection. Il apprendrait ainsi que l’on a enregistré cinq cent quatorze décès dus à des accidents du travail en 2016[1]. Je l’entends déjà rétorquer : « Mais ces gens-là n’étaient pas des héros, voyons ! Ce qui leur est arrivé est très triste, mais ne mérite en aucun cas la reconnaissance de la nation… euh, enfin, je veux dire, peut-être, si, mais ça ne mérite pas de médailles à titre posthume, de funérailles nationales ni de discours enflammés. » Ces cinq cent quatorze morts demeureront anonymes, comme tant d’autres avant eux. Oubliés sans jamais avoir été connus, sauf bien sûr de leurs proches et de leurs collègues de travail. Évanouis, disparus. Un peu plus de cinq cents chaque année (il semble que ce nombre diminue lentement au fil des ans). Je sais bien que ç’a toujours été comme ça. Déjà du temps de Jeanne d’Arc… et jusqu’à De Gaulle. Combien de morts inconnus pour un héros ? Et puis, Jeanne, je ne sais pas trop, on a raconté tellement de choses, mais De Gaulle, quels risques a-t-il pris, lui ? Qu’est-ce que c’est que cette fixation élyséenne ? Ah oui, c’est vrai, il est parti en Angleterre – imaginez que l’appel du 18 juin ait fait un bide, bon, il aurait dû terminer sa carrière avec une maigre pension de retraite, voire même sans solde, quelle horreur ! Mais ce n’est pas tout : le grand Charles joua quelques années plus tard son retour au pouvoir sur un coup de poker, misant sur la bêtise crasse des militaires fascistes à Alger, qu’il encouragea (manipula ?) en sous-main via ses « réseaux », ce qui lui permit de se faire passer pour le sauveur de la République en métropole. À combien ce tour de passe-passe coûta-t-il la vie, on ne le saura jamais. Quoi qu’il en soit, encore une fois, le héros, ce fut lui.

Trouvez-vous pas, vous aussi, que ça commence à bien faire, ces contes à dormir debout que l’on nous débite à flux continu depuis l’école maternelle jusque dans les isoloirs ? Suzanne Citron, elle, ne les supportait pas. Historienne, elle avait compris que quelque chose était pourri au royaume de Clio, ou au moins dans son enseignement. Et c’est contre cet état de fait qu’elle écrivit son maître livre, paru en 1987 : Le Mythe national. L’Histoire de France revisitée.

Empruntons lui pour commencer quelques mots tirés de ce livre, justement, par lesquels elle explique ce qui la motiva à « revisiter » l’histoire de France :

« Issue d’une famille “française israélite”, j’ai été élevée dans une culture laïque, patriote, qui honorait la France révolutionnaire comme le premier pays à avoir émancipé les juifs, une France qui, cependant, avait été cassée en deux par l’affaire Dreyfus toujours évoquée par mon père. La débâcle de 1940 m’a arrachée à une adolescence heureuse. Dès le 17 juin, j’ai honni le maréchal à la voix chevrotante de toute la force de mes presque dix-huit ans. De Gaulle et Londres ont, dès les premiers instants, cristallisé pour moi la certitude que tout n’était pas perdu. Londres et la Résistance ont sauvegardé l’image de la France héritée de ma famille, dont Vichy était la monstrueuse usurpation. Cette France survivait virtuellement dans la certitude que l’avenir la rétablirait en la reconstruisant autrement.

« Le choc vint de la guerre d’Algérie qui fut pour moi, après celle d’Indochine, le révélateur du colonialisme français, de ses bagnes (Poulo-Condor), de ses indigènes exclus de toute citoyenneté. Les élections de 1948 à l’assemblée algérienne truquées par le gouverneur général Naegelen, la République qui torturait et, de surcroît, pourchassait ceux qui dénonçaient la torture, ont déchiré mon image de la France, pays des droits de l’Homme. Le 28 mai 1958, j’ai, avec toute la gauche, manifesté pour la “défense de la République” [contre les généraux putchistes d’Alger], mais je n’ai cessé, depuis ce jour, de me demander quelle République nous défendions là. Le traumatisme de la guerre d’Algérie a été le point de départ de ma réflexion critique sur l’écriture du récit scolaire. La crise de l’identité nationale ne peut être dissociée d’une crise de la culture “républicaine”, qui se manifeste par des références abusives à l’exceptionnalité de la nation et par l’usage incantatoire du mot “République”. L’imaginaire historique forgé par le récit du XIXe siècle sous-tend des nationalismes et des souverainismes mystificateurs. »

Voilà qui a le mérite d’être clair. Dans ce livre, Suzanne Citron déconstruit cet objet fétiche qu’est « la France » telle que la présentent les manuels scolaires , depuis la IIIe République jusqu’à nos jours : « Les repères, les événements, l’“ordre chronologique naturel” mettent en scène un personnage, la France, présente “des origines à nos jours”, suite de sketches dans lesquels un passé lointain entremêle Gaulois, Romains et Francs mais où Basques, Occitans, Bretons, Béarnais, Corses, Antillais, juifs… n’ont aucune épaisseur historique. Les “autres” n’existent qu’en tant qu’ennemis : Arabes de Charles Martel, Saxons de Charlemagne, Normands pilleurs, Turcs sacrilèges, Anglais, Bourguignons, Espagnols, Autrichiens, Allemands. » Et bien sûr, elle s’élève contre le culte des héros qui occulte systématiquement la vie quotidienne du peuple. Elle se montre même critique vis-à-vis de l’expression « roman national », qui a connu un regain de fortune durant la dernière campagne électorale présidentielle[2] : « [Le Mythe national] présente les textes des manuels comme témoins de “la légende républicaine”. Le mot “légende” dans son sens de fable, de fiction, implique le démontage critique des récits et de leur implicite. L’expression “roman national” est plus ambivalente : visage vrai, unique, du passé de la France, mais simultanément objet littéraire faisant appel au rêve d’une multiplicité d’imaginaires. »

Suzanne Citron est décédée le 22 janvier dernier. Encore une personne dont la disparition n’aura pas fait les gros titres. Au reste, ce n’est pas ce qu’elle cherchait. Elle était née en 1922 et avait été la compagne de Pierre Citron, lequel fut le biographe de Jean Giono. Ils avaient d’ailleurs une maison dans un petit village perché des environs de Manosque, et cette proximité (j’écris de par-là) nous avait donné l’occasion de les croiser parfois. La combativité de Suzanne, demeurée intacte dans ses vieux jours, nous manquera. À coup sûr, cette disparition me touche de plus près que celle du gendarme cité plus haut. Et cependant, parce que je crois, comme dit à peu près Sartre à la fin des Mots, que cet homme valait tous les autres et que n’importe qui le valait, j’aimerais lui dédicacer, en même temps qu’aux anonymes morts au travail, et à Suzanne bien sûr, Who by fire[3], cette chanson de Léonard Cohen dont il disait qu’elle lui avait été inspirée par une prière en hébreu entendue, enfant, à la synagogue, une prière « chantée le jour de l’expiation ou plutôt la veille de ce jour, “Qui par le feu, qui par l’épée, qui par l’eau” » « Si l’on en croit la tradition, poursuivait-il, le Livre de Vie est ouvert et à l’intérieur sont inscrits les noms de ceux qui vivront et mourront durant l’année. Et dans cette prière sont répertoriées les différentes façons dont on peut… quitter cette vallée de larmes. […] Mais évidemment, la conclusion de la chanson telle que je l’ai écrite est quelque peu différente : “Qui est-ce qui appelle ?” » À la question « Qui appelle ? » qu’on lui posait alors, Cohen répondait : « C’est ce qui… C’est ce qui fait de cette chanson une prière pour moi et qu’on peut résumer par : “Qui est-ce… ou plutôt qu’est ce que c’est qui décide de qui vivra et qui mourra ? »

[1] Selon la Caisse nationale de l’assurance maladie des travailleurs salariés.

[2] Ainsi, Laurence de Cock, membre du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH), et qui est l’une des continuatrices du travail de Suzanne Citron, avec laquelle elle avait fondé en 2011 le site Aggiornamento Histoire-géo, offrit-elle « en direct » Le Mythe national à François Fillon lors de L’Émission politique de France 2, le 23 mars 2017. Je profite de l’occasion pour signaler la parution récente chez Libertalia du livre de Laurence de Cock Sur l’enseignement de l’histoire.

[3] Texte original et traduction ici. On trouve de nombreux enregistrements de cette chanson sur le web. En voici un, accompagné du texte anglais de la prière dont elle est inspirée.

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Le Déchaînement du monde

François Cusset Le Déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence, éd. La Découverte, 2018.

La mise en vente de ce livre était annoncée pour le 22 mars, journée de manifestations qui fut émaillée de quelques violences policières. Ces derniers jours, on a pu assister à plusieurs interventions très brutales de flics à l’intérieur de campus universitaires, comme à Bordeaux, Dijon, Strasbourg et autres lieux… Cette date, ces flics, nous rappellent certains événements d’il y a cinquante ans. Mais aujourd’hui, quoi de neuf sur la violence ? C’est la question à laquelle veut répondre François Cusset. Selon lui, elle est souvent moins directement perceptible, « visible », dans les sociétés dites « démocratiques », et pour cause : on y pratique un « déni de la violence » conforté par le renforcement des conditions qui conduisent à ce que Walter Benjamin décrivait comme la « chute du cours de l’expérience ». « Casque sur les oreilles, applis sous les doigts, les yeux rivés en temps réel sur sa correspondance, le citadin à l’ère du Web 3.0 évolue dans une alcôve, un sas perceptif. Sa bulle sensorielle rend plus proche de lui, effectivement, ses interlocuteurs lointains que les corps qu’il côtoie dans les rues ou dans les couloirs. Le déni de la violence commence là, lorsque la sensibilité susceptible de l’éprouver, ou de la partager, n’est simplement plus disponible, qu’elle s’est absentée. »

La violence est pourtant exercée, quotidiennement, contre les plus vulnérables. Directement : voyez le traitement réservé par les flics aux migrants de Calais. Indirectement : voyez les dizaines de milliers de noyades en Méditerranée, qui ne sont rein d’autre que les conséquences d’une implacable politique européenne. Ou encore, comme j’ai pu le voir de mes propres yeux ces derniers jours (alors qu’il neigeait), ces tentes sur le quai de Valmy (canal Saint-Martin à Paris, près du métro Jaurès), dressées par des personnes que la République refuse d’accueillir, prétendant qu’il faudrait les « trier » afin de séparer le bon grain « politique » de l’ivraie « économique » (la mise à distance de la violence est telle, d’ailleurs, que les responsables politiques et administratifs de cette situation se gardent bien d’employer ce verbe « trier », qui évoquerait de sombres temps, en lesquels leurs prédécesseurs collaboraient à d’ignominieux triages, justement). François Cusset cite Simone Weil qui, dans L’Iliade ou le poème de la force, texte de 1939, écrivait que « la force qui tue est une forme sommaire, grossière de la force », avant de préciser : « Combien plus variée en ses procédés, combien plus surprenante en ses effets, est l’autre force, celle qui ne tue pas, c’est-à-dire celle qui ne tue pas encore. » (C’est moi qui souligne.) Effectivement, en terres policées, la violence ne fait plus « irruption » (sauf, encore une fois, contre les plus vulnérables – pauvres, fous, personnes racisées…), elle infuse sans dicontinuer, guidée par l’envahissement de la logique économique au cœur de notre quotidien.

Quant à la violence exercée par l’Occident sur le reste du monde (ou, mettons, sur ce que l’on appelait naguère le tiers monde), et quant au terrorisme qu’elle a suscité, on pourrait aussi bien citer Bertolt Brecht : « On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent. »

Je ne peux que conseiller la lecture de ce Déchaînement du monde dont le propos échappe bien heureusement au sempiternel débat sur violence vs non-violence, que nous verrons immanquablement réapparaître, relancé et alimenté par les tenants de l’ordre établi, si les mobilisations déjà importantes de ces derniers jours devaient croître et embellir – et c’est tout le mal que je nous souhaite. Les éditions de La Découverte nous autorisent à vous en proposer quelques « bonnes feuilles ». Grâce leur soit rendue.

Mémoire des luttes et illusions de la non violence

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Plus vivants que jamais

Pierre Peuchmaurd. Plus vivants que jamais. Journal des barricades, éd. Libertalia, 2018

J’ai lu déjà pas mal de bouquins sur Mai 68, particulièrement à l’occasion de la commémoration du quarantième anniversaire, en 2008. Un an auparavant, Sarkozy, en campagne électorale, avait prétendu vouloir en « liquider l’héritage »… Cela m’avait motivé, comme d’autres, je crois, pour me replonger dans cette histoire que je n’avais personnellement vécu que de loin – je n’avais que onze ans à l’époque, et la révolution s’était limitée pour mes copains et moi, dans notre quartier, à un mois de temps libre employé avant tout à perfectionner notre technique au ping-pong. Il y a dix ans, j’avais été marqué par la lecture de Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, dont j’ai parlé ici-même il y a peu. Ma découverte du cinquantenaire, c’est Pierre Peuchmaurd. « Plus vivants que jamais, nous prévient l’éditeur, a été initialement publié en novembre 1968 […] Nous avons pris connaissance de ce texte fort en lisant Maintenant (La Fabrique, 2017). » Comme quoi les bonnes lectures en entraînent d’autres. Et celle-là en vaut la peine. Né en juillet 1948, Pierre Peuchmaurd avait vingt ans en mai. Dans sa préface empreinte d’émotion, Joël Gayraud rappelle qu’il avait grandi « dans une maison pleine de livres ». Il découvrit très vite sa vocation : « J’ai écrit mon premier poème à treize ans, et non pas sur la route : dans mon lit, un matin. Ce fut un véritable ébranlement physique, comparable seulement à celui du premier coup de foudre amoureux. » Probablement en vécut-il d’autres entre-temps, mais à la lecture de Plus vivants que jamais, on peut sans risque affirmer que Mai ne fut pas le moindre… Au point qu’il est bien difficile de rendre compte de cette lecture. À propos d’une des nombreuses manifs de Mai, et des échanges entre camarades, Peuchmaurd écrit : « Ce qu’on disait, c’est trop bête de l’écrire. Ça ne vit que sur les lèvres. » Mais il réussit tout de même à faire passer le souffle de ces journées – de ces nuits : il s’échappe de ces pages un âcre parfum de lacrymos… ce texte est une sorte de « journal des barricades » qu’on aimerait citer de bout en bout, tant il nous fait éprouver physiquement le plaisir intense procuré par l’émeute, par « l’ouverture des possibles », comme disait Sartre. Un exemple parmi beaucoup d’autres : « Mardi 21. Paris-sur Grève. Une ville paralysée et plus vivante que jamais. Parce que ce qui est paralysé est ce qui, en temps ordinaire, paralyse. Le métro étouffe, il n’y a plus de métro ; l’université façonne, il n’y a plus d’université ; l’usine broie, il n’y a plus d’usines ; nombre de bureaux retournent à leur poussière. Paris respire et n’en croit pas ses bronches. Jusqu’au pas des gens qui est différent, on dirait plus léger. En même temps qu’à parler, ils réapprennent à marcher. On repart à zéro. Cette fois, en sortira-t-il des hommes ? À quelques sales gueules près, et pas seulement les casquées, ils ont l’air plus heureux aussi. Quelque chose d’enfantin, quelque chose de nouveau. Fin de l’hibernation. »

Mais… avec un s, cette fois, « Mai 68 n’a pas eu lieu », ont dit plus tard Deleuze et Guattari. Certes pas contre Mai 68. Mais parce que la société française, après avoir respiré un grand coup (« Du possible, sinon j’étouffe », c’était ça, Mai 68, selon eux), est retournée à son apnée. Et bien sûr, ce n’est pas la faute des manifestants de mai. Cependant, le jeune homme qu’était Pierre Peuchmaurd (à la fin de son livre, après mai, il dit : « Nous avons vingt ans de plus, nous sommes plus jeunes que jamais. »), ce jeune homme donc se montre plus lucide que les politiciens rassis : « Samedi 25. On a peine à y croire. Même nous. Oui, même nous. L’aube, ce 25 mai, est fasciste.

« C’est encore une victoire, pourtant, mais qui nous a brisés. Une victoire politique, d’abord. Les ouvriers se sont battus. Une victoire sur le terrain aussi. Jusqu’au repli sur le Quartier, du moins. Il n’est pas vrai que nous ayons été manipulés, désorganisés par la police comme le prétend la presse. Cela sera vrai le 11 juin, mais hier non. C’est même exactement le contraire : les flics, débordés de toutes parts, perdant des tronçons entiers de la manif et ne sachant plus où donner du talkie-walkie. Une nouvelle forme de combat de rue a été inaugurée : le harcèlement des cordons de flics par de petits groupes – cent à deux cents types. La guérilla urbaine.

« Victoire morale aussi. Ça bien sûr, ça toujours.

« Alors pourquoi est-ce une défaite ? Parce que nous n’avons pas pris Paris ? Tout bêtement, oui. Paris, ce soir, était à prendre. Et nous ne l’avons pas fait. Paris était à prendre, dans les ministères on faisait ses valises, le pouvoir n’avait plus que ses flics, il en aurait fallu davantage pour nous arrêter. Nos erreurs, cette nuit là, furent politiques. Nous étions là, tous, pour faire une aube socialiste. C’est raté, joyeusement raté. Là est peut-être le vrai tournant de mai. Erreurs tactiques que celles qui nous ont paralysés avant de nous conduire au massacre. Mais issues d’erreurs politiques : celle, surtout, de retourner au Quartier, de nous y regrouper comme des cons, comme des phalènes. Il fallait nous morceler, investir la ville. C’était possible, bon Dieu, c’était possible. Mais voilà, il paraît que le Quartier est notre “base rouge”. Rouge sang, oui.

« L’autre erreur est de ne pas avoir su nous libérer à temps du mythe de la barricade. Une barricade ne tient pas devant les grenades, Gay-Lussac aurait dû nous l’apprendre. Il fallait, dès cette nuit, généraliser la guérilla, multiplier les offensives et, très tôt, nous n’avons plus mené qu’un combat défensif. »

C’est à pleurer… Mais bon, il vaut peut-être mieux se souvenir d’autres scènes, comme celle-ci :

« Lundi 27. La grève continue, entre dans sa deuxième phase : la résistance. Ce dont M. Séguy fait l’amère expérience quand les gars de chez Renault l’envoient paître, le pauvre, lui qui venait pourtant les amuser avec de si jolis hochets. Mais les pièges à cons ne prennent que les cons. Serait-ce que le secrétaire général de la CGT considère comme telle la classe ouvrière ? Toujours est-il qu’elle le lui rend bien et qu’il s’est vendu pour rien rue de Grenelle. Et puis voilà que c’est partout pareil, que personne n’en veut de ses amuse-gueule. Et lui, du coup, si fier pourtant l’instant d’avant, obligé de démentir qu’il n’a rien signé. Marrant comme tout. »

Ou celle-là :

« Mardi 28. […] Sur le soir, Cohn-Bendit se ramène [il avait été interdit de séjour en France le 21 mai, alors qu’il se trouvait à Francfort]. Couillonnées, toutes les polices de France. On n’a jamais tant ri. C’est ce qu’il y a de bien, avec Daniel, on se marre toujours.

« Nous apprenons la chose rue d’Ulm, à une réunion du 22 mars. Presque aussitôt est prise la décision d’annoncer, pour le lendemain au Grand Amphi, une conférence de presse de notre petit copain. Et puis, bernique, il n’y sera pas. On mettra trois types à la place. Rien contre Daniel dans tout ça. Simplement lui éviter les pièges du vedettariat. Nous n’avons ni chef ni tête d’affiches. La Sorbonne n’est pas un music-hall. Avis aux plumitifs à la une. »

Bref, les ouvriers de Renault ont repris le travail, comme tous les autres, tandis que Cohn-Bendit s’est découvert une vocation pour le music-hall.

« Bon. Et nous dans tout ça ? Nous les paumés d’avant mai. Eh bien, précisément nous nous sommes retrouvés. Retrouvés entre nous d’abord, et c’était important. Retrouvés en nous, ce qui l’est plus encore. Que plus rien ne soit comme avant, c’est con de dire des choses comme ça, mais c’est vrai. Et l’on n’imagine pas à quelle profondeur cela va. Et nous ne le voulons plus. Quelque chose est passé qui s’appelle, stupidement, l’espoir ou, peut-être, la certitude, et qui fait que nous sommes autres. »

 

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Sexagon de Mehammed Amadeus Mack

De Joan W. Scott, nous avons déjà recensé ici même La Politique du voile (Amsterdam, 2017). Nous avons trouvé cette note de lecture sur: Orient XXI > Lu, vu, entendu > Joan W. Scott > 2 février 2018.

Refusant de choisir entre la « libération » que la France veut leur imposer et la « répression » qui serait inhérente à leur religion, de nombreux musulmans inventent de nouvelles pratiques sexuelles et de genre.

Le 9 janvier, Le Monde publiait une série d’articles à propos de l’affaire Weinstein aux États-Unis — la révélation d’abus sexuels par le magnat du cinéma Harvey Weinstein et le torrent d’accusations contre d’autres hommes qui a suivi avec le mouvement #MeToo. Le politologue Olivier Roy, arguant que c’est la culture, et non la nature, qui explique le mauvais comportement des hommes, citait les événements de Cologne de 2016 pour rappeler à ses lecteurs qu’on était passé de l’agression sexuelle par des hommes musulmans à celle opérée par des « hommes occidentaux. »

Dans le même numéro du journal, un groupe d’une centaine de femmes éminentes défendait ces « hommes occidentaux », établissant une distinction entre le viol et la drague insistante ou la galanterie. « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », écrivaient-elles, dénonçant comme « puritaine » et relevant de la « morale victorienne » l’idée que la drague, même « insistante ou maladroite » pourrait constituer un harcèlement indésirable. L’article ne tenait pas compte du fait que les questions liées à l’emploi sont souvent en jeu — l’exercice d’un pouvoir masculin qui force des employées à se soumettre à des rapports sexuels ou les humilie. Au lieu de cela, elles se sont précipitées pour défendre une opinion répandue qui fait de la séduction l’un des traits durables et (pour certains) attachants de l’identité nationale française.

Une « mission de civilisation sexuelle »

La défense d’« une liberté d’importuner » ne faisait pas directement référence aux agresseurs masculins de Cologne, mais c’était implicite. Derrière, la crainte que la « soumission » à l’autorité islamique ne menace la France. Ceux qui encensent la séduction et la galanterie opposent la liberté sexuelle française aux pratiques répressives supposées dictées par l’islam (la Galanterie française de Claude Habib, publié en 2006, en est un bon exemple). En fait, leur conception de la sexualité est devenu un test-clé de l’aptitude des Maghrébins et des ressortissants des pays d’Afrique de l’Ouest à s’intégrer à la nation française. Comme le note Mehammed Amadeus Mack dans Sexagon, « la sexualité est apparue comme un nouveau champ de bataille dans les débats publics quant à savoir si l’immigration d’après-guerre en provenance des anciennes colonies a érodé l’identité française. » (p. 2)

Mack partage l’idée que beaucoup d’entre nous se font de la façon dont ce contraste entre l’islam et « la France » obscurcit les complexités des deux côtés. Il présente de façon fascinante et détaillée des conceptions de la sexualité et des pratiques sexuelles qui demeurent cachées dans les représentations dominantes. Il analyse la façon dont « les minorités africaines et arabes en France se sont écartées ou ont dévié des visions normatives françaises de la sexualité, hétérosexuelle comme homosexuelle ». (p. 2) Il se concentre sur les habitants des « banlieues » et leurs manières de résister à ce qu’il appelle une « mission de civilisation sexuelle », par quoi il entend non seulement les injonctions dominantes de la séduction hétérosexuelle, mais aussi les idées émancipatrices des élites homosexuelles blanches françaises — le « communautarisme » qui définit leur conception universaliste de la libération sexuelle. Dans son livre, il retourne l’accusation habituelle de communautarisme portée contre les musulmans contre les vues normatives françaises.

Les sources de Mack sont nombreuses : le style « viril » adopté par les filles comme par les garçons dans les cités et la fluidité sexuelle qu’il produit ; des lectures alternatives de diagnostics psychanalytiques de « familles brisées » ; une fiction qui dépeint une vie érotique plus complexe dans les banlieues que celle dépeinte dans la presse française ; un cinéma « ethnique » qui s’accorde également à la complexité de manière différente de l’opinion majoritaire ; et la pornographie dans sa mise en scène du désir mêlé des Arabes et des Français : « il apparaît clairement que les forces qui divisent ces communautés sont aussi la clé de leur réconciliation érotique » (p. 267).

Sexagon présente de nombreuses objections intéressantes aux stéréotypes sur la sexualité musulmane. L’une d’entre elles est qu’il est faux de décrire ces communautés comme homophobes. Mack refuse aussi l’opposition modernité/tradition, et insiste au contraire sur le fait que ce qu’il décrit est la quintessence de la modernité : un combat contre des pratiques dominantes qui ne repose ni sur les diktats du Coran ni sur les enseignements des aînés, mais qui est une expression des réalités de la vie des minorités, de pratiques qui font sens dans un contexte de discrimination et de besoin de solidarité. Ainsi écrit-il que le choix des homosexuels musulmans/arabes de rester cachés n’est pas un compromis avec la répression religieuse, mais une forme de dissidence « non seulement de la culture visuelle gaie dominante et de l’impératif d’hyperexposition, mais aussi des accords entre les minorités et le courant dominant qui mettent la diversité sexuelle minoritaire sur la voie de l’homogénéisation et de la stabilisation… L’invisibilité, dans ce contexte, signifie rester un peu plus longtemps dans un espace non réglementé de la diversité sexuelle, libérateur ou pas » (p. 15). Et il n’ y a pas que cela : « Les clandestins immigrés et les clandestins sexuels peuvent se ressembler, dans la mesure où les uns comme les autres cherchent à échapper à la surveillance d’une autorité souvent critique, que ce soit celle de la police ou celle de la modernité sexuelle. » (p. 269)

Nouvelle vision des pratiques des immigrés

S’il y a des critiques à faire à ce livre, c’est qu’il est trop long, souvent répétitif et parfois déroutant, surtout lorsqu’il s’intéresse à ceux qui ont contribué aux stéréotypes de la vie dans les banlieues en ne décrivant que des familles dysfonctionnelles et des adolescents délinquants, et en prenant à tort des normes inconnues et des comportements dissidents pour de la pathologie. Au mieux, l’argumentation de Mack à leur propos est claire, mais parfois les lignes de désaccord sont floues. Dans le chapitre sur la psychanalyse, par exemple, il devient difficile de comprendre qui il critique et pourquoi, puisque certains de ceux avec qui il semble être en désaccord (par exemple la discussion de Tahar Ben Jelloun sur l’impuissance des hommes immigrés) corroborent certains de ses propos sur la nécessité de prendre en compte l’expérience sociale et économique. Dans ce chapitre également, les distinctions de Mack sont difficiles à suivre : est-ce la psychanalyse tout court qu’il condamne ou ce qu’il appelle alternativement et confusément la psychanalyse « conservatrice », « officialisée » ou « républicaine » ? Et on peut se demander quelle théorie psychanalytique a influencé ses propres lectures de l’érotisme, du désir, du fantasme et des possibilités politiques de la pornographie.

Ces objections mises à part, l’ouvrage est important parce qu’il se concentre non pas tant sur les raisons des fausses représentations françaises des populations « immigrées » — ce que beaucoup d’entre nous ont fait depuis longtemps —, mais sur les sexualités créatives, imaginatives et ingénieuses produites par ces populations, qui contribuent à « queeriser » (remettre en question) les paradigmes sexuels dominants, même ceux jugés transgressifs. Face à un discours déjà sexualisé à leur sujet, Mack démontre qu’ils ont « une sexualité liée de façon créative à la race, à la religion et à la classe d’une manière qui conserve leur intersectionnalité » (p. 269). Sexagon dévoile ainsi une nouvelle vision des sexualités musulmanes qui devrait clore définitivement la discussion sur « leur » répression versus « notre » libération. C’est cela, surtout, qui fait la grande valeur de ce livre.

Joan W. Scott

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Loup y es-tu?

Soit trois numéros de La Provence, datés des 8 décembre 2017, 9 et 13 janvier 2018. Point commun : on y crie Au loup ! La une du premier présente un étrange montage photographique : on y voit une tête d’animal en gros plan, avec un œil vert-jaune, et l’autre aigue-marine. Le titre sous l’image explique : « Chiens, loups… ou hybrides ? » En page 5, le « Dossier du jour » réitère l’interrogation : « Loup, hybride : comment reconnaître le prédateur ? » Quel est l’enjeu de la question ? On le comprend en lisant l’article, illustré, entre autres, de cette infographie :

Comme on le sait peut-être, le loup est un animal protégé par des accords internationaux sur la biodiversité. En France, l’État autorise cependant le « prélèvement », c’est-à-dire l’abattage d’un certain nombre de canis lupus chaque année, au nom de la protection des éleveurs, en particulier des éleveurs ovins, dont les troupeaux servent de garde-manger aux loups, ce qu’ils ont du mal à supporter – en gros, ça leur pourrit la vie et leur détruit le moral. Or, si un certain nombre de ces loups n’en sont plus, mais sont des hybrides chiens et loups, « on protège aujourd’hui un animal qui n’est pas un loup », dixit un éleveur bas-alpin. « Ces animaux, poursuit-il, ont un comportement différent, ils représentent un danger pour le pastoralisme en général et pour l’Homme en particulier (sic). » Une autre éleveuse renchérit : « […] mon mari guettait près du troupeau et il s’est fait surprendre par le loup, qui est arrivé dans son dos, à contrevent. Ce sont les gémissements de notre chien qui l’ont alerté, et lorsqu’il s’est retourné, le loup était là. […] Le comportement de l’animal est vraiment anormal. » C’est moi qui souligne. La conclusion de l’éleveuse et de certains spécialistes est que ce loup était probablement un hybride, ce qui expliquerait son « comportement anormal ». Ce qui me semble, sinon anormal, du moins curieux, c’est que l’on s’étonne de l’excellence d’un loup à la chasse. Certes, le Roman de Renard le présentait en son temps comme un gros ballot toujours berné par Ysengrin le renard. Il n’empêche qu’on avait peur du loup – et la mise en scène des ruses d’Ysengrin était peut-être une façon de conjurer cette peur. Bref, pour revenir à nos moutons, pardon à leurs prédateurs, il faut tout de même se rendre compte que les loups sont revenus par chez nous (j’entends le sud-est de la France, d’où j’écris), depuis l’Italie et via le massif montagneux du Mercantour, depuis environ un quart de siècle maintenant. Et il apparaît qu’ils se sont adaptés à la situation qu’ils ont trouvée, soit des troupeaux de moutons de plus en plus nombreux gardés par de moins en moins de bergers ou bergères, lesquel·le·s ont de plus en plus de mal à faire leur métier tranquillement.

Ce qui est frappant, dans ce premier papier de La Provence, c’est cette notion d’hybride et le halo d’anormalité, de dangerosité qui l’accompagne. Un peu comme si ces créatures mi-chien, mi-loup venaient transgresser une limite infranchissable entre ce qui relèverait de la « nature » et du « sauvage » et ce qui appartient à la sphère domestique – et dont le chien est le représentant par excellence. Un peu comme s’il s’agissait de deux mondes séparés, sans aucune relation entre eux.

Mais poursuivons. Le 9 janvier, en page 5 de notre quotidien régional, à côté des faits divers, on trouve cette image :

suivie d’une interpellation : « Plan loup : donnez votre avis ». L’article ainsi titré nous informe que « la consultation publique relative au Plan national d’action sur le loup et les activités d’élevage pour les années 2018-2023 a débuté ». Vous et moi pouvons donc donner notre avis via un site internet (http://www.consultations-publiques.developpement-durable.gouv.fr/projet-de-plan-d-action-national-sur-le-loup-et-a1775.html) sur les « différents axes du projet » dont je vous donne seulement le dernier item : « comprendre les mécanismes de prédation et expérimenter des dispositifs innovants favorables à la cohabitation [éleveurs et loups] et instaurer une gouvernance au plus près du terrain ». C’est encore moi qui souligne : je me demande ce que vient faire là ce terme de « gouvernance ». Alors comme ça, non content de nous gouverner, nous autres pékins moyens, on prétend gouverner brebis, chiens, loups, hybrides, etc. ? C’est l’extension du champ de la biopolitique chère à Foucault : lui décrivait la mise en place d’une gouvernementalité se donnant pour objet de gérer des « populations » humaines. Aujourd’hui, alors que l’économie politique intègre désormais l’écologie politique, la biopolitique s’applique à l’ensemble du vivant et non plus seulement à l’Homme majuscule (dont parlait notre premier article de La Provence en tant que mis en danger par le loup, pardon, par l’hybride chien-loup). Si je comprends bien, il s’agirait donc de policer convenablement tout ce petit monde – comme dit l’adage, « chacun chez soi et les vaches [les moutons] seront bien gardées ».

C’est ce que confirme le troisième numéro du quotidien méridional. Le loup fait de nouveau la une et les pages 2 et 3 lui sont entièrement consacrées. Il y bien sûr plusieurs illustrations, mais celle qui a retenu mon attention est la reproduction du logo adopté par les deux ministres de tutelle du plan loup, celui de l’Agriculture et celui de l’Écologie :

La Provence commente : « Deux cercles, l’un entourant un loup, l’autre un berger et ses moutons. Entre les deux, une petite zone commune. Le point d’équilibre, le consensus, recherchés par le gouvernement, entre la défense du prédateur et les éleveurs. » Une vision sociologique – ou policière, au sens de Foucault et Rancière – des relations entre formes de vie. « Une chimère ? » interroge encore le journal. Je dirais que ça y ressemble. D’autant que les premières mesures annoncées démentent, par leur caractère sécuritaire, les bonnes intentions consensuelles dont est pavée la voie jupitérienne du gouvernement Macron – dont l’ex-porte-parole Castaner, en tant qu’élu des Alpes de Haute-Provence, a été à la tête du « groupe national loup » chargé de mettre au point le plan loup 2013-2017. Voici les « principales nouveautés » relevées par La Provence dans le plan loup 2018-2023 (c’est moi qui souligne) :

« 1. La campagne de tirs sera calée sur l’année civile. » Je ne vois pas très bien ce que cela change, mais bon. « 2. Le plafond initial de prélèvements est maintenu à quarante loups pour 2018 […] 3. Des expérimentations en matière de protection vont être testées : l’électrification de clôtures grillagées, la création de parcs en durs avec des clôtures de trois mètres de haut, marquer les alpages par des crottes de loup. » On dirait le programme de Trump pour la frontière avec le Mexique, ou encore le mode de gestion des populations palestiniennes par Israël et plus près de chez nous, les barrières antimigrants érigées un peu partout aux frontières extérieures de l’Union européenne. Bonjour les paysages ruraux ! D’autant que : « 4. La mise en place de mesures de protection sera désormais obligatoire pour que les éleveurs touchés par la prédation du loup soient indemnisés. » Je vous passe les « nouveautés » 5 et 6 qui concernent des réseaux d’experts à mettre en place et la mise en œuvre d’une gestion adaptée, bref de la langue du plus beau bois.

Voilà. Je trouve que la manière d’aborder cette question des rapports entre loups et « activités d’élevage » (La Fontaine était plus direct en parlant du loup et de l’agneau) en dit assez long sur l’absurdité du monde que l’on prétend nous imposer. Des clôtures de trois mètres de haut, des clôtures électrifiées… Et puis quoi encore ?

 

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En guise de vœux pour l’an 2018 (et à propos de Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures)

Lundi matin, enfin lundi le premier de l’an, je veux dire, à moitié réveillé, j’ai constaté en ouvrant mon ordinateur (je sais, j’aurais pas dû…) que les camarades qui rédigent mon hebdo préféré ne devaient pas l’être plus que moi. Un peu plus tard dans la journée, j’ai reçu le message automatique de Lundi matin annonçant la sortie du numéro de la semaine : las, il m’informait pour la troisième fois de la parution du numéro 127 daté du 18 décembre ; si je comprends bien, non seulement les camarades en question ont fêté le Nouvel An, mais illes ont, semble-t-il, également sacrifié au culte de cette obscure « bonne nouvelle » tombée d’on ne sait où voici deux millénaires et des poussières. M’enfin, où sont donc passés les révolutionnaires ? Et toi, t’as fait quoi ? a susurré une petite voix dans ma tête embrumée. Ah oui, c’est vrai, moi aussi… Alors je me suis dit bon, laissons tomber cette noiseuse querelle qui autrement nous empoisonnerait le début d’an – et pensons à la suite. 2018, donc. Mmmmh. 2018. Ça sent les anniversaires en forme d’enterrements : la fin de la Grande Guerre, et 68, hein, Mai 68 – comme disait un chanteur qui n’avait pas encore embrassé son premier flic, dans sa chanson J’ai cent ans : « J’souhaite pas aux p’tits jeunes une bonne guerre / Vu qu’moi j’en ai pas eu, à part Mai 68 / Mais j’me rappelle même plus en quelle année c’était / Ni qui c’est qu’avait gagné. » Tu parles, Charles ! On le sait c’est qui qu’avait gagné ! Même que Deleuze et Guattari ont pu écrire quelques années plus tard : « Mai 68 n’a pas eu lieui ». Attention : ils ne disaient pas, comme un certain nombre (hélas assez conséquent) de commentateurs intéressés (à la contre-révolution) qu’il ne s’était « rien passé en France en 68 », ainsi que l’asséna Wolf Lepenies, sociologue allemand, lors d’un colloque tenu dans le très chic Institut for Advanced Study à Princeton, USA (New Jersey) en octobre 1999. C’est Kristin Ross qui rapporte ces paroles dans Mai 68 et ses vies ultérieures, dont la traduction française a paru en 2005ii. Deleuze et Guattari disaient en gros dans l’article sus cité que l’événement 68 s’était réellement produit – « Mai 68 est […] de l’ordre d’un événement pur, libre de toute causalité normale ou normative » – mais qu’il n’avait pas eu lieu au sens où « la société française a montré une radicale impuissance à opérer une reconversion subjective au niveau collectif, telle que l’exigeait 68 ». Kristin Ross partage cet avis. Elle a écrit, à mon sens, le meilleur bouquin que l’on puisse lire aujourd’hui sur les tentatives d’assassinat successives du Mai français au fil des commémorations décennales. Paru en 2002, son livre ne pouvait évidemment pas traiter du quarantième anniversaire – souvenez-vous, c’était sous Sarko ! – et encore moins de celui qui s’annonce. Sait-on jamais, il se pourrait cependant que ce dernier soit un peu plus festif que les précédents. C’est tout le mal que je nous souhaite pour l’an qué ven, comme on disait par ici (dans les collines du sud-est de la France).

En attendant, commençons l’année, sinon sur de bonnes résolutions (à défaut de bonne révolution, mais ne serait-ce pas un pléonasme ?), au moins par de bonnes lectures. De Kristin Ross, nous avions déjà complimenté ici-même L’Imaginaire de la Commune, paru à La fabrique en janvier 2015. J’avais lu son ouvrage sur Mai 68 et ses vies ultérieures en 2008, alors qu’avec quelques comparses, nous préparions de modestes cérémonies commémoratives dans notre petite bourgade bas-alpine. Étais-je alors plus flemmard qu’aujourd’hui ? Cette lecture m’avait énormément plu, mais je n’y avais pas consacré les lignes qu’elle méritait – et mérite toujours. Il faut pourtant savoir mettre un terme, non pas à une grève, comme disait Thorez, mais à une excessive procrastination. Voilà qui est (presque) fait… Que dire donc de ce livre, à part qu’il est bon et qu’il faut le lire absolument car il « démonte tous les clichés que nous avons à propos des soulèvements à Paris », dixit Alice Kaplan, historienne américaine auteure de plusieurs essais sur la France et citée en quatrième de couverture. Elle précise : « […] plus profondément, il concerne ce qui a été fait de Mai 68. » Et ce que l’on a fait à Mai 68 s’apparente, sauf le respect que je leur dois, à ce que font les Indiens Shuars aux têtes de leurs ennemis : une réduction en bonne et due forme. Sauf que, si je ne me trompe pas (là, je m’aventure un peu car je ne saurais prétendre connaître les Shuars), les réducteurs de tête s’arrangent pour conserver une certaine ressemblance du modèle réduit avec l’original. Par contre, l’événement Mai 68 est sorti méconnaissable des transformations que lui ont fait subir ses porte-parole autoproclamés durant trois décennies (c’est la période étudiée par Kristin Ross). Il y a peut-être tout de même un point commun entre les Shuars et la clique des July, Cohn-Bendit et autres Nouveaux Philosophes : en effet, réduire la tête de celui qu’on a tué au combat a pour but d’enfermer son esprit vengeur à l’intérieur de cette tête, faute de quoi, il risquerait de s’échapper et de prendre sa revanche ; pour les ex-gauchistes qui ont viré leur cuti, il s’agit d’enfermer l’esprit de Mai de façon à ce que jamais il ne resurgisse et les boute hors de nos vies – car nous méritons mieux que d’être gouvernés par ces escrocs de bas étage : nous méritons de n’être pas gouvernés du tout, et c’est précisément cette vérité-là que Mai (re)découvrit et que tant de jean-foutre prétendent nous faire oublier. Ils ont d’ailleurs partiellement réussi : qui se souvient en effet que « Mai 68 a été le plus grand mouvement de masse de l’histoire de France, la grève la plus importante de l’histoire du mouvement ouvrier français et l’unique insurrection“générale” qu’aient connue les pays occidentaux surdéveloppés depuis la Seconde Guerre mondiale » (Ross, p. 10) ? Neuf millions de grévistes et un pays entier paralysé cinq à six semaines durant, ce n’est pas rien, pourtant. Mais voilà : « Non contente d’affirmer haut et fort que certaines des idées et des pratiques les plus radicales de Mai 68 ont été récupérées et recyclées au bénéfice du “marché”, l’histoire officielle affirme que la société capitaliste d’aujourd’hui, bien loin de symboliser le déraillement ou l’échec des aspirations du mouvement de Mai, représente au contraire l’accomplissement de ses aspirations les plus profondes. » (Ross, p. 12.) Mai 68 comme fourrier du capitalisme dans sa forme néolibérale, voilà ce que cherchent à nous faire gober les bonimenteurs ex-révolutionnaires aujourd’hui thuriféraires de ce même capitalisme contre lequel ils s’étaient, un temps, révoltés.

Comment s’y sont-ils pris, eux et les bourgeois à peine remis de leur grande trouille – sans oublier les médias mainstream possédés par ces derniers, plus une foultitude de « spécialistes », sociologues et autres historiens, que les véritables événements, en général, dérangent ? « La réponse se trouve dans les formes narratives adoptées par l’histoire officielle, qui, le plus souvent, enserrent étroitement l’événement, le réduisant alors à la portion congrue. » (Ross, p. 14.) La réduction est triple : historique, géographique et sociologique : Mai ne serait finalement qu’un monôme estudiantin un peu plus vif que d’autres, une révolte de jeunes confinée au Quartier latin et limitée au mois de mai. Et hop !, passez muscade. Si besoin, on concédera tout au plus qu’il s’agissait d’un mouvement « générationnel » dont les échos ont retenti dans le monde entier – mais il ne s’agissait que de la jeunesse, hein, cette même jeunesse que l’on retrouva plus tard d’autant plus assagie qu’elle était bien payée – ça, c’est la minorité « arrivée » – ou bien matraquée – ça, ce sont les racailles des quartiers susceptibles. On dira aussi que tout ce qui intéressait ces jeunes, c’était le cul – pardon, la « libération sexuelle », escamotant au passage « les cibles idéologiques du mouvement […], qui étaient en fait au nombre de trois : capitalisme, impérialisme et gaullisme » (Ross, p 14).

Capitalisme : la grève générale de 68 ne tombait pas du ciel. Elle était l’aboutissement de luttes très dures qui avaient eu lieu durant les années précedentes dans différentes usines et lorsque Georges Séguy, alors secrétaire général de la CGT, vint à la fin mai présenter aux ouvriers de Renault-Billancourt les « acquis » des accords de Grenelle, négociés dans la précipitation afin de « sauver la baraque » – autant du côté des confédérations syndicales que du gouvernement –, il fut accueilli par un silence glacial. Les ouvriers ne se battaient pas pour obtenir une augmentation ou plus de droits de représentation syndicale (les aumônes qui furent accordées, en fait). La « contestation », comme on disait alors, allait plus loin que ça. Et ce ne sont pas les miettes obtenues par Séguy et consorts qui mirent un terme à la grève. Il y eut des affrontements très durs avec la police, et des morts, à Flins, à Sochaux. Le tout sur fond de menace d’intervention de l’armée – voyage de De Gaulle à Baden Baden où il négocie avec le général Massu, l’ancien putchiste d’Alger, concentration de troupes et de blindés autour de Paris.

Impérialisme : il n’est peut-être pas nécessaire de rappeler ici la mobilisation internationale contre la guerre américaine au Viêtnam. Une grande partie des militants déjà politisés en 68 étaient actifs dans les « Comités Viêtnam », justement. Et les plus âgés avaient fait leurs armes contre la guerre d’Algérie – les accords d’Evian qui y avaient mis fin ne dataient que de six ans…

Gaullisme : « le Général » était arrivé au pouvoir en 1958 à la faveur d’un coup de force des militaires en Algérie. Il en avait profité pour fonder la Ve République qu’il avait dotée d’une constitution que son principal opposant d’alors, Mitterrand, qualifia très justement de « coup d’État permanent ». Il était le promoteur de la « force de dissuasion » et animé d’une idéologie plutôt vieille France (il vaut la peine de relire aujourd’hui un ou deux de ses discours, par exemple ceux qu’il prononça contre la « chienlit » – c’est ainsi qu’il voyait les manifestations de rue).

J’énumère ici, après Kristin Ross, quelques dimensions importantes de l’événement qui ont été escamotées par le récit dominant. Pour autant, il ne s’agit pas de le réduire une fois de plus. C’est pourquoi, en conclusion, j’appelle à la rescousse Deleuze et Guattari, qui débutaient ainsi « Mai 68 n’a pas eu lieu » :

« Dans des phénomènes historiques comme la Révolution de 1789, la Commune, la Révolution de 1917, il y a toujours une part d’événement, irréductible aux déterminismes sociaux, aux séries causales. Les historiens n’aiment pas bien cet aspect : ils restaurent des causalités par-après. Mais l’événement lui-même est en décrochage ou en rupture avec les causalités : c’est une bifurcation, une déviation par rapport aux lois, un état instable qui ouvre un nouveau champ de possibles. […] En ce sens , un événement peut être contrarié, réprimé, récupéré, trahi, il n’en comporte pas moins quelque chose d’indépassable. Ce sont les renégats qui disent : c’est dépassé. Mais l’événement lui-même a beau être ancien, il ne se laisse pas dépasser : il est ouverture de possible. Il passe à l’intérieur des individus autant que dans l’épaisseur d’une société. »

i Titre de leur article dans Les Nouvelles littéraires, 3-9 mai 1984, recueilli dans Deux Régimes de fous, Les Éditions de Minuit, Paris, 2003.

ii Co-édition Complexe et Le Monde Diplomatique, trad. d’Anne-Laure Vignaux, Bruxelles, Paris, 2005 [2002].

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