L’encampement du monde

À propos de quelques livres sur l’enfermement (et le massacre) d’humains et autres bêtes.

J’emprunte le titre de cet article à celui de l’introduction écrite par Michel Agier pour le livre collectif Un monde de camps qu’il avait dirigé à la Découverte voici déjà plus de dix ans. Les camps dont il y est question ne concernent que des humains. En 2014, ils étaient « en train de devenir l’une des composantes de la “société mondiale”, et le lieu de la vie quotidienne de dizaines de millions de personnes, écrit Agier. La solution du camp sous toutes ses formes (ou ce que l’on désigne [par] l’“encampement” apparaît dorénavant comme la plus répandue pour tenir à l’écart ce qui dérange, pour contenir ou rejeter ce qui, humain, matière organique ou déchet industriel, est en trop. L’encampement du monde se présente ainsi comme l’une des formes du gouvernement du monde, une manière de gérer l’indésirable ». Il existe évidemment d’autres façons de faire, comme le montre ces jours-ci le duo infernal Netanyahou/Trump, avec les bombardements massifs de l’Iran et du Liban. Mais c’est un continuum : ainsi, Gaza (et la Cisjordanie) ont-elles d’abord été gérées comme des camps, voire des prisons à ciel ouvert, et, chaque fois  que la conjoncture a été favorable, comme des zones de massacre. Dans son texte déjà cité, Michel Agier caractérise les camps – la « forme-camp » par trois traits : « extraterritorialité, exception, exclusion ». On voit tout de suite que ces trois traits peuvent s’appliquer à toutes sortes de situations, qui vont des camps d’extermination et/ou de concentration nazis jusqu’aux « favelas, barrios, slums, ghettos et townships ». Et encore, c’est peut-être tomber dans le piège de l’exceptionnalité nazie que d’en faire le point de départ de la forme-camp. En effet, on sait bien que, pour commencer par les Allemands, ceux-ci avaient enfermé les Herreros, en Afrique australe, dans des camps avant de perpétrer contre eux le premier génocide du XXesiècle, qui n’en fut pas avare, hélas. Et, avant les pères ou grands-pères des nazis, on sait bien aussi comment le capitalisme fut inventé : avec les work-houses de leurs gracieuses Majestés britanniques et, bien sûr, avec le système de la plantation inauguré par les Portugais d’abord, puis repris à l’échelle mondiale par tous les colonisateurs esclavagistes – dont les Français ne furent pas les derniers. Au passage, on rappellera d’ailleurs la doctrine de la guerre révolutionnaire mise au point, entre autres, en Algérie (avant d’être largement exportée chez tout ce qu’il y a eu de pires tortionnaires à travers le monde[1]), et dont l’une des applications consistait à vider les villages et les campagnes de leurs habitant·e·s en les regroupant dans… des camps, justement, afin de retirer tout soutien et toute source d’approvisionnement aux maquisards du FLN.

Louise Tassin, Comme on les enferme. Dans les centres de rétention, de Paris à Lampedusa, La Découverte, coll. L’envers des faits, 2026 

En ce début d’année 2026, on a beaucoup parlé des crimes commis par L’ICE, la milice anti-immigration chargée par Trump de pourchasser et d’expulser du territoire états-unien la bagatelle de 11 millions de personnes… Une milice dont l’un des commandants avait pour habitude de se pavaner en uniforme d’officier nazi – après quelques vidéos et photos qui ont fait scandale, il s’est mollement défendu (lui ou son entourage, je ne sais pas et à vrai dire je m’en fous) en disant qu’il s’agissait simplement de manteaux un peu amples adaptés à l’hiver. Un peu comme Musk a prétendu que son salut nazi n’en était pas un. Louise Tassin ne parle pas de ces derniers développements de janvier 2026, puisque son livre était alors déjà à l’impression. Par contre, elle rapporte cette scène de juillet 2025 :

[…] Trump inaugure devant les caméras « l’Alcatraz des alligators », un centre de rétention de 3 000 places construit sur le tarmac d’un ancien aérodrome de Floride, dans une zone marécageuse connue pour sa faune sauvage et dangereuse. Casquette rouge visée sur la tête, il ironise : « Vous avez plein de flics sous la forme d’alligators, vous n’avez pas besoin de les payer beaucoup ! » […] À quelques mètres de là, sous de grandes tentes blanches montées à la hâte, des cages grillagées abritent des centaines de lits superposés en métal, bientôt surveillés par des agents de sécurité privée employés par une société canadienne, pour un contrat estimé à 11 millions de dollars[2].

Mais comme le fait remarquer Louise Tassin, si les éructations de Trump et les exactions de sa milice « ont suscité des réactions indignées dans toute l’Europe, le Vieux Continent n’est pourtant pas en reste ».

À Lesbos, le centre de rétention construit pour remplacer celui de Moria, qui ouvrira fin 2026, affiche une capacité de 5 000 places réparties sur un terrain ultra-sécurisé de 300 000 mètres carrés. Installé au milieu d’une immense forêt de pins classée Natura 2000, dont des milliers d’arbres ont été détruits pour tracer une route de 2,5 kilomètres de long, ce centre intégralement financé par l’UE pour près de 90 millions d’euros sera bientôt le plus grand d’Europe.

On pourrait bien sûr continuer l’énumération des mesures sécuritaires européennes, l’augmentation des personnels et du budget de Frontex, la création de hotspots en dehors de l’UE pour empêcher les migrants d’arriver aux frontières, ou encore de camps de rétention également hors UE, comme le camp de rétention récemment ouvert en Albanie pour « accueillir » les étrangers non européens expulsés faute de papiers. Mais là n’est pas le propos de Louise Tassin qui, elle, a mené une enquête sociologique en « immersion » dans des centres de rétention en Île-de-France et sur les îles de Lesbos et Lampedusa. La plus grande partie de son livre est consacrée à ce qu’elle a pu voir et étudier dans les centres d’Île-de France, les deux derniers chapitres rapportant ce qu’elle a appris à Lesbos et Lampedusa étant là plutôt « dans une perspective comparatiste ». D’après ce que j’ai compris à la lecture de son livre, elle a passé beaucoup de temps dans un CRA (centre de rétention administrative) en particulier, qu’elle nomme le centre de Molnay (elle a changé tous les noms de lieux, de personnes et d’entreprises). Dès les premiers jours de son enquête, elle y a découvert une réalité à laquelle elle ne s’était pas attendue : en fait, celles et ceux (surtout celles, si j’ai bien lu) qui font « tourner la boîte » sont des employés d’entreprises privées auxquelles ont été sous-traitées les fonctions dites « d’accueil » des « retenus » (ici on parle au masculin car le centre de Molnay « retient » uniquement des hommes). Pour environ une soixantaine de retenus, il y a deux cents (!) flics qui ne foutent pas grand-chose, apparemment, sinon assurer les transferts, les convoyages vers les avions lorsqu’il y a des expulsions, et des interventions souvent assez brutales à l’intérieur de la zone où sont enfermés les « retenus ».

Je pensais que les entreprises intervenaient peu dans les centres de rétention, qui semblent des lieux d’exercice du pouvoir régalien par excellence. J’étais loin de la réalité, dit Louise Tassin. Une soixantaine d’agent·es sont employé·es à Molnay, et pas seulement dans les arrière-cuisines. À l’accueil, dans la buanderie, au réfectoire, dans la cour ou dans les couloirs du centre, ils et elles travaillent au cœur de l’établissement, au plus près des étrangers enfermés.

Ielles font tout, en fait. « Sans nous, le centre serait à terre », dit l’une d’entre elles – formule qui donne son titre au chapitre 2 du livre –, tant cette présence est importante. On peut se le représenter à travers la disposition spatiale du centre :

L’accueil [assuré par les employé·es du prestataire privé] est un poste essentiel, tant par son emplacement que par son rôle dans l’organisation du centre. Principal espace d’échange entre le personnel et les étrangers, il se situe à l’intersection de trois zones relativement cloisonnées : la zone fermée, où les étrangers sont détenus […] ; la zone des intervenantes extérieures, où le personnel médico-social et associatif tient ses permanences, auxquelles les retenus peuvent accéder en journée sur autorisation des agent·es d’accueil ; la zone administrative, étendue sur plusieurs bâtiments, qui abrite les bureaux des gradés et les services de police, où les retenus se rendent ponctuellement sous escorte policière.

Comment se fait-il que cette fonction stratégique dudit « accueil », qui assure l’interface entre, pour le dire vite, l’administration (la police, de fait), les « humanitaires » et les étrangers retenus soit privatisée ? Louise Tassin a eu l’occasion de poser la question à « monsieur Leroy, militaire de formation détaché au ministère de la Justice, qui a, selon ses propres mots, organisé le “désengagement de l’administration pénitentiaire en rétention” » :

Un fonctionnaire, lui-a-t-il répondu, coûte plus cher qu’un travailleur sous-traitant. Vous avez vu que la politique de l’administration, c’est de sous-traiter à bloc, on fait ça partout maintenant. Nous, dans nos études en 2006, on a conclu que l’économie serait conséquente par rapport à l’emploi de personnel administratif sur ces postes-là. Sans compter qu’on n’a plus de problème d’absentéisme[3].

Tu m’étonnes ! Ça coûte moins cher parce que ce sont des emplois précaires – et mal payés. Ceux (et surtout celles) qui les acceptent sont souvent en galère, ielles n’ont rien trouvé de mieux, alors ils ne vont pas moufter… Or, aujourd’hui, en France, dans quelles catégories sociales trouve-t-on le plus grand nombre de ces personnes prêtes à accepter à peu près n’importe quel job afin de gagner leur (sur)vie ? Plutôt des femmes, oui, mais aussi des personnes issues… de l’immigration :

De fait, les équipes de prestataires sont presque exclusivement constituées d’immigré·es ou de descendant·es d’immigré·es, pour la plupart originaires du Maghreb. Les autres viennent du Congo, du Cameroun, du Sri Lanka, du Mali, du Togo, du Sierra Leone, des Comores et du Portugal.

Plus précisément, une bonne moitié des personnes employées par Primo et les trois quarts chez Clean’up[4] sont de nationalité étrangère. Certaines, comme N., ont même fait l’expérience de la clandestinité, passant jusqu’à quatre ou six ans sans papiers. La très grande majorité d’entre elles ont connu par le passé des difficultés à obtenir (ou renouveler) leur titre de séjour, et toutes sont susceptibles de tomber ou retomber, un jour, dans l’irrégularité.

Ce qui ne manque pas d’être quelque peu paradoxal… Cela dit, le travail de Louise Tassin montre que, au-delà des contraintes (économiques, et aussi administratives : au cas où ielles ne trouveraient pas de travail, cela pourrait remettre en cause leur droit au séjour) qui pèsent sur ces travailleur·euses, leur présence – avant tout celle des personnes de « l’accueil » apporte aussi quelque chose d’essentiel dans le CRA. En effet, ce sont elles qui sont quotidiennement en contact avec les retenus. Comme déjà dit, les flics n’interviennent qu’en cas de problème (ou alors comme escortes), et généralement ça ne se passe pas bien… De plus, généralement, ce sont des jeunes, inexpérimentés, et qui n’ont pas eu d’autre choix de poste parce qu’ils ont été mal classés dans les concours de la police nationale… Ils vivent leur affectation au CRA comme un déclassement, justement, et retournent souvent leur frustration contre les retenus. Dès lors, les seuls contacts « humains » qui restent à ces derniers, ce sont les personnes de « l’accueil », et celles-ci, dans la mesure de leurs (faibles) moyens, leur rendent souvent des services appréciés, ne serait-ce que leur donner du feu pour allumer leurs cigarettes – en théorie, les retenus n’ont pas le droit d’avoir un briquet, et ils devraient faire appel aux policiers pour avoir du feu… ce qui ne plaît ni aux uns ni aux autres – pour des raisons bien différentes, évidemment. Ceci n’est qu’un exemple des petites choses, décrites par Louise Tassin, qui contribuent à mettre de l’huile dans les rouages et finalement, à maintenir une certaine « paix sociale » dans le centre. On ne sort pas du paradoxe – les pauvres gardent les pauvres. Avant de s’en indigner, on fera bien de relire ce passage d’un article récemment paru dans lundi matin[5] :

Le consentement et l’idéologie, pour importants qu’ils soient, jouent en réalité un rôle secondaire dans l’adhésion de la classe ouvrière au système ; ce qui prime, c’est la résignation sur fond de rapports matériels asymétriques. « Le mécanisme le plus profond et le plus essentiel, c’est la résignation. Les travailleurs se soumettent au capitalisme, non pas parce qu’ils le considèrent comme légitime ou juste, mais parce qu’ils ne voient aucune possibilité réelle de le changer. » Leur acceptation trahit beaucoup moins un aveuglement, une fausse conscience, un consentement que l’absence d’alternatives (évidentes). Ils agissent non comme des automates ayant passivement intériorisé la vision du monde véhiculée par les institutions dominantes, mais en connaissance de cause : connaissant « leur vulnérabilité face au pouvoir des employeurs, et les problèmes spécifiques de l’action collective » et se sachant dans une position subordonnée, à la merci du marché du travail.

La position ambiguë des employé·es de la sous-traitance dans les CRA me fait penser au concept de « zone grise » qui fait l’objet du chapitre II de Les Naufragés et les Rescapés, de Primo Levi. Même au Lager, disait-il, les choses n’étaient pas aussi simples qu’on l’aurait souhaité, avec « ce modèle simple que nous portons ataviquement en nous : “nous” à l’intérieur, et l’ennemi au-dehors, séparés par une frontière nette, géographique. [Le] désir de simplification est justifié, ce que n’est pas toujours la simplification », ajoutait-il[6]. Il me semble que c’est précisément ce qui fait le prix du travail de Louise Tassin : sans occulter en aucune façon le scandale que représentent les CRA (concrétisation hérissée de barbelés de l’hostilité des institutions européennes contre les migrant·es), elle décrit avec empathie le quotidien de celles et ceux qui y vivent et travaillent. Et nous apprend pas mal de choses au passage – je devrais dire : m’a appris, mais bon, je pense que je ne suis pas le seul, sinon ignorant, du moins mal informé sur les CRA. À lire, donc.

Tal Bruttmann, Auschwitz, La Découverte, Repères Histoire, 2025 [2015]

Primo Levi avait publié Les Naufragés et les Rescapés en 1986, soit Quarante ans après Auschwitz, comme l’indiquait son sous-titre. Dans cette petite revue, un peu sinistre je l’admets, de livres autour de « l’encampement du monde », il me semble important de revenir sur la nouvelle édition (en 2025, soit près de quarante ans après Les Naufragés…) du livre de Tal Bruttmann simplement titré : Auschwitz. Comme je l’ai dit en introduction, les camps nazis n’ont certes pas été les premiers de l’histoire. Cependant, ils sont devenus en quelque sorte le modèle du camp de concentration et de mise à mort. Et Auschwitz en est devenu l’emblème, comme le dit Bruttmann dans son introduction :

Rarement un nom a incarné l’histoire d’une manière aussi forte. La simple évocation de ce lieu renvoie immédiatement à un ensemble de représentations recouvrant à la fois l’univers concentrationnaire et la Shoah. Bien plus qu’un exemple ou qu’un symbole, Auschwitz est devenu, avec une puissance sans pareille, synonyme de cette histoire, une métonymie […]

Pourtant Tal Bruttmann montre que la réalité était plus complexe, et que cette assimilation pure et simple d’Auschwitz à la Shoah et vice versa a contribué, et contribue encore à invisibiliser une très grande part de l’extermination des juifs d’Europe. Évidemment, Tal Bruttmann est loin de vouloir relativiser d’une quelconque manière ce cauchemar absolu qu’a été le complexe Auschwitz-Birkenau et sa « zone d’intérêt ». Mais ce qu’il dit, c’est qu’une minorité des juifs assassinés dans le cadre de la Solution finale l’ont été dans les KL (Konzentrationslager). Les premiers massacres ont été commis par les Einsatzgruppen, ces unités qui opéraient derrière le front, dans les territoires occupés par la Wehrmacht. Mais ces commandos d’« hommes ordinaires[7] » n’auraient pu accomplir leur besogne de mort, les juifs d’Europe centrale étant dispersés sur un immense territoire, sans regrouper leurs victimes, un peu comme on concentre l’abattage des animaux dans des abattoirs. Certains de ces lieux de mise à mort consistèrent seulement en immenses fosses communes souvent creusées par les victimes elles-mêmes. On connaît par exemple le nom de Babi Yar, ravin près de Kiev ou plus de 30 000 juifs furent assassinés – un des hauts lieux ce que l’on a appelé la Shoah par balles.

Cela dit, Auschwitz a aussi été un de ces centres de mise à mort, avec cette spécificité, qui a contribué à en faire le lieu emblématique de la destruction des juifs d’Europe, qu’il « s’impose au début de l’été [1942] comme le centre de mise à mort européen, celui destiné à la destruction des populations juives extérieures au Reich et aux territoires coloniaux allemands ». Les autres étaient « avant tout de dimension régionale » :

Belzec, Treblinka, Sobibor et Lublin (Majdanek) sont destinés à l’assassinat des Juifs du Gouvernement général [territoire occupé en Pologne, où furent déportés de très nombreux Juifs allemands avant d’être assassinés dans le cadre de la Solution finale] ; Ponar, à celui des Juifs de la région de Vilnius ; Babi Yar, à celui des Juifs de la région de Kiev… Tous sont érigés dans les territoires constituant la Grande Allemagne (tel Kulmhof [Chelmno]) ou son empire, là où le régime nazi exerce son autorité sur ce qu’il considère être ses territoires naturels. En revanche, les Juifs vivant dans les territoires alliés du Reich, ou occupés par celui-ci à l’Ouest, ne peuvent pas être assassinés là – tant pour des raisons diplomatiques que de ménagement des opinions publiques – et doivent être déportés vers un site dédié à cette tâche.

Le bilan d’Auschwitz-Birkenau n’en est pas moins effroyable : environ 1,3 million de personnes y été transportées, dont 1,1 million sont mortes, pour la plupart assassinées dès leur arrivée. Un peu plus de 200 000 seraient mortes dans le KL. Parmi les victimes, plus d’un million étaient juives.

Tal Bruttmann consacre aussi un chapitre de son livre à Auschwitz comme « complexe économico-industriel ». Les principales entreprises allemandes vont s’implanter dans la « zone d’intérêt » afin de bénéficier de la main-d’œuvre gratuite fournie par le camp de concentration. IG Farben, qui était un « groupement d’intérêt économique » fondé, entre autres par les firmes de l’industrie chimique BASF, Bayer et Agfa, y investit dans la création d’une

immense usine dévolue à la fabrication d’un caoutchouc synthétique, le buna. Sa production nécessite d’importante quantité de charbon et d’eau, ainsi qu’une desserte ferroviaire permettant réception des matériaux et expéditions des produits. La localisation d’Auschwitz est de ce point de vue idéale : La Vistule et la Sola répondent aux besoins hydrauliques, et de nombreuses mines sont présentes dans les environs immédiats.

Mines que IG Farben s’empresse de racheter et d’exploiter avec la main-d’œuvre concentrationnaire… Bruttmann donne un tableau sur l’emploi  des détenus d’Auschwitz dans le secteur industriel (chimie, mines, métallurgie, etc.) qui passe de 1000 ouvriers en 1941 à 42 538 en 1944.

En décembre 1942, dit-il, neuf camps satellites se sont développés depuis Auschwitz. Deux ans plus tard, ils s’élèvent à trente-trois. […] À cet égard, Auschwitz pèse d’un poids sans égal dans le système concentrationnaire jusqu’en 1944. Si le camp a été conçu d’emblée comme l’un des plus grands, il supplante rapidement tous les autres par son importance, devenant non seulement le principal d’entre eux, mais aussi le point central du système concentrationnaire et des politiques d’exploitation de main-d’œuvre qui en découlent. En août 1943, alors que l’ensemble des KZ comptent 224 000 prisonniers, un tiers (74 000) est à Auschwitz.

Il y a aussi toute une série d’autres activités auxquelles sont affectés les prisonniers, à commencer par le fonctionnement du centre de mise à mort – entre autres la récupération des vêtements et autres effets personnels des victimes, qui génère une gigantesque « ressourcerie »… Puis d’autres emplois dans la construction – les installations des SS liées à l’extension continue du camp et à l’augmentation de leurs effectifs réclamant sans cesse de nouveaux bâtiments. Ainsi, en décembre 1943, parmi les 87 773 détenus du complexe d’Auschwitz, 44 869 sont affectés à l’une ou l’autre tâche, interne au camp ou dans une entreprise privée louant la main-d’œuvre auprès de la SS.

Dans La Fin de la modernité juive, Enzo Traverso écrit [8] :

La fin de cette modernité se manifeste […] aussi par la transformation de la mémoire de l’Holocauste en une sorte de « religion civile » du monde occidental, étalon nécessaire pour mesurer les vertus morales de ses démocraties et test auquel sont soumis les États qui souhaitent intégrer ses institutions politiques.

Cette « religion civile » fait souvent peu de cas de la réalité historique – encore une fois, il n’est pas question ici de verser dans un quelconque négationnisme. Par contre, il importe selon moi d’échapper aux postures morales qui sont trop souvent celles de nos hommes et femmes politiques qui vont se recueillir avec un air contrit sur le site d’Auschwitz et postent ensuite des photos et des textes indigents sur leurs réseaux sociaux[9]. À cette fin, la documentation historique solide et détaillée qu’apporte l’ouvrage de Tal Bruttmann est précieuse. Qu’il en soit ici remercié.

Alex Blanchette, Porkopolis. La vie standardisée à l’ère des fermes-usines[10], Amsterdam, 2026

En page 209 de Porkopolis, on trouve un vue en plan de l’« unité Truie n°6 » de la société Berkamp Meats, sise à Dixon, ou plutôt dans la « zone d’intérêt » porcine  de Dixon, quelque part aux États-Unis (comme la sociologue Louise Tassin dans les CRA, l’anthropologue Alex Blanchette a transformé les noms de lieux et de personnes qu’il a rencontrées au cours de son enquête sur l’industrie du porc). Ce plan rappelle d’une manière frappante celui de Birkenau, qui figure en page 69 d’Auschwitz. Mêmes architectures sérielles – alignements de de structures rectangulaires, correspondant ici à des baraquements et là à des cages, et dont les ensembles forment eux-mêmes d’immenses structures rectangulaires avec des excroissances de chaque côté – locaux des SS ici, locaux « techniques » et du personnel là… Vous me direz que ce serait aller un peu vite en besogne que de tirer la moindre leçon de pareille comparaison. Certes. Il n’en demeure pas moins que ces impitoyables lignes et angles droits suggèrent le même type de vision cauchemardesque : l’industrialisation de la mise à mort.

En 1863, Chicago fut officiellement baptisée la « Porkopolis » mondiale, détrônant Cincinnati à la tête des villes ayant abattu le plus d’animaux dans l’année. Les innombrables abattoirs de Chicago, « la boucherie porcine du monde », avaient durant cette saison égorgé, saigné et éviscéré un total de 970 000 porcs. Les expérimentations menées dans cette ville pour abattre les porcs plus rapidement et expédier leurs morceaux périssables à travers le globe ont donné naissance à des formes d’organisation qui ont structuré le capitalisme industriel tel que beaucoup le conçoivent aujourd’hui : la chaîne d’assemblage (en l’occurrence, de désassemblage), les réseaux mondiaux de transport et la commercialisation des biens de consommation.

On sait qu’Henry Ford inventa la chaîne de montage en observant le travail à la chaîne dans les abattoirs et, par ailleurs, qu’il était un fieffé antisémite très admiré par l’auteur de Mein Kampf. Voir plus haut ce que ça a donné. Mais revenons à nos cochons. Alex Blanchette raconte qu’à leur grande époque, « les abattoirs de Chicago étaient un lieu renommé que les voyageurs visitaient pour observer dans leur matérialité les mythes du progrès américain ». Mais depuis, l’industrialisme a « perdu de son pouvoir de fascination » – l’industrie ayant laissé derrière elle « pollutions et environnement toxiques », dit-il. J’ajouterais que l’industrialisation de la mise à mort mise en œuvre par les nazis – puis par les Alliés, avec les bombardements massifs de villes allemandes, et bien sûr Hiroshima et Nagasaki – a dû contribuer à ce désenchantement.

Cependant, si l’industrialisme ne jouit plus de l’hégémonie qui était la sienne à Chicago dans les années 1890, Dixon et les autres villes à son image nous montrent que ce modèle n’a pas cessé d’évoluer. Les techniques industrielles désenchantées visant à extraire la valeur des porcs et de ceux qui les tuent n’ont fait que s’intensifier au cours des XXe et XXIe siècles. Cette longue période a vu s’accumuler dans les corps porcins des vagues successives d’industrialisation, et le résultat de cette évolution n’a rien de rassurant.

Au cours de l’année 2013, cent cinquante ans après le couronnement de Chicago comme nouvelle Porkopolis, la société agro-alimentaire que j’appellerai Dover Foods a tué 5,6 millions de porcs dans un seul abattoir. À une cadence d’environ 19 000 porcs démembrés par journée de travail de dix-huit heures – c’est-à-dire un porc abattu toutes les trois secondes –, on trouve à n’importe quel moment plus de carcasses animales à Dixon qu’il n’y a d’humains vivants dans la ville. Chaque jour, près de 1 408 tonnes de muscle comestible sont acheminées vers plus de deux douzaines de pays ; une partie de la production quotidienne de presque 400 tonnes d’os est transformée pour obtenir de la gélatine, de la colle d’os ou du bouillon pour ramen japonais ; 368 tonnes environ d’organes divers sont expédiées à des usines de nourriture pour animaux et à des compagnies pharmaceutiques pour les intégrer à la composition de produits biomédicaux ; 143 tonnes de sang écoulé sur le sol de l’abattoir sont évacuées à l’équarrissage et recyclées en plasma pour nourrir les porcelets. Autre produit dérivé de ce processus de chauffe : 140 tonnes de saindoux servent de matière première à la production de biocarburants ou de glycérine utilisée dans des cosmétiques. Même les 4,5 tonnes de matière fécale produite par les porcs, qui attendent à l’abattoir pendant une heure dans des enclos brumisés afin de réduire leur niveau de stress après leur transport depuis les bâtiments d’élevage, sont transformées en biogaz de méthane pour approvisionner les bâtiments en eau chaude.

Voilà pour Dixon. Mais ce n’est pas tout :

En plus de Dover Foods, trois autres sociétés que j’appellerai Berkamp Meats, Trenton Produce et Cardinal Packing portent le nombre de porcelets nés chaque année au sein de cette zone de cent cinquante kilomètres de rayon à plus de sept millions. En 2013, cette petite région était à elle seule responsable de la conception de plus de 6% des 112 millions de porcs abattus en Amérique.

Alex Blanchette a exploré cet écosystème (qu’il faudrait peut-être appeler thanatosystème) industriel durant vingt-sept mois, menant des entretiens avec tous les protagonistes de la filière porcine, depuis les agriculteurs de la région, elle-même entièrement dédiée à la production « pour » les cochons, jusqu’aux cadres et au architectes de la structure industrielle, ceux qui planifient la production, analysent ses conditions afin de viser toujours une amélioration quantitative, que ce soit à travers l’organisation des infrastructures « de vie » (bâtiments d’élevage spécialisés, depuis la conception jusqu’à l’engraissage final aux alentours de 140 kilos) et « de mort » avec la taylorisation extrême des abattoirs, en passant par les ouvriers et ouvrières qui font tourner l’ensemble – essentiellement des immigré·e·s, pour la plupart latinos, mais pas seulement : on parle plus d’une vingtaine de langues à Dixon. Et il a donné de sa personne, en allant lui-même travailler dans certaines unités, comme « Truie n°6 »… Et c’est ce qui fait tout l’intérêt de son livre. À peu près n’importe quel journaliste aurait pu donner les chiffres mentionnés ci-dessus. Mais ce qu’Alex Blanchette a cherché à faire, c’est autre chose. Sa démarche me rappelle celle de Zygmunt Bauman telle qu’il l’expose dans son magistral Modernité et Holocauste[11]. On me pardonnera de me citer moi-même, dans un extrait de la recension que j’en avais commise :

Bauman aborde son sujet en sociologue, et son Introduction s’intitule : La sociologie après l’holocauste. Mais il n’utilise pas les outils de la sociologie afin d’analyser l’holocauste et de le banaliser, en quelque sorte, en le classant comme pure et simple aberration du développement de la modernité, ou, au contraire, comme aboutissement inéluctable de cette même modernité. Il ne se pose pas la question : la sociologie peut-elle expliquer l’holocauste ?, mais plutôt l’inverse : que nous dit l’holocauste de la sociologie ? Ou, plus précisément : quelle leçon doit tirer la sociologie de l’holocauste[12] ?

Ici, je dirais que Blanchette aborde son sujet en anthropologue. Comme il l’explique très bien lui-même,

[…] ce livre part du postulat que les conventions narratives du genre du reportage libéral qui formatent la plupart des écrits sur la viande sont politiquement inadaptées à notre monde contemporain. Beaucoup […] dépeignent l’agrobusiness animal comme un système qui se distingue par des comportements malfaisants  et par une déviance morale hors de toutes normes culturelles. À en croire ces textes, ces fermes-usines sont si exceptionnellement mauvaises que leurs pratiques peuvent être corrigées à conditions d’être « révélées » au public. Ces reportages sur les fermes-usines se présentent comme des interventions radicales contre le pouvoir. Mais il y a dans ces démarches une tendance conservatrice. En effet, ces textes présument qu’il existerait déjà aux États-Unis des normes morales et des agricultures alternatives idéales, et utilisent ces images comme repères à l’aune desquels mesurer la déviance de l’agrobusiness des grandes entreprises. Or la viande industrielle est justement la norme aux États-Unis.

Le projet de l’anthropologue est donc tout autre : il s’agit de comprendre – à travers l’exposition de ses conditions concrètes de production – ce que fait la norme de la viande industrielle aux cochons, aux humains qui les élèvent (si l’on peut appeler ça de l’élevage) et qui les tuent, et à leur environnement commun – la « zone d’intérêt » porcine. Comprendre aussi dans quel contexte plus large s’inscrit cette entreprise de « (ré)industrialisation des cochons », autrement dit de création d’un porc industriel. On a déjà évoqué l’exportation à travers le monde des « produits » de Dixon et de sa région. Il faudrait aussi mentionner les importations nécessaires à sa productivité. J’ai déjà parlé des ouvriers immigrés. Mais des animaux sont également sollicités pour contribuer à la naissance du porc industriel. Blanchette consacre quelques pages particulièrement édifiantes à ce sujet.

En effectuant des recherches sur l’importation de viande de cheval dans l’Union européenne, TSB [une ONG suisse] a découvert que des entreprises pharmaceutiques menaient un commerce bien plus lucratif dans des « élevages » en Uruguay et en Argentine. […] Il y a trente ans, des entreprises ont commencé à louer des forêts privées et à les peupler de milliers de juments semi-sauvages qui sont livrées à elles-mêmes, ce qui permet d’éviter de payer la nourriture et les soins vétérinaires. Sur ces plantations de sang et de bois, il n’existe que trois types d’interventions humaines directes : l’insémination, les prélèvements hebdomadaires de sang pendant les premiers mois de gestation, puis l’avortement. Seules 70% des juments amaigries survivent à ces prélèvements effectués via de longs tuyaux bruns, puis elles sont relâchées dans les bois pour recommencer le cycle. Durant le premier semestre de 2017, un seul de ces sites a exporté pour environ 10 millions de dollars de sang transformé, sous forme de sachets de 1,3 kilogramme de gonadotrophine chorionique équine (PSMG). […] Ce sérum est conçu pour faire revenir les truies en œstrus immédiatement après le sevrage d’une portée. On peut ainsi réduire de quelques jours ce que l’industrie porcine appelle, de manière révélatrice, la « période improductive » pendant laquelle la vitalité des truies n’est pas consacrée à la gestation.

On voit bien l’objectif visé : plus de porcelets, donc plus de viande et autre produits, donc plus de bénéfice. De plus, il faut ajouter à cela que cet objectif ne « concerne » pas que les truies – le travail des truies – mais aussi les humains qui s’en occupent :

La PSMG permet aussi de synchroniser l’expression de l’œstrus d’une même unité. [L’unité « Truie n°6 » où a travaillé Blanchette comptait 2 500 reproductrices.] Elle permet ainsi aux travailleurs des unités d’élevage , en arrivant le matin, de commencer immédiatement à inséminer toute une section de la porcherie ; le sérum de jument  permet de contenir la reproduction des truies dans les horaires d’une journée de travail industriel, entre 8h et 17h. Autrement dit, tout l’objectif de ce médica           ment est de s’assurer que les mains humaines restent « productives » pendant l’intégralité de ce temps rémunéré, durant lequel nous massions le dos des truies[13] alignées à la file dans des cages de gestation, à un rythme répétitif qui imprimait à la tâche l’apparence d’une procédure industrielle.

On voit bien ici ce que la norme « viande industrielle » fait aux différentes espèces impliquées dans sa production :

Ce sérum de jument donne le ton à un vaste mouvement transcontinental de biologie et d’exploitation. Des juments sud-américaines sont maintenues en gestation avec un minimum de travail humain ; leur sang est ensuite transformé dans des laboratoires européens afin que des travailleurs nés en Amérique centrale puissent imbriquer plus étroitement leur labeur à la biologie animale – le tout pour garantir que les truies des grandes industries nord-américaines restent constamment enceintes. C’est un produit pharmaceutique conforme aux idéaux capitalistes : une substance qui rend les truies toujours plus semblables à des « machines » capables d’extraire des travailleurs un effort constant.

Ce n’est là qu’un aperçu de cette chaîne de production du porc industriel qu’Alex Blanchette décrit tout au long de son livre. Une impeccable démonstration de la logique du capitalisme, sans complaisance aucune, qui ne se contente pas d’une critique « morale » de l’agrobusiness, tout en faisant preuve d’une généreuse empathie envers les humains et les cochons qu’il a côtoyés au cours de son enquête. À lire d’urgence !

Kaoutar Harchi, Ainsi l’animal et nous, Actes Sud 2024

Je m’en voudrais de terminer cette note de lectures – un peu trop longue, j’en conviens –  sans évoquer ce livre de Kaoutar Harchi que j’avais depuis longtemps (enfin, pas si longtemps que ça : qu’est-ce que deux ans pour un livre ?) dans ma pile « À lire » et que j’avais bêtement (c’est le cas de le dire) laissé traîner. Mais il me semble que c’est le moment ou jamais. En effet, j’ai enfin mis le nez dedans à l’occasion de la lecture de Porkopolis, parce qu’il me semblait que son thème était proche de celui de Blanchette. En effet, je ne m’étais pas trompé. Mais ce qui m’a épaté encore plus, c’est que finalement, tous les thèmes évoqués par les trois livres précédents se trouvaient déjà (si l’on considère l’ordre chronologique de publication) dans celui-ci. Ils n’y sont évidemment pas traités de la même façon. Je souligne ce dernier terme car l’auteure a une « patte » bien à elle – c’est une sociologue, mais aussi quelqu’un qui sait écrire (je n’ai rien contre les sociologues, hein, mais il arrive que leur lecture soit un peu ardue, pour le dire gentiment). J’avais d’ailleurs déjà parlé d’un de ses livres : Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne, qui traitait justement de littérature[14]. Bref, Ainsi l’animal et nous est un beau livre, qui mêle un fil autobiographique avec une série de réflexions sur les origines et de développement du racisme et du spécisme, du colonialisme et du capitalisme, pour le dire très vite. Pour vous présenter ce livre dense et foisonnant, je me contenterai d’une citation, certes un peu longue, mais qui, je pense, vous donnera envie de lire le reste du livre. C’est tout le mal que je vous souhaite. Il s’agit d’extraits du chapitre intitulé « ce sort proche, commun », qui résument assez bien, me semble-t-il, le propos du livre et qui font écho, on le verra, aux précédents.

À notre esprit, la question de l’animalisation n’affleure encore que trop peu, elle qui pourtant de tout son poids écrase.

Où que je regarde, l’animalisation se révèle qui traîne derrière elle des petits et des grands corps, des corps de toute forme, de toute allure, des corps anonymes, des corps que jamais l’on ne jugea dignes d’être nommés, des corps pris les uns avec les autres, pris les uns pour les autres. Tous blessés. Vaste ensemble de corps rassemblés là où plus aucune règle n’a cours. La loi a fini de s’appliquer. Toute confiance est rompue. Plus rien ne protège, ne défend ni n’accompagne. L’arbitraire commande. Les sans-force son continûment orientés, gouvernés, forcés par les forts et jusqu’aux confins de la mort.

Ces corps suspectés d’être mal venus à l’humanité sont soumis à des mesures d’éloignement, reconduits à la frontière, rendus à l’état dont ils seraient ressortissants, l’état animal. Et ces corps peuvent bien mourir. Pareille mise à mort n’est pas perçue comme catastrophique. Une catastrophe est survenue, certes, mais publiquement, collectivement, rien ne s’est passé. La catastrophe cesse alors d’être un événement.

L’exception devient la norme.

Dépouillé de sa personnalité propre, dépersonnalisé, le corps va fragilement. Ensemble de membres et d’organes fonctionnels qui ne vaut que pour sa capacité à produire. Un corps d’extraction voué à extraire des choses et à ce que des choses soient extraites de lui. Il ne reste qu’à prendre. Prendre ce que le corps est parvenu à produire. Prendre le corps lui-même.

En décrivant la manière dont l’animalisation réduit certaines personnes à leur corps, traite les corps comme s’ils n’étaient personne, les considère telles des entités passives, disponibles, ouvertes à la main qui se referme sur eux, des entités passibles d’usage, d’usure et d’abus, je souhaiterais convaincre que ce que le corps animal et un certain type de corps humain subissent n’est pas à distinguer mais à considérer ensemble, selon un unique élan.

C’est une relation fondamentale que nous peinons pourtant à percevoir.

Estimant les animaux être inférieurs, être ces inférieurs ultimes voués à se nourrir, à se reproduire, qui ne savent se tenir debout et qui vont nus, nous peinons à percevoir en les vies animales quelque chose de nos propres vies. Plus encore, nous sommes rebutés par l’idée que nos vies puissent être liées à celles des animaux.

Pareils affects à l’égard des animaux – à fortiori à l’égard des moins nobles d’entre eux – ne sont en rien naturels mais en tout moraux. […]

Plus les enfants avanceront en âge et plus ils leur sera inculqué que de l’animal ils sont différents. Les enfants seront disposés, inclinés à ne plus reconnaître en l’animal leur égal mais cet éternel subalterne que rien, en lui, ne sauve de lui-même si bien qu’il ne leur viendra pas l’idée de le sauver d’eux.  

Cette prédisposition à ne pas souffrir chaque fois que souffre un animal et à ne pas accorder à leur souffrance le statut de souffrance forment notre rapport dominant à tous les souffrants du monde. Nous laissons souffrir car l’emporte le pouvoir de faire souffrir tout ce qui n’est pas nous. Tout le monde n’est pas nous, tout le monde n’est pas de nous et nous ne venons pas de tout le monde. Nous n’aimons que nos parents, nos enfants. Nous chérissons cette ligne, cette lignée. Nous disons : ceci est ma chair, ceci est mon sang. Les autres, c’est autre chose[15]. […]

Il n’est pas un atome de ce processus d’animalisation des animaux qui ne vienne accroître et renforcer les possibilités d’animalisation de certaines populations humaines. Par la constitution négative de l’animal, nous contribuons – et depuis des siècles, et bien trop et jusqu’à quand – à bâtir à la chaux et au ciment, par tant de représentations, de discours, et d’actes, une cage d’infamie où, de tant de façons possibles, s’accumule ce que nous tenons pour le pire qui puisse exister, toute la mauvaise écume du monde, tous ses résidus, son ramassis. […]

Chaque fois que je me figure le sort de certains humains ainsi que le sort des animaux, il me vient l’image d’une cage. Un lieu sans lieu véritable ou un lieu qui serait tous les lieux de séquestration  à la fois. La cage est un dispositif de rétention. Et la cage indéfiniment s’agrandit  pour subvenir aux besoins massifs d’enfermement. La cage devient si grande qu’elle finit par déborder notre champ de vision. La cage devient invisible car la cage est une structure. Comprendre qu’il ne vint à l’esprit de certains humains d’encager d’autres humains qu’au regard de toutes ces cages, qui déjà ouvertes aux lions, aux phoques, aux poules, aux singes, se sont refermées sur combien de femmes, de racisés, de handicapés. Et dire que pour les uns et pour les autres, rien ne s’arrêta. Tout s’enchaîna. Tout l’inouï de la violence continua, et cela au point de former un vaste continuum ; une progressivité infinie de l’animalisation qui pour beaucoup d’êtres forge ce sort proche, commun.

Ce 12 avril 2026, franz himmelbauer pour Antiopées.   


[1] Voir par exemple Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, La Découverte, 2008 [2004]. Ou Jérémy Rubinstein, Terreur et Séduction. Une histoire de la doctrine de la « guerre révolutionnaire », La Découverte, 2022.

[2] Parmi les bonnes références à ce sujet, voir Claire Rodier, Xénophobie business. À quoi servent les contrôles migratoires ?, La Découverte, 2012.

[3] C’est moi qui souligne.

[4] Primo est le nom choisi par Louise Tassin pour l’entreprise qui se charge de « l’accueil ». Même chose pour Clean’up qui, comme son nom l’indique, s’occupe de l’entretien des locaux.

[5] Frédéric Thomas, « À propos de La matrice des classes sociales. La théorie sociale après le “tournant culturel” de Vivek Chibber », lundi matin #511, 11 mars 2026.

[6] Primo Levi, Les Naufragés et les Rescapés. Quarante ans après Auschwitz, traduit de l’italien par André Maugé, éd. Gallimard, coll. Arcades, 1989 [1986], p. 37.

[7] Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, traduit de l’anglais (États-Unis) par Élie Barnavi, Préface de Pierre Vidal-Naquet, postface de l’auteur traduite par Pierre-Emmanuel Dauzat, Tallandier, 2007 [1992, 1998].

[8] La Fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur, La Découverte/Poche, 2016, [2013].

[9] Par exemple, voici ce qu’a posté voici quelque temps le maire de F., la petite ville où j’habite. Je crains qu’en fouillant dans la com’ de bien d’autres édiles, on trouve le même genre de bouillie pour chats‚ pour chats décervelés, je veux dire, et pardon à l’espèce féline :

Visite du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau en Pologne au sein d’une délégation conduite par Renaud Muselier [président de la région dont l’élu  de F. est un vice-] et composée de lycéens et de représentants régionaux des différents cultes religieux. Une leçon de vie et une expérience poignante que de revivre le parcours de ces 1,1 millions d’hommes, de femmes et d’enfants exterminés de façon barbare par les Nazis en ce lieu. On découvre l’immensité du site, le caractère industriel de cette entreprise macabre dans laquelle tout était mis en œuvre pour tuer un maximum, les conditions terribles dans lesquelles « vivaient » les déportés considérés comme utiles au régime, déshumanisés, humiliés puis massacrés. À l’heure où l’extrême-gauche fait preuve d’un antisémitisme à peine voilé, souvenons-nous que cette idéologie conduit à la mort et que nous devons fermement la condamner.

C’est moi qui souligne. Ça se passe de commentaire… Je vous passe aussi la photo qui a cela de particulier que c’est la première de l’édile en question – et Dieu sait s’il y en a, dans La Provence et autres médias locaux qui lui servent la soupe – sur laquelle il n’arbore pas l’éternel sourire habituellement scotché sur sa figure. À un concitoyen qui a été lui faire part de son indignation devant cette abjecte manœuvre politicarde, péteux, il n’a su que répondre : mais c’est pas moi, c’est Muselier…

[10] Traduit de l’anglais par Valentine Leÿs. Préface de François Thoreau.

[11] Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste, traduit de l’anglais par Paule Guivarch, La fabrique, 2002 [1989].

[12] Cette recension est à retrouver sur le site d’Antiopées.

[13] Il s’agit d’une partie du protocole de « stimulation » qui consiste à imiter le verrat pour préparer la truie à recevoir l’insémination artificielle.

[14] Livre paru chez Pauvert en 2016. Pour la recension : Antiopées également.

[15] « Je préfère ma fille [ou ma famille] à mes amis, mes amis à mes voisins, mes voisins à mes compatriotes, mes compatriotes aux Européens. » Dixit Jean-Marie Le Pen.

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Mille milliards d’éléphants

Wim Carton & Andreas Malm, Overshoot. Résister à l’idéologie du dépassement, traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque, La fabrique éditions, 2026.

La lecture de ce livre fait froid dans le dos, ce qui est quelque peu paradoxal si l’on songe qu’il traite du réchauffement de la planète. Elle est tout de même vivement recommandée par ces temps de « nouveau choc pétrolier » – dixit (mardi 24 mars, je crois) Roland Lescure, ministre français de l’Économie et des Finances, lequel déclarait pourtant il y a trois semaines, au début de l’agression israélo-américaine contre l’Iran, « on comprend que face à une hausse du prix du baril, on puisse avoir une hausse de quelques centimes du prix à la pompe ; mais à ce stade, c’est tout ». Ouiche. On en est à quelque cinquante centimes de plus par litre… Ça valait bien un « choc », s’pas ?

Dans un livre précédent[1] dont l’édition originale était parue chez Verso en 2017, Malm, pour caractériser la situation climatique, parlait de l’état de réchauffement. Dans celui dont je traite ici, il s’intéresse à la manière dont le capital, et plus particulièrement le capital fossile, a assuré la poursuite du business as usual dont nous savons pourtant qu’il est en train de produire des ravages écologiques sans précédent, menaçant, à terme, de rendre la Terre inhabitable à nous autres les humains – en commençant par les plus vulnérables, c’est-à-dire les plus pauvres (et cela sans même parler de la sixième extinction des espèces, dont le réchauffement n’est peut-être pas le seul responsable, mais à laquelle il contribue à coup sûr).

Malm et Carton commencent par rappeler ce qui s’est passé durant les premières années de la décennie 2020 – le livre a été écrit en 2023 – dans une assez effrayante « Chronique de trois années hors de contrôle ». Pourtant, en 2020, année de la pandémie de Covid-19, une chose « tout à fait inhabituelle » s’était produite : les émissions mondiales avaient chuté de 5 ou 6%, conséquence des mesures de confinement prises afin de ralentir la progression du virus. Las, rien à voir avec de quelconques politiques climatiques, comme le montra la suite :

Tel un pyromane brièvement interrompu par des bruits de voix, le capital fossile a repris son travail. Dès le mois de décembre 2020 […] il tournait de nouveau à plein régime. L’année suivante, il s’est surpassé : selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie, non content de rebondir, il a dépassé les niveaux d’avant la pandémie, les émissions totale de CO2 augmentant de 6%, soit deux gigatonnes. Que représente une gigatonne ? Cette masse gigantesque équivaut au poids de cent millions d’éléphants d’Afrique. En envoyant dans l’atmosphère deux gigatonnes de plus que l’année précédente, soit un total de 40 gigatonnes, l’économie mondiale a établi un nouveau record : jamais auparavant les émissions n’avaient tant augmenté en une seule année. On pouvait imaginer qu’une telle chose se produise dans les premiers temps de la crise, avant que ses effets ne soient pleinement perçus. Mais en 2021, alors que le monde en était à plus de 1,1 °C de réchauffement, six rapports du Giec, vingt-six COP, avec des souffrances déjà incommensurables pour les personnes et dans les régions les plus touchées, c’est à ce stade qu’il a connu la plus forte poussée des émissions absolues – la donnée qui détermine directement la vitesse du réchauffement – de toute l’histoire : et elle s’est poursuivie en 2022, avec une nouvelle augmentation de 1%. Une fois encore, les émissions étaient plus élevées que jamais et rien ne laissait penser qu’elles ne continueraient pas à grimper.

Mais, pendant que les catastrophes climatiques se multipliaient – je vous passe la liste dressée par les auteurs, elle est édifiante – et que le Giec et l’Agence internationale de l’énergie demandaient a minima un moratoire sur les nouveaux investissements dans l’extractivisme fossile, condition sine qua non d’une limitation du réchauffement à 1,5, voire 2 °C, le business as usual s’est poursuivi – mieux que ça, même , et je vous passe également la liste, tout aussi édifiante, des profits réalisés par les multinationales fossiles. On se contentera de savoir que fin 2022, les « big five » du pétrole, Exxon Mobil, Chevron, Shell, BP et Total, « ont toutes annoncé les bénéfices les plus importants de leur histoire », Exxon Mobil arrivant en tête avec 56 milliards de dollars, excusez du peu. Et encore, ces compagnies occidentales jouaient petit bras : Saudi Aramco (entreprise saoudienne) annonçait quant à elle 161 milliards de dollars de bénéfice pour la même année 2022. Quant au moratoire, il faudrait repasser : bien au contraire, les investissement se multipliaient.

Entre 2016 et 2021, les soixante plus grandes banques mondiales ont versé près de 5 000 milliards de dollars dans des projets liés aux combustibles fossiles et les montants investis étaient plus importants dans la seconde moitié de cette période que dans la première.

Ce qui, compte tenu du fait qu’il faut un certain nombre d’années avant que ces investissements se transforment en exploitations concrètes de champs pétroliers, en pipe-line, en mines de charbon, etc., lesquels seront ensuite productifs durant quelques décennies, nous garantit des taux d’émissions en perpétuelle augmentation jusqu’à la fin du siècle ou à peu près. Jamais la sentence keynésienne n’aura sonné aussi juste : « À long terme, nous sommes tous morts. » Quoique… à long terme, vraiment ?

Bref, le constat est plus ou moins connu. Justement, le livre s’intéresse à comprendre comment il est possible de ne pas voir ces milliards d’éléphants dans l’atmosphère. On pourrait penser à un déni pur et simple. Mais c’est plus compliqué que cela. Le sous-titre du livre l’indique : les lobbies du capital fossile ont réussi à fabriquer ce que Malm et Carton  appellent « l’idéologie du dépassement ». Il faut revenir à la fin du siècle dernier pour retracer ce processus. En 1992 , la conférence sur l’environnement de Rio adopte ce qui va devenir le document fondateur de toutes les COP, la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC), dont l’objectif proclamé à l’article 2 est de stabiliser « les concentrations de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». « À un niveau, mais lequel ? » demandent nos deux auteurs.  Ce sera l’objet des négociations des COP. Pour résumer, on est arrivé au cours de ces grands-messes  annuelles à un objectif de 2 °C d’abord, en 2009, lors de la COP 15 à Copenhague. Mais. Cet accord était assorti d’un énorme bémol : en effet, Barack Obama « a présenté au monde un projet de texte qui évacuait toute forme d’engagement : dorénavant, disait-il, chaque pays devait être libre de faire ce qu’il voulait , sans devoirs ni risques de sanction ». Il me semble que cela vaut la peine d’être souligné, au moment où l’on entend souvent que l’actuel président des États-Unis aurait à lui seul détruit tout le système d’engagements multilatéraux qui caractérisaient soi-disant le monde d’avant. Obama s’exprimait certes de manière plus élégante que son successeur, mais sur le plan de la politique climatique, c’était bonnet blanc et blanc bonnet, pour parler comme Jacques Duclos[2]. Il protégeait ainsi les intérêts des pétroliers et le confort des consommateurs états-uniens, l’American way of life, en somme, sans se soucier outre-mesure des catastrophes en série que déclenchait déjà alors le réchauffement climatique et que son aveuglement plus ou moins volontaire allait faire croître et embellir. Bref, le business as usual pouvait perdurer. Mais on vit encore plus caricatural : non seulement on continua à émettre toujours plus de GES, comme on l’a vu plus haut, mais le célèbre Accord de Paris (COP 21, 2015) réduisit encore le seuil d’augmentation d’émissions de GES fixé par les signataires, à 1,5 °C… C’est à se demander si les organisateurs de cette mascarade que sont les COP ne se sont pas inspirés des Accords d’Oslo sur la Palestine. Ce commentaire est de mon fait : je ne peux pas m’empêcher de voir une analogie entre ces deux processus. Dans les deux cas, les parties dominantes (qui sont peu ou prou les mêmes, sous la houlette des États-Unis) supervisent la signature d’accords dont ils savent pertinemment qu’ils ne seront jamais appliqués, bien au contraire. La Palestine sera toujours plus colonisée, en attendant d’être complètement annexée par Israël, et les réfugiés ne jouiront jamais de leur droit au retour, le tout sous couvert du « processus de paix ». Et plus on proclame la limitation des émissions de GES, plus on en émet.

Les représentants états-uniens se foutant à peu près ouvertement de la gueule du reste du monde, c’est aux Européens que revint la charge de maintenir en vie le processus de paix – pardon, le processus des négociations climatiques. Alors que l’objectif des 2 °C avait été adopté, restait à savoir comment y parvenir. Car il y avait des raisons sérieuses de penser que si aucune mesure concrète n’était prise, le réchauffement allait s’avérer beaucoup plus important encore.

L’Union européenne avait besoin de répondre à cette question. Elle s’est donc tournée vers les scientifiques et leur a demandé de s’adresser à la boule de cristal préférée du capitalisme tardif : l’ordinateur. L’outil le plus adapté à cette tâche serait bientôt connu sous le nom de “modèle d’évaluation intégrée”, ou MEI [en anglais : Integrated Assesment model (IAM)].

L’adjectif « intégrée » n’est pas là juste pour faire joli. Ce qu’il dit, c’est ces modèles prennent en compte (intègrent) différents paramètres – deux séries, en fait. L’une concerne les phénomènes physiques – genre à quelle température fond un glacier, par exemple. L’autre concerne les phénomènes économiques. Mais une économie fondée sur la théorie néoclassique, qui évacue toute « impureté humaine », considérant seulement des agents rationnels, figures sans chair ni sang qui sont les sujets de l’utilité maximale, et dont le discernement n’est troublé par aucune allégeance, intérêt particulier, influence extérieure ou autres idiosyncrasies. Exit les rapports de classe, de race, de genre, ou de centre et périphérie.

Sur cette table rase, les MEI pouvaient poser la question : quelle est la meilleure politique pour faire face au changement climatique ? C’est le critère du moindre coût qui décidera des choix à faire pour l’atténuation [des émissions de GES], puisque c’est le critère définitif pour tous les choix. Est-ce si vrai, d’abord ? William Nordhaus, champion de la science économique bourgeoise du climat, le seul économiste à avoir remporté le prix Nobel pour des travaux sur cette question, également père des MEI, s’est brièvement penché sur cette question dans un article de 1991 au titre évocateur : “To Slow or Not to Slow : The Economics of the Greenhouse Effect” [Ralentir ou ne pas ralentir : l’économie de l’effet de serre]. Il y reconnaissait que “divers biens et services non marchands échappent au filet” de l’analyse en terme de coût. “Parmi ces secteurs importants figurent la santé humaine, la biodiversité, la valeur d’agrément de la vie quotidienne et des loisirs, et la qualité de l’environnement. Je n’ai connaissance d’aucune étude faisant état de coûts importants” pour ces secteurs, ajoutait-il, et dans la mesure où on ne pouvait pas leur rattacher des coûts quantifiables, ils pouvaient être omis de l’équation sans autre forme de procès.

Et les deux auteurs de conclure : « Puisque certaines choses peuvent être comptées, ne comptez que ces choses. » Et de fait, en ne comptant que « certaines choses », l’économiste – et ses suiveurs après lui – recommandait de ne pas trop diminuer les émissions, car les mesures prises pour le faire coûteraient trop cher par rapport aux bénéfices qu’elles rapporteraient… CQFD. C’est ainsi qu’on en est arrivé à la mise au point de la théorie du dépassement (overshoot). Je résume drastiquement, hein, mais je vous recommande d’aller lire le détail dans le livre, c’est assez délirant. Donc, une fois éliminée l’option « révolutionnaire » d’un gel des émissions , puis de leur réduction jusqu’à zéro (irréaliste, puisque ça coûterait bonbon) que restait-il comme stratégie possible ? Eh bien, l’élimination du carbone préalablement émis, tout simplement. Ce qui permettrait de continuer à forer, creuser, cramer tout ce qu’on peut, etc., puisqu’on se débarrasserait du CO2 ensuite – vous voyez la logique, c’est la même que celle qui préside à l’hyper-consommation : pas grave si elle produit beaucoup de déchets, on va les trier et les recycler. Et tant pis pour les esprits chagrins qui font observer qu’on a déjà une mer de plastique, de gigantesques quantités de cochonneries exportées vers les pays du Sud par ceux du Nord, etc. Mais revenons au carbone : comment ça , « l’élimination » ? Bon, ça risque de prendre un peu de temps, jusqu’à ce qu’on ait mis au point les technologies magiques qui nous sortiront de la cocotte-minute. Et même si aucun résultat probant n’a encore été obtenu par les premières start-up qui s’en occupent, ça viendra, soyez-en sûrs. Dans le même temps, on s’occupera de faire obstacle au rayonnement solaire grâce à la géo-ingénierie. Pas d’inquiétude, donc, tout est sous contrôle. Sauf qu’on est déjà à 1,5 °C de dépassement du seuil de dangerosité pour la planète (fixé par les scientifiques et les États), et qu’on se précipite allègrement vers les 2, 3 °C, voire plus encore.  Oui, bon, d’accord. En attendant les solutions qui viendront assurément d’ici deux, trois, quatre décennies ? il faudra… s’a-dap-ter ! C’est ce que Malm et Carton appellent « la logique pas exactement génocidaire du dépassement » :

Si l’optimisme-rationalisme imprégnait (largement) la théorie et (pour partie) la pratique des trois formes de gestion du dépassement [adaptation, élimination et géo-ingénierie], cette idéologie avait aussi son côté sombre. Après avoir expliqué pourquoi nous devions abandonner l’idée d’arrêter du jour au lendemain les combustibles fossiles, The Economist [dans son article du 5 novembre 2022 : « The World is Going to Miss the 1,5 °C Totemic Target »] reconnaissait que cela pouvait « donner l’impression, pour ceux qui s’en soucient, qu’on laisse tomber les plus pauvres, qui souffriront plus que tous les autres une fois le seuil franchi[3]. Mais il faut regarder la vérité en face et en explorer les implications[4]. » La vérité en question était qu’il fallait, en effet, laisser tomber  les plus pauvres. « Le dépassement de 1,5 °C ne condamne pas la planète. Mais c’est une condamnation à mort pour  certaines personnes, certains modes de vie, certains écosystèmes, certains pays même. » [Ce sont évidemment les auteurs qui soulignent.]

Ces mots auraient dû faire froid dans le dos aux lecteurs, du moins de « ceux qui s’en soucient » L’auguste magazine n’hésitait pas à prononcer une peine de mort de masse au nom du caractère sacré du capital fossile : parce qu’une « refonte révolutionnaire de ce système » [donc des mesures radicales contre le capital fossile] était impensable, des peuples entiers devaient mourir. Cela ne correspondait pas exactement à la définition du génocide, l’intention n’étant pas d’anéantir un groupe de personnes particulier et de pourchasser ses membres pour les éliminer. La disparition de modes de vie et de pays entiers n’était que le prix à payer, avec ou sans remords.

La suite du livre est consacrée à une analyse matérialiste qui explique très clairement quelles sont les forces de ce que les auteurs appellent l’antirévolution – au sens où il n’y a plus pour le moment d’affrontement entre forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires, mais plutôt une antirévolution qui fait tout pour prévenir toute remise en cause de l’hégémonie du capital, dont le pilier principal reste le capital fossile. Il faut absolument lire Overshoot pour mieux comprendre comment fonctionne l’ennemi, et pour mieux le combattre. Il apparaît écrasant (comme c’est le cas en ce moment précis avec la concentration de l’armada israélo-américaine contre l’Iran et le Liban), mais les auteurs relèvent aussi un certain nombre de luttes victorieuses contre des projets d’infrastructures de combustibles fossiles partout dans le monde – « même si l’ennemi n’[a] majoritairement pas cessé d’être victorieux », écrivent les auteurs, « il n’[est] absolument pas invincible ».

Le 26 mars 2026, franz himmelbauer pour Antiopées.


[1] Avis de tempête. Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, La fabrique éditions, 2023.

[2] Pardon, il n’y a que les vieux barbons dans mon genre pour connaître cette référence : Jacques Duclos, alors représentant du PCF, avait caractérisé ainsi l’opposition au deuxième tour de l’élection présidentielle de 1969 de Georges Pompidou er Alain Poher, alors président du Sénat et donc, de la République , par intérim, après la démission de de Gaulle.

[3] Je ne sais pas vous, mais moi j’adore ce « pour ceux qui s’en soucient ». Probablement pas la majorité du lectorat de The Economist, qui n’est pas exactement un organe gauchiste…

[4] Et j’adore aussi ce « il faut regarder la vérité en face » – la vérité du capital, évidemment.

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Cathares, vous avez dit cathares ? comme c’est étrange

Arnaud Fossier, Les Cathares, ennemis de l’intérieur, La Fabrique éditions, 2025

Curieux titre que celui-là. Il nous fait immanquablement penser à d’autres, par exemple L’Ennemi intérieur de Mathieu Rigouste[1]. « Dans ce livre, écrivait celui-ci, nous tentons […] d’analyser à la fois la construction imaginaire de la menace dans l’institution militaire, la production de doctrines de surveillance et de répression et l’évolution des institutions chargées du contrôle intérieur depuis la fin de l’Empire français[2]. » Il étudiait « l’évolution des figures de “l’ennemi intérieur” », depuis celle de l’indigène insurgé des guerres coloniales jusqu’à celles de l’immigré postcolonial puis du musulman (forcément islamiste donc terroriste) des années 2000. Les cathares et le catharisme auraient-ils été des « constructions imaginaires », inquiétantes « figures de l’ennemi » prétextes à la répression féroce de toute déviance par rapport au dogme catholique et à l’Église romaine ?

 C’est, grossièrement résumée, la question que pose cet ouvrage, une question qui a fait l’objet de vifs débats entre historien·ne·s depuis les années 1980[3], et particulièrement depuis la parution de l’ouvrage dirigé par Monique Zerner, Inventer l’hérésie ? Discours polémiques et pouvoirs avant l’Inquisition[4]. Voici ce qu’écrit Arnaud Fossier[5] dans son deuxième chapitre dont le titre : « Les cathares ont-ils existé ? » fera probablement sursauter celleux qui, comme moi, ne connaissaient jusqu’ici de cette histoire qu’une version plus… « orthodoxe », si j’ose dire, popularisée jusqu’il y a peu par une véritable industrie éditoriale, dans la même veine que celle qui exploite les thèmes des francs-maçons ou des Templiers, entre autres.

Il faut s’y résigner : nous ne connaissons les cathares que par le biais de leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs. De là à conclure qu’ils furent le pur produit de l’imagination de ces derniers, il y a cependant un pas que l’on ne saurait franchir car les sources attestant la formation de poches de dissident·es dans diverses régions de la Chrétienté latine sont nombreuses et variées, quand bien même elles n’émanent que des persécuteurs. Les cathares n’en posent pas moins un véritable défi de méthode : comment faire l’histoire de celles et ceux – subalternes – dont la voix a irrémédiablement disparu ?

En effet, on ne dispose que de deux types de sources écrites : les « registres » tenus par les inquisiteurs lors de leurs enquêtes et procès, recueils de témoignages et/ou d’aveux d’« hérétiques », et les traités antihérésie commis par des clercs peu enclins à la miséricorde envers leur prochain. Imaginons, même si c’est une pure utopie – ou plutôt dystopie – que dans un ou quelques siècles, à la suite d’une longue période de dictature, avec un genre de ministère de la Vérité style 1984 qui aurait fait disparaître toutes les autres sources, on ne connaisse l’affaire de Tarnac que par les procès-verbaux de la SDAT et par les ouvrages « antiterroristes » du style Alain Bauer & Co. Bien sûr qu’il y aurait quelques esprits mutins pour s’élever contre ce qu’ils appelleraient une vision partiale de l’histoire… Mais sur quoi s’appuyer de tangible pour la contester ? Vous allez me dire que j’exagère. Peut-être pas tant que ça : nous parlons bien de « cathares », alors que celleux que l’Église ciblait ainsi comme « hérétiques » n’employaient jamais ces mots pour se désigner eux-mêmes, mots qui étaient ceux de « la langue du pouvoir » de l’époque, mots qui « nomm[ai]ent l’ennemi, qui figur[ai]ent l’anormal ». Le Dictionnaire historique de la langue française Robert indique en effet :

Cathare n. et adj. est emprunté au XVIIe siècle (1688 chez Bossuet) au latin médiéval catharus, relevé pour la première fois au XIIe siècle dans un acte de Nicolas, évêque de Cambrai (1164-1167), qui enregistre la condamnation portée par les évêques de Cologne, Trêves et Liège entre 1151 et 1156 contre un clerc, Jonas, « convaincu de l’hérésie des cathares ». Il est également employé en Allemagne au XIIe siècle par Eckbert, abbé de Schönau qui, dans ses Sermones adversus catharos (Sermons contre les cathares, 1163), leur reproche d’avoir eux-mêmes assumé cette appellation de « purs ». Le mot est en effet emprunté au grec katharos, « pur », « propre », dit concrètement du grain vanné, et employé au sens moral, la pureté religieuse se trouvant d’ailleurs associée à la propreté du corps ; par la suite, le mot gréco-latin a été employé par Eusèbe, saint Basile, saint Grégoire de Naziance pour désigner différentes sectes. […] Le mot, qui a pris place aux côtés de l’appellation générale et plus fréquente hereticus dès le latin médiéval, désigne et qualifie les hérétiques dualistes qui se manifestèrent en Occident dans la seconde moitié du XIIe siècle. Il s’est surtout appliqué aux hérétiques de la région d’Albi, persécutés et exterminés ensuite (croisades contre les albigeois). Voir Albigeois.

Je vous épargne le renvoi, qui définit les fameux Albigeois comme « membres de la secte chrétienne des Cathares contre laquelle le pape Innocent III prêcha une croisade exterminatrice en 1233 ». Mais alors, me direz-vous, si l’on a pu prêcher contre eux une croisade, c’est bien qu’ils ont existé, non ? Évidemment. Il y a eu un certain nombre de gens qui, dans le Languedoc médiéval (ainsi qu’en Italie), prenaient leurs aises avec le dogme catholique. Mais les taxer de « dualistes », comme fait le Robert, c’est aller vite en besogne. Et ça nous ramène longtemps en arrière, et loin vers l’Orient où un certain Mani (ou Manès) fonda au IIIe siècle une nouvelle religion. Le manichéisme devint une des nombreuses hérésies combattues par l’Église catholique romaine une fois devenue hégémonique grâce à son alliance avec l’Empire. Et la victoire de Rome fut telle qu’aujourd’hui encore, on traite de manichéen quelqu’un dont on veut déprécier la pensée en la traitant de simpliste, de vision en noir et blanc, sans nuances, etc. Tant est plus confortable certaine grisaille permettant d’euphémiser les rapports  de pouvoir et d’exploitation… mais je m’égare. Ce qui est toujours assez surprenant dans cette accusation de dualisme, c’est qu’elle en dit la plupart du temps beaucoup plus sur ceux qui la fulminent que sur ceux qui en sont la cible. Ainsi de l’Église catholique, hors de laquelle il n’est point de salut, comme chacun sait – ou devrait le savoir, selon les hiérarques romains – faute de quoi, le chacun ou la chacune en question est « convaincu d’hérésie ». On n’en sort pas.

Or, aujourd’hui, le mythe cathare fait encore florès. Dans son premier chapitre, « Bienvenue en “Pays cathare” ! », Arnaud Fossier nous dit que

Chaque année, au moins 400 000 Français·es visitent l’un de ces châteaux cathares juchés sur une roche imprenable, depuis lesquels la vue est époustouflante et le spectacle garanti. On y trouve tout ce qui fait le charme , viril et guerrier, du château médiéval : pont-levis, tours et mâchicoulis, forge, latrines et oubliettes. Avec un peu de chance, un maître fauconnier vous autorisera à enfiler son gant de cuir et laissera l’un de ses rapaces se promener sur votre bras. De cathares en revanche, il n’est que peu question et pour cause : dans la plupart de ces citadelles aucun n’a jamais vécu, si ce n’est ici ou là quelques poignées de faidits – hérétiques traqués ayant trouvé refuge sur les hauteurs d’habitats villageois. L’écrasante majorité de ces castra n’ont été bâtis que plus tard, à l’initiative du roi de France dans les années 1230-1250, pour écraser la dissidence cathare ou surveiller la frontière avec le royaume rival d’Aragon. L’appellation « château cathare » est donc fantaisiste, tout le monde le sait, mais qu’importe puisqu’elle vend du rêve. Ou mieux, un mythe.

Et notre auteur de préciser en note :

Nous apprenons, au moment d’achever ce livre, que le département de l’Aude a changé la dénomination des célèbres châteaux en optant pour les « Forteresses royales du Languedoc » – un choix qui se veut « plus conforme à la réalité historique ».

Je parlais tout à l’heure d’« industrie éditoriale », j’aurais dû ajouter : « et touristique ». Tout ça me rappelle une chanson d’Atahualpa Yupanqui dans laquelle il disait que les Yankees avaient perdu la guerre au Viêtnam, mais qu’ils l’avaient gagnée ensuite au cinéma… Mon analogie est toutefois un peu bancale, puisque les Yankees de l’époque, soit les croisés ameutés par le pape Innocent III, ont bel et bien gagné leur guerre contre les Albigeois. Même s’il faudrait assortir ce constat de quelques réserves : l’affaire a duré plus longtemps qu’on ne l’imagine car, loin d’avoir rallié à leur cause les habitants du Languedoc, les massacres perpétrés par les seigneurs venus du Nord, encouragés par l’abbé de Cîteaux, Arnaud Amalric, nommé par le pape à la tête de la croisade et auquel on doit le sinistrement célèbre : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! », suscitèrent au contraire un mouvement de sympathie des  gens envers les persécutés et des « rancunes tenaces, pour ne pas dire des haines profondes ». Reste que, selon Simone Weil, « Personne ne peut avoir l’espoir de ressusciter ce pays d’Oc. On l’a, par malheur, trop bien tué[6]. » Je pense qu’il est utile de s’arrêter un peu plus sur ce que disait Simone Weil dans les textes qu’elle donna au Cahiers du Sud en 1942 et 1943, parce qu’il me semble que ses réflexions de philosophe rejoignent en grande partie celles de l’historien Arnaud Foissier (enfin, il faudrait dire l’inverse pour respecter la chronologie). Tout d’abord, elle insiste sur la liberté spirituelle et la tolérance qui régnaient avant la croisade en pays d’Oc :

[…] le poème de Toulouse [la Chanson de la croisade des Albigeois] nous montre, par le silence même qu’il observe à ce sujet, combien le pays d’Oc, au XIIe siècle, était éloigné de toute lutte d’idées. Les idées ne s’y heurtaient pas, elles y circulaient dans un milieu en quelque sorte continu. Telle est l’atmosphère qui convient à l’intelligence ; les idées ne sont pas faites pour lutter. La violence même du malheur ne put susciter une lutte d’idées dans ce pays ; catholiques et cathares, loin de constituer des groupes distincts, étaient si bien mélangés que le choc d’une terreur inouïe ne put les dissocier. Mais les armes étrangères imposèrent la contrainte, et la conception de la liberté spirituelle qui périt alors ne ressuscita plus[7].

Hélas,

Comme les cathares semblent avoir pratiqué la liberté spirituelle jusqu’à l’absence de dogmes, ce qui n’est pas sans inconvénients, il fallait sans aucun doute qu’hors de chez eux le dogme chrétien fût conservé par l’Église, dans son intégrité, comme un diamant, avec une rigueur incorruptible. Mais avec un peu plus de foi, on n’aurait pas cru pour cela que leur extermination à tous fût nécessaire[8].

J’ai souligné cet « un peu plus de foi » car il dit bien, en creux, par quoi n’était pas motivée la croisade : miséricorde, amour du prochain. Église de Rome et royaume de France cherchaient à étendre et conforter leurs pouvoirs respectifs. En réprimant sauvagement les hérésies, la première perdit sa légitimité religieuse. Elle ouvrit ainsi la porte à la future Réforme –  et ainsi, à une autre religion d’État qui, elle, ne s’embarrassa pas des principes de non-violence qui avaient animé les dissidents chrétiens jusque-là. On sait quelle horreur représentèrent les guerres de religion (après la guerre des paysans en Allemegne, au cours de laquelle Luther se rangea aux côtés des princes et les encouragea au massacre). Quant au royaume de France, on sait de reste comment il se construisit (et la République après lui) en laminant toute autonomie locale et/ou régionale, ce qui se traduisit, entre autres, par l’extinction de la plupart des langues qui avaient existé autrefois sur son territoire – les langues d’oc n’échappèrent pas à cette furie d’uniformisation.

C’est le début de ce processus que retrace Les cathares, ennemis de l’intérieur.  Ce petit livre est parfaitement documenté et, si vous aviez déjà quelque idée un peu floue sur ce que furent les « cathares », il vous apportera de nombreux éclaircissements sur leur histoire, leurs idées et leur pratiques, autant que l’on puisse les connaître aujourd’hui. De plus, l’écriture d’Arnaud Fossier est simple et directe ce qui en rend la lecture très accessible, je dirais même agréable. Autant dire que je la recommande vivement.

franz himmelbauer, pour Antiopées, le 1er septembre 2025.

PS : Le livre sera en librairie vendredi 5 septembre.


[1] Éditions La Découverte, 2009.

[2] Ibid., Introduction, p. 7.

[3] Voir par exemple Jean-Louis Biget, « Les Cathares. Mise à mort d’une légende », L’Histoire, 94, 1986, p. 10‑21.

[4] Monique Zerner (dir.), Inventer l’hérésie ? Discours polémiques et pouvoirs avant l’Inquisition, Nice, 1998.

[5] La quatrième de couverture du livre nous apprend qu’il est historien médiéviste, enseignant à l’université de Bourgogne et que ses recherches portent sur l’Église et la religion au Moyen Âge.

[6] « En quoi consiste l’inspiration occitanienne », dans la livraison des Cahiers du Sud de février 1943: Le Génie d’Oc et l’homme méditerranéen, qui reprenait également un autre texte signé Émile Novis (pseudo de la philosophe), déjà paru dans la même revue en 1942 : « L’agonie d’une civilisation vue à travers un poème épique », sur la Chanson de la croisade contre les Albigeois.

[7] « L’agonie d’une civilisation… », loc. cit.

[8] « L’inspiration occitanienne », loc. cit.

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À un ami

Cher David,

quelle histoire quand même ! Quelle histoire que la tienne et celle de tes ami·e·s, j’allais écrire « ta bande », à laquelle je me sens plutôt fier d’appartenir. Je n’ai guère de mérite à cela, à part avoir pu, grâce à tes sollicitations, contribuer à l’édition de « tes » deux livres. Je mets « tes » entre guillemets non pas pour minimiser le tien, de mérite, mais parce que ces deux ouvrages sont, chacun à sa manière, l’aboutissement de cheminements collectifs[1]. Comment aurait-il pu en aller autrement de Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives ? Vous aviez travaillé en groupe, justement, pour le rédiger, tâchant de tirer les leçons des situations vécues au cours d’années d’engagement.

Vous vous présentiez ainsi en Introduction :

[…] Avoir quatorze ans en 1985 et être pris pour x ou y raisons dans une envie de « bouger », cela passait par où ? Par le hasard d’une rencontre dans un bar et une invitation à venir à la prochaine réunion ; par la musique et la scène alternative avec les Béruriers Noirs ; par un « positionnement » dans ce contexte des « années d’hiver », de Dallas et Dynastie, de Reagan et Thatcher ; par une réponse à la violence de l’institution scolaire et des contrôles policiers incessants ; par des images de révolution plein la tête, révolutions passées, victorieuses ou réprimées, – « Il pleut sur Santiago » –, présentes aussi avec les sandinistes du Nicaragua, « qui ne feront plus comme avant »…
L’amorce passe par là mais la question demeure : où aller ? Une chose semble claire en tout cas : les vieilles et grandes organisations issues du mouvement ouvrier (syndicats, partis, coopératives) ne représentent plus grand chose et, si elles représentent encore quelque chose, c’est du point de vue des régulations du pouvoir. Les petites ou grandes ONG n’attirent guère davantage et paraissent segmentées, spécialisées et peu ou prou institutionnalisées. Un peu trop molles, en somme, par rapport à la folie qui traverse la tête.
Il nous reste alors deux possibilités : créer par nous-mêmes notre propre organisation ou en rallier une parmi ce que l’on appelle couramment l’extrême gauche. Trop jeunes encore pour créer « notre » organisation, nous choisissons de débarquer chez les trotskistes, même si de Trotski et de la Quatrième Internationale, nous ne connaissons à peu près rien. Ce qui nous plaît, c’est le discours anticapitaliste et révolutionnaire. On ne comprend rien non plus à la « dialectique » qui a cours dans l’organisation à propos de l’Est et de l’Ouest, « où, quand même, in fine, il s’agit de défendre l’URSS face aux USA », ni à cette atmosphère de relatif ennui qui imbibe les locaux et les réunions. Mais on se dit, du haut de notre adolescence, que c’est sans doute normal car « faire de la politique, c’est du sérieux ». Après deux années où nos seules interventions dans la rue se résument à aller coller des affiches pour le parti, on commence vraiment à se dire que la politique c’est du sérieusement emmerdant. Une exclusion collective[2] vient mettre un point final salutaire à cette première rencontre. (MdG, p. 18[3])

Votre petite bande de jeunes passera ensuite par diverses étapes – d’abord VeGa, Verts pour une Gauche alternative, puis les mobilisations de l’époque, influencées par les zapatistes et leur refus de la prise du pouvoir d’État, jusqu’à la création de groupes autonomes, le Collectif sans nom qui ouvre un Centre social à Bruxelles et le Collectif sans ticket qui va mener une lutte pour la gratuité des transports dans la capitale de l’Europe et ailleurs… Je ne cite ici que quelques étapes marquantes – quelques noms plus connus : qui voudra en savoir plus pourra se procurer Micropolitiques des groupes ou le lire en ligne.

Et puis en 2013, alors que tu étais en train de travailler à la mise en forme d’une longue enquête que tu avais menée dans les milieux populaires en Grande-Bretagne, et que tu t’étais accordé quelques jours de vacances avec Olivia ta compagne, « il » est arrivé. Je te laisse le dire :

Il est arrivé un 13 août. Le 13 août 2013… On est là ma compagne et moi à jouer sous un arbre. On n’est pas loin de Lerida, en Catalogne. Puis soudain au détour d’un mot, ça bugue, une baisse d’inten­sité : pouleeet…

« Ça va ? T’es tout pâle ! »

Là donc, sous un arbre. Il va nous surprendre et créer une bifurcation dans le temps de nos vies. Il va imposer sa chronologie. Désormais le 13 août mar­quera une date.

Une date de quoi ? D’anniversaire ? C’est encore trop tôt pour le dire. De naissance ? Sans doute. Accompagnée d’une petite mort intérieure. Il se pré­sente comme une éruption volcanique, un monde indifférencié. Plus proche du chaos que d’Éros. Que s’est-il passé ?

Personne ne sait, même si beaucoup d’inter­prétations tenteront de le classer ou de l’expli­quer. Personnellement, j’en appelle à une certaine ephexis, à une retenue dans l’interprétation. Tantôt on dira que tout a commencé par un mot tremblé, aussitôt suivi d’une baisse d’intensité radicale : « Je crois que je vais aller m’allonger. » Tantôt on quali­fiera le phénomène de puissance inconnue qui vous entraîne jusqu’à des limites impensables. Une puis­sance capable de m’imposer deux ans en institution hospitalière et de me transformer en hémiplégique de gauche. Bien visé : mieux qu’à droite.

Ce sont les premières lignes de ton nouveau livre, qui sort cette semaine[4] (encore un 13… cette fois-ci vendredi 13 juin – parions que celui te, nous portera bonheur !) Ainsi, à peine dépassé le cap de la quarantaine, tu as bien failli y rester. Comme le raconte Olivia, dont les pages du journal intime viennent suppléer à ton « absence » momentanée, tu as d’abord été hospitalisé le lendemain à Lerida, non loin du camping où l’AVB, « accident de vie brutal », comme tu le nommeras plus tard envers et contre la nosographie dominante, t’a mis KO pour le compte. Par malheur, les soignants n’ont pas tout de suite compris la gravité de ton état, et le surlendemain, c’était le 15 août… « Foutu jour férié pendant lequel ils n’ont rien fait », dit Olivia. Ce n’est donc que le 16 que l’on t’a transporté en hélicoptère à Barcelone où tu as subi une très lourde opération.

Plusieurs de nos ami·e·s ont fait le voyage pour être à tes côtés dans ces moments terribles. Je n’en étais pas… Avec J., nous avions des nouvelles. Nous redoutions chaque coup de téléphone. Heureusement, tu as fini par te réveiller. Mal. Tu allais mal – comme tu le racontes (et Olivia aussi). Mais l’essentiel était sauvé : tu étais encore parmi nous, et Maïa l’amie de toujours pouvait chanter :

[…] Dire les machines rythmant le cœur / bien sûr comme une guerre… ça fait peur ! /ça résonne, ça tonne dans la tête ! / Dire la chronique d’un diagnostic :ça prend des airs catastrophiques ! / […]

Mais madame la blouse blanche, savez-vous la lune est savante : / on le voit plein de blagues qui éclatent, toujours avec cet air un peu bravache ! / Monsieur le docteur, j’ai le plaisir de vous annoncer le devenir : /celui qui est entre vos bras est un philosophe du rire ! / Un Django Reinhardt avec des doigts cavalant / un nomade, un complice du temps / « l’heure n’est pas aux chants funèbres / criant vers l’autre bout de la terre : / Il va se réveiller l’ami / malgré tous les diagnostics, / vous verrez avec quelle nouvelle musique ! »

Dire comme Frida, s’il n’a pas l’usage de ses pieds… / il aura bien l’élan des ailes pour marcher / Et nous chantons les heures les minutes les secondes

Oyé luna luna luna / ah si pouvaient galoper les chevaux du ciel ! / chasser l’hiver des diagnostics redoutés / la tempête des cerveaux retournés / la terreur ne nous empêchera pas de rêver /avec le blues des infirmières et des aides-soignantes / les larmes scintillent et nous sommes riantes

L’ami ça se bat encore / ça s’élève, ça roule, ça titube, / ça se répand, c’est de la mauvaise graine, / ça pousse et ça verdit ! / ça pousse partout entre nos jambes ! / Aujourd’hui la lune est presque pleine / quelque chose résonne des brigades de Barcelone / et chaque signe est une aubaine / ça nous lacère de lignes de lumières / quand l’hôpital crie « Du fric pour l’hôpital public ! » / Nous on dit : on sait qu’il va s’en sortir[5] ! […]

Comme tu le racontes toi-même au fil des pages qui suivent, ce « nous » qui dit « on sait qu’il va s’en sortir » a joué un rôle extrêmement important dans ce que tu décris, non pas comme une guérison – au sens d’un « retour à la normale », quelque peu « diminué », toutefois, ainsi que les « normaux » considèrent trop souvent (la plupart du temps, il faut bien le reconnaître) les éclopés – mais plutôt comme une métamorphose. Car la bande ne t’a jamais lâché pendant ton hospitalisation dans un « centre de traumatologie et de revalidation » (CTR), puis durant les neuf mois suivants où tu suivais une « rééducation » dans un centre de jour. Ainsi, au CTR, les ami·e·s se relayaient quotidiennement pour t’apporter un bon plat chaud à partager… Je me souviens être venu une fois avec elleux – je ne sais plus précisément, on devait être quatre ou cinq. Notre présence détonnait dans le cadre froid de cette institution dont tu décris avec un humour féroce les manques, les insuffisances, comme aussi, parfois, les moments de joie partagée avec les autres « im-patients » (courses de chaises dans les couloirs et autres espiègleries).

Arrivé à ce point, cher David, je me retrouve un peu – comment dire, coincé ? Parce que ton livre est très difficile à résumer. Il est tissé de plusieurs fils qui s’entrecroisent, formant des motifs à la fois discrets et tous interdépendants. C’est bien sûr un récit, comme l’indique le titre, mais l’amie É. m’a dit, justement, qu’elle trouvait ce terme un peu réducteur. C’est un récit et c’est beaucoup plus qu’un récit : une réflexion lucide et sans concession sur l’institution hospitalière, sur la médecine, ses catégories, son vocabulaire du manque, de la privation, de la réduction – je n’ai guère envie de développer, tu le fais beaucoup mieux que moi –, puis sur l’« extérieur » (de l’institution) auquel il faudrait se (ré)adapter – alors que tout, ou quasiment tout s’y oppose, il faut lire tes descriptions de la vie « en rue », comme vous dites en Belgique, sur les passages piétons par exemple alors que, quelque peu ralenti par une jambe rétive, tu ne les traverses que de justesse avant que le feu des autos repasse au vert… ou dans les bus qui souvent ne marquent pas assez longtemps les arrêts pour te laisser le temps d’y accéder ou d’en sortir… Et cela sont les choses qui se voient (enfin, pour celleux qui veulent bien y prêter attention), mais il y a aussi ces questions de rythme, de fatigue. Et je ne parle pas des « surprises », comme tu dis si joliment. « Surprise : état de quelqu’un frappé par quelque chose d’inattendu […] en grec, épilambanein signifie “attaque surprise”, ce que la langue médicale a traduit par “épilepsie”. » Encore une conséquence de l’AVB – pardon, des conséquences, car si tu en as vécu, dis-tu, « une petite dizaine », elles étaient « très dissemblables, allant de l’agréable au fort déplaisant ». « En bon nosographe, [tu] les a[s] classées, décrites et nommées. » Et tu l’as fait comme toujours consciencieusement, précisément et surtout avec humour, comme lorsque tu nommes l’une d’entre elles Mohamed Ali… (oui, il y a aussi du swing dans ton écriture !) Je laisse tes lectrices et lecteurs, que j’espère nombreuses[6], les découvrir.

Ce qui m’impressionne vraiment, cher David, c’est que tu accompagnes chacune de ces péripéties quotidiennes plus ou moins heureuses ou fatigantes de réflexions politiques et/ou philosophiques. Tu donnes de la profondeur à ce qui aurait pu autrement passer pour banal et à cette fin, tu vas piocher tes références chez tes philosophes et penseuses préférées (sans tenter d’être exhaustif, je citerai Deleuze/Guattari, Foucault, Stengers, Nietzsche, William James, Bergson, Canguilhem…), mais aussi chez des écrivains et des poètes (Mahmoud Darwich, Virginia Woolf), des chercheuses en médecine, des anthropologues, des sociologues, des journalistes[7], etc. Et ce n’est pas pour la frime, hein, ces références sont toujours pertinentes. Une manière d’éclectisme fonctionnel, en somme. C’est bien pourquoi il est compliqué (pour moi, en tout cas), de synthétiser pareil essai. Et c’est aussi pourquoi je vais revenir à une citation de ton Introduction, afin de donner une idée de ce que tu as voulu (et réussi à) faire avec ce livre. Tu disais donc, pour reprendre la fin de la citation précédente : « […] une puis­sance capable de m’imposer deux ans en institution hospitalière et de me transformer en hémiplégique de gauche. Bien visé : mieux qu’à droite. » Voici la suite :

Au fil du parcours, j’ai tenté tout à la fois d’ex­plorer et de me réapproprier cette puissance. Elle portera plusieurs noms. Le « poulet » sera le premier. Il correspond au plus proche de l’événement – puis, j’ai tenté de le cerner de plus près avec des infinitifs, genre « irrupter » ou l’innommable « haiter ». Mais rien n’y a fait. Ces manières de le désigner n’ont pas tenu l’épreuve des versions du texte. À défaut de mieux, j’ai opté pour une solution a minima : l’événement sera donc désigné par « Z ». Cette simple vingt-sixième lettre de l’alphabet – avant de basculer dans autre chose – offre l’avantage de maintenir l’ephexis tout en créant ce bout de territoire qu’il s’agira de déployer. Tel un funambule j’essaierai, avec les voix qui vont m’accompagner, de tenir debout sur un mince fil soutenu par cette question : comment soigner la vie sans l’annuler comme vie ? Questions qui résonnent étrangement alors que j’écris, ce 21 décembre 2020, en plein deuxième confinement.

Depuis ce fil qui est le nôtre, il s’agira d’appré­hender l’événement Z comme une expérience d’in­novation positive du vivant et non seulement comme un acte d’amoindrissement. Cette perspective minoritaire est celle que je vais tenter peu à peu de construire et d’affirmer. Symétriquement, il s’agira de résister à la culture majoritaire dite « validiste ». Encore un fil délicat à maintenir : on n’entrera donc pas dans le marécage du négatif sans tracer ce que l’on appellera de nouvelles possibilités de vie.

Notre exploration s’articulera autour de trois traits : une figure, un cri, une vision pour demain.

Im-patient.

Fuck validisme !

S’affirmer comme singularité et force créatrice (hommage à Michel Foucault).

Beau programme que tu as développé à la façon qui est la tienne – sérieux, humour et esprit subversif. J’aurais pu en terminer là si l’amie É. ne m’avait pas fait remarquer voici quelques jours certain apparentement de ton texte – de ton expérience – avec Croire aux fauves, de Nastassja Martin. Je m’y suis aussitôt replongé et cela m’a aussi sauté aux yeux. Il y a beaucoup de résonances entre ces deux livres. Pas dans les causes des événements respectifs dont ils traitent, mais dans les effets, à l’évidence. Elle et un ours se sont rencontrés, et battus, quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. Z t’a foudroyé au pied d’un arbre quelque part en Catalogne. Disparité des causes. Par contre, effets communs : un long parcours médical, avec les mêmes regards toujours déjà informés de spécialistes qui ne tardent pas à vous classer dans une de leurs catégories – avec froideur, sans empathie, au risque de vous faire encore plus mal[8]. Puis ce sentiment d’avoir été propulsée quelque part hors du temps, ou plutôt dans un « entre-deux ». Et puis encore la question « qu’est-ce qui va se passer » plutôt que « qu’est-ce qui s’est passé ? » Je pense que ce n’est pas ici le lieu de développer la comparaison – les analogies, les résonances – entre vos deux livres. Je suppose que tu avais lu Croire aux fauves, non ? En tout cas, cela vaut la peine de le relire après ton livre, tu verras.

Pour ma part, je vais conclure cette missive par un bref extrait de Croire aux fauves que je mets en regard avec la conclusion de ton livre. Je pense que je peux me passer de commentaire. Voici d’abord ce qu’écrit Nastassja Martin – ce passage[9] suit celui de l’opération dont j’ai cité un extrait (en note 8) :

J’ai compris quelque chose d’important aujourd’hui. Guérir de ce combat n’est pas seulement un geste de métamorphose autocentrée. C’est un geste politique. Mon corps est devenu un territoire où des chirurgiennes occidentales dialoguent avec des ours sibériens. Ou plutôt, tentent d’établir un dialogue. Les relations qui se tissent au sein de ce petit pays qu’est devenu mon corps sont fragiles, délicates. C’est un pays volcanique, tout peut basculer à chaque instant. Notre travail, à elle, à moi, et à ce quelque chose d’indéfinissable que l’ours a déposé au fonds de mon corps, consiste désormais à « maintenir la communication ».

Je dis que rester en vie face à l’ours comme « face à ce qui vient » dans ce monde-ci, c’est accepter la reprise en forme de transformation structurelle. L’unicité qui nous fascine apparaît enfin pour ce qu’elle est, un leurre. La forme se reconstruit selon un schéma qui lui est propre mais avec des éléments qui sont, eux, tous exogènes.

À toi, maintenant (ce sont tes lignes de conclusion, p. 186) 

En un mot : « Les maladies sont à la fois privation et remaniement*. » Enfin, le dernier fil du nœud Z nous amène à ce « cadeau » spécial qu’il m’a fait, à savoir qu’il m’a offert non pas une mais deux perspectives sur mon existence. Celle qui me fait voir les points de vue et éprouver la chair des diverses parties de mon corps et leurs interactions. Et puis, je dispose aussi d’un point de vue m’offrant une plongée « dans les coins** » de mon allure de vie précédente. Z m’a offert cette double perspective. Cette mobilité de la santé vers l’accident et retour. C’est en ce sens que je comprends et m’accorde avec la phrase de Nietzsche : les maladies et les accidents graves et douloureux « n’améliorent pas – mais je sais qu’ils approfondissent*** »[10].

Cher David, je t’embrasse et à très bientôt !

f., pour Antiopées, le lundi 9 juin 2025


[1] Ce qui est probablement toujours plus ou moins le cas, ainsi que l’explique l’excellent article de Sébastien Charbonnier paru dans Lundi matin #478.

[2] [Note de Micropolitiques des groupes] : Pour l’anecdote, de retour d’un week-end à la mer, la dizaine de jeunes que nous étions ont droit à la gare de Gand à un tabassage en règle mené par les forces de l’ordre. Nous nous auto-organisons et, par voie de presse, nous dénonçons publiquement cet acte policier. Il se fait que la moitié des jeunes impliqués dans cette histoire n’appartenaient pas à une organisation politique. Il nous semblait donc logique de le faire en dehors du parti.

[3] Micropolitiques des groupes a été signé par le seul David Vercauteren, en accord avec Thierry Müller et Olivier Crabbé, qui ont collaboré à son écriture. Il a d’abord été publié en 2007 par les éditions HB dont je m’occupais alors, et qui ont disparu depuis. J’étais sûr, et je l’avais dit à David comme à tout le monde autour de moi, que c’était l’un des meilleurs bouquins que nous ayons publié, et qu’il deviendrait ce que dans le milieu éditorial on appelle un « livre de fonds », soit un ouvrage de référence, régulièrement réédité. Ce fut le cas, puisque MdG, comme nous l’appellerons désormais, a d’abord été réédité aux Prairies ordinaires en 2011 puis chez Amsterdam en 2018. C’est à la pagination de cette dernière édition que je fais référence ici. Cela dit, on peut aussi consulter l’ouvrage en ligne. C’est par ici : https://micropolitiques.collectifs.net/

[4] David Vercauteren, AVC. Récit d’un im-patient, éditions Libertalia.

[5] Ibid., « Chanson pour l’ami im-patient », p. 25-26.

[6] Comme c’était le cas dans Micropolitiques des groupes,David indique dans une note au début de son livre : « Envers et contre la règle qui veut que le masculin l’emporte, nous avons opté pour un usage aléatoire des genres. »

[7] Le 9 juin 2016, je note dans mon cahier : « À l’échelle mondiale, les AVC représentent la deuxième cause de mortalité et la première cause de handicap. En France, ils frappent chaque année plus ou moins 150 000 personnes. » (Lu dans Le Monde du 9 juin 2016). In AVC. Récit…, p. 81.

[8] Même si vous avez aussi rencontré de bons praticiens. Voir en particulier ce très beau passage de Nastassja Martin, p. 77 de Croire aux fauves (Verticales, 2019), à propos de la chirurgienne qui l’opère pour la seconde fois à La Salpêtrière : « […] je veux remercier ses mains à elle, qui ne savaient pas, qui ne s’attendaient pas, elles non plus, à faire face aux brèches ouvertes par la bête de l’autre monde. Ses mains qui enlèvent, qui nettoient, qui rajoutent, qui referment. Ses mains citadines qui recherchent des solutions aux problèmes de fauves. »

[9] Ibid., p. 78-79.

[10] Les notes appelées par des astérisques sont dans le texte : *Canguilhem Georges, Le Normal et le Pathologique, PUF, 1966, p. 166 ; **Nietzsche Friedrich, Le Crépuscule des idoles, Œuvres philoso­phiques complètes, vol. 8, Gallimard,1974 ; ***Nietzsche Friedrich, Le Gai Savoir, Gallimard, 1985. 

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Florestania

Après Idées pour retarder la fin du monde et Futur ancestral[1], voici donc le « gros morceau » de cette trilogie : Le Réveil des peuples de la Terre[2]. Alors que les deux premiers titres ne comptaient respectivement que soixante et quatre-vingts pages, celui-ci en compte trois cent dix. Il s’agit de la traduction du livre Encontros, édité en 2015, et qui réunit des entretiens donnés par Ailton Krenak entre 1984 et 2013, complétés par un entretien réalisé en 2022 plus une postface de l’anthropologue brésilienne Els Lagrou qui vient actualiser, en quelque sorte, la préface écrite pour l’édition originale brésilienne par son collègue Eduardo Viveiros de Castro.

Ce troisième opus, lui aussi publié chez Dehors, ne tire pas son importance du seul nombre de ses pages. Il est important parce qu’il expose la lutte au long cours menée par les indigènes au Brésil pour la décolonisation. Au fil de ces pages, on comprend mieux pourquoi Eve Tuck et K. Wayne Yang affirment que « la décolonisation n’est pas une métaphore »[3]. Commençons par citer quelques mots de la préface (rédigée en 2014) de Viveiros de Castro :

Le gouvernement récemment élu [du Parti des Travailleurs (PT), avec Dilma Roussef qui avait succédé à Lula da Silva à la présidence de la République], après s’être montré, durant ces quatre dernières années, ouvertement hostile aux peuples brésiliens – aux peuples indigènes en premier lieu, mais pas seulement à eux – qui résistent encore à l’appareil de capture de l’État et à la machine écocidaire de l’agro-industrie et des mégaprojets d’« infrastructures », se renouvelle aujourd’hui en choisissant quelques-uns des plus infâmes ennemis des Indiens pour l’un de ses ministères. Ce choix, parmi bien d’autres, trahit l’impuissance essentielle – ou serait-ce de l’incompétence ? ou de l’hypocrisie ? – du projet gouvernemental en place depuis douze ans[4]. À quoi d’autre pouvions-nous nous attendre, quand un tel projet de gouvernement a conduit à une augmentation de 269% du nombre d’assassinats d’indigènes dans le pays par rapport aux dernières années du XXe siècle ? Quand le taux de suicide chez les Indiens est six fois supérieur à celui que l’on trouve chez les non-Indiens ? Quand la situation épidémiologique dans de nombreuses aires indigènes a atteint des proportions catastrophiques ? Quand la déforestation de l’Amazonie s’est accrue de manière spectaculaire – 427% entre novembre 2013 et 2014 –, à la suite de l’adoption d’un nouveau « Code forestier » élaboré par les déforestateurs, et approuvé dans l’indifférence, voire la complicité des instances et agences officielles qui sont censées veiller sur notre véritable infrastructure, c’est-à-dire notre terre dans sa dimension biophysique, l’« environnement » – les fleuves, l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons ? Quand progressent, en passant sur les terres indigènes, les réserves écologiques et la législation elle-même, de gigantesques travaux de barrage sur tous les fleuves du bassin amazonien capables de fournir, en plus de leurs nombreux milliards de réals pour les entreprises qui les construisent (naturellement), quelques milliers de mégawatts d’électricité pour alimenter des processus industriels polluants, dévastateurs, auxiliaires des systèmes de production et de consommation du capitalisme central ? Quand un Congrès dominé par une majorité de grands propriétaires terriens de plus en plus insolents, soutenu par un bureau du procureur général et un ministère de la Justice férocement anti-indigènes, tente à tout prix de faire passer des amendements et autres pièges juridiques qui mettent en pièces tout simplement la Constitution fédérale, en annulant les articles qui reconnaissent, pour la première fois de notre histoire, des droits collectifs aux peuples indigènes ? (Le Réveil…, p. 14-15)

Le premier article d’Ailton Krenak publié dans ce recueil : « L’Union des nations indigènes »[5], date de juin 1984. Si je ne me trompe pas, son auteur est alors âgé de 31 ans. Il faut rappeler le contexte dans lequel il écrit. En 1964, les militaires brésiliens prennent le pouvoir, soutenus par les grands propriétaires terriens, la bourgeoisie industrielle et une partie de l’église catholique. Suit un régime de dictature. En 1967 est créée la Funai (Fundação Nacional do Índio), institution responsable des affaires indigènes souvent critiquée pour sa collaboration avec les grands propriétaires fonciers qui veulent étendre leurs domaines au détriment des indigènes, précisément. En 1978 est promulgué le « décret de l’émancipation de l’Indien » qui vise à intégrer les peuples indigènes à la société brésilienne : ce qui revient, à terme, à leur complète assimilation et donc à la disparition de leurs droits territoriaux et culturels. L’Union des peuples indigènes (UNI) est créée en 1981 comme organisation de résistance à cette politique – qui n’est autre que la poursuite du colonialisme de peuplement dont on sait qu’il passe, partout et toujours, par l’extermination des indigènes[6]. « Je ne peux pas m’imaginer, dit Ailton Krenak, vivre passivement face à ces crimes que nous voyons se répéter sans fin : assassinats, invasions de villages, répression armée. » Et c’est pourquoi il est engagé de toutes ses forces pour l’Union des nations indigènes (cet engagement est « toute sa vie », dit-il.) Le travail de l’UNI , poursuit-il, est d’obtenir une véritable reconnaissance des peuples indigènes :

Dans la mesure où la représentation [politique] traditionnelle, qui a toujours été exercée par des élites régionales, est remplacée par des personnes qui représentent, non pas les intérêts d’un groupe, mais les attentes d’une nation, nous commençons à nous acheminer vers la fondation d’une identité nationale. Identité qui ne sera légitime que si elle part de la reconnaissance des identités particulières des différents groupes. C’est seulement à ce moment-là que la question indigène cessera d’être un problème de minorité. […] traiter la question indigène comme un problème de minorité, c’est la contraindre à rester bloquée dans une voie sans issue. Tant qu’il ne sera pas reconnu que le Brésil est une nation composée de nombreuses races et de nombreuses cultures et qu’il nous faut coexister avec ces différences et non pas essayer d’agglomérer la culture de tous à la manière du réseau de la Globo [principal réseau de télévision brésilien], les conflits continueront. (p. 28-29)

Évidemment, ce genre de discours demeure peu audible dans un monde dominé par les États-nations, et particulièrement en France, qui représente en quelque sorte le paradigme de la « grande nation », celle qui s’est constituée en écrasant toutes les différences, depuis la croisade des Albigeois jusqu’à l’instauration de la République « une et indivisible », en passant par la création de l’Académie française au XVIIe siècle puis la chasse aux « patois » décrétée sous la Révolution (parce que foncièrement contre-révolutionnaires, selon l’abbé Grégoire, entre autres éradicateurs des langues régionales), poursuivie par les « hussards noirs » de l’école laïque et obligatoire et exportée aux colonies par la IIIe République… c’est pourquoi il n’est probablement pas inutile d’écouter encore Viveiros de Castro sur le même sujet :

Je ne m’intéresse pas […] à la « question indigène », qui est le nom du problème que représente pour la classe et l’ethnie dominantes du [Brésil] l’existence passée, présente et future des peuples indigènes. […] Disons que ce qui m’intéresse ce ne sont pas les Indiens comme faisant partie du Brésil, mais les Indiens tout simplement ; pour moi, si une chose fait partie d’une autre chose, c’est bien le « Brésil » qui fait partie du contexte des cultures indigènes, et pas le contraire. Parmi les questions indigènes on trouve bien sûr, et ce depuis 500 ans déjà, la « question des Blancs », c’est-à-dire le problème que constitue le « Brésil » pour les peuples indigènes qui y vivent[7]. [C’est moi qui souligne]

Eve Tuck et K. Wayne Yang, dans l’ouvrage déjà cité, parlent d’« incommensurabilité » entre les perspectives décoloniales des peuples autochtones et les « luttes variées pour la justice sociale fondées sur les droits humains et civiques » – autrement dit, issues du monde blanc. Et encore, ceux qui mènent ces dernières ne sont-ils probablement pas les pires parmi les colonisateurs…

L’incommensurabilité, écrivent-ielle, c’est la reconnaissance que la décolonisation nécessite de changer l’ordre du monde. Cela ne veut pas dire que les peuples autochtones ou noirs ou de couleur devront prendre des positions de domination par rapport aux colons blancs ; le but n’est pas d’échanger les rôles dans la triade coloniale et de repartir pour un tour de manège. Le but est de briser l’implacable structuration de la triade – trouver le point de rupture et non de compromis. (La décolonisation…,p. 79)

En 1984, Ailton Krenak se bagarrait, entre autres, contre le nouveau Code civil brésilien, sur le point d’être voté, et qui définissait l’Indien « comme un incapable absolu ». Et cela alors même que le statut des indigènes au Brésil était déjà régi depuis 1973 par l’Estatuto do Índio, le « Statut de l’Indien », qui reprenait les termes du Code civil de 1916 :

Les personnes indigènes étant « relativement incapables », leur relation avec l’État est régie par un organisme intermédiaire (la Funai), jusqu’à leur pleine « intégration » à la société brésilienne, c’est-à-dire, jusqu’à ce qu’elles ne fassent plus partie de « communautés isolées ».

Incommensurabilité de l’état civil avec toute forme de « communauté isolée », lire : extérieure à lui… Trois ans plus tard, en 1987, durant le processus de démocratisation du régime qui s’était ouvert à la fin de la dictature militaire, le Congrès brésilien, élu en 1986, se formait en Assemblée constituante. Des représentants indigènes participaient aux débats au sein de la sous-commission « des Noirs, populations indigènes, personnes handicapées et minorités ». Cette seule dénomination montre bien jusqu’où ne voulaient pas aller les Constituants… C’est bien pourquoi Krenak, lors de la brève allocution[8] qu’il tint devant eux le 4 septembre 1987, se montre partagé :

Les travaux qui ont été réalisés pour écrire le premier projet de Constitution ont permis de mettre en lumière la stupidité et l’obscurantisme dans lesquels s’inscrit la relation historique entre l’État et les besoins des indigènes. De ce point de vue, il y a eu une avancée, au sens de l’élargissement d’une perspective d’avenir pour le peuple indigène.

Mais. L’orateur proteste ensuite contre les attaques dont font l’objet les représentants indigènes et leurs interlocuteurs. Puis, afin de bien marquer son scepticisme et son inquiétude par rapport à ce début d’évolution institutionnelle, il joint le geste à la parole et commence, tout en poursuivant son discours, à se recouvrir le visage d’une pâte noire dans un geste qui évoque certains rites funéraires indigènes qui utilisent le fuit du genipa[9]. Et voici ce qu’il dit en même temps :

Messieurs, vous savez que le peuple indigène est très loin de pouvoir influencer la direction que vous allez prendre et qui offrira un nouveau destin au Brésil. Bien au contraire. Nous sommes peut-être la part la plus fragile dans ce processus de lutte d’intérêts qui s’exprime de manière brutale, irrespectueuse et contraire à l’éthique. J’espère ne pas porter préjudice, avec cette déclaration, au protocole de cette assemblée. Mais je crois que vous ne pouvez pas rester indifférents. Vous ne pourrez plus rester étrangers à une nouvelle attaque provoquée par les pouvoirs économiques, par l’appât du gain, par l’ignorance de ce que signifie être un peuple indigène.

Nous connaissons la suite : comme disait une ritournelle des années 1970, « Non, non, rien n’a changé, tout, tout a continué »… Mais si la « férocité blanche[10] » n’a pas changé, la détermination des peuples indigènes, elle, s’est plutôt raffermie – et organisée. Après la constitution de l’Union des peuples indigènes, a eu lieu celle de l’Alliance des peuples de la forêt. Longtemps, explique Ailton Krenak, « nous [les indigènes] avons été le seul peuple de la forêt ». Puis, au cours de la colonisation, d’autres peuples sont arrivés et « ont construit une économie et même une culture liée à l’exploitation du latex qui fait partie des ressources de la forêt ».

Les seringueiros [ouvriers-récoltants du latex] ont été incités à s’installer en Amazonie à partir du XIXe siècle, pour l’occuper et ils considéraient, à leur arrivée, les peuples indigènes comme des êtres étranges. Ils se sont battus contre nous et, à de nombreuses reprises, ils se sont mis au service de leurs patrons, les seringalistas, pour « libérer » ces régions des indigènes et réduire nos tribus à l’esclavage. Ces seringueiros n’ont pas réussi à s’imposer comme des colonisateurs de l’Amazonie, ils ont été humanisés par la forêt, la forêt a humanisé ces gens, ils ont appris à vivre avec le peuple indigène, ils se sont inspirés de leurs habitudes et de leurs coutumes durant une longue période. Et aujourd’hui[11] nous pouvons dire que les seringueiros ont une culture qui les différencie, par exemple, des travailleurs ruraux sans terre et qui les différencie des autres colons. Ce ne sont pas des colons, ils ont élaboré un mode de vie qui les rapproche beaucoup plus des Indiens que de tout autre partie de la population brésilienne. Et c’est cela qui fait des seringueiros les principaux alliés du peuple indigène dans la défense de la forêt et des pratiques traditionnelles qu’elle abrite. Le peuple indigène a toujours défendu la forêt. Les alliés les plus récents des peuples indigènes sont les seringueiros. (Le Réveil…, p. 50)

À l’évidence, la création de l’Alliance est un tournant stratégique à la signification profonde et enthousiasmante. En effet, on aurait pu imaginer qu’après ce que leur ont fait subir les Blancs – y compris les seringueiros, « petits Blancs » eux-mêmes exploités par les seringalistas – depuis cinq siècles, les indigènes refusent tout contact – encore plus toute alliance – avec qui que ce soit de « non-Indien ». C’est précisément ce qui différencie des peuples habitués à vivre avec les autres – avec l’Autre, aurait dit un Blanc – des peuples colonisateurs éradicateurs des moindres différences, que ce soit du point de vue humain – racisme contre tout ce qui n’est pas blanc – ou économique : la plantation partout et toujours identique à elle-même[12] contre l’infinie diversité de la forêt. Sauf que ces indigènes semblent pratiquer une sorte de matérialisme historique « sauvage[13] » : ils s’en tiennent aux conditions réelles de la vie, observant comment certains ennemis d’hier ont dû s’adapter à celles de l’Amazonie…

Dans Futur ancestral, Ailton Krenak introduit deux termes importants pour comprendre la stratégie des peuples de la forêt : la « florestania » et les « alliances affectives ».

Le terme citoyenneté est bien connu : il figure dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et dans de très nombreuses constitutions dans le monde. Il fait partie du répertoire, disons, blanc du droit. Le mot florestania, lui, est né dans un contexte régional, à un moment où la lutte sociale menée par des personnes qui vivaient dans la forêt amazonienne était très active. Quand Chico Mendes[14] et d’autres seringueiros ont commencé à se réunir avec des indigènes, ensemble ils ont compris que ce pourquoi ils luttaient ne devait pas être confondu avec la citoyenneté – il s’agissait de revendiquer des droits nouveaux dont ils devaient inventer le champ (après tout, le droit naît de la volonté d’une communauté à anticiper la compréhension que quelque chose devrait être considéré comme un droit, mais ne l’est pas encore). […]

La florestania ne peut pas être une franchise, si nous voulons provoquer une profonde remise en question par la force d’une insurrection, nous ne pouvons pas devenir prisonniers des mouvements que nous créons. C’est pourquoi nous nous sommes demandés jusqu’où nous pourrions aller avec l’Alliance des peuples de la forêt : devenir un syndicat ? un parti ? Les alliances politiques nous contraignent à des formes d’égalité qui peuvent elles-mêmes devenir oppressives, même celles qui admettent l’existence de la diversité.

L’expérience de cet engagement profond dans l’Alliance a duré plus de vingt ans, jusqu’à ce que je commence à remettre en question cette recherche constante de la confirmation de l’égalité [igualdade] et que je comprenne pour la première fois le concept d’alliances affectives – qui présuppose le partage d’affects entre des mondes qui ne sont pas semblables [iguais]. Ce mouvement ne revendique pas l’égalité, au contraire, il reconnaît une altérité intrinsèque en chaque personne, en chaque être, il introduit à l’inégalité radicale devant laquelle nous sentons que nous devons nous arrêter – un peu comme nous sentons que nous devons enlever nos chaussures avant d’entrer chez notre hôte[15].

Comme je le disais au début de cette triple recension, il serait bien difficile de rapporter ici tout ce qui m’a plu dans ce recueil comme dans les deux autres dont j’ai déjà traité. J’ai essayé de me concentrer sur ce qui me paraît essentiel, mais ce faisant, je laisse échapper pas mal d’autres choses. Par exemple, ce très beau texte autobiographique intitulé « Le fleuve de la mémoire », dans lequel Ailton Krenak parle de son enfance, puis du cours de sa vie et de celle de sa famille, et qui nous fait comprendre très simplement comment il en est arrivé à son engagement avec les peuples indigènes. Ou bien ce reportage de Daniela Hart sur le « festival des danses indigènes » qu’il a créé en 1998. Et encore d’autres. J’espère que ces petites recensions vous auront donné envie d’en savoir plus. Je pense que ça en vaut la peine. Pour terminer, je reprendrai quelques mots de Jean Tible (dans Lundi soir du 20 mai dernier) :

Dans les Amériques, quel est le secteur qui est vraiment anticapitaliste ou a le discours et les pratiques anticapitalistes les plus, en même temps, solides, et même explicites : contre la propriété privée, contre l’expansion du capital, etc. ? Ce sont les peuples indigènes, les peuples autochtones […] Et là c’est intéressant, la confrontation avec la façon dont le décolonial est lu ou est travaillé ou même existe ici [en Europe], parce que le devenir-indigène est une multiplicité non-identitaire […]

Comprendre cela, et y participer depuis la France par exemple, cela réclame, selon Jean Tible, « un exercice de traduction très poussé, et donc une transformation un peu personnelle et collective ». La lecture de Krenak (comme celle de Davi Kopenawa) peut y contribuer. C’est pourquoi elle me semble indispensable.

Jeudi 29 mai 2025, franz himmelbauer pour Antiopées.


[1] Voir mes recensions ici et .

[2] Ces trois livres d’Ailton Krenak viennent d’être publiés par les éditions Dehors (sauf Idées pour retarder la fin du monde, qui est une réimpression – première édition Dehors 2020).

[3] Eve Tuck et K. Wayne Yang, La décolonisation n’est pas une métaphore, éd. Ròt-Bò-Krik, Sète, 2022.

[4] Lula avait été élu pour la première fois en 2002. J’avoue que je suis tombé des nues en lisant cette préface. À l’époque où elle a été écrite – et jusqu’à aujourd’hui, je m’étais imaginé que « Lula », comme on disait alors, avait mené une politique favorable aux indigènes, à la forêt, etc. Ça m’apprendra à mieux m’informer…

[5] Pages 25 à 31. Sur la traduction du portugais (brésilien) indígena par « indigène », et non « autochtone », voir la note 1 du premier article de cette trilogie : « Nous avons toujours été en guerre ».

[6] Soit une guerre continuée avec des phases de plus ou moins haute intensité selon que l’« assimilation » ou les massacres prennent le dessus – comme on le voit encore à Gaza et en Cisjordanie.

[7] Eduardo Viveiros de Castro, « Ce qui m’intéresse ce sont les questions indigènes – au pluriel », in Le Regard du Jaguar, éd. La Tempête, p. 57-67 (ici p. 57). Le Regard du jaguar est un recueil d’entretiens de Viveiros de Castro publié en 2021 – et réédité au format poche en 2023 – par les excellentes éditions de La Tempête. « Quelle est le point de vue des Indiens sur la question du point de vue ? Comment repenser la métaphysique depuis le regard du jaguar ? […] Ce recueil […] nous introduit à une pensée neuve : le perspectivisme amérindien. » (Extrait de la présentation de l’éditeur.)

[8] « Discours à l’Assemblée nationale constituante », Le Réveil…, p. 33-36.

[9] Ce qui donnera une photo devenue assez célèbre, et republiée dans les premières pages du Réveil… : on y voit un jeune homme à la belle chevelure noire, debout à une tribune, vêtu d’un impeccable costume blanc et le visage couvert, jusque sous les yeux, d’une matière tout aussi noire que ses cheveux…

[10] Rosa Amelia Plumelle Uribe, La Férocité blanche. Des non-Blancs aux non-Aryens, génocides occultés, de 1492 à nos jours, éd. Albin-Michel, 2001.

[11] Cet entretien, « L’Alliance des peuples de la forêt », a été publié par Povos indígenas no Brasil le 10 mai 1989.

[12] Si bien que dans la discussion autour de la question de la nomination de notre ère, inaugurée par la proposition de l’Anthropocène, Anna Tsing, Donna Haraway et d’autres ont pu proposer, plutôt que le Capitalocène cher aux tenants de la lutte des classes (tel Andreas Malm), le Plantationocène.

[13] Pour reprendre le qualificatif attribué à Marx, puis à la politique dans les titres de ses ouvrages par Jean Tible, récemment invité d’un Lundi soir et dont je recommande vivement le Politique sauvage qui vient de paraître en français aux éditions Terre de feu. Il est également l’auteur d’un Marx selvagem encore non traduit en français. Je note au passage que l’étymologie forestière de « sauvage » apparaît encore mieux en portugais : selvagem est resté plus proche de silva : la forêt en latin.

[14] Leader des seringueiros – l’une des parties prenantes de l’Alliance des peuples de la forêt –, Chico Mendes fut assassiné en 1988 à l’initiative et sur ordre des grands propriétaires fonciers.

[15] « Alliances affectives », in Futur ancestral, p. 57-58.

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« Soyons eau »

Je ne suis pas sûr qu’Ailton Krenak ait été influencé par le Be water de Bruce Lee. Difficile pourtant de ne pas penser à ce dernier en lisant les derniers mots de « Salutations aux fleuves », le premier des cinq textes qui composent Futur ancestral : « Soyons eau, dans la matière et dans l’esprit, dans notre façon de nous mouvoir et dans notre capacité à changer de direction, ou nous serons perdus. » Comme les deux autres livres du même auteur[1] dont je traite dans cette petite trilogie – Idées pour retarder la fin du monde[2] et Le Réveil des peuples de la Terre[3] – ce recueil a été composé à partir de transcriptions d’entretiens et de conférences, ici de 2020 et 2021 et rassemblées par Rita Carelli.

Les « Salutations aux fleuves » sont tout à la fois un poème offert en hommage à « ces êtres qui ont toujours habité les mondes sous différentes formes, qui […] ont suggéré [à l’auteur] que, s’il y avait un futur à envisager, ce futur serait ancestral, car il est déjà là », une esquisse de la façon dont les indigènes qui vivent avec eux se représentent le monde et eux-mêmes, et comme toujours chez Krenak, une réflexion critique sans concession sur la civilisation urbaine qui emprisonne les fleuves derrière des barrages gigantesques, les asphyxie de ses déchets et pour finir les recouvre de ciment et d’asphalte et les transforme en égouts à l’usage des mégapoles.

Les anciens de notre peuple avaient l’habitude de plonger les bébés de trente ou quarante jours dans le Watu, en récitant les mots : « Rakandu, nakandu, nakandu, rakandu. » C’était tout, les enfants étaient alors protégés contre les parasites, les maladies et toute autre forme d’agression. (p. 22)

Oui, mais voilà, la planète vit aujourd’hui à l’heure des « Villes, pandémies et autres gadgets » – titre d’un autre texte de ce recueil. Krenak y déplore tout d’abord « notre adaptation psychologique à l’environnement virtuel, qui s’est accentuée pendant cette période [de la pandémie de Covid-19] ». Lui-même, poursuit-il, s’est « rendu compte [qu’il s’était] trop exposé, abusé par cette technologie, et [a] observé qu’elle pouvait susciter en nous une grande  illusion de résultats et d’efficacité. On se consacre pendant plusieurs heures à cet environnement en pensant qu’on fait bouger quelque chose mais en réalité, on peut y passer sa vie sans que rien ne bouge » (p. 39-40).

Dans un futur pas si lointain, nous serons tous transformés en spectateurs. Nous n’aurons plus rien à faire : nous nous connecterons au réveil, comme un travailleur qui pointe, puis nous nous déconnecterons quand il sera l’heure de dormir. [En ce qui concerne une partie toujours plus grande d’entre nous, ici en Europe, on pourrait mettre cette phrase au présent, non ?] Et toute la vie nous pourrons consommer tout ce que nous voudrons, parce que le capitalisme y pourvoira ! Un jour la femme de lettres Conceição Evaristo a repris cette formule incroyable : les gens considèrent qu’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. C’est vrai, nous nous sommes faits à l’idée qu’il était impossible d’en finir avec le capitalisme, bien au contraire : il nous pousse à consommer toute sorte de choses, et nous allons nous retrouver avec tellement de nourriture, de boisson, tellement de tout, que nous ne manquerons plus jamais de rien. Et c’est ainsi que se poursuit notre vie piégée dans les métropoles, gouvernés par cette idée absurde. (p. 40)

Dans son livre Hypnocratie[4], Jianwei Xun parle plutôt de transe – mais j’ai l’impression qu’ielles[5] parle de la même chose :

L’Hypnocratie est […] la forme parfaite du capitalisme à l’ère numérique : un système où les pouvoirs économique, politique et technologique convergent dans leur capacité d’induire, de maintenir et de moduler des états de transe à l’échelle mondiale (Introduction, p. 12).

Krenak poursuit ainsi « Villes, pandémies et autres gadgets » :

Eduardo Viveiros de Castro a écrit un texte intitulé « Les involontaires de la patrie », je voudrais poursuivre cette idée en disant que nous sommes tous en train de devenir des involontaires d’un monde qui a naturalisé mille gadgets [traquitanas] comme des extensions de nous-mêmes. Le progrès nous commande et nous avançons en pilotage automatique tout en dévorant furieusement la planète.

La ville est devenue le point noir de la civilisation. Le corps de la Terre ne supporte plus les villes, du moins ne supporte plus celles qui s’inscrivent dans la continuité des pólis du monde antique, avec une population protégée par des murs et le reste dehors[6] – qui peut être aussi bien des bêtes sauvages que des indigènes, des quilombolas, des ribeirinhos, des beiradeiros[7]. Et on trouve toujours des gens qui n’ont pas honte de dire que le Brésil est à l’avant-garde de la production d’énergie propre. Qu’est-ce que c’est que cette histoire, plus une goutte d’eau ne sortirait de ces barrages hydroélectriques de Tucuruí, Balbina, Belo Monte, Santo Antônio et Jirau, si l’on devait tenir compte du sang qu’ils ont fait couler. (p. 41-42)     

Justement : en novembre 2015, la rupture du barrage de la mine de Samarco Mineração à Fundão a déversé 60 millions de tonnes de boue toxique dans le rio Doce (Watu), à quoi il faut ajouter la rupture du réservoir de déchets miniers de Córrego de Feijão à Brumadinho, qui a causé la mort de 265 personnes.

Aujourd’hui, le corps du Watu est plein de mercure auquel s’ajoute une longue liste de poisons issus de l’exploitation minière, et le fleuve, fatigué, s’est replié sur lui-même.

[…] en transformant l’eau en égout, celle-ci tombe dans le coma, et il se peut qu’elle ait besoin de beaucoup de temps pour revenir à la vie. Ce que nous faisons en souillant les eaux qui sont présentes sur Terre depuis des milliards d’années, c’est mettre fin à notre propre existence. L’eau continuera d’exister dans la biosphère et, lentement, elle va se régénérer, car les fleuves ont ce don. Nous, notre existence est si éphémère que nous allons finir secs, comme des ennemis de l’eau alors même qu’on nous a appris que notre corps est constitué d’eau à 70%. En me déshydratant complètement, il ne restera que quelques kilogrammes d’os. Voilà pourquoi je dis : respectez l’eau et apprenez son langage. Écoutons la voix des fleuves, car ils parlent. Soyons eau, dans la matière et dans l’esprit, dans notre façon de nous mouvoir et dans notre capacité à changer de direction, sinon nous serons perdus. (« Salutations aux fleuves », p. 28, 30)

Cette dernière phrase montre assez que Krenak ne se résigne pas à subir les catastrophes successives qui sont la marque du capitalocène. Mais il jette aussi un regard lucide sur la situation :

L’urbanisation du Brésil a été tardive. C’est dans les années 1960 et 1970 que les gens ont été incités à quitter les champs pour rejoindre les centres urbains, ce qui a entraîné un grand exode rural. Nombreux sont ceux, en réalité, qui ont été contraints de quitter la campagne pour libérer les terres pour l’agro-industrie. Ils se sont retrouvés dans les villes à mourir de faim. Selon Eduardo Viveiros de Castro, le Brésil s’est spécialisé dans la production de pauvres. Notre technologie en matière de production de la pauvreté obéit plus ou moins à la procédure suivante : nous prenons des gens qui vivent de la pêche ou de la récolte de fruits, nous les arrachons à leur territoire et nous les jetons dans la périphérie des villes, où ils ne pourront plus jamais attraper un poisson pour manger parce que la rivière qui traverse leur quartier est contaminée. Si on arrache un Yanomami à la forêt, où il dispose d’eau, de nourriture et d’autonomie, et qu’on le met à Boa Vista, on produit de la pauvreté. Si on expulse les gens de la Volta Grande di Xingu pour construire un barrage hydroélectrique et qu’on les envoie quelque part à Altamira, on en fait des pauvres[8].

J’ai déjà parlé dans le premier volet cette trilogie (« Be water ») de la description par Marx de l’accumulation originelle (ou primitive). On n’en sort pas.

L’accumulation primitive, qui est la première phase du capitalisme en Europe de la fin du Moyen Âge jusqu’au milieu du XIXe siècle, a trouvé dans l’expropriation des paysans en Angleterre et sur le continent la meilleure méthode pour transformer massivement les moyens de production et les forces de travail en capital. Or le capital pratique aujourd’hui encore ce système sur une échelle autrement plus large, par la politique coloniale. Il est illusoire d’espérer que le capitalisme se contentera jamais des moyens de production qu’il peut acquérir par la voie de l’échange de marchandises. Le capital se heurte d’abord au fait que sur des territoires immenses de la surface exploitable de la terre, les forces productives sont enchaînées dans des formations sociales ne pratiquant pas l’échange ou la vente parce que les formes économiques ou la structure sociale l’interdisent. C’est le cas notamment de la terre avec ses richesses minérales, ses prairies, ses forêts et ses eaux […] Le capital ne connaît d’autre solution à ce problème que la violence, qui est une méthode permanente de l’accumulation comme processus historique depuis son origine jusqu’à aujourd’hui[9].

Rosa Luxemburg, qui écrivait ceci dans L’Accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme, donnait ensuite des « exemples classiques de l’emploi de ces méthodes [de destruction des structures sociales des sociétés primitives] dans les colonies » en traitant « de la politique des Anglais aux Indes et [de] celle des Français en Algérie ». Si je lis bien Ailton Krenak, Davi Kopenawa ou encore Eliane Brum, Rosa aurait aussi bien pu écrire sur le Brésil (elle l’a peut-être fait d’ailleurs, j’avoue que je n’ai pas tout lu de ses œuvres complètes) – et elle pourrait toujours le prendre comme « exemple classique » si elle vivait encore aujourd’hui… En tout cas, elle savait déjà que pour les « sociétés primitives, […] il s’agit d’une question de vie ou de mort, [et qu’elles] n’ont d’autre ressource que la résistance et la lutte à mort jusqu’à l’épuisement total ou l’anéantissement[10] ».

Mais alors, « Comment percer les murs des villes ? » se demande Ailton Krenak.

Quelle pourrait être l’implication des communautés humaines qui vivent en forêt vis-à-vis de celles qui sont enfermées dans les villes ? Car si nous parvenons à faire en sorte que les forêts continuent à exister dans le monde, elles abriteront des communautés humaines. On découvre dans un rapport publié par l’organisation World Wild Fund for Nature que 1,4 milliards de personnes dans le monde dépendent de la forêt dans le sens où leur activité économique en dépend. Je ne parle pas des sociétés d’exploitation forestière, non, je parle d’une économie dans laquelle  les humains ont besoin de la forêt pour vivre. (« Villes, pandémies et autres gadgets », p. 48)

Il y a déjà longtemps que le leader indigène pose ces questions et propose des réponses. Cette histoire se confond avec celle de sa vie, que nous aborderons dans la troisième partie de cette Trilogie, consacrée  au Réveil des peuples de la Terre.

Ce mercredi 20 mai 2025, franz himmelbauer pour Antiopées.


[1] Tous les trois sont traduits du portugais (Brésil) par Julien Pallotta et publiés par les éditions Dehors en mai 2025, sauf Idées…  qui est une réédition (première édition chez Dehors en 2020).

[2] Voir « Nous avons toujours été en guerre » sur Antiopées ou Lundi matin.

[3] Note à paraître incessamment sous peu sur les mêmes sites.

[4] Jianwei Xun, Hypnocratie. Trump, Musk et la fabrique du réel, Philosophie magazine Éditeur, 2025.

[5] « Ielles » parce que Jianwei Xun est celui qui rapporte, en quelque sorte, les résultats d’un « dialogue philosophique maïeutique » entre Andrea Colamedici, philosophe italien, et des « intelligences artificielles (Claude Sonnet 3.5 et ChatGPT-40 en particulier) » (Postface à l’édition française, p. 139).

[6] Ce qui ressemble assez fortement à la dystopie décrite par Zamiatine dans Nous autres – oui, je sais, les dernières traductions préfèrent Nous, tout simplement, mais je dois avouer que je ne les ai pas encore lues. Je me réfère donc à celle de B. Cauvet-Duhamel, publiée dans la collection L’Imaginaire chez Gallimard.

[7] Quilombolas : habitants des quilombos, communautés formées par des esclaves fugitifs dans les arrières-pays ; ribeirinhos : ceux qui vivent au bord des fleuves, de pêche et de petits élevages ; beiradeiros : qui vivent dans la précarité en périphérie des villes. 

[8] « La conversion des peuples-forêt en pauvres » est le titre d’un chapitre du très beau – et très dur – récit d’Eliane Brum, Banzeiro Òkòtó. Amazonie, le centre du monde, traduit du portugais (Brésil) par Marine Duval et publié en 2024 par les Éditions du sous-sol. Un point de vue « blanc » qui converge en tous points avec celui de l’indigène Ailton Krenak. Il vaut le détour.  

[9] Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme (II), trad. de l’allemand d’Irène Petit, in Œuvres IV, François Maspero Éditeur (PCM), p. 41-42.

[10] Ibid., p. 42.

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« Nous avons toujours été en guerre »

Ailton Krenak est ce que les Blancs (les Brésiliens et avec eux les autres Blancs) appellent un « Indien ». Parce que les « découvreurs » espagnols et portugais de l’Amérique, partis chercher une nouvelle route des Indes, avaient cru les avoir trouvées en abordant qui dans les Caraïbes, qui sur les côtes de ce qui allait devenir le Brésil, les gens qu’ils rencontrèrent là-bas étaient forcément des Indiens. Mais « le Brésil n’a jamais existé », affirme Ailton Krenak, « le Brésil est une invention. Elle est née précisément de l’invasion, d’abord par les Portugais, poursuivie par les Hollandais, puis encore par les Français, qui se sont tous passés le mot d’ordre pour ne jamais interrompre cette invasion ». Il faut prêter l’oreille à ces derniers mots : l’invasion se poursuit. Il s’agit d’un génocide – pardon, de dizaines de génocides, puisque l’on parle ici de dizaines de peuples exterminés par le fer et le feu, et aussi par les virus et autres bactéries apportées par les envahisseurs. On commence à le savoir. Ce que le monde blanc n’a pas encore admis, c’est qu’en prolongeant cette invasion et ce cosmocide, il prépare lui-même les conditions de sa propre perte – peut-être aussi celle de ce qu’il nomme « l’humanité », laquelle, pour Krenak, n’existe pas plus que le Brésil.

« Ailton Krenak est né en 1953 dans la vallée du rio Doce, dans l’État du Minas Gerais situé dans les hautes terres au sud-est du Brésil, territoire du peuple Krenak auquel il appartient et dont l’environnement a tété profondément affecté par les activités d’extractions minières. » (Extrait de sa présentation par son éditeur français : Dehors) Il est une des quelques figures connues au niveau international des luttes indigènes[1] au Brésil. « […] sa voix, ajoute Els Lagrou[2] dans sa postface au Réveil des peuples de la Terre, est devenue une référence incontournable pour une partie de la population brésilienne. Ses livres sont lus dans les écoles et cités dans entretiens diffusés sur de grandes chaînes de télévision. » Cette notoriété lui vient de son engagement dans la lutte pour la reconnaissance de l’existence des peuples indigènes. « Nous avons toujours été en guerre », dit-il dans l’entretien déjà cité plus haut. Sa vie personnelle s’est inscrite dans cette guerre. C’est ce que l’on découvre en lisant les textes qui composent Le Réveil des peuples de la Terre. Dans ces entretiens, Krenak raconte en effet comment il a lui-même participé à l’organisation de la lutte puis à sa représentation au niveau national du Brésil, d’abord, et au niveau international, ensuite. Et cela donne un livre absolument passionnant, comme les deux autres que publient (et republient[3]) en même temps les éditions Dehors. Si bien que je me retrouve devant la même difficulté que Viveiros de Castro qui commençait ainsi sa préface :

Difficile de dire quelque chose de plus sur des textes qui disent déjà tout, comme c’est le cas avec ces entretiens d’Ailton Krenak, l’un des plus grands leaders politiques et intellectuels qui ait surgi lors du réveil des peuples indigènes au Brésil à partir de la fin des années 1970. La tentation de ne faire que des citations, de souligner certains passages mémorables, est grande, ce qui rendrait cette préface très longue, car il sont nombreux. Il serait sans doute préférable de recommander au lecteur de sauter cette présentation pour se rendre tout de suite au logos du livre. (C’est ce que disent toutes les préfaces de livres qui n’en ont pas besoin.) (Le Réveil…, p. 13)

J’ai en effet crayonné quasiment une page sur deux de ces trois bouquins, et je serais bien en peine de rapporter tous ces passages…

Je ne m’attarderai pas sur Idées pour retarder la fin du monde, puisque Jean-Christophe Goddard en a déjà rendu compte dans Lundi matin lors de sa première édition française. Je voudrais quand même insister sur deux ou trois idées qui m’ont frappé. Tout d’abord, dans le premier des deux textes qui composent l’ouvrage[4], et qui lui donne son titre, Krenak se demande « comment, au long de ces derniers deux ou trois mille ans, en sommes-nous venus à construire l’idée d’humanité ? N’est-elle pas à l’origine des mauvais choix que nous faisons et qui ont justifié l’usage de tant de violence dans l’histoire ? » Et d’insister, un peu plus loin : « Sommes-nous vraiment une humanité ? » Évidemment, j’ai souligné ça avec mon crayon, me demandant à quoi me renvoyait cette réflexion… Et j’ai pensé à Michel Foucault dans Les Mots et les Choses. Je ne citerai pas ici les derniers mots de ce maître-livre, fort connus déjà (« L’homme est une invention récente dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine », etc. Mais plutôt ceux-ci, issus de la dernière section du chapitre IX, laquelle porte ce titre intéressant : « Le sommeil anthropologique ».

À tous ceux qui veulent encore parler de l’homme, de son règne ou de sa libération, à tous ceux qui posent encore des questions sur ce qu’est l’homme en son essence, à tous ceux qui veulent partir de lui pour avoir accès à la vérité, à tous ceux en revanche qui reconduisent toute connaissance aux vérités de l’homme lui-même, à tous ceux qui ne veulent pas formaliser sans anthropologiser, qui ne veulent pas mythologiser sans démystifier, qui ne veulent pas penser sans penser aussitôt que c’est l’homme qui pense, à toutes ces formes de réflexion gauches et gauchies, on ne peut qu’opposer un rire philosophique – c’est-à-dire, pour une certaine part, silencieux[5].

Et voici une histoire que raconte Krenak au cours de cette même conférence et qui, tout en résonnant avec le « rire philosophique » foucaldien, me semble venir illustrer assez concrètement ce que recouvre cette question de « l’humanité » :

Un chercheur européen du début du XXe siècle qui sillonnait les États-Unis s’était retrouvé en territoire Hopi. Il recherchait quelqu’un au village qui pourrait lui faciliter la rencontre avec une ancienne dont il voulait réaliser un entretien. Quand finalement il put la rencontrer, celle-ci se tenait immobile près d’un rocher. Après un certain temps d’attente le chercheur finit par dire : — Elle ne va pas parler avec moi ? Ce à quoi la personne qui avait facilité cette rencontre répondit : — Elle parle avec sa sœur. — Mais c’est une pierre, rétorqua le chercheur. Et le camarade dit : — En effet, où est le problème ? (Idées…, p. 24)

 Krenak poursuit en ajoutant qu’un peu partout dans le monde, on trouve des gens qui parlent avec les pierres, ou avec les montagnes. Et il nous pose la question suivante : « pourquoi ces récits ne nous enthousiasment-ils pas ? Pourquoi faisons nous le choix de les désavouer ou de les réfuter au profit d’un récit globalisant et superficiel, en nous efforçant de nous raconter, à tous, la même histoire ? » (Idées… p. 25) La réponse est simple, d’une simplicité terrifiante :  il s’agit de séparer les humains de la Terre – d’en faire des producteurs et des consommateurs – ce que Marx a décrit comme procès d’accumulation primitive (aujourd’hui on traduit plutôt « originelle », mais dans ce contexte, « primitive » me plaît bien…), un procès qui se poursuit aujourd’hui de façon toujours aussi cruelle en Amazonie et ailleurs. Un procès qui précipite chaque jour, sinon la fin du monde, la fin d’un monde : ainsi,

En 2015, le Watu, ce fleuve qui a accompagné notre vie et celle de nos ancêtres sur les rives du rio Doce, qui s’écoule entre l’État du Minas Gerais et l’État d’Espírito Santo, a été entièrement contaminé par un matériau toxique sur une étendue de plus de six cent kilomètres. La rupture de deux barrages de contention de déchets miniers nous a rendus orphelins en plongeant le fleuve dans le coma et nous à sa suite. Ce crime – qui ne peut être appelé un accident – a affecté nos vies de manière si radicale, que cela nous a plongés dans les conditions réelles d’un monde qui a pris fin. (« Du rêve et de la terre », in Idées…, p. 39)

Pourtant, Ailton Krenak et son peuple ne se sont pas résignés à disparaître – ils commencent à avoir une certaine expérience de la fin du monde, depuis cinq cents ans déjà… Krenak se réfère, entre autres, au livre de Davi Kopenawa, La Chute du ciel, qui « a le pouvoir de nous montrer, à nous qui nous enfonçons dans cette espèce de fin du monde, la façon dont un ensemble de cultures et de peuples sont aujourd’hui encore capables d’habiter sur cette planète en partageant une cosmovision complètement différente, en vivant dans leurs milieux de telle manière que chaque chose est pourvue de sens ». (Idées… p. 29) Mais.

Notre époque s’est spécialisée dans la création du manque : de sens pour la vie en société, de sens pour l’expérience de la vie elle-même. Cela engendre une très grande intolérance à l’égard de quiconque est encore capable d’éprouver le plaisir d’être en vie, de danser, de chanter. Et il y a plein de petites constellations de gens éparpillés dans le monde qui dansent, chantent, font tomber la pluie. Le genre d’humanité zombie que nous sommes appelés à intégrer ne tolère pas tant de plaisir, tant de jouissance de la vie. Alors il ne leur reste, comme moyen de nous faire abandonner nos propres rêves, qu’à prêcher la fin du monde. Ma provocation concernant les idées pour retarder la fin du monde suggère très exactement ceci : développons nos forces à pouvoir toujours raconter une histoire de plus, un autre récit. Si nous y parvenons, alors nous retarderons la fin du monde. (Idées…, p. 30)

Ça ne vous rappelle rien ? Alors c’est que vous n’avez pas encore lu les Mille et une Nuits. C’est une chance : de beaux moments de lecture en perspective…

Mais je m’égare – et je m’aperçois que j’en suis encore à parler du premier de ces trois livres – et de plus, de celui qui est une réédition… Je crains que cette note devienne indigeste, aussi je crois que je vais l’interrompre ici. Considérez donc qu’il s’agit d’une première partie – à suivre.

Ce dimanche 18 mai 2025, franz himmelbauer pour Antiopées.


[1] Dans l’« Avertissement », inséré au début du Réveil des peuples de la Terre, Julien Pallotta, auteur des impeccables traductions des trois livres commentés ici, précise la raison de l’usage du terme indigène pour traduire le portugais indígena :  « En français, on lui préfère généralement « autochtone » pour éviter toute référence à la période coloniale et en particulier au Code de l’indigénat qui régissait le statut des sujets autochtones dans l’empire colonial français aux XIXe et XXe siècles. Notre décision part du fait que l’on retrouve un usage systématique et omniprésent  du terme indígena aussi bien dans les paroles Ailton Krenak que dans l’histoire des luttes du peuple autochtone du Brésil. Préférer autochtone à indigène nous aurait conduits à introduire dans leur langage une histoire politique et une forme d’anachronisme qui nous donnait la sensation de manquer de fidélité à leur propre appropriation et à leur propre critique du terme indígena. »

[2] Els Lagrou est une anthropologue brésilienne que les éditions Dehors ont sollicitée afin d’ajouter une postface « actualisée » (écrite en mars 2025)  au Réveil des peuples de la Terre, recueil d’entretiens donnés par Ailton Krenak entre 1984 et 2013, édité au Brésil en 2015,  avec une préface d’Eduardo Viveiros de Castro qui figure aussi dans l’édition française. 

[3] Idées pour retarder la fin du monde, dont l’édition originale brésilienne date de 2019, avait déjà été publié en version française une première fois par les éditions Dehors en 2020. Jean-Christophe Goddard en avait rendu compte dans Lundi matin #250. En même temps que celui-ci et que Le Réveil des peuples de la Terre, les éditions Dehors publient Futur ancestral. Ce petit livre comprend cinq textes qui datent des années 2020-2021.

[4] Il convient de préciser ici que la plupart des textes des trois livres dont nous parlerons ici sont des transcriptions de conférences ou d’entretiens accordés à divers médias par Ailton Krenak qui, me paraît-il, se fie plus à la parole ailée (qui s’envolent) qu’aux mots écrits (et leur lest de plomb).

[5] Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Gallimard, 1966, coll. Tel, partie II, chap. IX, « L’homme et ses doubles », p. 353-354.

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Pour la Palestine comme pour la Terre

Andreas Malm, Pour la Palestine comme pour la Terre. Les ravages de l’impérialisme fossile, éd. La Fabrique, 2025

Ce livre est sorti il y a un peu plus d’un mois – peu de temps au rythme de ma province reculée, en bas à droite de l’hexagone, beaucoup à celui du monde politico-médiatique de la capitale… Mais. Je l’avais reçu avant sa mise en vente, parce que je l’avais demandé en SP (service de presse, dans l’édition) à l’excellente maison La Fabrique. Cela pour deux raisons : primo, j’avais déjà écrit voici quelques années une recension d’un précédent ouvrage du même auteur (chez le même éditeur) : L’Anthropocène contre l’histoire[1], ouvrage que j’avais beaucoup apprécié ; secundo, je sortais juste d’une série de lectures sur la Palestine, dont j’avais également rendu compte en janvier dernier sur Antiopées et Lundi matin[2]. Et puis… d’autres travaux, et la flemme, peut-être aussi une certaine tristesse (l’hiver, les guerres, Trump & Cie) m’ont un peu découragé, je l’avoue : j’ai dans mon bureau plusieurs bouquins, dont certains déjà lus, d’autres à peine entamés ou même pas encore ouverts, reçus en SP et dont je devrais rendre compte… Ça me donne mauvaise conscience, ce qui, avec un minimum de recul, paraît idiot – après tout, un livre, c’est fait pour durer longtemps, pourquoi faudrait-il toujours se précipiter pour en parler ? Bref, Pour la Palestine comme pour la Terre aurait probablement attendu encore quelque part au milieu de ma pile de livres en souffrance si Ivan Segré ne l’avait méchamment démoli dans un papier paru la semaine dernière sur Lundi matin


Merci à lui, donc – sans sa diatribe, je n’aurais pas lu ce livre de sitôt et, maintenant que je l’ai fait, je me rends compte que j’aurais eu tort. En effet, il est vraiment instructif pour qui s’intéresse tant soit peu à l’histoire de la Palestine – à l’histoire de sa conquête par l’impérialisme occidental, et plus précisément au début de celle-ci, menée par l’Empire britannique. L’Anthropocène contre l’histoire racontait comment les capitalistes anglais avaient choisi la vapeur – et donc le charbon – au détriment de l’énergie hydraulique (quasi gratuite) utilisée jusque-là, cela parce que la vapeur leur fournissait le moyen de concentrer et de discipliner la main d’œuvre dans des usines au cœur des zones industrielles, la soumettant à des normes horaires plus régulières et des cadences de travail toujours plus rapides, leur permettant en somme de maximiser les taux de profit. Et de décupler les quantités produites. Ce qui entraînait deux nouveaux problèmes : celui de l’approvisionnement nécessairement plus important en matières premières (pour faire vite, on dira : charbon et coton) et celui des débouchés des produits manufacturés. Dans les années 1830, écrit Andreas Malm (pages 33-34 de Pour la Palestine…) l’industrie cotonnière anglaise


avait tant distancé tous les autres secteurs industriels qu’elle connaissait une grave crise de surproduction : des montagnes de surplus de fil et de tissu sortaient des usines. La demande intérieure ne suffisait pas à les absorber totalement. La Grande-Bretagne cherchait donc désespérément de nouveaux marchés d’exportation ; et par bonheur, en 1838, l’Empire ottoman avait consenti à un accord de libre-échange fabuleusement avantageux, le traité de Balta-Liman. Il devait ouvrir les territoires sous le contrôle du sultan à des exportations britanniques à peu près illimitées. Le problème, c’est qu’une part croissante de ces territoires était en train de passer sous le contrôle de Méhémet Ali [pacha d’Égypte, officiellement vassal de l’Empire ottoman, mais en réalité souverain de son propre royaume et alors en guerre avec le sultan], qui poursuivait une politique économique opposée : la substitution aux importations. Ali construisait ses propres usines de coton en Égypte. À la fin des années 1830, l’industrie du coton égyptienne était devenue la plus importante hors de l’Europe et des Etats-Unis. Ali refusait aussi totalement le principe du libre-échange britannique : il avait mis en place des tarifs douaniers, des monopoles et d’autres mécanismes de protection autour de son industrie du coton et il la défendait si efficacement qu’elle avait pu faire des incursions sur des marchés jusque-là dominés par la Grande-Bretagne, jusqu’en Inde même.


L’Inde, justement… La politique d’entente avec l’Empire ottoman avait bien sûr pour but d’ouvrir des marchés (importation de matières premières, exportation de produits manufacturés, soit ce que l’on a appelé plus tard « l’échange inégal » entre les pays capitalistes « avancés » et le tiers monde), mais aussi de garantir sécurité et stabilité autour de la « route des Indes » (pour laquelle Bonaparte avait lancé son « expédition d’Égypte »). Or la présence d’un régime politique tel que celui de Méhémet Ali au beau milieu de cette fameuse route était tout simplement intolérable pour l’Empire britannique (dont on rappelle qu’il était alors la première puissance mondiale).


La Grande-Bretagne était furieuse. Et nul n’était plus furieux que Lord Palmerston, le ministre des Affaires étrangères et principal architecte de l’Empire britannique au milieu du XIXe siècle. « La meilleure chose que Méhémet puisse faire serait de détruire toutes ses manufactures et de jeter ses machines dans le Nil », s’exclamait-il. Pour lui comme pour le reste du gouvernement britannique, le rejet du traité de Balta-Liman était un casus belli. Le libre-échange devait être imposé à Ali et à tous les territoires arabes sous son contrôle. Sinon, l’industrie du coton britannique resterait étouffée, privée des débouchés nécessaires à la poursuite de son expansion, sans parler du risque supplémentaire que représentait le jeune concurrent égyptien. Lord Palmerston ne faisait pas mystère de ses principes de politique étrangère. C’était « la tâche du gouvernement que d’ouvrir de nouvelles voies pour le commerce de ce pays » ; son « grand objectif » en « tout point du monde » était d’ouvrir les territoires au commerce, ce qui le poussait à une confrontation générale avec Ali. La « question orientale » était devenue son obsession. « Je déteste Méhémet Ali, qui n’est pour moi qu’un barbare arrogant, écrit-il en 1839. Je considère sa civilisation d’Égypte dont on fait si grand cas comme la plus parfaite escroquerie. » Londres se fait alors plus belliqueux de mois en mois. « Sachez que l’Angleterre a le pouvoir de vous pulvériser », avertit le consul général à Alexandrie. « Nous devons frapper à la fois vite et bien », conseille Lord Ponsonby, ambassadeur britannique à Istanbul, « et toute la structure branlante de ce qu’on appelle ridiculement la Nationalité arabe va s’effondrer. » (p. 34-35)


C’est bien sûr Malm qui souligne pulvériser. Car nous connaissons la suite de l’histoire : la pulvérisation effective de la ville d’Acre. Située sur le rivage méditerranéen de la Palestine, cette ville fortifiée était réputée pour avoir résisté six mois au siège par l’armée napoléonienne en 1799, puis de nouveau six mois en 1831 avant de céder à Ibrahim Pacha – le fils de Méhémet Ali – qui conduisait les armées de son père lors de l’intervention anglaise. Or les Britanniques pouvaient compter sur une force navale dont le fer de lance était constitué par quatre navires à vapeur ultramodernes, dont la Gorgon, vaisseau amiral propulsé par un moteur de 350 chevaux, capable de transporter 380 tonnes de charbon, 1600 soldats et six canons. Cette armada, complétée par une quinzaine de navires à voiles, commença par bombarder Beyrouth, où l’on évoque le chiffre de 1000 personnes tuées, « avec des cadavres jonchant les rues ». La guerre se poursuivit par une course-poursuite – les troupes d’Ibrahim Pacha sur terre et celles de Napier, l’amiral britannique, sur l’eau, le long de la côte. De Londres, Palmerston ordonna alors l’assaut sur Acre, tous étant bien conscients que la décision aurait lieu là, puisque la forteresse était le pivot de la défense égyptienne sur la côte levantine. Le bombardement, par les seuls vapeurs, les voiliers ayant été retardés par le manque de vent, commença le 1er novembre 1840 – les navires virevoltant dans la baie, agiles grâce à leurs moteurs, et échappant ainsi facilement aux tirs des canons d’Acre. Le soir du 2 novembre, ils furent rejoints par le reste de la flotte qui put ainsi cerner le promontoire avancé dans la mer de la forteresse. Le 3 novembre, après deux heures et demie d’un pilonnage formidable par toutes les bouches à feu de la flotte…


Dans la ville d’Acre, « une masse de feu et de fumée s’éleva soudain comme un volcan dans le ciel, suivie immédiatement d’une pluie de matériaux de toutes sortes qui avaient été emportés par sa force. La fumée s’immobilisa quelques instants comme un immense dôme noir, obscurcissant tout », peut-on lire dans un des nombreux récits de cet événement. […] La grande poudrière d’Acre a été touchée par un obus. D’après le récit d’un capitaine britannique, le « dépôt a explosé à la suite d’un tir d’obus bien dirigé de la frégate à vapeur Gorgon ». On ne peut pas exclure qu’il s’agisse d’un tir accidentel mais les Britanniques connaissaient parfaitement la position du dépôt. Sur la base de renseignements récents, Lord Minto, le commandant en chef de la Royal Navy, avait informé le commandant sur le terrain qu’il y avait « beaucoup de poudre stockée très périlleusement à Acre » et l’avait désignée comme une cible adéquate dans une lettre signée le 7 octobre.
Quel que soit le degré exact d’intentionnalité, les résultats de la frappe du premier navire de combat à vapeur ne font aucun doute. La ville palestinienne d’Acre est transformée en un tas de gravats. « Deux régiments entiers – explique un rapport adressé à Lord Palmerston – ont été anéantis et dans un périmètre de 50 000 mètres carrés, toute créature vivante a cessé d’exister ; les pertes humaines sont comprises entre 1200 et 2000 personnes selon les estimations. » (p. 38-41)


Je passe sur les descriptions de ce que découvrirent les Britanniques lorsqu’ils débarquèrent, les derniers défenseurs ayant abandonné la ville. Cela ressemble étrangement à ce que nous pouvons lire ou voir quotidiennement sur Gaza depuis le 7 octobre 2023. Mais :


Quels que soient les remords éprouvés par les hommes débarqués à Acre, la joie ressentie à Whitehall [siège historique du gouvernement britannique, et aussi de l’Amirauté] ne connaît pas de limites. Lord Palmerston félicite la Royal Navy pour la prise de la ville qui permet d’assurer « l’application des traités commerciaux ». La voie est dégagée pour le libre-échange au Proche-Orient. Cette prouesse est le fait des vapeurs, loués partout pour leur efficacité : ils « changeaient constamment de position dans l’action et lançaient des boulets et des obus dès qu’ils identifiaient les positions de tir les plus efficaces », observe un rapport, notant qu’il est « assez remarquable qu’aucun des quatre navires à vapeur n’ait eu un seul de ses hommes tués ou blessés ». (p. 45-46)


Les Britanniques ne s’arrêtèrent pas là. Ils débarquèrent brièvement à Gaza afin de détruire les bases logistiques de ce qui restait de l’armée égyptienne, et aussitôt après la Gorgon mit le cap sur Alexandrie, Napier menaçant de lui infliger le même sort qu’à Acre si Méhémet Ali ne se pliait pas à l’intégralité des exigences britanniques. Celui-ci demanda à conserver au moins la Palestine. Mais selon Napier, cela n’était pas négociable, pas plus que l’application du traité de Balta-Liman en Égypte. Ali dut céder sur toute la ligne.
C’est ainsi que l’Égypte fut « subordonnée », comme l’écrit Andreas Malm. « La Grande-Bretagne [avait] détruit le proto-empire arabe au moyen de la vapeur. » Comme il le remarque justement, « la vapeur permettait aux amiraux et aux capitaines de brancher leur bateaux sur un courant venu du passé, une source d’énergie extérieure à l’espace et au temps du combat, dans lequel les navires pouvaient ainsi faire feu comme s’ils avaient des ailes » (p. 48). C’est moi qui souligne, frappé par le paradoxe que représente cette puissance nouvelle (ce « progrès ») nourrie de passé… Dès 1842, le journal anglais The Observer notait : « Dès à présent, la vapeur est tout près de réaliser l’idée de l’omniprésence militaire ; elle est partout et il n’est pas question de lui résister. »
Cependant, le rabaissement de l’Égypte au rang de subalterne ne fut pas la seule conséquence de la pulvérisation d’Acre – ou de la démonstration de toute-puissance de l’Empire britannique en 1840. En effet, c’est de cette même année, écrit Andreas Malm, que date la première proposition de colonisation de la Palestine par des Juifs.


Le 25 novembre […], Palmerston écrit à Ponsonby, l’ambassadeur à Istanbul. « C’est un grand triomphe pour nous tous [il fait référence à la chute d’Acre quelques semaines auparavant], tout particulièrement pour vous, qui avez toujours soutenu que le pouvoir de Méhémet s’effondrerait sous les coups d’une attaque européenne. » Et de poursuivre : « Je vous prie de faire tout votre possible pour ces Juifs ; vous n’avez pas idée de l’intérêt qu’ils suscitent ; ce serait extrêmement diplomatique [si vous pouviez faire en sorte] que le sultan leur donne toutes facilités pour retourner en Palestine et y acheter des terres ; et si on leur permettait de recourir à nos consuls et nos ambassadeurs pour porter leurs réclamations, autrement dit, de se placer pratiquement sous notre protection, ils reviendraient en nombre considérable et apporteraient avec eux une grande richesse. »
Cinquante-sept ans avant le premier congrès sioniste, soixante-dix-sept avant la déclaration Balfour, cent sept ans avant le plan de partage, l’architecte en chef d’un Empire britannique quasiment au sommet de sa puissance pose ici la formule de la colonisation en Palestine. (p. 53)


Andreas Malm rappelle ensuite qu’il existait déjà depuis les années 1830 un courant de « sionisme chrétien » en Grande-Bretagne, dont la moindre des représentantes n’était pas… Lady Palmerston, justement. Mais au-delà de ce que Malm appelle un « fantasme absolument gentil – un fantasme anglo-saxon blanc et chrétien dans lequel des Juifs réels […] ne jouent aucun rôle actif », Lord Palmerston, lui, poursuit la stratégie impérialiste d’ouverture des marchés partout dans le monde – et particulièrement en Orient.


[Il] demande à Ponsonby de convaincre le sultan « d’encourager les Juifs à retourner s’installer en Palestine car la richesse qu’ils apporteraient avec eux accroîtrait les ressources des territoires du sultan » ; en outre, « une colonie juive pourrait constituer un frein à tout mauvais dessein futur de Méhémet Ali ou de son successeur ». Tout au long de la « crise orientale », Palmerston ne cesse de développer cet argumentaire dans ses lettres à son ambassadeur : un « retour » des Juifs en Palestine, ce serait y implanter « un grand nombre de riches capitalistes » ; si le sultan les acceptait, il gagnerait l’amitié de « classes puissantes dans ce pays [le Royaume-Uni] » ; « le capital et l’industrie des Juifs accroîtraient considérablement ses revenus et augmenteraient formidablement la force de son empire ».
Nous avons ici sous les yeux, poursuit Andreas Malm, une sorte de scan cérébral du sionisme impérialiste. Parce que les Juifs seraient liés à la métropole, leur donner la Palestine contribuerait à libérer le développement capitaliste et à empêcher l’émergence de nouveaux rivaux récalcitrants dans la région. (p. 56-57)


Le Times lui-même avait publié le 17 août 1840 un article expliquant qu’une colonie juive en Palestine constituerait « un rempart contre les intrusions ultérieures de la tyrannie sans foi ni loi et de la dégénérescence sociale » – en bref, qu’elle serait « avantageusement employée dans les intérêts de la civilisation en Orient ». (p. 57) Où l’on voit que ce projet commençait à acquérir une certaine notoriété. Andreas Malm passe ensuite en revue un certain nombre de déclaration « sionistes », émanant d’officiers ou d’autres membres de l’administration et, pour le dire vite, de la classe dominante anglaise, mais aussi d’Américains, y compris le premier Juif sioniste américain… Ces diverses prises de positions ont deux points en commun : 1) la terre de Palestine est désolée, à peine hantée par quelques Bédouins faméliques, et elle n’attend que des hommes industrieux et porteurs de capitaux pour (re)fleurir ; il semble que ce soit à ce moment-là qu’est né le slogan attribué plus tard au mouvement sioniste, « une terre sans hommes pour des hommes sans terre » ; 2) ces « hommes sans terre », en s’installant en Palestine, constitueront la pointe avancée de la civilisation dans une région arriérée, voire barbare.
En 1840 coïncident donc la pulvérisation d’Acre grâce à la vapeur et une première publicité du projet sioniste.


Il n’est peut-être pas inutile d’ajouter quelques mots sur la dialectique de l’esprit et de la matière, poursuit Andreas Malm. Une étrange spirale du réel et de l’imaginaire est à l’œuvre en 1840 : les Britanniques ont réellement transformé une ville palestinienne en un amas de ruines. Puis ils ont commencé à imaginer que toute la Palestine était un paysage de ruines – désolé, déserté, dépeuplé ; des constructions mentales tout à fait imaginaires, mais des représentations semble-t-il assez justes d’Acre après le 3 novembre. Au tour suivant de la spirale, le vidage idéel de la terre est devenu l’annonce du phénomène réel. « Terre sans peuple » est l’instruction pour une Nakba. Éternels pionniers, les Britanniques ont procédé à une élimination préfigurative du peuple palestinien. À ce moment de l’histoire, curieusement, les Juifs occupent encore une position assez symétrique à celle des Palestiniens : ils existent comme des personnages de l’intrigue, mais dans l’ordre de l’imaginaire pur. […] Avant d’être juif, le sionisme a été impérial.
Mais des Juifs réels finiront bien sûr par être enrôlés dans le projet sioniste et des Palestiniens réels seront physiquement éliminés de leur terre. Dans le contexte de cette longue durée, le génocide à Gaza n’apparaît pas si accidentel. Dans son rapport pour les Nations unies, Albanese a l’audace de s’inspirer de l’école des settler-colonial studies [études sur la colonisation de peuplement] pour l’expliquer. « Les actions d’Israël ont été guidées par une logique génocidaire qui est constitutive de son projet de colonisation de peuplement en Palestine, signe d’une tragédie annoncée », écrit-elle. L’extermination génocidaire est l’apogée du colonialisme de peuplement en Palestine, depuis 1948, « le déplacement et l’effacement de la présence indigène arabe sont une dimension inévitable de la formation d’Israël en tant qu’“État juif” ». Elle a raison, bien entendu. Mais le colonialisme de peuplement en Palestine n’a jamais volé de ses propres ailes et jamais il n’en aurait eu les moyens. Et la tragédie a été annoncée bien avant Yossef Weiz[3] et consorts. Les Palestiniens avaient déjà été figurativement effacés de la carte de la Palestine 183 ans avant ce génocide ; avec des coups d’arrêt et des accélérations, cet effacement n’a jamais cessé de se matérialiser et de s’intensifier depuis. Prenez les mots d’Isaac Herzog, président de l’État d’Israël, cités par Albanese comme un exemple parmi d’autres d’intentions génocidaires : Herzog a affirmé en octobre et novembre 2023 qu’Israël combat au nom de « tous les États et peuples civilisés », contre « une barbarie qui n’a pas sa place dans le monde moderne » – il va « extirper le mal pour le bien de toute la région et du monde ». Ces mots auraient pu sortir de la bouche des sionistes anglais de 1840. (p. 69-71)


Continuité stratégique du colonialisme de peuplement et de ses conséquences génocidaires, donc, depuis la pulvérisation d’Acre jusqu’à celle de Gaza. Mais pourquoi donc Malm titre-t-il son livre Pour la Palestine comme pour la Terre ? Cela est simple à comprendre : si la vassalisation de l’Égypte, et avec elle, celle du monde arabe, fut obtenue grâce à la supériorité technologique offerte à l’Empire britannique par la vapeur – et donc le charbon, ce qui justifie le sous-titre du livre : Les ravages de l’impérialisme fossile – elle fut ensuite maintenue et renforcée grâce à l’exploitation et au contrôle des ressources pétrolières, abondantes, comme on sait, au Proche-Orient. Or, avec le charbon, le pétrole est le principal responsable du réchauffement climatique. Si l’on admet, avec Malm, que l’État d’Israël est le poste avancé de l’impérialisme dans la région, responsable en quelque sorte du « maintien de l’ordre pétrolier », on voit tout de suite que les combats pour une Palestine libérée de l’apartheid et contre le réchauffement climatique sont un seul et même combat.
Ce texte n’est qu’une recension : je ne développe pas ici tous les arguments de Malm – j’avoue que j’ai été assez fasciné par son aspect historique (pulvérisation d’Acre, sionisme anglais des années 1830-1840) que j’avais ignoré jusque-là, mais je ne voudrais pas laisser penser que son auteur s’en tient à ce seul aspect – même s’il tient une place importante dans son livre.


Il me reste à dire quelques mots de l’article d’Ivan Segré – grâce auquel, encore une fois, j’ai ouvert le bouquin d’Andreas Malm. Beaucoup de choses m’y opposent, en premier lieu, l’espèce de délectation que semble trouver son auteur à, non seulement, tailler en pièces le texte qu’il a choisi pour cible (ce qui est dans ses habitudes, à le lire régulièrement dans Lundi matin), mais encore à déconsidérer son auteur (autre détestable habitude de Segré) – et c’est un euphémisme. Ainsi dès le titre, il nous parle de l’« égarement » antisioniste et du « cas » Andreas Malm. On est déjà dans un registre psychiatrique, confirmé au fil de l’article par l’utilisation des termes « délire » et « délirant » qualifiant l’auteur visé et son antisionisme en général. Il se trouve que je travaille en ce moment sur une histoire qui m’amène à relire quelques textes concernant la psychiatrie soviétique, laquelle fit grand usage de ce genre de qualifications afin de se débarrasser des dissidents en escamotant toute possibilité de débat politique quant au bien-fondé, ou non, de leurs critiques envers le régime de l’époque. Ce que fait Segré y ressemble beaucoup. Il répondra qu’il n’occupe pas de position de pouvoir, lui. Ce dont je me félicite.
Deuxième remarque : Segré engage une discussion quelque peu spécieuse sur la notion de génocide, mettant en doute la légitimité de son emploi dans le cas de Gaza – alors que Malm est loin d’être le premier à l’employer, comme on l’a vu plus haut. Il préfère, semble-t-il, le terme de « crime contre l’humanité ». Par contre, il accuse le Hamas d’avoir déclaré le 7 octobre « une guerre d’anéantissement » à la société israélienne. C’est peut-être inverser la réalité – on ne voit pas qu’Israël (ou la « société israélienne ») soit en voie d’anéantissement, alors que la Palestine et la société palestinienne, si. Et à propos d’anéantissement, la deuxième occurrence du terme survient dans une phrase qui impute à


un certain « antisionisme », disons celui qui circule de manière relativement consensuelle dans l’ensemble des forces dites « décoloniales », « anti-impérialistes » ou tout simplement de « gauche », soit, pour résumer en deux mots, la « gauche antisioniste » [la volonté] d’une décolonisation radicale, autrement dit une libération de la Palestine « du Jourdain à la mer », avec son corollaire : l’anéantissement du sionisme.


From the river to the sea. Le slogan fait polémique car les sionistes, précisément, l’assimilent au rejet des Juifs. Cependant, lorsque l’on parle d’« anéantissement du sionisme » et de son incarnation actuelle, l’État d’apartheid, on ne parle pas d’anéantissement des juifs.
Ce qui m’amène à ma troisième remarque. Segré cite ainsi Malm,


Je dois admettre une certaine naïveté ici : je ne m’étais pas attendu à une telle soif de sang palestinien (p. 18).

et commente :


L’image est parlante. Et dans le contexte d’un tel ouvrage, elle ne doit rien au hasard : la « soif de sang palestinien » évoque inévitablement l’accusation de « meurtre rituel » porté contre les Juifs.


Et c’est ainsi que votre fille est muette et Andreas Malm antisémite. Comme sont antisémites
l’ensemble des forces dites « décoloniales », « anti-impérialistes » ou tout simplement de « gauche », soit, pour résumer en deux mots, la « gauche antisioniste ».
Ritournelle déjà bien connue entonnée par Emmanuel Macron, le Parlement français, sans parler du chœur des médias mainstream. L’insinuation (car Segré n’accuse pas explicitement que Malm d’antisémitisme) est pourrie, c’est entendu, et inacceptable. D’autant plus que la citation est tronquée. En effet, Malm, dans ce passage n’accuse pas le seul État d’Israël (et, au passage, pas du tout « les juifs »). Lisez plutôt :


Je dois admettre une certaine naïveté ici : je ne m’étais pas attendu à une telle soif de sang palestinien. Bien sûr, le comportement de l’occupation ne m’a pas surpris. C’est ce qu’on s’est dit aussitôt au matin du 7 octobre : « Ils vont détruire Gaza. Ils vont tuer tout le monde. » Chacun savait comment l’État d’Israël se comporte et ce qu’il fallait en attendre. Ce que je n’avais pas imaginé pour ma part, c’est à quel point l’Occident allait s’engager dans les meurtres de masse (p. 18-19, c’est moi qui souligne).


Pour conclure, je ne remercierai pas une fois de plus Ivan Segré de m’avoir incité à lire Pour la Palestine et pour la Terre et par contre, si vous avez eu la patience de me suivre jusqu’ici, je vous recommanderai chaleureusement de le faire à votre tour (et merci à La Fabrique d’exister !).
 
Le 5 avril 2025, franz himmelbauer pour Antiopées.
 
 
[1] Note à lire ici : https://antiopees.noblogs.org/post/2017/05/21/andreas-malm-lanthropocene-contre-lhistoire-le-rechauffement-climatique-a-lere-du-capital/
 et là : https://lundi.am/Andreas-Malm.
[2] https://antiopees.noblogs.org/post/2025/01/11/ne-pas-oublier-la-palestine/
https://lundi.am/Ne-pas-oublier-la-Palestine
[3] Yossef Weiz, né en 1890 à Boremel et mort en 1972 en Israël, est un dirigeant du mouvement sioniste et un haut responsable du Fonds national juif. Quittant l’Empire russe pour la Palestine en 1908, il est au sein du Fonds national juif un des principaux acteurs du reboisement et de l’acquisition de terres en Eretz Israël au cours des années 1930. Il devient président du FNJ en 1948. [Source : Wikipédia] À ce titre, il a occupé un poste stratégique dans l’expulsion des Palestiniens en 1948.   

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Chroniques d’en bas à droite # 1

Non je n’ai pas viré de bord… le titre de ces chroniques se réfère seulement aux coordonnées géographiques de la petite ville de F., où je réside, sur la carte de France telle qu’on la regarde habituellement. Oui, je sais, j’aurais pu mettre « chroniques d’en bas à gauche », me situant ainsi sur un spectre politique qui mérite de plus en plus ce nom, ou encore (comme j’ai pu le faire par le passé) « depuis les collines du sud-est de la France » en paraphrasant les zapatistes. Mais pas plus que la décolonisation, la révolution zapatiste n’est une métaphore[1], et je dois bien avouer qu’ici, en bas à droite, je ne perçois pas encore les prémices d’une insurrection – même si, je le reconnais, je peux tout à fait me tromper (en fait, j’aimerais bien).

Bon alors qu’est-ce qu’y s’passe par ici en ce début d’année ? Bah, pas grand-chose, j’en ai peur. Notre ancien maire fait encore parler de lui dans la presse nationale. Faut dire qu’il est gonflé, quand même : se faire embaucher un géant chinois de la fast fashion, c’est comme ça qu’on dit, paraît-il, pour cette industrie textile qui fournit pour quasiment rien des habits de (très) mauvaise qualité ; se faire embaucher par Shein – c’est le nom de la boîte en question – alors que justement on s’agite dans les enceintes parlementaires françaises afin de taxer ses produits de façon à rétablir, espère-t-on, des conditions « loyales » de concurrence avec les fabricants français et européens… Enfin, « se faire embaucher » est peut-être mal dit : Christophe Castaner, puisqu’il s’agit de lui (oui, oui, le même que le matraqueur/éborgneur en chef de Gilets jaunes et autres manifestants[2] et qui, par ailleurs, défendait voici quelques années le made in France) a, selon ce que je lis dans la presse, « intégré le comité RSE » de l’entreprise chinoise. RSE ? Késaco ? Je l’ai trouvé sur internet : « responsabilité sociale et environnementale ». Autrement dit : du foutage de gueule dans les grandes largeurs.

Responsabilité sociale ? Tu parles, Charles ! Suffit de continuer un peu la promenade sur internet pour voir dans quelles conditions travaillent les ouvriers et ouvrières de Shein :

Une équipe de la BBC s’est rendue dans un district de la ville de Canton pour rencontrer les petites mains derrière les robes et les pulls à moins de vingt euros qui inondent le marché. Le quartier de Panyu est surnommé le « village Shein » : c’est ici que sont implantées plusieurs milliers d’usines qui alimentent le flux continu de vêtements vendus par la plateforme du plus grand détaillant de fast fashion du monde. « Si un mois compte trente et un jours, je travaillerai trente et un jours», explique un ouvrier à la BBC, qui a visité dix usines et rencontré quatre de leurs propriétaires et une vingtaine de travailleurs. La plupart ont expliqué n’avoir qu’un seul jour de congé par mois, avec des semaines de soixante-quinze heures assis derrière leurs machines à coudre. Ces conditions violent les lois chinoises, mais ne sont pas rares dans le pays : on ne devient pas « l’usine du monde » en respectant le code du travail[3].

Responsabilité environnementale ? Shein commercialise ses produits en ligne – première source de pollution.  Il suffit de s’informer un peu pour savoir ce que la soi-disant « dématérialisation »des échanges engloutit comme quantité d’énergie, d’eau (pour refroidir les data-centers), etc. Tiens, d’ailleurs, saviez-vous que notre fière métropole régionale, Marseille, est devenue le septième hub internet mondial – dix-huit câbles sous-marins intercontinentaux  y émergent et on y compte déjà cinq data-centers ? Tout ça à quelques centaines de mètres de la rue d’Aubagne et de ses immeubles effondrés. Marseille, ville de contrastes. On commence à s’y émouvoir à l’annonce de nouveaux projets qui risquent de venir réchauffer encore une ville déjà souvent invivable. Et puis c’est pas le tout de commander et payer en ligne, il faut bien être livré, non ? Et l’on peut se demander s’il est bien raisonnable de transporter sur des dizaines de milliers de kilomètres des vêtements bas-de-gamme qui finiront très vite… où ça ? « L’Afrique, dépotoir de la fast fashion », titre par exemple Greenpeace.

Mais sûrement Christophe Castaner, ce héros du social et de l’environnement, va-t-il mettre fin à ces iniquités. C’est qu’il doit être compétent, le gonze. Il était déjà président du conseil de surveillance du grand port maritime de Marseille (nommé par décret ministériel) et président du conseil d’administration d’Autoroutes et tunnel du Mont-Blanc (nommé par décret présidentiel, siouplaît). Ceusses qui disent que ce sont des postes de consolation après ses défaites électorales qui l’ont conduit à se retirer de la politique sont rien que des mauvaises langues, là !

Baste. Revenons à notre petite ville. Vraiment petite, hein, pour l’appeler « ville ». Bourg ? Bourgade ? Quoi qu’il en soit on en est fier – le maire actuel, en tout cas, il n’en peut plus de fierté – si bien que lorsqu’il sort régulièrement son bulletin municipal sur papier glacé, on le voit en photo à toutes les pages, parfois même deux ou trois fois par page. Comment ça j’exagère ? À peine – allez, c’est vrai, parfois il n’y a même pas sa photo sur une ou deux pages… Grand communicant, l’édile. Ça marche, semble-t-il. Tenez, il vient de présenter ses vœux dans une cérémonie désormais bien huilée : on m’a dit qu’il y avait 1100 personnes ! Alors que F. ne compte que 5 000 habitants, y compris les enfants et les très vieux qui ne fréquentent guère ce genre de sauteries (sans parler des mauvaises têtes dans mon genre, qui boudent dans leur coin). Ok, il invite chaque fois ses potes d’un peu partout, élus de droite à la Région, au Département, et les potes de ses potes. Mais quand même, il faut bien que nombre de nos concitoyens y aient assisté – attrait du buffet ? Besoin de se sentir au chaud, du bon côté du manche ? Je ne sais pas exactement ce qu’il a dit dans son discours, puisque je n’y étais pas, et que je n’ai encore trouvé personne pour me raconter – juste un qui râlait, au bar, parce qu’ils n’avait pas pu profiter du buffet – « y en a des qui se sont scotchés devant dès le début et qui n’ont plus bougé, c’était inaccessible… » Par contre, il (le maire, pas le râleur) avait « accordé » une interview à La Provence, parue le matin même (guillemets parce qu’il les convoque quand ça lui chante et il accourent, brosse à reluire à la main). Titre : « [Le maire] souhaite « préserver l’âme » de la ville. » Ah. L’âme de la ville. J’en suis resté comme deux ronds de flan. Pour résumer : entreprises (pépinière d’), patrimoine (à transmettre aux petits n’enfants grâce à un musée, hé, hé), spectacles varié(té)s et sport, bien sûr (santé publique, flamme olympique, compétition vélocipédique, etc.) Que d’âme, que d’âme ! Que dalle, oui. Voici bien longtemps déjà (au moins depuis les mandats de Castaner, ce qui ne nous rajeunit pas) que F. se vend au tourisme, principale ressource de la ville. Faut la voir en « saison » : c’est blindé. Heureusement, en ce moment, c’est calme – on sent l’âme qui flotte sur les remparts…

Je n’ai pas trop le temps de prolonger cette chronique aujourd’hui – je pars demain matin dans le Grand Nord (à Paris). Mais je vous donne rendez-vous très bientôt pour (re)parler d’un sujet qui me tient à cœur : Marseille, ses « élites » (Rodolphe Saadé, pour ne pas le nommer et sa Provence (qui appartient désormais au susdit, lequel voit grand pour son journal, comme son pote Macron a vu « Marseille en grand ».

À vite, donc.

franz himmelbauer, ce 19 janvier 2025.

[1] Je fais allusion ici à un excellent petit bouquin dont les auteur·e·s s’insurgent contre l’usage de plus en plus fréquent – et donc galvaudé – du terme « décolonial » : « Cet essai, est-il écrit sur la quatrième de couverture, entend rappeler que la décolonisation, c’est la restitution aux autochtones de leurs vies et de leurs terres. Elle n’est pas la métaphore d’autre chose, quand bien même cette autre chose tendrait à améliorer nos sociétés. » Eve Tuck et K. Wayne Yang, La Décolonisation n’est pas une métaphore, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Baptiste Naudy, avec en postface un entretien avec Christophe Yanuwana Pierre, cinéaste et militant kali’na, cofondateur et ancien porte-parole de la Jeunesse autochtone de Guyane, éd. rot-bo-krik, Sète, 2022.

[2] Soyons précis : l’ancien sinistre de l’Intérieur n’a matraqué ni éborgné ou estropié personne de ses propres mains. Par contre, il a justifié ces actes en soutenant, à l’unisson avec son chef Macron, qu’il n’existait pas de « violences policières » – juste parfois des actions en légitime défense contre une foule « émeutière ».

[3] Trouvé ici : https://www.msn.com/fr-fr/finance/autres/shein-comment-sont-fabriqu%C3%A9s-les-v%C3%AAtements-du-g%C3%A9ant-chinois-de-la-fast-fashion-et-pourquoi-il-faut-l%C3%A9viter/ar-AA1xo6Nr.

J’ai vu aussi des allusions à l’exploitation du travail forcé des Ouïghours, mais je ne suis pas très documenté là-dessus. Quoi qu’il en soit Castaner a du pain sur la planche en matière de « responsabilité sociale » de Shein…

 

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Ne pas oublier la Palestine

Les ami·e·s de l’école de philosophie ont publié dans Lundi matin #447 « Une bibliographie non-exhaustive pour (re)penser la Palestine » dont je prends ici la suite. En effet, il semble qu’en ce début 2025, il n’est plus temps d’oublier la Palestine (si cela l’a jamais été) – Gaza, mais aussi Jérusalem et la Cisjordanie, où l’entreprise coloniale se fait plus féroce que jamais.

Je commence par deux ouvrages historiques qui sont bien complémentaires : Palestine Israël. Une histoire visuelle, de Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal[1], et La Conquête de la Palestine. De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans, par Rachad Antonius[2]. Le premier, comme son titre le suggère, s’est donné pour objet de donner à voir la conquête de la Palestine par Israël en « plus de quatre-vingts documents cartographiques [qui] retracent un siècle et demi d’histoire ».

Philippe Rekacewicz est un des animateurs de l’excellent site visionscarto.net sur lequel on trouvera – entre de très nombreuses autres contributions toutes plus intéressantes les unes que les autres une présentation de Palestine Israël : « Parce que l’histoire ne commence pas le 7 octobre ». Il travaille et réfléchit depuis longtemps aux manières de rendre vivante et accessible la géographie – Visionscarto se veut « un lieu où doivent se sentir à l’aise toutes les personnes qui souhaitent réfléchir sur des concepts originaux de cartographie — comme la cartographie participative, la cartographie radicale ou la cartographie narrative ». Quant à Dominique Vidal, il est bien connu pour son engagement propalestinien et son travail de journaliste et d’intellectuel sur le Proche-Orient en général et Israël-Palestine en particulier. Il est proche d’Alain Gresh, qui anime orientxxi.info, dont je ne recommanderai jamais assez la lecture. Bref, la collaboration entre le journaliste et le cartographe a donné un livre très pédagogique. Il est découpé en six chapitres correspondant aux étapes importantes du sionisme d’abord, puis de la création de l’État d’Israël et des guerres qu’il a menées jusqu’à aujourd’hui. Chacun comprend donc plusieurs cartes et/ou infographies, des encadrés sur telle ou telle question particulière, et une narration qui court tout le long du livre – le tout montrant le déroulement implacable (on a envie d’écrire : le rouleau compresseur) de l’entreprise du « settler colonialism » sioniste. On commence à savoir que ce que nous traduisons en français par « colonialisme de peuplement », et qui correspond, entre autres, à la forme de l’emprise coloniale sur Abya Yala (baptisée Amérique par qui vous savez), est une entreprise structurellement génocidaire. Car il s’agit bien d’éliminer les autochtones afin de voler leurs terres et de s’établir à leur place. Ôte-toi de là que je m’y mette, en somme. Une seule carte, page 33, pourrait suffire à établir l’intention qui a présidé à ce projet criminel. On y voit, délimitée par une ligne rouge, la zone revendiquée par les sionistes pour l’établissement de leur « Foyer national » en Palestine lors de la conférence de paix de Paris en 1919. Rappelons qu’il s’agissait des négociations entre les protagonistes de la Première Guerre mondiale, qui consacrèrent la disparition des « Empires centraux » – allemand et austro-hongrois – et de l’Empire ottoman. Les puissances impérialistes victorieuses obtinrent, elles, des « mandats » de la SDN (société des nations), euphémisme pour « droit de domination coloniale ». Celui de la Palestine fut attribué au Royaume-Uni. On sait par ailleurs que la première reconnaissance officielle par un État du projet sioniste (de « Foyer national juif » en Palestine) était venue de Lord Balfour, secrétaire au Foreign Office, en 1917. Quoi qu’il en soit, les dirigeants israéliens n’ont semble-t-il jamais perdu de vue le tracé de cette « ligne rouge » comme objectif de leur diplomatie – et surtout de leurs entreprises militaires – je ne mentionnerai ici que le Golan (syrien) et le Sud-Liban. Tout récemment, l’armée israélienne a profité de la situation d’interrègne en Syrie pour investir encore un peu plus avant la région du Golan, et a imposé au Hezbollah un retrait d’une trentaine de kilomètres au nord de la frontière – ce qui correspond  (plus ou moins, je ne connais pas précisément les distances) à la ligne de la revendication territoriale de 1919… Le défaut de ce livre tient à ses qualités : il est extrêmement touffu et bourré d’informations – si bien que l’on a parfois un peu de mal à s’y retrouver, et qu’il n’est pas facile à lire d’une traite. Mais toutes ces informations, ces chronologies, ces portraits et surtout ces cartes en font cependant une très bonne boîte à outils que l’on fera bien de garder à portée de main afin de s’y référer pour mettre l’actualité en perspective.

La Conquête de la Palestine vient très utilement en renfort, en quelque sorte, de la lecture du premier. Car il propose une narration beaucoup plus synthétique. « [Ce] n’est pas une histoire du conflit entre Israël et la Palestine, prévient son auteur d’entrée de jeu. Il n’aborde qu’un seul aspect de ce conflit, qui est le plus central : l’histoire de ma mainmise graduelle du mouvement sioniste sur la terre de Palestine. » De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans : le sous-titre est assez éloquent à cet égard. Le livre, qui se lit vite et facilement (160 pages en style alerte et sans jargon), répond d’une autre manière à la même urgence qu’Israël Palestine : défaire la forgerie de la hasbara (la propagande israélienne) qui voudrait faire accroire que « l’histoire [de Gaza] commence le 7 octobre ». Il est ainsi organisé en deux parties : tout d’abord, l’histoire de cette « guerre de cent ans » (jusqu’au 7 octobre), puis « Un autre regard sur le conflit » (après le 7 octobre). Je trouve particulièrement utile la première partie (la seconde est également très intéressante, mais probablement moins originale en ce qu’elle aborde des questions qui ont déjà été soulevées dans plusieurs ouvrages dont j’ai moi-même rendu compte ici[3] ou/et qui sont mentionnés dans la « bibliographie non-exhaustive » de l’école de philo. Le tour de force, si j’ose dire, de cette première partie est de donner une vision d’ensemble claire et précise de la conquête de la Palestine par le mouvement sioniste (et ses premières institutions proto-étatiques) appuyé sur l’Empire britannique d’abord, puis par l’État d’Israël soutenu par l’ensemble de la communauté internationale à ses débuts (vote majoritaire de l’Assemblée générale de l’ONU en 1947), puis par le seul ensemble occidental (Europe-États-Unis), qui a lui aussi tendance à se restreindre mais qui suffit encore largement à assurer la supériorité militaire à son protégé. J’aurais tendance à dire qu’il faudrait le lire avant ou en même temps que Palestine Israël, car sa présentation synthétique de l’histoire et des enjeux actuels rend plus facilement accessible la multitude d’informations détaillées fournies par le premier.

Voici quelques années déjà qu’est paru le livre de Khalil Tafakji (avec Stéphanie Maupas) 31° Nord 35° Est. Chroniques géographiques de la colonisation israélienne[4]. Né après la Nakba, c’est un enfant de Jérusalem. Membre de la délégation palestinienne lors des pourparlers de paix et directeur du département de cartographie de la Société d’études arabes, Khalil Tafakji a sillonné son pays, la Palestine, pendant trente ans et cartographié la colonisation des Territoires occupés. En 1995, au moment des « accords » d’Oslo, il avait été invité à Jéricho par Yasser Arafat qui voulait prendre connaissance de ses recherches sur la l’état de la colonisation israélienne.

Plus je progressais dans ma démonstration, raconte-t-il, plus mes auditeurs se raidissaient. Le futur chef de l’Autorité palestinienne balançait nerveusement ses jambes, et je pouvais percevoir un léger tremblement sur ses lèvres. Il me fusilla du regard lorsque j’annonçai : « Je ne sais pas si quelqu’un vous a promis un État, mais je parle à partir des cartes et, si l’on regarde les cartes, il n’y a pas d’État palestinien… Vous n’avez rien. »

La suite lui a malheureusement donné, et continue de lui donner raison. L’intérêt de son livre est de montrer la mécanique concrète de la colonisation, à ras de terre si l’on peut dire, mais aussi à « ras de murs », dans Jérusalem, entre autres. Il réside aussi dans la découverte d’un « honnête homme », qui ne se paye pas de mots mais accomplit un travail aussi indispensable que discret. Une personnalité attachante dont on apprit l’arrestation et le saccage de ses bureaux – et de ses cartes – par la police israélienne en juillet 2020, peu de temps après la parution de son livre en France – coïncidence ? D’après les dernières déclarations que j’ai pu lire de lui (en juin dernier, sur les plans d’annexion de la Cisjordanie de Smotrich, le ministre des finances fasciste de Netanyahou), il semble qu’il soit « libre » (si l’on peut dire cela d’un Arabe palestinien en Israël aujourd’hui) et toujours actif.

Voici maintenant un petit livre : Palestine. Pour un féminisme de libération[5]. Professeure et militante palestinienne vivant aux États-Unis, son auteure, Nadia Elia, tout en déconstruisant les associations fallacieuses entre antisionisme et antisémitisme, veut ici rappeler la place des femmes et des personnes queers dans la lutte de libération de la Palestine. Extrait :

Sur le plan théorique, il est accepté que l’hypermilitarisme, l’occupation et le colonialisme de peuplement sont inévitablement accompagnés de violence fondée sur le genre. Le langage même que nous utilisons pour désigner les actes d’appropriation des terres reflète cette violence. Pensons à l’expression « pénétrer en terre vierge », assez courante à l’époque de la conquête européenne du continent africain, ou au « viol de Gaza », que nous entendons à chaque assaut israélien sur la région assiégée. Et les hommes dont la terre est conquise sont considérés comme « émasculés », puisque leur incapacité à protéger la terre signifierait qu’ils sont « efféminés ». Il s’agit d’un langage de domination et de violence hautement sexualisé. Bien sûr, nous sommes malheureusement habitué·es aux termes « pillage » et « incendie » qui accompagnent la conquête, et nous savons que les femmes sont des « butins de guerre ». Où que nous regardions, la violence fondée sur le genre est une partie intégrante du colonialisme de peuplement. En tant que puissance d’occupation militaire brutale qui étend illégalement ses colonies, Israël ne fait pas exception à ce constat. Plus précisément, si Israël considère une certaine population – soit une population autochtone  occupée, dépossédée, et privée de ses droits – comme une « menace démographique », alors son attitude est à la fois raciste et genrée.

Le contrôle raciste de la population repose spécifiquement sur la violence contre les femmes. Il n’est donc pas surprenant que Mordechai Kedar, un ancien officier de renseignement militaire israélien devenu universitaire, suggère de manière pragmatique que « violer les femmes et les mères des combattants palestiniens » dissuaderait les militants du Hamas d’attaquer. De même, la députée israélienne Ayelet Shaked a ouvertement appelé au meurtre d’enfants palestiniens, en affirmant que les femmes palestiniennes doivent aussi être tuées, car elles donnent naissance à de « petits serpents ».

Pour autant, Nadia Elia refuse les discours qui parlent de nombres disproportionnés de victimes femmes et enfants :

En réalité, chaque politique israélienne, chaque assaut israélien, chaque massacre peut être nommé « Opération tuez tout le monde » : hommes, femmes, enfants, personnes âgées, hétérosexuelles et LGBT+, chrétiennes et musulmanes. Le féminisme ne devrait pas s’intéresser à un seul segment de la population, et ignorer d’autres communautés opprimées ; l’ensemble des Palestinien·nes sont opprimé·es par Israël. […]

Même si nous nous concentrons sur la manière dont les politiques d’Israël affectent les femmes, les enfants et les personnes queers de la Palestine, nous devons garder à l’esprit que le féminisme intersectionnel ne se limite pas à améliorer les conditions de certaines personnes en particulier. L’ensemble des Palestinien·nes souffrent de l’occupation israélienne, tout comme l’ensemble des Autochtones d’Amérique ont souffert du vol de cette terre par l’Europe, et tout comme l’ensemble des Afro-Américain·es ont souffert de l’esclavage et continuent de souffrir du racisme institutionnel et de la violence structurelle.

J’ai encore dans ma musette le dernier numéro (25, sorti en novembre 2024) de la Revue du Crieur – dernier au deux sens du terme : le dernier en date, mais aussi le dernier tout court, puisque cette revue publiée depuis 2015 par les éditions La Découverte et Mediapart a choisi de tirer sa révérence. Dommage, c’était une revue intéressante qui donnait toujours de quoi penser… Son dernier numéro, donc, ne déroge pas à la règle et consacre un dossier conséquent à « La solitude de Gaza ».

Thomas Vescovi donne un article sur les opposants israéliens à la guerre : traumatisés comme le reste de la société israélienne par l’attaque du 7 octobre 2023, les militants pacifistes, progressistes ou révolutionnaires doivent se positionner face à la guerre – mais comment s’opposer, en Israël, à une opération militaire soutenue par l’ensemble de la société ? Thomas Vescovi enquête ainsi sur un « camp de la paix déboussolé mais toujours existant ». Meryem Belkaïd, elle, décrit le « bras de fer mondial autour de la colonialité d’Israël », qui fait l’objet d’un débat acharné. Invisibilisée par les défenseurs de la politique israélienne, qui taxent d’antisémitisme tout regard critique sur l’histoire d’Israël, elle est au cœur due l’argumentation des militants de la cause palestinienne, qui s’appuient notamment sur l’historiographie du colonialisme de peuplement. Marion Slitine s’intéresse à l’aspect culturel, plus exactement de « culturicide » de la guerre contre Gaza. « Nous combattons des animaux humains et nous agirons en conséquence » , a osé Yoav Gallant, ministre israélien de la Défense, le 9 octobre 2023. On a encore parlé, à la fin de l’année 2024 et au début 2025, de la destruction ou de la mise hors service des derniers hôpitaux de Gaza. Il faut y ajouter la destruction systématique des universités, des lieux de culte musulmans et chrétiens, des sites patrimoniaux – monuments anciens, musées, archives : c’est le traitement réservé aux « animaux humains ». Marion Slitine conclut ainsi son article :

Ce qui se passe en Palestine – et à Gaza en particulier – est un acte qui va au-delà de la destruction physique et qui s’apparente bel et bien à un génocide culturel. Le musellement des voix créatives palestiniennes s’intègre à une politique générale visant à briser également les Palestiniens sur le plan psychique et émotionnel et s’inscrit dans un processus colonial de destruction qui suppose l’annihilation de l’identité palestinienne. En coupant le peuple palestinien de sa propre culture, en tentant de rompre les liens entre son passé et son présent, Israël cherche à effacer tous ses horizons et à le déposséder de son avenir, tout en créant de nouveaux traumatismes qui perdureront sur des générations.

Ce dossier comprend aussi un article passionnant d’Eyal Weizman : « Génocides en miroir. Une histoire allemande » Au printemps 2024, alors qu’Israël écrasait la bande de Gaza sous les bombes, Weizman enquêtait en Namibie pour son organisation Forensic Architecture sur les traces du génocide perpétré par l’Allemagne en 1904 contre les Ovaherero (plus connus en Europe comme « Herero ») et les Nama, dans sa colonie qu’elle nommait Sud-Ouest africain – la future Namibie. Cent vingt ans après ce qui fut probablement le premier génocide du XXe siècle, le 11 janvier 2024, l’Afrique du Sud attaquait Israël devant la Cour internationale de justice à la Haye pour ses actions de « nature génocidaire » contre les Palestiniens. Les avocats qui présentaient la requête estimaient alors le nombre de morts palestiniens à 23 000[6] et mentionnaient la destruction de toutes les infrastructures de vie, dont les écoles et les hôpitaux, et le déplacement forcé de la quasi-totalité de la population de Gaza. Israël se défendit le lendemain en objectant  que « si actes de génocide il y a[vait], ils [avaie]nt été perpétrés contre Israël ».

Moins de deux heures après qu’Israël eut rendu ses conclusions, écrit Weizman, l’Allemagne se jeta à son secours en annonçant qu’elle intervenait en tant que « tierce partie ». Tout pays signataire de la Convention sur le génocide de 1948 peut en effet présenter des arguments en vue de trancher un contentieux concernant l’interprétation du traité. […]

Un porte-parole de Berlin déclara qu’« à la lumière de l’histoire de l’Allemagne et du crime contre l’humanité – la Shoah –, le gouvernement fédéral se [considérait] comme particulièrement attaché à la Convention de Genève ». En d’autres termes, l’Allemagne estimait détenir une expertise sur ces questions qui lui permettait d’affirmer que les accusations contre Israël n’avaient « strictement aucun fondement » […]

Le 13 janvier 2024 […], le président de la Namibie, Hage Geingob […] rétorqua que l’Allemagne ne pouvait se prévaloir « moralement de son attachement à la Convention de Genève sur le génocide […] dans la mesure où elle apporte son soutien à l’équivalent d’un holocauste et d’un génocide à Gaza ». Il ajouta que l’on attendait toujours du gouvernement allemand qu’il « reconnaisse pleinement le génocide commis sur le sol namibien ».

C’est précisément ce dernier génocide, et la façon dont on en a effacé les traces, que Weizman a été documenter en Namibie. Forensic Architecture s’est en effet engagée depuis plusieurs années à assister les représentants des Ovaherero et des Nama dans leurs recherches pour localiser les anciens villages détruits lors du génocide, de même que les camps de concentration et les charniers, dans le but de pouvoir présenter une demande de préservation de ces sites, de réparations et de restitution des terres. En effet, il faut savoir que bien souvent, ce sont des descendants de la « Schutztruppe », soit la milice qui perpétra les massacres, qui possèdent les fermes et les terres agricoles installées sur ces sites…

On ne peut qu’être frappé, écrit encore Weizman, par les « préoccupantes similitudes entre ce qui s’est joué dans le Sud-Ouest et ce qui se joue aujourd’hui à Gaza », ainsi que Didier Fassin l’a noté quelques semaines après l’attaque du 7 octobre 2023.

C’est une autre de ces similitudes entre les génocides que souligne Mona Chollet dans le « Petit traité de déshumanisation des Palestiniens » qui ouvre ce dossier du Crieur : « Commettre un génocide, dit-elle, implique toujours de commencer par dénigrer la population dont on veut se débarrasser, de la présenter comme une nuisance, comme une menace. » Et de passer en revue les discours haineux et racistes diffusés par la propagande israélienne et complaisamment repris par les médias et les dirigeants politiques occidentaux. Discours qui ont bien souvent atteint leur but : déréaliser la violence déchaînée par l’armée israélienne contre les Palestiniens de Gaza (et de Cisjordanie). Ainsi, dit-elle,

Face à ceux qui expriment leur épouvante devant les crimes perpétrés à Gaza, le premier réflexe de beaucoup de gens est de les soupçonner d’antisémitisme. Cela dit bien l’inconsistance désespérante à laquelle ces crimes restent confinés dans leur esprit, et leur incapacité à percevoir les Palestiniens comme des êtres humains à part entière, avec une individualité, une sensibilité, une valeur, des droits élémentaires ; comme des gens qui aiment, réfléchissent, souffrent, rêvent, et qui méritent la considération, la protection, la liberté, la justice.

Afin de prendre conscience de cette réalité, il n’est rien de plus efficace que de lire deux livres récemment parus dans la collection dirigée par Orient XXI chez les amis de Libertalia : le Journal de bord de Gaza de Rami Abou Jamous et Que ma mort apporte l’espoir. Poèmes de Gaza[7].

Journaliste palestinien de 46 ans vivant à Gaza, Rami Abou Jamous tient depuis février 2024 ce « journal de bord » publié chaque semaine sur Orient XXI.

[L]e génocide, mot prononcé sans hésitation[8], écrit Pierre Prier[9] dans sa présentation, Rami l’illustre […] en racontant sa propre histoire et celle de sa famille, son épouse Sabah, leur fils Walid, âgé de 3 ans, et les trois fils de Sabah, Moaz, Sajid et Anas, nés d’un premier mariage. Après le 7 octobre, ils entament un itinéraire sans but  qui les conduit dans des « cages », selon sa propre expression, de plus en plus exiguës : expulsés sous les balles de leur appartement de Gaza en même temps que des dizaines de milliers de Gazaouis, ils trouvent refuge dans une seule pièce à Rafah, la ville frontière avec l’Égypte, au sud, qu’ils doivent quitter en catastrophe sous la menace des chars israéliens pour planter une tente à Deir El-Balah, dans le centre de la bande, sur le terrain appartenant à un ami. Leur espace se rétrécit encore avec l’arrivée de nouveaux déplacés.

Rami Abou Jamous décrit sans détour la « non-vie » qui est devenue la sienne, où le mot « humiliation » revient comme un leitmotiv. L’humiliation de ne pouvoir acheter du poulet à un enfant qui a faim, l’humiliation de vivre sous une tente[10] avec les mouches et les serpents, l’humiliation de vivre de plus en plus en haillons, avec un seul pantalon qui se déchire. Il est à la fois l’observateur et le sujet. Il fait partie de la catastrophe, et il a décidé qu’il ne pouvait plus la décrire de l’extérieur, comme si elle ne lui arrivait pas à lui aussi. Avec l’obsession de garder malgré tout la dignité, vertu enseignée par son père. Même si pour cela Rami a dû, comme il le dit « sacrifier sa vie privée ». le prix à payer est élevé quand on appartient à une société conservatrice qui place très haut la pudeur et le respect de l’intimité familiale. […]

Au-delà du témoignage, la langue de Rami Abou Jamous ajoute un chapitre à l’histoire de l’anéantissement, auprès de Primo Levi ou d’Imre Kertész.

Et Pierre Prier cite un passage du Journal qui m’avait moi-même frappé lorsque je l’avais lu en ligne sur Orient XXI[11] :

Cette guerre, c’est comme vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans une tornade qui tourne et qui tourne… Nous sommes tous dans cette espèce de mixeur. De temps en temps, quelqu’un est éjecté du mixeur parce qu’il est mort. Mais nous on reste là, dans le mixeur. Il nous mixe dans la misère et la peur, dans l’inquiétude, dans le danger, dans les bombardements, les massacres et les boucheries. Et dans le mixeur nous n’arrivons même pas à exprimer notre tristesse, pour saluer les morts comme ils le méritent.

Il faut absolument lire ces chroniques poignantes, pleines de colère, d’angoisse et de tendresse, qui restituent « aux Palestiniens leur identité, leur humanité, leurs souffrances et leurs cauchemars , mais aussi leurs rêves et leur attachement à la vie[12] ».

Le Journal de bord de Gaza a remporté deux récompenses au prix Bayeux des correspondants de guerre le 12 octobre 2024 : le prix de la presse écrite et le prix du quotidien Ouest-France.

Les Poèmes de Gaza sont une lecture tout aussi indispensable, me semble-t-il. Voici un extrait de la préface de la traductrice Nada Yafi, qui peut d’ailleurs aussi bien s’appliquer au journal de bord de Rami Abou Jamous, même s’il peut paraître plus prosaïque au premier abord.

Dans la langue arabe, le même mot chahada signifie à la fois « martyre » et « témoignage[13] ». Face à une offensive qui s’en prend aux forces de l’esprit autant qu’aux moyens de subsistance, en visant tant les habitations, les hôpitaux, les services sociaux que les lieux de culte et de culture, écoles, universités, théâtres, archives et musées, et jusqu’aux cimetières, lieux de mémoire, en ciblant pareillement, parmi les civils, médecins, intellectuels et journalistes, eh bien face à une telle entreprise éradicatrice, la pensée poétique est à sa manière un acte de résistance, qui s’oppose à la volonté d’annihiler un peuple, une patrie. La poésie est alors un message qui transcende la mort.

La mort a emporté Refaat Alareer le 6 décembre 2023 lors d’un bombardement israélien sur Gaza. Si vous avez tant soit peu suivi l’actualité de Gaza, vous avez probablement déjà lu ce poème, écrit en novembre 2023. Nous terminerons cette revue d’écrits de et sur la Palestine avec lui.

S’il est écrit que je dois mourir
Il vous appartiendra alors de vivre
Pour raconter mon histoire
Pour vendre ces choses qui m’appartiennent
Et acheter une toile et des ficelles
Faites en sorte qu’elle soit bien blanche
Avec une longue traîne
Afin qu’un enfant quelque part à Gaza
Fixant le paradis dans les yeux
Dans l’attente de son père
Parti subitement
Sans avoir fait d’adieux
À personne
Pas même à sa chair
Pas même à son âme
Pour qu’un enfant quelque part à Gaza
Puisse voir ce cerf-volant
Mon cerf-volant à moi
Que vous aurez façonné
Qui volera là-haut
Bien haut
Et que l’enfant puisse un instant penser
Qu’il s’agit là d’un ange
Revenu lui apporter de l’amour

S’il était écrit que je dois mourir
Alors que ma mort apporte l’espoir
Que ma mort devienne une histoire

Le 11 janvier 2025, franz himmelbauer, pour Antiopées

[1] Philippe Rekacewicz & Dominique Vidal, Palestine Israël. Une histoire visuelle, Le Seuil, 2024.

[2] Rachad Antonius, La Conquête de la Palestine. De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans, éd. Écosociété (Montréal, Québec), 2024.

[3] Voir, entre autres : https://antiopees.noblogs.org/post/2024/10/06/if-not-now-when/

[4] Khalil Tafakji (avec Stéphanie Maupas), 31° Nord 35° Est. Chroniques géographiques de la colonisation israélienne, éd. La Découverte, 2020.

[5] Nadia Elia, Palestine. Pour un féminisme de libération, éd. du Remue-ménage, (Montréal, Québec), 2024.

[6] Aujourd’hui (début janvier 2025) ce nombre s’élève à 46 000 selon les autorités de Gaza, et de nombreux observateurs disent que la mortalité directe et indirecte (maladies, malnutrition, fausses couches et mortalité infantile) peut être plutôt estimée à 300 000, soit 10 à 12% de la population de Gaza. Voir « Un projet génocidaire », interview du Dr Ghassan Abu Sittah, sur le site de l’Agence médias Palestine.

[7] Rami Abou Jamous, Journal de bord de Gaza, éd. Libertalia, coll. Orient XXI, 2024, et Que ma mort apporte l’espoir. Poèmes de Gaza, édition bilingue arabe-français, textes sélectionnés et traduits par Nada Yafi, Libertalia, coll. Orient XXI, 2024.

[8] Rami utilise aussi le mot « Gazacide ». Voir le titre de sa chronique du 26 septembre 2024 : « Pour qualifier ce qui se passe, je ne trouve que “Gazacide”. »

[9] Ancien correspondant en Israël-Palestine, membre du comité de rédaction d’Orient XXI.

[10] Encore la tente est-elle presque un luxe par rapport aux pauvres morceaux de plastique sous lesquels beaucoup d’autres sont contraints de « s’abriter » – les guillemets sont de rigueur, comme l’hiver qui est arrivé à Gaza. Il ne faut pas chercher très longtemps sur le web pour trouver des images d’abris inondés par la pluie au milieu de « camps » envahis par la boue. Rami décrit aussi le manque d’habits – et le froid qui fait grelotter tout le monde, hommes, femmes et enfants qui subissent aussi la malnutrition.

[11] Extrait du Journal daté du 1er juin 2024 : « Une tornade qui tourne, qui tourne, qui nous emporte. »

[12] Extrait de la préface de Leïla Shahid (déléguée générale de Palestine en France 1993-2005).

[13] Même origine du mot français – même si le sens a désormais changé. Le mot vient du latin ecclésiastique martyr : « qui a souffert de la torture et est mort pour attester la vérité de la religion chrétienne ».  Il s’agit, selon le Dictionnaire historique de la langue française (Robert), « d’un emprunt au grec martur, forme tardive pour martus, marturos « témoin » (dans la langue juridique), puis, chez les auteurs chrétiens, “celui qui témoigne de la vérité par son sacrifice”. »

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