La Pensée selon la tech. Le paysage intellectuel de la Silicon Valley

Adrian Daub, La Pensée selon la tech. Le paysage intellectuel de la Silicon Valley, C&F éditions, 2022

Le titre est quelque peu énigmatique : c’est quoi exactement « la tech » ? Quelque chose qui penserait ? Bon, j’ai été voir le titre original, puisque le bouquin est traduit de l’anglais (américain) : What Tech Calls Thinking. An Inquiry into the Intellectual Bedrock of Silicon Valley. L’inconvénient, c’est que je ne sais pas l’anglais… Du moins ne l’ai-je pas appris à l’école (et même si… c’est si loin maintenant !). Enfin, je ne connais que quelques mots grapillés ici et là, puisqu’aussi bien j’utilise un ordinateur depuis un certain temps, et puis beaucoup de mots de cet idiome se sont installés dans notre vie quotidienne, ce contre quoi je n’ai pas entendu râler certains fachos français-d’abord, lesquels sont plus empressés, va savoir pourquoi, à s’inquiéter d’un « grand remplacement » aussi fantasmagorique qu’arabe, ou musulman, ou les deux, bref on ne sait plus très bien, on sait juste que c’est surtout un grand n’importe quoi. J’en veux pour preuve, s’il en était besoin, que j’aurais du mal à me référer à la version originale d’un titre en arabe, langue que je n’ai pas apprise non plus et que je ne sais même pas lire… Bref. En traduisant « au plus près », je dirais : « Ce que la tech appelle penser. Une enquête sur les [fondements, soubassements, bases] intellectuel·le·s de la Silicon Valley ». Oui, je sais, c’est lourd. De plus, ça ne règle rien : on a toujours ce sujet, « la tech », et aussi l’autre, qui s’y substitue dans le sous-titre : « la Silicon Valley ». Comme à l’accoutumée, j’avais attaqué ma lecture sans m’attarder sur le titre[1] mais très vite, j’ai réalisé que j’ignorais ce que désignent précisément ces deux noms, le commun et le propre. Le commun m’a paru plus vague et plus compliqué, voire impossible à définir (ce qui est le propre du commun, si j’ose dire). J’ai donc commencé mon « enquête préalable » par le nom propre.

« Silicon Valley » : combien de fois ai-je entendu ou lu ce nom, presque devenu un nom commun (au moins selon mon entendement), aux contours quasiment aussi vagues que « la tech », justement, dont il semble souvent représenter l’adresse (au sens d’une adresse postale) ? Je n’avais cependant jamais eu la curiosité de la situer, cette adresse. Revenant au début du livre (j’en étais déjà au troisième chapitre quand j’ai réalisé cette ignorance coupable), je me suis donc penché sur la carte de cette fameuse vallée (qui figure en page 9) : elle présente, autour de la baie de San Francisco, Californie, les noms d’un certain nombre de villes et ceux d’un certain nombre de firmes mondialement connues dont trois des cinq désormais fameuses GAFAM, Google, Apple, Facebook – les deux autres : Amazon et Microsoft, étant basées également sur la côte ouest des États-Unis, mais beaucoup plus au nord, à Seattle, (État de Washington). Ce que l’on ne distingue pas très bien sur cette carte, ce sont les reliefs – en fait, toutes les villes et firmes en question sont installées le long de la baie (principalement sur ses rives sud et ouest, même s’il y en a aussi à l’est) dans une zone de plaine séparée de l’océan Pacifique, plus à l’ouest, par la chaîne des Santa Cruz Moutains. C’est cette disposition particulière qui a valu à cette plaine le nom de vallée, ce que, du point de vue strictement topographique, elle n’est pas[2].

Cette région de quelque 200 km2, qui « ne correspond pas à une entité administrative » mais est « définie par son activité économique », comprend « environ trois millions d’habitants » et « son PIB équivaut à celui d’un pays comme le Chili » (dixit Wikipédia). Pour mémoire, le Chili s’étend sur un peu plus de 750 000 km2, compte presque 20 millions d’habitants et son PIB se montait à environ 330 milliards de dollars en 2020 (idem).

On admettra que le contraste est brutal. Je crois savoir que le développement économique du Chili a été limité par la volonté des États-Unis de le maintenir, comme la plupart des autres pays dits du tiers-monde, en position subalterne, quitte à ourdir un coup d’État militaire contre le régime démocratique lorsque ce dernier prétendit s’émanciper de la tutelle yankee. Mais j’ignorais jusqu’ici comment, de l’autre côté du manche, s’était constituée la puissance financière de la Silicon Valley. J’ai trouvé là-dessus un article tout à fait éclairant rédigé à l’intention des enseignants de géographie par un inspecteur de l’Éducation nationale[3]. Dès son « chapô », il nous dit que la Silicon Valley « s’est spécialisée dans les fonctions de commandement et de conception, ce qui en fait un haut-lieu de l’innovation mondiale et de la puissance états-unienne dans le monde ». Ensuite, il nous apprend que « deux grands facteurs expliquent son développement initial : la présence d’une grande université technologique, le rôle des financements militaires ».

L’université est celle de Stanford : « Dotée d’un campus de 33 km2, cette université privée compte aujourd’hui 17 000 inscrits, dispose d’un budget de 24,8 milliards de dollars de dotations, emploie 14 700 salariés, accueille 16 500 étudiants et présente un taux d’admission de seulement 5 %. Elle a produit 83 prix Nobel, 27 lauréats des Turing Award (récompense en informatique) et 8 médailles Fields (mathématiques). Considéré comme l’embryon de la Silicon Valley, le parc technologique et industriel de l’université, le Stanford Research Park, ouvert en 1953 et qui s’étend sur 2,8 km2, a pour objectif de faciliter l’essaimage des projets de recherche des laboratoires universitaires vers l’industrie. Il regroupe aujourd’hui 150 entreprises et 23 000 emplois dans 140 bâtiments, dont des firmes comme Hewlett-Packard, Lockheed Martin, Tesla Motor, Nest Labs ou SAP[4]. »

Quant aux financements militaires : « […] Le grand essor de la Silicon Valley débute en fait dans les années 1950-1960 avec la guerre froide et l’explosion des budgets militaires du Pentagone qui dopent l’économie locale et régionale. Ainsi, de 1960 à 2010, l’US Air Force dispose à Sunnyvale d’une base pour le contrôle des satellites militaires (Air Force Satellite Test Center). Le nom de Silicon Valley – la vallée du silicone (sic)[5] – est lui-même directement lié au développement des composants électroniques pour l’informatique (calculs balistiques et pour la force nucléaire) et l’électronique embarquée (systèmes d’armements, fusées, missiles…). Rappelons aussi que l’Internet n’aurait jamais vu le jour sans l’Arpanet, le premier réseau à transferts de paquets développé au tournant des années 1960-1970 par l’Advanced Research Projects Agency (Arpa), l’ancêtre de la Darpa, l’Agence innovation du Pentagone, créée justement en 1958 par le Président Eisenhower pour contrer l’URSS à la suite du lancement du Spoutnik.

« Initialement très militarisée, l’innovation débouche sur des applications civiles de plus en plus nombreuses. Sur ces bases, la Silicon Valley a joué un rôle majeur dans l’émergence de géants des composants électroniques, puis de l’informatique et enfin du web. La société Intel, fondée en 1968 à Santa Clara, est depuis devenue un des géants mondiaux des composants électroniques. Née en 1976 à Cupertino, Apple est aujourd’hui un groupe mondial, tout comme Facebook, née en 2004 à Palo Alto ou Twitter, née en 2006 à San Francisco. […]

« À partir des années 2000, le Pentagone et plus largement tout le complexe militaro-sécuritaire états-unien (Pentagone ou Département de la défense, CIA ou Central Intelligence Agency, NSA ou National Security Agency) renouent largement leur collaboration avec les firmes de haute technologie de la Silicon Valley, comme en témoignent en 2013 les révélations d’Edward Snowden sur le système de surveillance mondial déployé par la NSA sur le web et l’internet. La CIA se dote ainsi du fonds d’investissement In-Q-Tel au début des années 2000 afin de soutenir financièrement le développement de 171 start-up en vingt ans. Alors que l’intelligence artificielle est devenue un enjeu majeur, le Pentagone propose en 2018 la création d’une Commission de sécurité nationale pour l’intelligence artificielle (National Security Commission for Artificial Intelligence), copilotée par l’ancien PDG de Google Eric Schmidt et l’ancien secrétaire adjoint à la Défense Robert O. Work, avec pour objectif la sauvegarde de la prépondérance techno-militaire de la première puissance mondiale. Enfin, le Defense Innovation Advisory Board, un organe consultatif du Pentagone, veut accélérer les transferts d’innovations des firmes de la Silicon Valley vers le Département de la Défense[6]. »

Très bien, me direz-vous, mais quid de La Pensée selon la tech ? Il est vrai que je pourrais donner l’impression de m’être un peu égaré en cherchant à me renseigner un peu plus sur la Silicon Valley. Cependant, cela ne m’a pas paru inutile. J’ai l’impression que ce livre, écrit par un professeur de littérature comparée de l’université Stanford, s’adresse à un public déjà « averti » – en ce qui me concerne, en tout cas, il me semble l’avoir mieux compris après la lecture dont je viens de donner des extraits – et donc, qu’il n’expose suffisamment l’historique et le contexte des discours qu’il décortique, puisqu’il s’agit surtout de cela : « […] examiner ce que le monde de la tech pense faire lorsqu’il lève le nez de ses tâches quotidiennes – lorsqu’il affirme changer le monde, révolutionner X ou libérer Y. […] Ce livre traite de concepts et d’idées qui se veulent novateurs, mais qui ne sont en réalité que des thèmes éculés revêtus de sweat à capuches. La rhétorique de la Silicon Valley peut sembler inédite, mais elle s’ancre en réalité dans des traditions américaines très anciennes – des assemblées revivalistes sous tente au publireportage, de la prédestination au développement personnel » (Introduction).

Adrian Daub a divisé son exposé en sept chapitres consacrés chacun à des idées dont il nous prévient dans son introduction qu’elles « fonctionnent ainsi : elles sont communes, largement partagées et faciles à invoquer, même si personne ne prend la peine de chercher à comprendre leur origine ou leur application exacte ». Une des conséquences de ce flou plus ou moins délibérément entretenu (on pourrait peut-être aussi parler de la paresse intellectuelle engendrée par la condition de privilégié), c’est que « bien des idées de ce type, selon Daub, sont employées par des personnes qui n’adhèrent pas réellement à la philosophie dont elles sont issues – ou qui y adhèrent sans s’en rendre compte ». Les sept chapitres sont titrés chacun par un mot. Je ne les examinerai pas tous ici, ce serait trop long.

Le premier de ces mots est « Décrochage ». Les success stories des milliardaires de la tech (genre Bill Gates, Steve Jobs ou Mark Zuckerberg – respectivement fondateurs de Microsoft, Apple et Facebook) racontent très souvent, entre autres, qu’ils ont interrompu de brillantes études dans une université prestigieuse comme Harvard afin de pouvoir se consacrer à leur future réussite professionnelle. Selon Daub, cette histoire de décrochage s’inspire de la contre-culture des années 1960, particulièrement d’un célèbre slogan lancé par Timothy Leary au Human Be-In organisé dans le Golden Gate Park de San Francisco en 1967 : « Turn on, tune in, drop out » (« Viens, écoute, décroche »). « Au cœur de cette notion de décrochage », poursuit Daub, il y avait alors « l’idée qu’en se repliant sur son soi particulier, on se connecte à une conscience plus large, plus globale », de remettre en cause une certaine vision conventionnelle du monde, en somme. Aujourd’hui, le décrochage, c’est « une ligne de plus dans [un] CV ». C’est chic et choc, comme disait l’autre. Mais cette histoire est racontée après-coup et ne concerne que d’anciens étudiants blancs issus des classes moyennes, voire supérieures, et qui, s’ils n’avaient pas réussi à monter leur boîte, auraient toujours pu rentrer au bercail… soit à l’université, ce que beaucoup, dont on ne raconte pas l’histoire, choisissent de faire après un petit tour dans le « monde extérieur ». Un monde extérieur qui, nous dit Adrian Baum, ressemble d’ailleurs étrangement à un campus universitaire élargi : « […] la rupture avec le milieu universitaire est loin d’en être un rejet, surtout d’un point de vue social. Zuckerberg a abandonné Harvard et s’est rapidement installé dans ce qui, en fin de compte, avait tout d’une colocation étudiante à Palo Alto. Dans plusieurs grandes maisons victoriennes d’Alamo Square Park à San Francisco, on trouve des espaces de vie et de travail collectifs, lieux hybrides au croisement de la communauté hippie la plus chic que vous ayez jamais vue et du logement universitaire le plus chic que vous puissiez imaginer. Et ce, bien que leurs habitants appartiennent à la génération de Zuckerberg plutôt qu’à celle en âge de fréquenter l’université. » Un collègue de Daub, « qui a enseigné à des générations de futurs employés de la tech à Stanford » lui rapporte avoir observé que certains de de ses étudiants « les moins enthousiastes » ont choisi la tech « non par désir d’argent, mais plutôt par désir de rester à proximité du campus. » « Tout cela, conclut Daub, semble définir la façon dont la tech pratique le décrochage universitaire : c’est une prise de risques en définitive très peu risquée. »

Le chapitre intitulé « Contenu », quant à lui, soutient que les thèses de Marshall Mac Luhan ont joué un rôle très important dans l’idéologie de la tech. On se souvient de ce résumé : le message, c’est le médium. Ce qui signifie, pour faire simple, que la forme prévaut sur le fond et, partant, qu’une société est plus influencée par ses technologies de communication que par les contenus qu’elles véhiculent. Dans le langage du design thinking fort prisé dans la Silicon Valley et le milieu de la tech en général, cela pourrait se traduire par « peu importe ce que vous vendez, l’essentiel est de mettre au point la bonne plateforme pour le faire ». Amazon me semble fournir l’illustration la plus parfaite de ce précepte. Daub donne quelques autres exemples, dont celui de Yelp, une plateforme sur laquelle on peut trouver des avis de consommateurs qui, d’ailleurs, sont la plupart du temps des consommatrices, sur des commerces de proximité fréquentés par d’autres consommatrices. Les programmeurs de Yelp sont surtout des hommes : « Les hommes construisent les structures. Les femmes les remplissent[7]. » Ces dernières ne reçoivent aucune rémunération pour leur travail sans lequel, pourtant, la plateforme ne saurait exister. « L’entreprise, la technologie, la marque se concentrent sur la plateforme. Le contenu, lui, est accessoire – en dépit du fait que peu de gens visitent une plateforme pour autre chose que son contenu. » Ce modèle s’applique à toutes sortes de plateformes, y compris par exemple les Deliveroo et autres Uber Eats, ou bien sûr Uber, qui refusent systématiquement de considérer les gens qui triment à leur service comme leurs employés.

Comme je l’ai dit, le livre comprend sept chapitres sur lesquels il serait trop long de s’étendre ici. Je m’en tiendrai donc à un troisième, qui porte le titre de « Disruption », un mot dont le caractère… disruptif semble déjà quelque peu émoussé à cette heure, tant il a été utilisé depuis… depuis quand, au fait, je ne sais pas précisément, mais toujours est-il qu’il vieillit mal, comme ces bâtiments ultra-modernes qui paraissent si vite décatis avant même d’avoir acquis une quelconque patine d’ancienneté. Ce terme me semble emblématique du discours de la tech, tant il pare d’une auréole d’innovation et de rupture la réalité persistante du capital dans sa version militaro-médiatico-industrielle.

Toutefois, selon Adrian Daub, c’est un peu plus complexe : car si l’usage que fait la tech du terme disruption sert effectivement de poudre aux yeux masquant des continuités indiscutables comme celles du capitalisme et de l’exploitation qui va avec (pensons par exemple au statut des femmes de ménage dans une start-up hautement « disruptive »), il célèbre aussi des discontinuités. Ainsi par exemple celui qui rédige ces lignes sur l’écran d’un des produits phares de la Silicon Valley a-t-il grandi et passé une bonne partie de sa vie d’adulte sans avoir le moindre contact avec un ordinateur… Quant au smartphone, ou même au téléphone mobile (je ne me suis toujours pas résolu à me servir d’un smartphone), imaginez le décalage qu’ils peuvent produire dans l’esprit de quelqu’un qui n’a longtemps connu que des téléphones fixes, à touches et même à cadran rotatif… Et puisque je suis dans des histoires de vieux, je vais vous en raconter une bien bonne : en 1973, quand je suis arrivé ici, quelque part dans les collines du sud-est de la France, à la campagne, nous n’avions même pas un téléphone à cadran. L’engin avait la même forme que ce dernier, sauf qu’à la place du cadran avec les chiffres et la pièce de plastique qui tournait, il y avait simplement une sorte de petite manette, que l’on actionnait afin d’obtenir une opératrice à laquelle on communiquait le numéro que l’on souhaitait joindre. Si ce n’était pas trop loin, elle nous mettait en relation de suite, mais si on voulait appeler à l’étranger, mettons en Suisse, par exemple (pas au Kazakhstan, hein !), alors on disait : « Bonjour, je voudrais les anneaux pour la Suisse, s’il vous plaît » et l’opératrice nous répondait « Oui, il y aura huit heures d’attente », on raccrochait et elle nous rappelait huit heures plus tard. J’ai oublié à quel moment on lui précisait le numéro que l’on voulait joindre, tout au début ou seulement lorsqu’on était rappelé… et le délai d’attente était variable, mais je me souviens parfaitement que cela durait des heures. Quant à nous, notre numéro de téléphone était le 9 à L. (L étant l’initiale du nom du village). Bon voilà, je suis disrupté, en quelque sorte.

Adrian Daub nous propose une petite généalogie de cette idée de disruption : elle s’origine selon lui chez Marx et sa vision du capitalisme dont les flux de travail, de marchandises (ok, je sais, le travail en est une aussi), de monnaie et de… capital viennent détruire l’Ancien Régime jusque dans ses fondements, entraînant la société humaine dans un tourbillon ininterrompu qui, à la fin, se terminera par la révolution. Disruption suprême, en quelque sorte. Fin de l’histoire, et donc de la disruption. Après lui, l’économiste autrichien Schumpeter théorise la « destruction créatrice » (substitution de technologies plus « évoluées » aux précédentes et donc de nouveaux marchés aux anciens, etc. : voir plus haut mes histoires de vieux). Apparemment, lui aussi pensait que tout ça finirait en socialisme, en gros parce que ce n’était pas tenable autrement à long terme. Que ce ne soit pas tenable, c’est bien ce que nous constatons chaque jour un peu plus – je ne développe pas, cela semble assez évident.

« L’essentiel du discours autour de la disruption s’inspire clairement de l’idée de la destruction créatrice, écrit Adrian Daub, mais elle la réinterprète à bien des égards. » Et il ajoute un peu plus loin : « Bien souvent, le discours sur la disruption est une théodicée[8] de l’hypercapitalisme. La disruption est une nouveauté pour celles et ceux qui craignent la véritable nouveauté. Une révolution pour les personnes qui n’ont rien à gagner de la révolution. »

Ça ne vous rappelle rien ? Genre, un candidat à la présidence de la République qui publia, en guise de programme électoral, un livre intitulé Révolution ? Sinon, vous pourrez toujours vous reporter à cet entretien de l’ex-candidat avec le magazine états-unien Forbes, en avril 2018. Sur la couverture dudit magazine s’étale le sourire plein de dents du désormais Président avec ce titre qui claque : « Leader of the free market » et, plus discret mais bien visible également, ce commentaire : « French President Emmanuel Macron : “I want this country open to disruption” ».

À l’époque, l’hebdomadaire français Marianne avait titré, commentant cet entretien : « Dans Forbes, un Macron obsédé par la disruption et plus thatchérien que jamais », relevant que le « French President », qui avait répondu en anglais[10] aux questions de Forbes, avait utilisé six fois en vingt minutes le terme disruption – quant à moi, j’ai trouvé huit occurrences de « disruption » (deux fois), « disrupted » (deux fois aussi), « disruptive » (deux fois encore), « disrupting » et « disrupt » (une fois chacun). Marianne présentait ainsi le verbe « disrupter » (lequel n’apparaît pas du tout, dans aucune des variantes citées ci-devant, dans la traduction française de l’entretien[11] mise en ligne par Forbes ) : « Disrupter : ce terme, signifiant grosso modo “bouleverser en profondeur une situation” est d’habitude plutôt utilisé par les patrons de start-up et les as du marketing. » Bon. C’était au printemps 2018, rappelez-vous. Avant l’irruption des Gilets jaunes en automne de la même année. Macron a un peu moins disrupté depuis, même s’il n’a pas changé de politique, puisque « There is no other choice », comme il disait à Forbes. Cela dit, on comprendra peut-être un peu mieux ce qu’il a en tête en lisant La Pensée selon la tech, qui aurait presque pu se nommer La Pensée selon Macron (je recommande vivement de lire la transcription de l’entretien avec Forbes avant le livre, ce que je n’avais malheureusement pas fait, vu que j’écris toujours ces chroniques à coups de bâtons, comme dit l’autre, et que je ne m’étais pas suffisamment documenté avant). Quoi qu’il en soit, c’est un livre intéressant, au moins pour les provinciaux d’un certain âge comme moi, ceusses qui n’ont pas encore bien pigé comme ça marche, tout ce bazar, et qu’est-ce que c’est que cette peuplade étrange qu’on nomme « la tech ».

franz himmelbauer, le 14 mai 2022

[1] Pour rendre justice à l’éditeur, je dois dire que l’aspect exotique de ce titre (à mes yeux, du moins) a bien retenu mon attention et m’a donné envie de lire le livre. Il (l’éditeur) a bien fait son métier, donc.

[2] Je me permets d’insérer ici une reproduction de cette fameuse carte, en espérant que l’éditeur ne m’en voudra pas (je ne lui ai pas demandé l’autorisation).

[3] Laurent Carroué, « La Silicon Valley, un territoire productif au cœur de l’innovation mondiale et un levier de la puissance états-unienne » (2019), https://geoconfluences.ens-lyon.fr.

[4] Ibid.

[5] Je me permets de rectifier : silicium (c’est un exemple typique de « faux ami »).

[6] Ibid.

[7] À propos des rapports de genre, il me semble intéressant de citer ici un extrait de ce qu’en dit l’article de Wikipédia sur la Silicon Valley : « […] Rashad Robinson, directeur de Color of Change, souligne le manque de diversité dans tous les types de postes de la Silicon Valley. Non seulement les emplois technologiques, mais même les emplois dans les domaines du marketing et de la vente sont attribués selon lui “de manière disproportionnée à des candidats blancs et masculins”. La sous-représentation des femmes est considérée comme une des principales causes de la normalisation de comportements sexistes dans les entreprises de la Silicon Valley. La journaliste Emily Chang a ainsi mis en évidence la diffusion, au sein de la technopole californienne, de la “culture Bro” (littéralement « culture des frères », en anglais brothers), caractérisée par la connivence entre hommes et l’esprit de compétition, et réputée pour sa misogynie. Dans un ouvrage intitulé Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley (2018), elle évoque l’homogénéité excessive d’un milieu composé en grande majorité d’hommes blancs, riches, hétérosexuels, la pratique des sex-parties, devenue monnaie courante, de même que les micro-agressions contre les femmes. Selon une enquête de 2016, 60% des femmes travaillant dans la Silicon Valley ont rapporté des faits de harcèlement. Uber, Twitter, Apple, et Google sont considérées comme les entreprises où les inégalités de genre sont les plus marquées. Cette hégémonie des bros a des conséquences sur la production technologique et de ce fait, sur la vie sociale dans son ensemble. Ainsi par exemple la fréquence des cas de trollage et de harcèlement sur Twitter pourrait être liée à la manière dont ce réseau a été conçu, dans un milieu professionnel qui tend à considérer ces types de conduite comme non problématiques. »

[8] Selon mon dictionnaire, « partie de la philosophie qui traite de l’existence et des attributs de Dieu ».

[10] La transcription de la version originale est ici.

[11] On peut la lire ici.

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Ce que vaut une vie. Théorie de la violence libérale

Mathias Delori, Ce que vaut une vie. Théorie de la violence libérale, Éditions Amsterdam, 2021

« Du côté de la France et des États-Unis, il y eut en tout quatre cent mille morts, si l’on compte les tirailleurs, les supplétifs indochinois, troupes coloniales qui formaient l’essentiel de notre armée. Du côté vietnamien, la guerre fit au moins trois millions six cent mille morts. Dix fois plus. Cela fait autant que de Français et d’Allemands pendant la Première Guerre mondiale[1]. »

« […] si l’on ne veut comparer que les victimes de violences organisées et de caractère international, le terrorisme a causé autant de morts occidentaux en vingt ans que la Première ou la Seconde Guerre mondiale… en une journée[2]. »

Après bientôt deux mois de guerre en Ukraine, on a peut-être tendance à oublier les guerres quasi permanentes que mène l’Occident dans les pays du Sud. Je ne prétends en aucune façon minorer la violence déchaînée par le régime russe contre ses voisins. Cependant, comme nous l’a rappelé un texte signé de la Cantine syrienne de Montreuil[3], il ne faudrait pas « faire des pays occidentaux l’axe du bien ». « Rappelons, s’il le faut, poursuivent-ielles, que l’Occident a lui-même basé sa puissance (et continue de le faire) sur le colonialisme, l’impérialisme, l’oppression et la spoliation des richesses de centaines de peuples dans le monde entier. » C’est bien de cela que parle Mathias Delori dans ce livre.

Plus précisément, il propose une « théorie de la violence libérale ». Qu’est-ce à dire ? Il s’agit de « la guerre contre le “terrorisme” engagée en 2001 par les États-Unis, avec le soutien de leurs alliés ». « On a pris une mitrailleuse pour tirer sur un moustique », selon un ancien responsable des services extérieurs français cité dès le début de l’introduction. Le même ajoutait dans la foulée que « si l’on avait évidemment raté le moustique, on avait fait, au passage, beaucoup de dégâts ». En effet, confirme Delori, « le “terrorisme” a causé la mort d’environ 4 000 civils en Europe et en Amérique du Nord depuis 2001, attentats du 11 septembre compris ». Or, « d’après des estimations prudentes, la barre des 4 000 victimes civiles (afghanes) fut atteinte après seulement trois mois de guerre en Afghanistan ». On sait que cette guerre a duré vingt ans, durant lesquels d’autres conflits ont été déclenchés contre de soi-disant « terroristes » et/ou États « complices de », etc. : Afghanistan, Irak, Mali, Syrie, sans parler des frappes aériennes (de drones) au Pakistan, au Yemen, en Somalie… Pour rester un instant dans les statistiques, on peut lire ceci dans la conclusion de Ce que vaut une vie : « Le réseau diplomatique Geneva Declaration a conduit une étude sur les “violences armées” entre 2000 et 2007. Le terrorisme n’était la cause que de 2% des 400 000 victimes civiles causées par ce type de violence. Ce chiffre s’explique facilement : les États, libéraux ou non, tuent beaucoup plus de personnes innocentes que les organisations terroristes. » Et pour terminer cette séquence d’arithmétique macabre, on ajoutera, toujours d’après Delori (dans sa conclusion, cette fois), que « les féminicides ont fait environ dix fois plus de morts » que le terrorisme en vingt ans (2001-2021) dans l’espace euro-atlantique[4].

On pourrait se demander pourquoi la guerre n’a pas été déclarée aux assassins de femmes, et comparer les montants des investissements consentis par les États dits libéraux dans la lutte contre les féminicides avec ceux de leurs interventions militaires à l’étranger… Mais le propos de Mathias Delori n’est pas exactement celui-ci. Il est plutôt d’explorer les mécanismes, les rouages de cette « violence libérale », les mythes qui la justifient et l’entretiennent, et les discours que tiennent ceux-là même qui l’administrent. Et cela concerne pas mal de monde. Peut-être, comme moi, avez-vous sursauté en entendant ces dernières semaines à la radio ce genre de phrase : « Poutine envahit l’Ukraine », « Poutine a fait ci, Poutine a fait ça ». Bien sûr, je ne veux pas minimiser sa responsabilité, mais il me semble tout de même que c’est parler trop vite et trop simple : même si cela ne m’enchante guère, je dois bien admettre que toute une armée lui obéit et que « son » opinion publique a minima, le laisse faire – sachant la censure, la répression impitoyable et tout le reste, mais.

Par « chez nous » (Europe-États-Unis) c’est pareil : il y a bien un appareil militaire et policier qui applique les décisions des chefs d’États à travers le monde entier. Et là, j’en vois qui se récrient : mais ce n’est pas pareil, nous somme civilisés, nous ! Et il est vrai que si « notre » discours est probablement plus policé (à nos propres oreilles, du moins – il faudrait demander aux « autres » ce qu’ielles en pensent, enfin, avant qu’ielles soient victimes « collatérales » d’un bombardement aérien par drone ou avion de chasse[5] ou qu’ielles soient noyée·e·s en Méditerranée[6]…), il n’en recouvre pas moins des choses pas jolies jolies…

Mathias Delori a enquêté sur les agissements (plus exactement sur la manière dont ils les justifient et dont ils sont légitimés par le discours dominant) de deux groupes de personnes bien différentes – en tout cas dans nos imaginaires : ceux qui conduisent des « interrogatoires renforcés » (à Guantánamo, Abu Ghraib et autres lieux de détention secrets de la CIA) sur des prisonniers suspects de terrorisme et ceux qui bombardent ces mêmes suspects (avant qu’ils soient arrêtés) depuis leur avion de chasse. Il a pu s’entretenir avec un certain nombre de pilotes français de bombardiers. Par contre, concernant les « interrogateurs » (on pourrait dire les tortionnaires, mais ils ont tendance à réfuter l’appellation, allez savoir pourquoi), il a dû se contenter de la littérature normative produite par l’administration américaine (ce que l’on peut ou ne peut pas faire en interrogeant un prisonnier) et quelques autres sources « indirectes ». Les uns sont très loin de leurs cibles – à plusieurs dizaines de kilomètres s’ils larguent leurs bombes depuis un avion, voire à des milliers s’ils pilotent un drone armé depuis le désert du Nevada[7]. Les autres sont tout près du prisonnier qu’ils ou elles[8] interrogent. Mais les un·e·s et les autres disposent du même répertoire moral et politique afin de justifier ce qu’ils font, à leurs propres yeux comme à ceux des autres. Il s’agit des déclinaisons de ce que Mathias Delori identifie comme les trois grands principes de la violence libérale.

  1. La violence libérale est non intentionnelle et doit le rester. Plus exactement : on n’exerce pas la violence “pour le plaisir”, par sadisme en quelque sorte. En ce qui concerne les « interrogatoires renforcés », il s’agit d’obtenir des informations, des renseignements sur l’ennemi. On ne torture pas un prisonnier pour lui faire mal, mais on lui impose un certain niveau de stress, de pression, afin de le faire craquer psychologiquement et de le faire parler. Il y a eu, semble-t-il, pas mal de débats, principalement entre militaires et agents des services secrets états-uniens, les premiers protestant contre le principe des interrogatoires de plus en plus « renforcés », les seconds, au contraire, s’y livrant d’autant plus qu’ils étaient couverts par le secret de centres de détention sans aucune existence légale et discrètement dispersés à travers le monde. Chez les aviateurs, la non-intentionnalité s’exprime plutôt dans le cadre d’une certaine bureaucratisation, à travers toute une chaîne hiérarchique et une série de procédures d’engagement que Mathias Delori détaille dans son livre. Elle est également facilitée par une euphémisation du langage (comme, dans le cas précédent, « interrogatoire renforcé » pour « torture »). « [Les aviateurs] ne “tuent” pas d’autres êtres humains. Ils “bombent” (du néologisme “bomber”) des objectifs, “neutralisent” des ennemis, “traitent” des cibles et “délivrent des armements”. » Chez les uns comme chez les autres, il s’agit de concilier « humanité » et « efficacité ». Ce qui, finalement, n’est pas très éloigné du langage d’un ministre de l’Intérieur (« d’ici », comme La Provence est d’ici, voir note 5) justifiant les yeux crevés et les mains arrachées par les « forces de l’ordre »[9].
  2. La violence libérale doit être maîtrisée. Ou proportionnée. En ce qui concerne les interrogatoires renforcés, les manuels précisent par exemple qu’ils doivent s’arrêter avant de (risquer de) provoquer la mort du prisonnier. Hum… Voilà qui peut donner prétexte à interprétation. Et qui a donné prétexte à interprétation : ainsi par exemple un interrogateur en Afghanistan a-t-il soutenu que les conventions de Genève [qui protègent en principe les prisonniers de guerre] n’interdisent pas d’infliger des souffrances aux prisonniers. Mieux (enfin, mieux pour lui, devrais-je dire, et pire aux oreilles de toute personne sensée) : il prétendait que le thème central de ces conventions serait que l’on « ne peut jamais traiter un prisonnier plus mal qu’on ne traite ses propres hommes ». C’est pourquoi, selon lui, on pouvait trouver une marge de manœuvre dans ces textes, qu’il définissait ainsi : « Ce serait de la triche si l’on interrogeait le prisonnier à plusieurs. Mais pourquoi ne pas adopter la règle selon laquelle les interrogatoires peuvent se poursuivre tant que l’interrogateur peut les supporter? » (Je souligne. No comment.)

Mais du côté des aviateurs, ce n’est pas beaucoup mieux. Ici, la maîtrise de la violence, ou sa proportionnalité, se mesure à la « valeur » de la cible. Cette « valeur » détermine à son tour une « valeur seuil des victimes non combattantes » – soit des victimes « collatérales ». Ainsi, une cible de grande valeur augmente cette « valeur seuil » : lors de la guerre en Irak, elle était de trente pour ce type de cible : « En d’autres termes, écrit Delori, les aviateurs états-uniens qui avaient identifié une telle cible pouvaient ouvrir le feu si leur estimation du nombre de dégâts collatéraux était comprise entre zéro et vingt-neuf. » Il faut ajouter ici que les avions postmodernes embarquent des logiciels qui permettent ces évaluations… Le pilote entre différentes données, environnement (urbain ou pas), nombre d’habitants dans la zone, type et puissance de la bombe ou du missile, distance et angle de tir, etc. et la machine l’informe du nombre probable de victimes de son tir. Ce genre de dispositif fait partie de ce que Delori appelle les « technologies morales de la guerre aérienne », qui permettent à leurs utilisateurs (les pilotes) de tenir à distance, en quelque sorte leurs propres responsabilités.

  1. La violence libérale doit être légale, soit encadrée par des textes législatifs et/ou réglementaires. Il faut lire à ce propos comment l’administration américaine a rédigé les manuels de torture… en prenant soin tout d’abord de l’« expatrier », en premier lieu à Guantánamo, ce qui a permis d’autoriser des procédures qui auraient été interdites sur le territoire des États-Unis. Et lorsque Guantánamo ne suffisait pas, il y avait encore les prisons secrètes de la CIA ailleurs dans le monde. Je n’ai ni le goût ni l’envie de détailler ici les prescriptions officielles en matière d’interrogatoires renforcés. Vous les découvrirez en lisant Delori, c’est l’horreur[10].

Quant aux pilotes, leur respect de la légalité n’a d’équivalent que leur inconscience des conséquences potentielles de leurs actes (ou peut-être, plus exactement, leur « indifférence » à ces conséquences, l’un d’eux utilisant précisément ce terme) – actes, il est vrai, quelque peu « désincarnés » : appuyer sur un bouton qui déclenche un tir vers une cible très distante… de plus, ils doivent toujours demander l’autorisation de le faire et ne disposent finalement que de peu de capacité d’initiative personnelle. Par contre, ils ont déclaré à Thomas Delori que s’ils recevaient l’ordre de lâcher une bombe thermonucléaire au-dessus d’une ville, ils le feraient sans état d’âme[11]. Ils servent un pays (la France) dont le Président, qui a le pouvoir de donner de tels ordres, est démocratiquement élu, donc, ils ne voient pas de problème à les exécuter.

Il y aurait encore pas mal de choses à dire sur ce livre très instructif. Je voudrais seulement dire encore un mot de sa conclusion qui m’a beaucoup touché. Il s’agit de la toute dernière section, intitulée « Resignifications poétiques ». « Des détenus de Guantánamo, écrit Delori, ont commencé à écrire des poèmes dès leur arrivée au camp, en 2001-2002. Quand le ministère de la Défense a eu vent de cette histoire, il a fait interdire ces textes au motif qu’ils représentaient “un risque pour la sécurité nationale en raison de leur contenu et format”. La direction du camp a ensuite procédé à la destruction des poèmes. Par exemple, les 25 000 vers rédigés par Shaik Abduraheen Muslim Dost furent intégralement confisqués et détruits par les gardiens. Pour s’assurer que de nouveaux poèmes ne verraient pas le jour, la direction du camp a ensuite ordonné la fouille de toutes les cellules. Tous les objets pouvant servir de support à l’écriture de poèmes (stylos, feuilles de papier) furent confisqués ou détruits. Les détenus ont alors commencé à utiliser de nouveaux supports, comme des gobelets en plastique, pour écrire leurs poèmes. Ils sont parvenus à en faire sortir une vingtaine. La direction du camp a riposté en distribuant des gobelets n’absorbant plus l’encre des stylos. »

Pourquoi cet acharnement contre les poèmes des détenus ? Voici l’explication qu’en donne Delori, non sans avoir consacré quelques paragraphes à cette notion de « re-signification »[12]. Ce sont les dernières lignes de son livre et ce seront aussi les dernières de cette recension, bien insuffisante, je le crains, pour rendre compte de sa richesse de contenu. Une seule solution : lisez-le !

« La poésie n’est pas le seul médium de resignification, mais elle possède un pouvoir particulier. Ce pouvoir découle du fait qu’elle est le langage où l’énonciation de la subjectivité du locuteur est la plus importante. Si l’orientalisme et le discours techno-stratégique constituent les victimes de la guerre contre le terrorisme en purs objets du discours, la poésie de résistance à la guerre contre le terrorisme les resubjective de manière radicale. Cette resubjectivation fait des victimes de cette guerre l’équivalent des victimes du terrorisme : des vies dignes de chagrin. »

franz himmelbauer (17 avril 2022)

[1] « Note » finale dans Une Sortie honorable, d’Éric Vuillard (Actes Sud, 2022), qui parle de la fin des guerres française et américaine au Vietnam (c’est moi qui souligne). Le titre de ce livre est tiré d’une citation du président du Conseil (on est encore sous la Quatrième République) René Mayer. Recevant à Matignon, avant son départ, le général Navarre, qui vient d’être nommé (en mai 1953) commandant en chef des forces françaises en Indochine, il lui dit : « La situation […] est tout simplement désastreuse. La guerre est pour ainsi dire perdue. Tout au plus peut-on espérer lui trouver une sortie honorable. » Suite à quoi Navarre machina le désastre peu honorable de Diên Biên Phu.

[2] Mathias Delori, Ce que vaut une vie, p. 267 (Conclusion).

[3] « Guerre en Ukraine : dix enseignements syriens », cosigné par l’équipe des Peuples Veulent.

[4] Écoutant les infos sur France Culture ces jours-ci, j’entends le présentateur du journal annoncer un reportage sur le procès des attentats du 13 novembre 2015, qui a lieu en ce moment à Paris. Ce massacre, dit-il, qui a coûté la vie à 130 personnes, est le plus meurtrier en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant nous savons que ce nombre est du même ordre de grandeur que celui des femmes assassinées chaque année en France – depuis quand, je n’ai pas fait suffisamment de recherches pour le dire, mais disons, au moins depuis le début des années 2000… Il ne s’agit pas ici de « banaliser » la violence, les conséquences et les victimes des attentats comme ceux du 13 novembre. Je trouve tout aussi indécent d’invisibiliser en permanence les tueries bien plus massives perpétrées par nos États occidentaux. C’est pourtant ce que fait ce présentateur de France Culture, comme ce que font en permanence la plupart de ses confrères et consœurs des médias mainstream.

[5] Lire par exemple cet article d’Afrique XXI : « Bounti. Bavure française, complicité américaine » consacré à la « frappe-signature » qui a tué vingt-deux personnes participant… à une noce dans ce village malien, le 3 janvier 2021. Pour un cas bien documenté comme celui-là, combien d’autres passent-ils totalement inaperçus des médias et des opinions euro-atlantiques ?

[6] Alors que je termine cette recension, je lis dans le journal d’ici (La Provence, qui n’a pas grand-chose « d’ici », à part son titre et les pages qu’elle consacre régulièrement à l’OM… bon, d’accord, je suis un peu de mauvaise foi, là, je devrais dire que ce sont ses pages d’actualités générales qui n’ont pas grand-chose d’ici, vu que l’on y trouve, répétées comme par un perroquet, les mêmes que partout ailleurs) qu’un nouveau naufrage a eu lieu hier au large de la Libye. On a retrouvé les corps de neuf personnes, tandis que vingt et une autres restent disparues.

[7] À propos des drones en particulier, on lira Théorie du drone, de Grégoire Chamayou, que je tiens pour le meilleur ouvrage sur le sujet (éd. La fabrique, 2013).

[8] Je précise « elles » car l’armée des États-Unis a utilisé les « compétences » spécifiques des femmes dans les interrogatoires des prisonniers, en particulier à la prison d’Abou Ghraib en Irak, afin d’humilier et de choquer des Arabes forcément plus « fragiles » face à des provocations sexuelles féminines, selon les représentations orientalistes des Américains. On peut lire là-dessus Coco Fusco, Petit manuel de torture à l’usage des femmes-soldats, Les Prairies ordinaires (aujourd’hui Amsterdam), 2008.

[9] Voire les niant complètement, à la suite de son Président, qui refusait, lors d’un « débat » par lui-même qualifié de « grand », à la suite du mouvement des Gilets jaunes, d’admettre qu’il puisse exister des « violences policières » dans notre État de droit, hein (coup de menton). L’argumentation du sinistre de l’Intérieur, à l’époque, était calquée sur celle de la guerre antiterroriste. Afin de justifier cette dernière, les États-Unis et leurs acolytes européens prétendent exercer un droit de légitime défense contre un ennemi qui serait venu les agresser chez eux sans crier gare. Mathias Delori montre bien dans son livre qu’il n’en est rien, et qu’il existe un lien de cause à effet entre « interventions extérieures » (genre Irak, Syrie, Sahel, Afghanistan, etc.) et attentats « terroristes » sur le sol des pays interventionnistes (« cet animal est très méchant, quand on l’attaque il se défend », disait Blanqui devant ses juges à propos du peuple, reprenant une vieille maxime issue d’une chanson populaire, semble-t-il). Or il me souvient d’avoir ouï le dit sinistre prétendre (au micro de je ne sais plus quelle radio, mais je puis certifier que je n’invente rien), dans un des accès de bouffonnerie dont il a le secret (que l’on se souvienne par exemple de la prétendue invasion par les méchants manifestants de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le 1er mai 2019), prétendre donc que s’il arrivait parfois que les gentils CRS et autres gardes-mobiles fassent quelque peu (si peu !) usage de la force, c’est parce qu’ils avaient été agressés par les manifestants, pire, parce que les manifestants, justement, n’en étaient plus : ils étaient devenus des « émeutiers », et cela n’est pas compatible avec l’État de droit, comme chacun·e sait – et quand la foule l’oublie, tonfas, lacrymos et flash-balls se chargent de lui rappeler, au prix parfois de « regrettables erreurs », mais elle l’avait bien cherché, hein !

[10] Je précise cependant qu’il n’y a nul voyeurisme dans le texte de Delori. Pas de scènes gore, encore moins de jets d’hémoglobine. C’est justement son propos, de montrer comment les démocraties occidentales invisibilisent leur propre violence. Ainsi, lorsqu’il décrit des procédés d’interrogatoire renforcés, il le fait seulement sur la base des « mémos-torture » de l’armée états-unienne, lesquels ont commencé à « fuiter » dès 2005 (sachant que le premier de cette série « antiterroriste » a été diffusé dans l’armée et les services secrets en 2002, soit au tout début de la guerre lancée par George Bush après le 11 septembre).

[11] Ce qui a de quoi nous inquiéter alors que, ces dernières semaines, Poutine (oui, cette fois, c’est bien lui) a donné l’ordre de mettre en état d’alerte les capacités nucléaires de l’armée russe. Il existe très probablement là-bas aussi des aviateurs dont le rapport à leur métier n’est certainement pas très différent de celui des aviateurs français rencontrés par Delori, qui rapporte que ceux « qui opèrent dans les forces stratégiques expliquent qu’ils n’auraient aucune hésitation à larguer une bombe sur une ville ennemie (sic) si le président de la République leur en donnait l’ordre. Ils justifient cette attitude en expliquant que celui-ci est démocratiquement élu [Poutine aussi] et que “pour que la dissuasion nucléaire fonctionne, il faut que le personnel fasse preuve d’obédience (sic) et d’abnégation”. L’un d’eux dit avoir “la naïveté de croire que nos politiques sont capables de faire la part des choses et de nous amener à l’utiliser qu’en dernier recours ». Hum…

[12] Il me semble important d’en citer ici un extrait, d’autant plus qu’il y est question, entre autres, de Judith Butler dont les éditions Amsterdam viennent de publier La Vie Psychique du pouvoir, peu après avoir publié Judith Butler. Race, genre et mélancolie, une étude de Hourya Bentouhami, deux ouvrages sur lesquels j’espère revenir prochainement :

« Judith Butler s’est interrogée sur les raisons de l’attitude de l’administration Bush à l’égard de ces poèmes : pourquoi dépenser autant d’énergie contre des textes en apparence si inoffensifs ? Selon elle, la réponse à cette question ne réside pas dans le contenu des poèmes. Les images de la prison d’Abu Ghraib témoignaient aussi de la torture. Or le magazine Salon n’a eu aucun mal à en collecter plus de 1 300. Par ailleurs, les mémos-torture ont fuité à partir de 2005 sans que cela place l’administration Bush dans un état aussi prononcé d’excitation. Pourquoi cet acharnement contre les poèmes et contre les poèmes seulement. ?

« La théorie des actes de langage de John Austin apporte un élément de réponse. Dans Comment faire des choses avec des mots ?, cet auteur souligne que les textes n’ont pas seulement ou pas toujours une fonction descriptive. À l’instar des jugements prononcés par les juges, des déclarations de mariage et plus généralement des promesses, ils instituent des réalités qui n’existent pas avant leur illocution. Les spécialistes des sciences sociales qui ont repris à leur compte cette théorie soulignent que tous les textes n’ont pas le même pouvoir et que celui-ci dépend grandement de la position des locuteurs. Pendant les années 1950, par exemple, de nombreux militants ont évoqué la “réconciliation” de la France et de l’Allemagne. Ces discours n’ont pas eu le même poids que ceux prononcés par de Gaulle et Adenauer au début des années 1960. Dès lors, on comprend que les poèmes aient irrité l’administration du camp de Guantánamo, mais on revient au point de départ. La position des poètes était faible. Les poèmes ne constituaient pas “un risque pour la sécurité nationale” assez important pour justifier une telle énergie destructrice.

« La notion de “resignification” amende ce schéma en y ajoutant une touche poststructuraliste. S’inspirant de Derrida, Butler souligne que les matrices de savoir-pouvoir ne nous sont pas seulement données en héritage. Elles sont constamment reproduites ou traduites au travers de pratiques signifiantes. Par exemple, la binarité masculin/féminin n’est pas seulement inscrite dans la biologie. Elle est en permanence jouée, répétée et récitée à travers les pratiques vestimentaires, les manières de se coiffer, les habitus genrés, etc. Si tout le monde participe à la signification du monde, tout le monde peut aussi le « re-signifier » et, par conséquent, subvertir les significations établies. Cette notion permet donc de penser la critique et la subversion par le bas de l’ordre établi, qu’il s’agisse des normes de genre, des rapports de forces géopolitiques ou de la frontière entre violence légitime et illégitime. »

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Jérémie Piolat, Portrait du colonialiste & Louisa Yousfi Rester barbare

Jérémie Piolat, Portrait du colonialiste. L’effet boomerang de sa violence et de ses destructions, Éditions LIBRE, automne 2021 [1ère éd. Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, automne 2011], édition augmentée d’un avant-propos de l’auteur et d’une préface de Grace Ly.

Suivi de : Louisa Yousfi, Rester barbare, La Fabrique éditions, 2022

Ça faisait un petit bout de temps que je n’avais pas entendu parler de mon pote Jérémie. Et puis, l’autre jour, une amie commune m’apprend qu’il va donner une conférence sur son livre dans une librairie de Marseille. Tiens, je dis, mais comment ça se fait, il y a déjà un bout de temps qu’il est paru, non ? Oui, m’a-t-elle répondu, mais c’est une réédition, hein… Ah bon, c’est La Découverte ? Nan, c’est une autre maison : LIBRE. Ah bon… Alors j’ai été fouiller dans les entrailles de mon ordi, car j’étais bien sûr d’avoir écrit quelque chose sur le Portrait du colonialiste : et oui, j’ai retrouvé un petit texte, il est daté du 18 octobre 2011 (juste après la sortie de la première édition). En voilà une recension vite faite ! Je vous la ressers telle quelle – juste avec quelques notes en plus. Enfin… non pas tout à fait : j’y ai ajouté un post-scriptum à propos des textes ajoutés à cette réédition et un post-post-scriptum en forme de recension d’un livre paru récemment à La Fabrique et qui me semble résonner avec celui de Jérémie : Rester barbare, de Louisa Yousfi.  

Qui n’a jamais entendu ce poncif : les Noirs, ils ont le rythme dans la peau ? Qui ne s’est jamais interrogé sur l’étrange manie qui pousse de jeunes Européens à taper des heures sur un djembé alors qu’ils n’ont pas la moindre éducation musicale[1] ? Et qui ne s’est jamais demandé pourquoi il n’y a pas « de chants ou de danses à transmettre dans nos rues ? » Pourquoi ces mêmes rues « se sont-elles vidées de leurs chants et de leurs danses[2] ? » Et depuis quand, et comment est-ce arrivé ?

Partant de ces constats et de quelques autres, et s’appuyant sur ses expériences de danseur, de « philosophe de rue », d’animateur d’ateliers d’écriture en milieu immigré, entre autres[3], Jérémie creuse ces questions, en pose d’autres, il gratte là où ça fait mal : pourquoi les Sénégalais disent-ils que les Européens en visite chez eux « dansent comme des singes » – lorsqu’ils sont conviés à participer à la fête ?

Donnant l’exemple d’Éric, un Français plutôt anticolonialiste, participant (au Sénégal, où se déroule ce qui suit) « à un projet d’échanges de pratiques et de savoirs agricoles qui n’avait rien à voir avec l’arrogance de certaines initiatives de développement », Jérémie se demande, alors qu’Éric « ne pense ni comme un touriste ni comme un colon », pourquoi, invité à danser lors d’une fête, il se met à se démener « comme un singe ou un sauvage, alors qu’il respecte en théorie les cultures africaines ? »

La réponse n’est pas agréable à nos oreilles d’Européens : « Si Éric, lorsqu’il bouge spontanément sur de la musique africaine, danse comme un sauvage, c’est que malgré son idéologie anticoloniale, quelque chose en lui considère que la musique et la danse africaine sont une musique et une danse de sauvages, une musique et une danse primitives. Son corps en mouvement manifeste une idéologie inconsciente coloniale dont il a hérité et dont il ne s’est pas encore débarrassé. »

Un peu plus loin, Jérémie ajoute : « Le cas d’Éric nous permet de constater qu’une part de sa pensée, révélée par son corps en mouvement, ne lui appartient pas. La non-maîtrise de son corps, du rythme, de la danse, le conduit à exprimer les pires poncifs de l’idéologie coloniale, alors même qu’il les abhorre. Son corps est analphabète. Ne maîtrisant pas ses mouvements et la relation au rythme, il est incapable de danser comme il pense. »

C’est pourquoi Jérémie soutient « qu’on ne peut pas penser le colonialisme indépendamment d’un travail sur le corps[4] ».

Il évoque ensuite plus brièvement quelques autres caractères des sociétés non-occidentales qui les différencient profondément des sociétés européennes : l’accueil – l’hospitalité offerte à l’étranger[5] mais aussi l’accueil du nouveau-né[6], et encore celui de la mort[7], soit les cérémonies funèbres et rituels qui accompagnent le décès d’une personne. « L’homme occidental, poursuit-il, constate qu’il est privé de ce que les autres ont et sont. Les autres dansent, accueillent, honorent leurs morts, lui, non. » Mais, étrangement, « du point de vue de l’idéologie qui façonne l’homme occidental, ces manques sont le signe criant de sa supériorité. » Ainsi, « ce qui diminue l’Européen en réalité est ce qui est censé le grandir en théorie à ses propres yeux ». D’où une nouvelle question : pour que cet Européen soit devenu, « dans et avec son corps, un être tissé d’absences[8], […] quelles destructions a-t-il subies […] ? » (C’est moi qui souligne.) Il a fallu qu’il nous arrive quelque chose de particulièrement violent, pour que toutes nos cultures populaires soient détruites…

Ce quelque chose, Jérémie le situe au moment de la Renaissance et des enclosures qui eurent pour conséquence l’expulsion de leurs terres des paysans, puis au « temps des bûchers » : la chasse aux sorcières[9], qui servit à éradiquer les modes de vie et les savoirs traditionnels, soit ce qui précisément constituait ces cultures populaires. L’offensive capitaliste, car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’a rien épargné et surtout pas les langues, unifiées, ordonnées, normalisées afin de servir à leur tour d’armes dans la guerre des riches contre les pauvres.

Toutes ces opérations ne sont pas très différentes de celles auxquelles se sont livrés par la suite les empires coloniaux en Afrique, en Amérique, en Asie… Si bien que l’on peut suivre l’auteur lorsqu’il conclut en disant que la colonisation n’a peut-être pas été un « épiphénomène du capitalisme », comme cela a été dit souvent, mais l’inverse : « C’est l’acte colonial, ainsi redéfini, qui précède et englobe le capitalisme. »

Ainsi, nous serions toutes et tous colonisé·e·s et/ou descendant·e·s de colonisé·e·s : « Il appartient désormais à chacun de percevoir ce qui lui a été ôté et de quelle manière il pourrait retrouver ce dont il a été privé depuis si longtemps et qui le rend si indifférent aux nouvelles menaces qui pèsent aujourd’hui sur toute l’humanité. »

franz himmelbauer (18 octobre 2011)

Post-scriptum (avril 2022)

Cette réédition s’accompagne d’une préface de Grace Ly et d’un avant-propos de l’auteur. Je dois avouer que je ne connaissais pas Grace Ly[10]. « J’ai grandi, dit-elle, en région parisienne au sein d’une famille chinoise du Cambodge, un territoire anciennement sous domination française. On m’a très tôt fait comprendre que j’étais différente. Lorsqu’on questionne les attributs qu’on met sur le compte de mes origines, il arrive encore souvent qu’on les qualifie d’étranges, si ce n’est d’étrangers. Vos yeux sont petits. Vous mangez des choses bizarres. Votre langue sonne complexe. […] Il me semblait que j’incarnais l’anormale de quelqu’un d’autre. J’aurais voulu savoir qui pouvait être cet Autre référentiel que l’on impose au centre. […] J’y repense en lisant le Portrait du colonialiste. Il m’aurait été utile alors de pouvoir disposer dans mon environnement de ses observations et analyses du fait colonial. Savoir à qui j’avais affaire m’aurait probablement évité de remettre en cause, pendant un temps, ma propre humanité. » Je pense que c’est un beau compliment adressé au travail de Jérémie.

Quant à moi, en lisant le Portrait, je comprends un peu mieux la honte que j’ai pu éprouver lors de mes (rares) séjours en Afrique. Je n’ai jamais vraiment réussi à oublier ma peau blanche et ce qu’elle pouvait représenter là-bas. Et lorsque par malheur il m’arrivait de côtoyer d’autres « souchiens », lesquels se vantaient invariablement de « bien connaître l’Afrique », ce continent « génial », qu’ils « adoraient », j’aurais voulu m’enfouir dans un trou de souris sous terre, disparaître, ne plus être là, à côté de ces Blancs qui ne réalisaient même pas leur arrogance.

À propos de ce terme, Blanc, Jérémie explique dans son Avant-propos qu’il lui avait préféré, lors de la rédaction de son livre, celui d’Européen de l’Ouest, ou d’Occidental. Loin de lui l’idée de prendre ses distances avec la question du « privilège blanc » : « User du mot “Blanc” aujourd’hui sert à rappeler au monde occidental sur quoi, sur quelles hiérarchies, quels fondements, et – tout simplement – quels mots et concepts s’est fondée et se justifie encore de nos jours la domination occidentale sur la majorité des autres parts du monde […] » Cependant, poursuit-il un peu plus loin, « quand on analyse la colonialité en prenant en compte l’importance de la question culturelle, l’on s’aperçoit aisément que “Blanc” n’est pas une catégorie homogène. Les termes “Blanc” et “racisé” nous invitent à porter la focale sur les processus de racialisation, c’est-à-dire de hiérarchisation et de discrimination établies en vertu des origines ethniques des différents groupes sociaux. Les termes “Occidentaux” et “extra-Occidentaux”, quant à eux, nous permettent – ou en tout cas me permettent, à titre personnel –, sans nier leur implication au niveau de la hiérarchie raciale, de questionner ce qu’il en est de la culture, de l’héritage culturel des différents groupes sociaux et du devenir de cet héritage. » En gros, Jérémie veut dire, si je comprends bien, que tous les Blancs ne sont pas des salopards suprémacistes[11], et même que certains s’opposent vigoureusement à la « blanchité » en vigueur. C’est vrai, mais. Comment dire ? C’est encore un regard « blanc », même s’il est cher à mon cœur. Disant cela, je pense partager à peu près l’opinion de Jérémie, qui titre la dernière partie de son Avant-propos : « Ce que Jake Angeli nous laisse entrevoir de nous-mêmes ». Je ne connaissais pas non plus le nom de cet énergumène (ou peut-être l’avais-je oublié), même si j’avais pu apercevoir son invraisemblable portrait, montré par les médias du monde entier au lendemain de l’attaque du Capitole par les partisans de Trump. C’est justement une de ces photos qui figure en couverture du Portrait du colonialiste. Il est vrai que cette image illustre parfaitement la thèse de Jérémie : « Les postures vestimentaires, discursives et gestuelles de Angeli sont, à mon sens, la plus parfaite des représentations et des synthèses d’un vide culturel multiforme, d’un vide lié au fait de ne pas posséder sa propre culture traditionnelle populaire complexe, riche et mobilisant des savoirs et virtuosités diversifiés, ancrés et travaillés. Alors ne reste plus que l’amas de références stéréotypées, mélange a priori inattendu d’appropriations culturelles diverses (les pseudo-références amérindiennes, la mobilisation du mot “shaman”) et d’ignorances (références wikings réduisant la civilisation nordique mobilisée à quelques vulgaires archétypes raciaux, guerriers, vestimentaires et menaçants). Ainsi, Angeli pourrait bien être l’illustration paroxystique du colonialiste dont parle mon livre. »

Post-post-scriptum

La sauvagerie fantasmée d’Angeli me renvoie à une autre figure dont on a beaucoup fait usage ces dernières semaines, à propos de l’agression russe contre l’Ukraine (et cela va continuer, si j’en juge par les nouvelles de massacres qui nous parviennent désormais à flux continu) : celle des « barbares » et de leur actes « barbares ». On le sait, le mot barbare vient d’un mot du grec ancien alors utilisé à désigner des gens qui ne parlaient pas grec, en gros. Le sens a dérivé ensuite (ou peut-être fut-ce ainsi dès le début, je ne suis pas assez érudit pour le dire) vers « grossier », « non civilisé » et pour finir ennemi de la civilisation – voir les invasions barbares, etc. Il est difficile d’y échapper en ce moment. Pourtant est paru à La Fabrique il y a peu un petit livre de Louisa Yousfi intitulé Rester barbare. Voici ses premiers mots : « Kateb Yacine, de son propre aveu, est un barbare. Avec une simplicité déconcertante, il a déclaré : “Je sens que j’ai tellement de choses à dire qu’il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivé. Il faut que je garde une espèce de barbarie, il faut que je reste barbare.” » Disant cela, il exprimait sa volonté de résister à la tentation d’une certaine « goinfrerie de culture » proposée à l’époque par une ville comme Paris. Il voulait rester au plus proche de la rue, et plus encore de la rue algérienne, des analphabètes parmi lesquels, disait-il, se trouvaient les meilleurs poètes de son temps[12]. Pour Louisa Yousfi, il s’agit de résister à l’étouffement par l’intégration à la culture dominante, cette culture dénoncée par Jérémie Piolat comme celle qui a éradiqué toute expression « populaire » (au sens de communauté, voire de commune, pas à celui, évidemment, de folklore populiste[13]). Le (la) barbare est celui (celle) qui reste à l’extérieur du limes, dehors. C’est à l’évidence une situation difficile à vivre pour qui a grandi « dedans ». C’est bien de cette difficulté que nous entretient Louisa Yousfi. Après Kateb Yacine, cher à notre cœur, elle fait appel à de grandes et belles références en matière de résistance à l’hégémonie blanche, qui nous sont tout aussi chères : Chester Himes, Toni Morrison. Là où je ne peux pas la suivre, c’est à propos des rappeurs Booba et PNL – non pas que j’aie quelque chose contre eux, mais tout simplement parce que je ne les connais pas et que le peu qu’en dit Louisa Yousfi ne suffit pas à instruire un béotien comme moi[14]. Pas grave, je me contente largement de ce qu’elle dit sur le rap. Il n’existe, dit-elle, « que dans l’intelligence de l’événement. Autrement dit, dans sa sortie de la langue. » Où l’on retrouve l’appel du dehors – de la barbarie. « Disons-le plus franchement, ajoute-t-elle, [le rap n’existe que] dans la destruction de la langue. » Mais : « une langue ne peut tout à fait se détruire. Ce qui peut se saboter, en revanche, c’est la prétention en elle de faire “identité”. » Ici encore nous rejoignons ce que dit Jérémie dans son bouquin. Parce que ce qui « fait identité » dans la culture du colon, c’est tout ce qui s’oppose à l’expression, à la parole, aux corps vivants. On ne veut pas voir une tête qui dépasse (et encore moins une tête aux cheveux crépus). Mais le rap n’en a cure : « Sa jubilation vient de là : brûler en harraga les frontières symboliques qui régentent les usages langagiers. Ce faisant, c’est au principe même d’identité de la langue française qu’il mène la vie dure, à la domination qu’elle exerce sur l’ensemble des autres langues qu’elle méprise, s’arrogeant une portée unitaire – totalitaire – par l’entremise de l’école. » Voilà pourquoi, dit-elle, « figure de l’étranger, de l’inassimilé, le rappeur banlieusard est un barbare littéral ». Je trouve ces lignes très pertinentes. J’ai aussi apprécié le dernier chapitre, « La voie du blâme », dans lequel l’auteure se demande comment échapper à la récupération par le business dont sont l’objet les femmes de l’immigration – celles qui sont réputées mieux réussir à l’école que les garçons, celles qui, à leur corps défendant, sont plus acceptables, voire même recherchées par la société postcoloniale afin de représenter une communauté  aussi soumise que fantasmée : « Comment ne pas remarquer la façon dont nous sommes glamourisées, propulsées ambassadrices de la “culture urbaine” auprès des industries du divertissement, offrant au grand public des supports d’identification plus ouverts et plus séduisants ? Et cela en dépit même de notre authenticité. On ne vend pas sa culture impunément. Il n’est pas question ici d’appropriation culturelles mais plutôt d’exploitation culturelle : nous dépensons une énergie folle à bâtir une part de visibilité, à nous fondre dans l’universel. L’universel se gave et il nous recrache aussitôt. On a l’impression que plus nous sommes partout, chez Nike, chez Lacoste, chez Versace, plus les Zemmour caracolent dans les sondages. »

Je ne suis pas tout à fait convaincu par la conclusion de Louisa Yousfi (« trouver notre propre voie du blâme[15] »), mais cela ne m’empêchera pas de recommander la lecture de ce livre, qui, tout en affirmant sa filiation avec Houria Bouteldja (remerciée pour avoir « sauté la première ») ouvre à son tour, avec une certaine jubilation, des brèches dans le limes. Et de brèches, nous en avons besoin.

 

[1] Hum… Je ne suis pas sûr que j’écrirais ça aujourd’hui – un peu condescendant, non ? Mais il y a tout de même quelque chose de vrai dans cette remarque.

[2] Bon, c’est vrai qu’on a eu au cours de la dite « crise sanitaire » une flash-mob virale (c’est le cas de le dire) sur le thème de « Danser encore », du groupe HK. Et particulièrement ici, dans notre sous-préfecture du sud-est de la France, un « Café des libertés » qui s’est monté un peu dans cet esprit – danser encore et se rencontrer sur la place publique, quand c’était fortement déconseillé par les « autorités ». Mais après la première manifestation, qui consistait à danser et danser encore sur la place principale du bourg, au prix d’un certain nombre d’amendes à deux fois 135 € chaque (non-port du masque, sortie sans la fameuse attestation), et dont l’élan joyeux s’est ensuite en quelque sorte « institutionnalisé » au sein de ce Café des libertés qui proposait des rassemblements chaque lundi, jour de marché par chez nous, on n’a pas beaucoup chanté ni dansé… (J’avais parlé de cette mobilisation ici-même.) La mobilisation s’est poursuivie, certes, mais plutôt dans les formes « habituelles » (pique-niques quand le temps le permettait et scènes ouvertes, y compris des concerts plus importants où l’on vit aussi passer le groupe HK), rien en tout cas qui renoue avec les chants et danses disparus dont parle Jérémie. Bon, je dois tout de même ajouter à cela que les gens du dit Café des libertés avaient depuis la fin de l’an passé squatté une grande bâtisse quelque peu délabrée appartenant au premier adjoint du bourg, par ailleurs pharmacien, et qui nourrit semble-t-il le dessein d’en faire une sorte de supermarché parapharmaceutique. Rebaptisée la ZDAC – zone de défense active de la culture –, ils y organisaient des concerts et diverses activités culturelles, mais aussi des récup alimentaires redistribuées ensuite aux nécessiteux des environs, qui sont de plus en plus nombreux malgré l’augmentation du pouvoir d’achat dont s’est targué Macron durant la campagne électorale. Las, sitôt la fin de la trêve hivernale arrivée, la briquetterie (ancienne fonction du bâtiment en question) a été évacuée manu militari par forces pandores suréquipés… et démolie dans la foulée! De quoi se demander si les squatteurs n’auront pas finalement servi à accélérer les projets du pharmacien, qui jusqu’alors se hâtait lentement (il avait acheté le bâtiment voici déjà quatre ans, en 2018).

[3] Ancien danseur (Génération Chaos) et rappeur (Collectif Hydra), Jérémie Piolat est anthropologue, docteur en sciences politiques et sociales, membre du LAAP (Laboratoire d’anthropologie prospective), institut Iacchos, UCLouvain.

[4] En me relisant dix ans plus tard, je tique : est-ce qu’on ne pourrait/devrait pas dire ça de toute activité de pensée ?

[5] À moins bien sûr qu’il ne s’agisse d’un étranger « familier », si je puis dire – oui, qui fasse partie de la famille… On annonce l’arrivée de (très ?) nombreuses personnes fuyant l’invasion russe de l’Ukraine : celles-là sont les bienvenues. Tant mieux. On aurait aimé que les autres, les pas Blanches, le soient aussi (et je ne ferai pas mon mauvais esprit en relevant qu’il a été rapporté, depuis le début de la guerre, des comportements pas très reluisants d’Ukrainiens à l’égard d’Africains refusés dans les trains de l’exode).

[6] Depuis que j’ai écrit ces lignes (en 2011), il me semble que ce sujet, dont relèvent, entre autres, les violences obstétricales subies par les femmes parturientes, a commencé à être un peu plus traité en France, grâce surtout aux efforts de quelques féministes – mais cette lutte est encore loin d’être gagnée.

[7] La manière dont les défunts et les personnes en fin de vie ont été traitées pendant la pandémie de covid nous a rappelé à quel point de brutalisation sont arrivées nos sociétés civilisées.

[8] Là encore, le développement exponentiel des activités précédées du préfixe « télé » durant la pandémie et les confinements a illustré de manière flagrante cette belle formulation de Jérémie.

[9] J’ai écrit en 2015 une note republiée début 2021 sur l’ouvrage fondamental de Silvia Federici : Caliban et la sorcière.

[10] Pour les ploucs dans mon genre qui ne la connaîtraient pas non plus, voici la présentation qu’en donne l’éditeur : « Grace Ly est écrivaine, réalisatrice et animatrice de podcast. Son roman Jeune fille modèle (Fayard, 2018) donne la parole à la seconde génération d’Asiatiques français. Elle coanime avec la journaliste Rokhaya Diallo le podcast Kiffe ta race (Binge Audio, depuis 2018) qui interroge les questions raciales en France. Par son film documentaire Ça reste entre nous (web-série, 2017-2018) composé de témoignages et de conversations, Grace Ly s’engage pour une plus juste représentation des communautés asiatiques. »

[11] Note à l’intention des éditeurs (en toute confraternité) : ce serait bien de ne pas orthographier suprémaciste (pour raciste blanc) avec un t, comme c’est le cas systématiquement dans cet ouvrage, parce que suprématiste désigne un mouvement pictural lancé par Kasimir Malevitch dans les années 1910, en pleine tourmente révolutionnaire russe.

[12] On peut entendre ceci dans la belle émission diffusée sur France Culture : « Kateb Yacine, le poète errant. 1929-1989 ». Kateb Yacine y intervient à plusieurs reprises, avec entre autres Armand Gatti, dont il était proche. Je retranscris ici le passage d’où sont extraites ces paroles (vers 36’50’’ dans l’émission) :

« J’ai un côté, si vous voulez, assez barbare. Je rejette une partie, en partie, la culture. C’est un grand dilemme que d’être obligé à la fois de vivre, écrire et de se cultiver. On ne peut pas faire les trois, et surtout si on veut, en plus, faire œuvre de révolutionnaire et en plus rester libre dans la vie, libre toujours, libre de tout voir… et si on veut pousser les choses jusqu’au bout, alors évidemment, il faut choisir. Il faut choisir par exemple entre aller au théâtre tous les soirs, ou aller dans la rue et voir les gens ou alors s’enfermer et écrire. Je sens que j’ai tellement de choses à dire qu’il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivé. Il faut que je garde une espèce de barbarie, il faut que je reste barbare. Ça a l’air facile, mais c’est très très difficile parce que… il y a toujours, surtout dans une ville comme Paris, la tentation du cosmopolitisme, la tentation de vouloir acquérir des notions de culture qui en fait, ne sont pas essentielles, qui sont… qui sont des choses qu’on peut avoir connues, mais… pour celui qui veut créer, vraiment, ou celui qui veut abattre, ça peut le gêner. Or moi, je sentais qu’il y avait beaucoup de choses à abattre. Par exemple, au départ, si je n’avais pas choisi Rimbaud et si je ne m’en étais pas tenu là, si j’avais voulu assumer toute la culture française, si j’avais [eu] une espèce de fringale de la culture, je serais devenu… ce que je reproche à beaucoup d’écrivains, c’est-à-dire une espèce de monstre, une espèce de glouton qui a dévoré des tas de plats étrangers et ensuite en fait un… pour dire, voilà, je connais la cuisine universelle, mas en fait, c’est pas ça un poète. C’est quand même très… c’est très difficile, parfois il faut toute une vie, il faut aussi beaucoup de solitude et puis il faut chercher ce que je n’ai pas encore trouvé, moi, c’est… la vie profonde du pays, en Algérie. En Algérie, les plus cultivés, c’est les analphabètes. Ceux qui m’en apprennent le plus, avec lesquels j’ai du plaisir à être, c’est ceux-là, c’est… des chômeurs, par exemple, qui n’ont jamais été à l’école, c’est les plus riches ! Dès qu’ils se mettent à parler, et là c’est tout un travail – parce qu’il y a un côté presque policier dans le poète, il faut les faire parler, il faut trouver le moyen de les toucher dans leurs fibres, et alors là, on s’aperçoit qu’il y a toute une humanité, extrêmement riche, une espèce de cour des Miracles, si vous voulez, pour parler comme… comme Victor Hugo si vous voulez, une espèce de… une espèce d’immense richesse enterrée, enterrée dans l’ignorance d’elle-même, mais aussi, dans le fait que, en général, les écrivains et les hommes de culture ne voient jamais ça, ne vont jamais là. Par exemple nous avons vraiment de très grands poètes qui sont des analphabètes, qui n’ont jamais su ni lire ni écrire, donc qui ne connaissent ni Shakespeare, ni Eschyle, ni rien. Et parfois c’est mieux. Parce que très souvent, par contre, c’est ce que nous appelons des lettrés, chez nous, les gens que vous verrez, profs d’université, et cætera, sont d’un horrible mauvais goût et d’une impuissance, enfin, criante, dès qu’il s’agit de vraie poésie. »

[13] Lequel folklore se transforme très vite, dans des contextes de guerre comme en Ukraine, en « culture néofolklorique de guerre », ainsi que l’avait nommée l’amie Milena Dragisevic-Sesic pendant la guerre qui eut raison de la Yougoslavie. (Cf. Dragicevic Sesic Milena. « La culture néo-folklorique de guerre », in Chimères. Revue des schizoanalyses, n°16, été 1992, p. 17-21. DOI : https://doi.org/10.3406/chime.1992.1822)

[14] On me pardonnera aussi, je l’espère, mon ignorance concernant Mehdi Meklat, un môme de banlieue qui avait formé avec son pote Badrou un duo chéri par les salons antiracistes de la rive gauche et qui, « en même temps » (non, je ne l’ai pas fait exprès) s’était inventé comme avatar sur les réseaux sociaux une ordure raciste nommée Marcelin Deschamps. Louisa Yousfi consacre un chapitre à cette imposture.

[15] « […] les rappeurs ne sont pas sans rappeler une voie spirituelle de l’islam médiéval qu’on appelait les malâmatis, “les gens du blâme”. Dans la mesure ou l’ego est à l’origine de tous les vices, les malâmatis choisissaient d’être délibérément blâmables, pour que leur ego ne gonfle pas de la pitié ostentatoire. Extrêmement dévots, ils faisaient en sorte de n’en rien paraître : purs dans le cœur, méprisables aux yeux des autres, au regard des conventions et des lois. »

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Aux origines de la république macronienne, II.

Marc Belissa & Yannick Bosc Le Consulat de Bonaparte. La fabrique de l’État et la société propriétaire – 1799-1804, La Fabrique éditions, 2021.

Je commencerai par renvoyer au précédent ouvrage des mêmes auteurs : Le Directoire. La république sans la démocratie, paru chez le même éditeur en 2018. J’en avais parlé ici-même, et je me permets de commencer par me citer – non que j’aurais chopé la grosse tête, hein, mais parce que la conclusion de ma recension d’alors me paraît pouvoir servir d’introduction à celle qui va suivre :

« Selon Belissa & Bosc, “par convention, les historiens considèrent que le coup d’État du 18 brumaire met fin au processus ouvert en 1789. […] Mais on peut également estimer que le régime consulaire est moins une rupture que l’aboutissement du projet thermidorien qui consiste à ‘terminer la révolution’ en confisquant la souveraineté. En d’autres termes, la rupture avec 1789 a déjà été en grande partie consommée en 1795.” Le Consulat (soit la période qui va de la fin du Directoire en 1799 à l’autoproclamation de Bonaparte comme empereur Napoléon Ier en 1804) se permit même de rétablir le suffrage universel masculin, tout en multipliant les niveaux de délégation, soit une “démocratie sans inconvénient”, comme disait Cabanis, l’un des rédacteurs de la Constitution “consulaire” qui succéda à la “directoriale” en 1799. Selon le même Cabanis, disent Belissa & Bosc, le peuple doit être la source de tous les pouvoirs mais il faut également qu’il n’en exerce aucun. Effectivement, voilà qui est tout à fait thermidorien. Je dirais même plus : macronien[1]. »

On comprend pourquoi, à quelques jours de l’élection présidentielle, je crois bon de rendre compte du nouvel opus de nos deux historiens. Je crains que cela ne nous encourage guère à aller exercer notre « devoir civique », comme ils disent… tant ce livre, dans la continuité du précédent comme le Consulat s’inscrit dans la continuité du Directoire et donc de Thermidor, nous donne à voir et à comprendre tout ce que les institutions de la Ve République (issue, elle aussi, d’un coup d’État perpétré par un militaire) doivent à Bonaparte (Napoléon n’apparaîtra qu’avec sa proclamation comme « Empereur des Français » le 2 décembre 1804).

Peu de jours avant le premier tour de la mascarade désormais quinquennale, c’est certainement le premier chapitre de ce Consulat de Bonaparte qui est le plus édifiant. Son titre en lui-même pourrait presque suffire à le résumer : « La confiscation de la souveraineté au profit d’un seul ». Le Directoire avait déjà ôté toute capacité politique au peuple, afin de confier le pouvoir à un exécutif renforcé (les cinq Directeurs), lui-même élu et contrôlé par deux assemblées législatives : les Cinq cents et les Anciens. Toute l’œuvre du Consulat consistera donc à poursuivre jusqu’à son achèvement la liquidation de toute forme de souveraineté démocratique, ou délibérante, fût-elle de plus en plus éloignée de celui que l’on prétendait toujours désigner comme souverain, soit le peuple. Je ne vais pas entrer ici dans le détail des embrouilles qui aboutirent au sacre de Napoléon Ier. Par contre, il me semble important de souligner que ce pouvoir d’un seul ne fut pas le résultat de sa seule volonté – dit comme ça, cela paraît évident et pourtant, ce truisme gagne à être illustré par les prises de position des unes et des autres rapportées par Melissa & Bosc.

Voici par exemple Germaine de Staël : « […] à l’origine avec Benjamin Constant du “libéralisme” qui s’épanouit au XIXe siècle, [elle] est emblématique de ces révisionnistes qui craignent tous la souveraineté populaire et militent en faveur d’un pouvoir exécutif renforcé et d’une réduction de la représentation nationale » (p. 52). « Révisionnistes » doit s’entendre ici comme les partisan·e·s d’une révision de la Constitution de 1795, celle du Directoire. Madame de Staël rédige en 1798 un ouvrage qui ne sera connu qu’après sa mort, mais dont les idées circulent et sont discutées dès l’époque de sa rédaction : Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la République en France. Il s’agit de réviser la Constitution thermidorienne, laquelle ne donnait guère satisfaction : même réduite à la portion congrue, la démocratie donnait encore de faibles signes de vie et il avait fallu pas moins de deux petits coups d’État afin de rectifier la composition des Assemblées – celui du 18 fructidor, en 1797, qui cassa les élections suite à la victoire des royalistes et celui du 22 floréal en 1798, qui répéta la même opération, mais cette fois à l’encontre des « néojacobins ». Mais que l’on ne s’y méprenne point : la fille du banquier Necker parlait de la forme des institutions et non pas du fond. Ainsi, disait-elle, « la propriété est l’origine, la base et le lien du pacte social […] la propriété ou la société, c’est une seule et même chose » (cit. p. 52). Et leur défense vaut bien que l’on y mette les moyens : « S’il faut une dictature, c’est-à-dire une suspension de la volonté de tous, comment ne pas la chercher dans des institutions légales […] » (cit. p. 53). Bon sang, mais c’est bien sûr ! Il suffisait d’y penser !

Voici ensuite Sieyès – Emmanuel-Joseph Sieyès, ci-devant abbé. J’ai dit plus haut que je n’entrerais pas « dans le détail des embrouilles » de l’époque. Avec lui c’est compliqué, puisqu’il en fut l’un des acteurs principaux : pour ne parler que de la dernière période de la Révolution, il fut l’un des cinq Directeurs, et pas pour rien dans la résistible ascension de qui vous savez. Qu’est-ce qu’il dit, Sieyès ? « L’autorité doit toujours venir d’en haut, c’est-à-dire de la représentation nationale ou du peuple représenté. [C’est moi qui souligne] […] le pouvoir souverain réside essentiellement dans le peuple représenté. » Ce qui le conduit logiquement à conclure qu’« il n’y a plus d’égalité politique entre les représentants et les représentés » (cit. p. 57). Durant le Directoire, Sieyès « cherchait un sabre », afin de mettre bon ordre aux débordements des « exagérés » ou des « exclusifs » (royalistes et jacobins). Il le trouva en Bonaparte. Mais ce dernier poussa la logique antipopulaire jusqu’au bout : désormais, il n’y aurait plus d’égalité politique entre le représentant et les représentés…

Aussi, la « société » n’en pouvait mais. Entendez Boissy d’Anglas, qui déclare en 1795 que « Depuis six ans, en proie aux orages des révolutions qui ont déchiré notre malheureuse patrie, l’œil fixé sur un but qui semblait nous fuir […] nous avons plus cédé à l’impulsion populaire que nous ne l’avons dirigée » (cit. p. 58, c’est encore moi qui souligne).

Voici enfin Cabanis, médecin et philosophe « modéré »[2]. Il expose le projet de brumaire en détaillant la Constitution de l’an VIII (1799, après le coup d’État du 18 brumaire) à la rédaction de laquelle il a participé : dans le « véritable système représentatif […] tout se fait […] au nom du peuple et pour le peuple ; rien ne se fait directement par lui : il est la source sacrée de tous les pouvoirs ; mais il n’en exerce aucun […] ; le peuple est souverain, mais tous les pouvoirs dont sa souveraineté se compose sont délégués ; il prend part à tout par sa surveillance, mais ses passions ne peuvent jamais être égarées par les agitateurs, et troubler la paix de l’État : en un mot, il est libre, mais il est calme. »  Grâce à cette organisation adéquate de la représentation politique, il devient (enfin !) possible d’« établir une démocratie purgée de ses inconvénients » (cit. p. 59-60, c’est toujours moi qui souligne).

Bref, on aura compris que le principal souci des thermidoriens, qui finirent par porter Bonaparte au pouvoir en tant que Premier Consul, ce qui lui permit ensuite d’accaparer tout le pouvoir à lui tout seul, était de se débarrasser du peuple délibérant d’abord, des assemblées représentatives un peu trop indociles ensuite. Ce qui fut fait.

Conséquence immédiate de cette concentration extrême de l’exécutif : la centralisation administrative, à laquelle Belissa & Bosc consacrent leur deuxième chapitre. Contrairement à un cliché qui a la vie dure, la centralisation administrative n’est pas « jacobine », pas plus que les jacobins ne mirent en place un système centralisé, bien loin de là. « Plus les fonctionnaires se mettent à la place du peuple, disait Saint-Just, et moins il y a de démocratie. » Et, dans le projet de Constitution qu’il présenta à la Convention en 1793, il précisait que « la souveraineté de la nation réside dans les communes » (cit. p. 81-82). Et de fait, « la loi du 14 frimaire an II (4 décembre 1793) qui organise le gouvernement révolutionnaire attribue l’exécution des lois révolutionnaires aux municipalités et aux comités de surveillance élus localement, en particulier l’exécution de la loi dite du Maximum qui permet de contrôler le prix des biens nécessaires à l’existence et celui des matières premières indispensables au travail des artisans » (p. 82). Or ce sont bien les jacobins qui exerçaient le plus d’influence à la Convention à ce moment-là. Dans ce domaine comme dans celui de la représentation politique, la réaction thermidorienne employa toutes ses forces à évincer le peuple. Et ici encore, Bonaparte devint Napoléon en poussant cette logique jusqu’au bout. La mesure la plus connue, et la plus emblématique, probablement, de sa dictature, est la création des préfets qui, inversant le flux de la représentation, représentent l’exécutif et, en dernière analyse, le dictateur lui-même, qui les nomme et les limoge selon son bon plaisir. Ils ont tout pouvoir dans leur département, à condition d’appliquer à la lettre les consignes du ministre auquel, et à lui seul, ils doivent rendre des comptes. Chaptal, qui présente le projet de gouvernement bonapartiste tel qu’organisé par une loi de 1800, explique : « Le préfet ne connaît que le ministre [de l’Intérieur], le ministre ne connaît que le préfet. Le préfet ne discute point des actes qu’on lui transmet ; il les applique, il en assure et surveille l’exécution […] Le préfet, essentiellement occupé de l’exécution, transmet les ordres au sous-préfet ; celui-ci aux maires des villes, bourgs et villages, de manière que la chaîne d’exécution descende sans interruption du ministre à l’administré, et transmet la loi et les ordres du gouvernement jusqu’aux dernières ramifications de l’ordre social avec la rapidité du fluide électrique. » (Cit. p. 88.) En somme, une chaîne de commandement sur le même modèle que celle qui a cours dans l’armée.

Je passe sur l’organisation de la justice (Napoléon décide des nominations, de l’avancement, etc.), celle des lycées – sur le modèle militaire également –, ou encore sur le contrôle des scientifiques par l’intermédiaire de l’Institut, à propos duquel les deux auteurs concluent ainsi ce chapitre : « Monarque protecteur des sciences qui met la vie intellectuelle sous contrôle policier, Bonaparte ne souhaite pas l’émergence d’une aristocratie du savoir mais celle d’experts au service de l’État. » (p. 103) Curieux, ça me rappelle quelqu’un…

Je n’ai abordé que les deux premiers chapitres de ce livre. Traiter des suivants déborderait le cadre de cette note, mais tout de même, il faut rappeler ici que nous devons à Napoléon, en vrac, le rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises, la remise à leur place des femmes et des enfants, sur lesquels s’exerce en pratique, selon le Code civil, la seule réelle souveraineté concédée à tout individu mâle et majeur, la Légion d’honneur – manière de se créer une clientèle d’affidés reconnaissants – et, last but not least, la Banque de France, banque privée mais reconnue nationale, en quelque sorte, en échange des services sonnants et trébuchants (financement de sa résistible ascension) rendus au futur empereur par quelques financiers scélérats (pardon pour le pléonasme).

Je ne reviens pas non plus sur le discours prononcé par Macron devant le tombeau du dictateur aux Invalides lors de la commémoration du bicentenaire de sa mort. Il suffira de relever, comme le font Belissa et Bosc, que ce même président, qui se targue, dans d’autres contextes, de « réconcilier les mémoires », n’a pas cru bon de commémorer, en cette même année 2021, le cent cinquantenaire de la Commune.

franz himmelbauer

[1] https://antiopees.noblogs.org/post/2018/09/30/aux-origines-de-la-republique-macronienne/

[2] Ami de Mirabeau et Condorcet, membre du même club que Sieyès, et qui échappa aux rigueurs de la Convention montagnarde parce qu’il était également respecté en tant que médecin qui soignait les pauvres.

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Malika Rahal, Algérie 1962. Une histoire populaire

Malika Rahal, Algérie 1962. Une histoire populaire, éditions La Découverte, 2022.

Voilà un bouquin qui tombe à pic. Pas seulement parce que cette année, on commémorera les soixantièmes anniversaires du cessez-le feu en Algérie – acté le 18 mars 1962 par les dits « accords d’Évian » entre le gouvernement de la République française et le gouvernement provisoire de la République algérienne, (GPRA, alors encore installé à Tunis) –, de l’indépendance de l’Algérie, proclamée le 5 juillet 1962 et, en septembre, de l’élection de l’Assemblée nationale constituante et de la mise en place du premier gouvernement dirigé par Ben Bella. Mais aussi, mais surtout, parce que ce livre parle de cette année cruciale depuis un double point de vue : algérien et populaire. Et ça change tout.

On sait que Jupiter Macron, qui prétend réconcilier tout le monde avec tout le monde[1], a récemment reçu en son palais des représentants des « rapatriés », ou « pieds-noirs », soit ces Français d’Algérie dont une très grande partie[2] quittèrent leur pays natal, en panique[3], durant l’année 1962, et furent assez mal accueillis en « métropole » (de leur point de vue en tout cas et de celui de tous les candidats aux élections de la Ve République, qui les flattent régulièrement dans le sens du poil) . Or le discours présidentiel[4], précédé de l’intervention d’une personne qui fut, enfant (elle avait alors cinq ans), l’une des victimes d’un attentat à la bombe commis par le FLN en 1956[5], après le bla-bla habituel sur « l’amour charnel » des rapatriés pour « cette terre », leur « labeur pour la faire fructifier[6] » puis leur « exode » et leur « exil », poursuit par cet énoncé : « L’histoire des rapatriés est celle de la France. » Quant aux Algériens, on se demande où ils sont passés, ceux-là… D’ailleurs, un peu plus loin, le Président parlera de « l’engrenage mortifère de la guerre civile ». Là, je suis interloqué : « guerre civile » ? – mais entre qui et qui ? Exit donc les Algériens, totalement invisibilisés par ce discours.

Parmi les invités de l’Élysée, ce 26 janvier, figurait Jean-Jacques Jordi, rapatrié lui-même et que La Provence du même jour, en chapô de son interview, présente comme « historien, spécialiste des migrations en Méditerranée [et] incontournable sur la question des pieds-noirs ». Alors il dit quoi, ce monsieur ? Eh bien, que « ce pays [l’Algérie, bien sûr] n’était pas une colonie comme les autres pays africains. Il était considéré comme une prolongation de la France. Les pieds-noirs […] ne doivent pas se considérer comme des colons. Leurs ancêtres ont peuplé ces territoires, mais n’ont rien décidé et il n’y a pas eu de guerre de conquête[7]. » Je ne sais pas ce qui m’a le plus estomaqué à la lecture de ces lignes : l’énormité des mensonges de cet « historien » ou la passivité du journaliste qui n’y réagit pas[8]. Et je ne parle pas des propos du même Tonneau (c’est son nom) sur Macron dont il écrit qu’après avoir suscité contre lui l’hostilité des rapatriés pour avoir déclaré en 2017 que la colonisation était un crime contre l’humanité, il a, depuis, « défriché ce terrain [de la mémoire] où les mines restent entretenues par les gouvernements algériens, bien plus que par le peuple ». Pauvre barrique ! S’il se documentait tant soi peu avant d’écrire un article, en lisant par exemple le livre de Malika Rahal[9], il saurait que parler de mines dans ce contexte, c’est pour le moins une maladresse, sinon une insulte à la mémoire des nombreuses personnes tuées ou estropiées par ces saloperies d’engins posés par l’armée française au long des frontières algéro-marocaines et tunisiennes afin d’empêcher tout soutien de l’extérieur aux combattants du FLN. Voici ce qu’écrit là-dessus l’auteure d’Algérie 1962 :

« Le sol algérien est d’abord empoisonné par la présence de vastes zones minées par les quelque onze à douze millions de mines antipersonnel déposées par l’armée française durant le conflit, principalement – mais pas exclusivement – dans les zones frontalières. […] le sol continue donc à mener une “guerre après la guerre” contre ses habitants et tue aveuglément dès 1962 […]. En avril 2018, le président de l’association algérienne des victimes des mines comptabilisait 7500 victimes de mines datant de la période coloniale depuis 1962. Le 26 décembre 2019 […] Algérie Presse Service (APS) [rapportait] qu’un jeune garçon [avait] encore été tué par une mine datant de la guerre dans la région de Sidi Bel-Abbès. » (p. 259)

Le déminage, dit encore Malika Rahal, avait commencé dès l’indépendance, jusqu’à la proclamation officielle de la fin des opérations en janvier 2017. Or, s’il bénéficia dès 1963 d’un soutien des démineurs soviétiques, il fallut attendre… 2007, soit quarante-cinq ans après les accords d’Evian, avant que le chef d’état-major des forces armées françaises daigne remettre les plans des champs de mines aux Algériens !

Bref, oublions Tonneau, Jordi, Macron et compagnie et retournons en Algérie 1962. J’ai trouvé cet essai vraiment passionnant, d’abord parce qu’il tient la promesse de son sous-titre : Une histoire populaire.

Une histoire : car 1962 est un aboutissement, bien sûr (132 ans de colonisation, sept ans de guerre de libération, pour faire – trop – vite). C’est aussi un début, un commencement, celui d’une nouvelle ère pour les Algérien·ne·s. C’est enfin (surtout ?) une durée en soi, avec ses propres dynamiques, et qui déborde un peu le cadre strict de l’année 1962, puisque l’auteure estime que l’effervescence qui la caractérise commence avec les manifestations de masse de décembre 1960, lesquelles contraignirent De Gaulle à reconnaître la volonté d’indépendance du peuple algérien[10] envers et contre la victoire militaire française sur l’ALN (armée de libération nationale), et court jusque vers mars 1963, « quand la loi sur la nationalité délimite le corps national en fixant les conditions de possession de la nationalité : même si, pour les Français d’Algérie, il reste encore deux années pour se déterminer de façon définitive, l’établissement de la loi représente une fermeture par rapport à un temps où l’Algérie semblait être le pays de qui voulait s’y reconnaître » (p. 416). Malika Rahal y ajoute la « nationalisation des bien vacants » (laissés derrière eux par les rapatriés), ce qui referme évidemment un certain nombre de possibles (retour d’anciens propriétaires, français ou algériens, mentionne-t-elle, à quoi j’ajouterais la reprise des infrastructures de production et des terres en autogestion, pas forcément facilitée par la propriété étatique).

Une histoire populaire : si vous cherchez à vous renseigner sur l’histoire politique de l’indépendance, au sens des luttes pour le pouvoir entre différentes factions, alors vous n’êtes pas au bon endroit. Ce livre en parle aussi, bien sûr, quand leur évocation est nécessaire afin de mieux comprendre le contexte, mais ce n’est pas, et de loin, son objet central. Son principal centre d’intérêt, ce sont les conditions réelles qu’ont connues les Algérien·ne·s à ce moment-là, comment ielles les ont vécues et ressenties. Naguère, j’avais écrit une note de lecture sur Tous ceux qui tombent, un essai historien sur la Saint-Barthélémy[11]. J’y avais repéré la même sensibilité aux « petites gens » – ou aux gens, tout simplement. Le sous-titre du livre de Foa était d’ailleurs Visages de la Saint-Barthélémy, indiquant son projet de donner des noms et des visages aux victimes du massacre. Ici, nous découvrons aussi beaucoup de visages et de personnalités à travers les nombreux témoignages recueillis directement par l’auteure et ses recherches dans diverses archives, livres et autres périodiques[12].

Elle a donc divisé son livre en quatre parties qui cherchent à répondre aux quatre questions qu’elle (se) pose dans son introduction :

« La première est celle de savoir ce que 1962 fait à la violence. » En effet, avant de marquer la fin de la guerre, on dirait presque que le cessez-le-feu la relance, « avec le déchaînement de celle de l’OAS, ainsi que certaines violences vengeresses de fin de guerre et des violences interalgériennes qui se prolongent » (p . 18). Dans les souvenirs des témoins de l’époque, la période mars (Évian) juillet (indépendance) est souvent nommée « le temps de l’OAS ».

« La deuxième […] est celle de savoir ce que 1962 fait aux corps, corps collectif et corps individuels. » En gros, il s’agit de comprendre et de montrer, au-delà des « récits de déploration » qui insistent sur les déchirements, en quoi « les événements de 1962 sont fondateurs et procèdent d’une dynamique de fusion » – retrouvailles, deuils, auto-organisation obligée afin de parer aux urgences, sans oublier les festivités autour du 5 juillet[13].

« La troisième question est celle de de ce que 1962 fait à l’espace. » (p. 19) Les camps et les prisons s’ouvrent, les réfugiés rentrent, les pieds-noirs s’en vont, le tout dans un espace encore partagé, durant la période transitoire, (de mars à juillet) entre FLN, armée française et OAS ; et dans un espace, particulièrement l’espace rural, ravagé par la guerre (bombardements intensifs, y compris au napalm, champs de mines, destruction de centaines de villages par l’armée française, etc.)

« Enfin, la dernière partie explore ce que 1962 fait au temps. […] L’indépendance réactive la mémoire d’événements anciens, du début de l’occupation française en 1830 aux dépossessions foncières plus récentes. » (p. 21-22) Mais on voit bien qu’elle est aussi porteuse d’immenses espérances et, en cela, tournée vers l’avenir.

« On le comprend, le sujet est immense ; j’assume de ne pas en traiter tous les aspects », peut-on lire (p. 19) dans cette introduction. Je pourrais en dire autant de cette recension…

Influencé par l’actualité dont j’ai traité au début de cette note, j’ai choisi de m’attarder sur le chapitre 5 : « L’événement : Oran 1962 ». En effet, Macron dans son discours comme Jordi dans son interview parlent de ce massacre du 5 juillet (le jour des festivités de l’indépendance, donc). Le Président évoque « l’engrenage mortifère de la guerre civile [qui] conduisit au drame du 5 juillet à Oran où des centaines d’Européens, essentiellement des Français, furent massacrés […] ». Jordi quant à lui, interrogé par Tonneau sur la fusillade de la rue d’Isly (le 26 mars à Alger), termine ainsi sa réponse, après avoir évoqué les circonstances troubles qui conduisirent les soldats français à tirer sur leurs compatriotes (sur des « Européens », là gît le scandale) : « Certaines choses ne s’expliquent toujours pas. Mais la journée qui compte est le 5 juillet. — Pour quelles raisons ? — Le 26 mars, l’armée française tire [rue d’Isly] sur des Français. Le 5 juillet, alors que l’on fête l’indépendance, un coup de feu à Oran entraîne une “chasse à l’Européen” qui fera 700 morts et disparus. Cette journée fut la plus meurtrière de toute la guerre[14]. »

Malika Rahal a cherché les causes de l’événement. Car de ce point de vue, « un coup de feu » ne nous dit pas grand-chose… Elle montre comment cet événement n’a pas existé isolément, mais a été précédé par « des violences de fin de guerre qui se sont déroulées dans la ville à partir du début 1962 et dont le massacre du 5 juillet n’est que le dénouement » (p. 83). Elle en restitue d’abord le paysage (son « arrière-pays », dit-elle). En 1960, Oran comptait 413 000 habitants, répartis moitié moitié entre « Européens » et « musulmans[15] ». Mais en 1962, la population musulmane a nettement augmenté – du fait probablement de l’ouverture des camps de concentration (dits « de regroupement » par les autorités coloniales) créés pendant la guerre par l’armée française – et qui détenaient, jusqu’aux accords d’Evian au moins 2 350 000 personnes, soit un quart de la population colonisée[16] – peut-être aussi tout simplement parce que les ravages exercés par l’armée française dans les campagnes avaient bousculé leurs habitants vers les villes. D’après un rapport du CICR (Comité international de la Croix-Rouge), venu observer la situation fin mai 1962, « la situation des musulmans d’Oran est actuellement très précaire. Les quartiers qui leur sont réservés et qui contiennent environ 300 000 personnes dont 50 000 enfants sont complètement encerclés par des quartiers européens. Les entrées sont hérissées de barbelés. Nombreux postes de contrôle militaires et FLN à l’entrée, la ville est pratiquement en état de siège. Le téléphone est complètement coupé en ville musulmane et les moyens de communication avec l’extérieur sont très difficiles. » Le même rapport note que « les quartiers musulmans sont soumis à des tirs intermittents de mortier (deux à trois fois par semaine). Le 20 mai par exemple, plusieurs obus sont tombés sur une place publique et ont fait dix-sept morts et soixante-huit blessés. » (p. 86) Le rapport ajoute qu’en plus des mortiers, les « musulmans » sont les cibles de snipers postés dans les quartiers européens et qui « prennent en enfilade » les rues de leurs quartiers. Il y a très peu de médecins, encore moins d’infrastructures médicales en état de fonctionner (coupures d’électicité fréquentes, manque d’approvisonnement en médicaments et en matériel, etc.) La mortalité infantile explose : l’envoyé du CICR note « quatre-vingt décès infantiles [en quatre jours], une menace d’épidémie de méningite cérébro-spinale, des cas de méningite tuberculeuse foudroyante chez des enfants malnutris[17] » (p. 88). Dans ces conditions, les malades et les quelque sept à huit blessés quotidiens par balles ou éclats de mortiers doivent souvent être évacués vers Tlemcen (à 180 kilomètres) pour y être opérés – or ces transports, faute d’ambulances, se font dans des conditions dramatiques, dans de vieilles 403, souvent mitraillées en route par les tueurs de l’OAS (il faut savoir que c’était une des spécialités de ces gens-là que d’aller achever les blessés du camp d’en face dans leur lit d’hôpital et ce non seulement à Oran mais partout en Algérie).

Il existe un autre rapport sur ce qui s’est passé à Oran durant des mois, bien avant le 5 juillet, c’est celui du consul des Etats-Unis William Porter, rédigé un peu plus tard, en 1963. Pendant la période « transitoire » (du 18 mars à l’indépendance), Oran était selon ses termes « a city of terror » : « Nulle part ailleurs, dit-il, l’Organisation armée secrète n’a été aussi puissante, aussi impitoyable et aussi soutenue par la masse de la population qu’à Oran. Les “musulmans” étaient parqués dans ce qu’on a appelé le pire ghetto depuis Varsovie, systématiquement bombardés, privés des produits de base de la vie, et étaient massacrés par des gangs de voyous avec une forme de plaisir lorsqu’ils sortaient de leurs enclaves. » (p. 88) Et Malika Rahal d’ajouter que l’auteur du rapport du CICR, lui aussi, fait la comparaison avec le ghetto de Varsovie, une comparaison que lui ont suggérée les rares médecins tentant d’exercer en secteur musulman.

Elle présente ensuite un schéma des lignes de tir des snipers OAS sur un des quartiers musulmans, montrant qu’ils disposaient de points hauts qui leur permettaient de prendre plusieurs rues en enfilade. « Dans cette période de l’OAS, raconte un témoin cité par Malika Rahal, à cause des snipers, les hommes, notamment les anciens combattants [« musulmans »], ne pouvaient se rendre à la poste Saint-Charles, proche de l’immeuble blanc [où étaient postés des tireurs], pour retirer leurs pensions. Un temps, des femmes y sont allées à leur place, notamment une voisine, Aïcha. Un jour finalement, Aïcha et quatre autres femmes ont été abattues par les snipers à quelques mètres de la poste, depuis le même immeuble blanc, par-dessus les maisons basses. » (p. 91) Ce doit être cela , la « guerre civile » dont parle Macron. Civile ? Coloniale et raciste, oui !

Et ce n’est pas tout. Avant le cessez-le-feu, le 28 février 1962, eut lieu à Oran l’attentat que Paris Presse qualifia de « plus sanglant de la guerre d’Algérie » : deux voitures piégées explosèrent en lisière du quartier musulman de Mdina Jdida et firent des dizaines de morts et encore plus de blessés (le bilan précis est difficile à reconstituer dans la mesure où les « musulmans » ne pouvaient évidemment se rendre dans les hôpitaux des quartiers « européens » où ils auraient été à coup sûr les cibles de l’OAS).

« À la veille de l’indépendance, Oran apparaît donc comme une ville marquée non seulement par les huit années de guerre qui ont affecté tout le pays, mais aussi par un déchaînement spécifique de l’OAS, au point que la panique, la tension et les représentations angoissées de l’avenir transpirent de partout. » (p. 96) Pour couronner le tout, le 25 juin, l’OAS incendie les réservoirs de stockage de carburant du port d’Oran. Le ciel en sera obscurci plusieurs jours, ce qui crée une atmosphère d’apocalypse, rapportent les témoins. Le 5 juillet vers 11h30, alors que commencent les festivités de l’indépendance, on entend des coups de feu. Où et par qui sont-ils tirés, nul ne le sait. Toujours est-il qu’ils provoquent la panique et la rage parmi les « musulmans » – on peut dire à présent : les Algérien·ne·s. C’est la provocation de trop. Contrairement à ce que prétend Jordi dans l’interview citée plus haut, on ne connaît pas le bilan exact du nombre de victimes « européennes »… et Algériennes, car il y en eut aussi ce jour-là, ce qui tendrait à prouver que l’OAS, une fois de plus, était impliquée dans le déclenchement des violences et leur poursuite jusqu’en milieu d’après-midi. Malika Rahal dit que le décompte « officiel » des morts, publié par la presse le 9 juillet, est régulièrement contesté, mais qu’« il demeure le plus solide que nous ayons » : cent un morts, dont soixante-seize Algériens et vingt-cinq « Européens », et cent quarante-cinq blessés (cent cinq Algériens et quarante « Européens ». Il est possible que parmi les Algériens figurent des « harkis », « au sens générique de traîtres ». Quoi qu’il en soit, conclut l’auteure, ce bilan indique un aspect « totalement occulté de l’événement : s’il s’approche de la réalité, il aurait fait plus de victimes “musulmanes” que de victimes “européennes”[18] ». On voit par là que le président de la République française a repris à son compte, dans son discours, une version très éloignée de la réalité du massacre du 5 juillet. Et pour faire bonne mesure, il n’hésite pas à ajouter que « ce massacre, lui aussi, doit être regardé en face et reconnu ». L’ignorance qu’il manifeste ainsi est-elle délibérée ? J’ai tendance à le penser – je pense qu’il raconte ce que veulent entendre les pieds-noirs afin de capter leurs voix. Pour qui voudra ne pas se contenter de ces balivernes, je recommande la lecture de Algérie 1962, en ajoutant que je ne me suis arrêté ici que sur une toute petite partie du livre (un chapitre sur vingt-deux[19]), et qu’il y a vraiment énormément à apprendre dedans – j’espère en avoir donné un aperçu malgré tout.

franz himmelbauer

[1] On peut se faire une idée de cet « activisme mémoriel » en lisant l’épilogue, signé par Nadia Yala Kisukidi, du livre L’Empire qui ne voulait pas mourir, dont j’ai récemment rendu compte ici. En voici un extrait : « L’activisme mémoriel engagé depuis plusieurs années par l’État français tend à réformer une relation figée dans le cycle sans fin des violences et des humiliations postcoloniales. Pourtant, ces nouvelles logiques narratives se heurtent encore trop souvent à deux écueils : en premier lieu, la transformation du récit franco-africain s’effectue au profit exclusif de la France – il s’agit de transformer symboliquement les termes de la relation, mais pour mieux perpétuer ce qui a été et assurer les attributs matériels de la puissance à un État qui doit maintenir son rang et son prestige mondial ; en second lieu, la transformation du récit n’est souvent qu’un nouvel effet d’annonce – comme une énième prestidigitation –, l’effet magico-religieux de la parole élyséenne et des grands rituels symboliques masquant l’absence de changements politiques réels. » (p. 964, c’est moi qui souligne.)

[2] « En quelques mois », dit Macron, « près d’un million de personnes […] sont passées d’une rive à l’autre. » En fait, dit plus précisément Malika Rahal : « Durant l’année 1962, ce sont quelque 650 000 personnes qui migrent pour s’installer en France sur environ un million d’“Européens”. » (p. 48) Plus loin, elle ajoute : « Les Français d’Algérie qui restent seront 200 000 en 1963 […] sur un million en 1960. » (p. 140). Les différences de chiffres avec Macron ne sont pas minces. Probablement que ce « près d’un million en quelques mois » participe de l’amplification du drame vécu par les rapatriés… Le Président utilise d’ailleurs un peu plus loin dans son discours l’image-choc forgée par les plus traumatisés de ces derniers : « La valise ou le cercueil ». C’est très largement exagéré, et l’on ne voit pas que de telles outrances puisse participer d’une quelconque « réconciliation des mémoires ». Quant à moi, j’ai connu des pieds-noirs moins grandiloquents qui pratiquaient l’autodérision lorsqu’il m’arrivait de partager l’apéro avec eux (eux l’anisette et moi le pastis) aux comptoirs de la petite ville de F., dans le sud-est de la France, où ils furent nombreux à s’installer après l’exode. Je me souviens toujours de cette formule qui m’avait frappé : « On est partis à poil, une main devant, une main derrière. » Il y avait là aussi de l’exagération, mais j’oserais dire qu’elle était plus civilisée que celle d’un Macron qui instrumentalise les drames vécus par les autres afin de se faire réélire.

[3] Comme le rapporte Malika Rahal à travers plusieurs exemples, les « Européens », dans leur grande majorité, ne pouvaient se résoudre à rester dans un pays dirigé par des « Arabes ». Mais il faut ajouter à cela que le rythme des départs fut considérablement accéléré par la guerre menée par l’OAS, dont l’objectif était d’imposer des enclaves blanches dans le nouveau pays indépendant, et dont Macron ne mentionne le nom qu’à deux reprises dans son discours du 26 janvier, alors que cette organisation terroriste (on n’en a pas eu d’autre depuis en France, du moins au même niveau de violence et de nombre de victimes) porte une très lourde responsabilité dans la prolongation de la guerre durant des mois après les accords d’Évian, une guerre non moins féroce contre les « Européens » suspects de sympathie envers les « musulmans », et contre ceux qui voulaient partir (« trahissant » ainsi la cause coloniale), que contre le FLN.

[4] À lire sur le site de l’Élysée.

[5] Passé à la postérité sous le nom d’attentat du Milk Bar, il fit trois morts et une soixantaine de blessés, dont de nombreux enfants. Pourquoi avoir fait parler une victime de cet attentat – par ailleurs très digne – au début d’une cérémonie qui consistait surtout à reconnaître un « massacre » (ce sont les mots du Président) d’« Européens » (comme on disait alors, par opposition aux « musulmans ») rue d’Isly à Alger, tombés sous les balles de l’armée française, « massacre impardonnable pour (sic) la République » ? Si Emmanuel Macron a pu accuser le régime algérien d’exploiter une « rente mémorielle » contre la France, on voit bien, à travers cette mise en scène, comment lui aussi tente de tirer bénéfice d’une mémoire « victimaire » (celle des victimes du FLN) contre une autre (celle des victimes – ici « européennes » – de l’armée française).

[6] Dans ce « labeur pour la faire fructifier », comment ne pas entendre l’écho de la sempiternelle fable, répétée toujours et partout où il y eut colonisation, à propos de ces « terres vierges », ou « laissées à l’abandon », ce qui légitimait leur prise de possession ?

[7] C’est évidemment moi qui souligne.

[8] Et comme il ne faut jamais laisser passer une occasion de taper sur monsieur Z., j’en profite donc pour dénoncer la même attitude chez trop de soi-disant journalistes qui l’interviewent, à propos, entre autres, de Pétain et des juifs, particulièrement de la rafle du Vél’d’Hiv. L’autre matin dans la matinale de France Inter, un auditeur appelle et lui demande comment il peut soutenir que Pétain a protégé les juifs contre les nazis. Z. rétorque aussitôt qu’il n’a jamais dit cela, mais que Pétain a protégé les juifs français, hein, français ! Et c’est malheureux, ces juifs raflés à Paris en juillet 1942, ils portaient tous des noms polonais, hein, polonais ! Quand bien même ce serait vrai (mais ça ne l’est pas, évidemment), les « journalistes » pourraient – que dis-je, devraient ! – lui demander alors ce qu’il a à dire sur la déportation des juifs « polonais ». Bah non, pensez, z’ont pas le temps, le gars et la meuf. Je les déteste autant que Z.

[9] Algérie 1962 a paru début janvier.

[10] Voir là-dessus les travaux de Mathieu Rigouste, livre, film et site Un seul héros le peuple.

[11] À lire par ici.

[12] La liste des « Témoignages et sources primaires » occupe les pages 421 à 445 du livre.

[13] La date avait été fixée 132 ans après, jour pour jour, la capitulation du Dey d’Alger devant les Français.

[14] La Provence, 26 janvier 2022, loc. cit.

[15] Même si c’est un peu lourd, je suis Malika Rahal dans son usage des guillemets autour des noms « Européens » et « musulmans », en tant qu’ils désignent les « catégories raciales de la colonisation » (p. 18).

[16] Un quart ! Difficile de ne pas être abasourdi devant l’ampleur de ces « regroupements de population », bel euphémisme d’une stratégie contre-insurrectionnelle dite de la « guerre révolutionnaire », mise au point par des officiers français et exportée ensuite dans le monde entier, particulièrement aux États-Unis et en Amérique du Sud, et qui consistait, entre autres, à « vider l’eau » (la population) pour attraper « les poissons » (les maquisards). Donc, on expulsa les paysans de leurs villages (souvent d’ailleurs entièrement détruits par le feu et/ou les bombardements afin d’empêcher toute réinstallation) et on concentra les villageois dans des camps. Un chapitre entier est consacré aux camps dans le livre (chap. 17, « Le camp », p 305-319) dont sont extraits ces chiffres stupéfiants : « […] on considère […] que le total des personnes déplacées de force durant le conflit s’élevait en 1961 à 3 525 000, soit 41% de la population colonisée. »

[17] À la lecture de ce rapport, je ne peux m’empêcher de penser à celle de La Peste, de Camus, que j’ai faite récemment. Camus, référence obligée du président de la République dans son discours aux rapatriés… Comparant les deux situations, la réelle et la fictionnelle, je vois tout l’écart qui les sépare, non pas en terme de « réalité », hein, il ne s’agit pas de reprocher à un romancier d’écrire un roman, mais plutôt en terme d’individualisation, de psychologisation, de fatalité, d’évacuation en somme de toute responsabilité politique des événements – sauf, peut-être, à comparer les « belles âmes » qui soignent leurs concitoyens et d’autres qui s’en foutent. Je dois avoir l’esprit mal tourné, mais je crois que ce n’est pas un bon signe pour un écrivain que l’on présente souvent comme « engagé » que de pouvoir être cité, dans ce contexte, par Macron. Comme on dit, « ça ne mange pas de pain ».

[18] On trouve sur le Net des études très détaillées d’historiens algériens sur les événements d’Oran : « Oran 1962 », par Fouad Soufi (série de quatre articles) et « L’OAS a fait un millier de victimes civiles algériennes à Oran », dossier avec des contributions de Pierre Daum et Saddek Benkada.

[19] On peut consulter la table des matières ici.

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Flux. Comment la pensée logistique gouverne le monde

Mathieu Quet, Flux. Comment la pensée logistique gouverne le monde, Zones, 2022

Qu’est-ce que la logistique ? Selon un professeur de marketing cité par Mathieu Quet, ce terme, « dont l’usage est aujourd’hui répandu, trouve son origine dans le domaine militaire et a été plus récemment adopté par le secteur privé de l’économie où il est associé à l’organisation de la distribution physique des biens » (p. 34). Cela se traduit très concrètement par l’usage d’outils qui, s’ils n’ont pas été inventés par les militaires, ont d’abord été massivement utilisés par eux avant de l’être dans le domaine civil : ainsi de la palette et du transpalette (chariot élévateur) durant la Seconde Guerre mondiale – par exemple, avant d’écraser des villes entières sous des tapis de bombes, il fallait bien les acheminer depuis les sites de production jusqu’aux bombardiers – et du container, adopté par l’armée américaine durant la guerre du Vietnam afin d’amener là-bas des armes, munitions et divers matériels militaires, bien sûr , mais aussi tout ce qui était nécessaire à y recréer des enclaves d’American way of life – de véritables petites villes avec tout le confort « moderne » dédiées au repos, aux soins et à l’entretien du moral des guerriers… Ça en faisait, du volume à trimballer à travers le Pacifique ! Et puisque nous sommes aux States, restons-y, avec un exemple emblématique de ce passage de la logistique du domaine des armées à celui du commerce, tiré d’un excellent livre sur le marketing qui vient tout juste de paraître[1] :

« La logistique reste cependant longtemps confinée à la sphère militaire et ne suscite l’intérêt des théoriciens du marketing que dans les années 1980, à mesure que les clients et les commerçants stockent de moins en moins, que les produits se multiplient et que les transporteurs se professionnalisent. La maîtrise du transport et du stockage est toujours plus stratégique – Wal-Mart en est un bon exemple. La chaîne a construit son empire en misant sur les zones rurales délaissées par les grandes enseignes, mais aussi sur la logistique. “L’efficacité et les économies d’échelle que nous réalisons grâce à notre système de distribution nous donnent l’un de nos plus grands avantages compétitifs”, estime Sam Walton, le fondateur de la chaîne. Wal-Mart possède notamment sa propre flotte de camions et ses logiciels de gestion des stocks et des livraisons, ce qui ne va pas de soi pour une chaîne de supermarchés. Deux successeurs de Walton à la tête de l’entreprise sont issus du département logistique. L’un d’eux, David Glass, automatise un centre de distribution dès 1978 en le liant par ordinateur aux supermarchés qu’il approvisionne et à leurs fournisseurs ; ce dispositif, qui rend le réassort plus rapide et moins cher, est vite étendu à tous les magasins de la chaîne. Les fournisseurs peuvent ainsi suivre en temps réel les ventes de leurs produits et réapprovisionner les supermarchés directement depuis leurs usines, sans qu’un être humain ait à passer une commande. Jack Shewmaker, autre cheville ouvrière de la direction de Wal-Mart, a poussé Walton à investir dans l’automatisation de la gestion des stocks, le traçage des marchandises et des camions, ou encore le suivi des ventes en temps réel, notamment grâce à la généralisation des codes-barres et de codes d’identification des produits selon leur lieu de stockage (stock keeping unit, ou SKU). Au début des années 1980, Wal-Mart oblige ses fournisseurs à utiliser des codes-barres, ce qui contribue à en généraliser l’emploi, à la fois pour la logistique, le stockage, la mise en rayon, le suivi des ventes et les inventaires. À la fin de la décennie, sous l’insistance de Shewmaker, Wal-Mart possède également le plus grand réseau de satellites privés au monde, qui géolocalisent ses camions et rationalisent encore davantage sa logistique. »

Ok, la citation est un peu longue, mais je crois qu’elle montre bien toute l’importance prise par la logistique dans les opérations marchandes, et particulièrement dans ce qu’un livre paru en 2006[2] nommait une « entreprise-monde ». Voici ce que l’on pouvait lire sur la quatrième de couverture de l’édition française (en 2009) de cet ouvrage : « […] Wal-Mart est la plus grande est la plus grande entreprise mondiale, le plus grand employeur privé du monde […] ; son chiffre d’affaire est supérieur au PIB de la Suisse ; son budget informatique supérieur à celui de la NASA […] » Pourtant, il faut aussi prendre en compte les derniers mots du livre : « À la fois “modèle pour le capitalisme du xxie siècle” et manipulatrice expérimentée des principes de marchandisation de masse initiés au xixe siècle, Wal-Mart n’est pas plus éternelle que Sears, celui-là même qui, autrefois, dominait outrageusement la consommation de masse aux États-Unis. Mais elle fait aussi partie d’une tendance de long terme, celle d’un développement d’une culture de la consommation dominée par les entreprises géantes. » Je ne sais pas si le déclin de Wal-mart est déjà amorcé ou non, mais il est certain que depuis 2006, date à laquelle furent publiées ces lignes, d’autres entreprises géantes ont grandi – on ne citera ici que d’Amazon et Alibaba. Ce qui les différencie, je pense, des firmes de naguère, c’est que l’informatisation y a précédé l’infrastructure matérielle. « La chaîne d’approvisionnement, dit un théoricien de la logistique cité dans Flux (p. 45) n’est pas seulement un produit qui se déplace du fabricant au distributeur, puis au détaillant et au consommateur. C’est aussi le flux d’informations de capital et de produits qui circulent dans les deux directions de cette chaîne. » Les modèles de développement de ces nouveaux mastodontes se rapprochent probablement encore plus de ceux des sociétés d’insectes sociaux décrits il y a peu dans un article de Lundi matin[3]. Celui-ci rapportait qu’à partir des observations des déplacements des fourmis, en particulier, des chercheurs avaient mis au point « de nouvelles classes d’algorithmes baptisées Ant Colony Optimization (ACO) ou Ant Colony Routing (ACR) ce qui signifie Optimisation et Routage par Colonie de Fourmis. » En effet, les fourmis se transmettent les informations sur les routes à suivre pour trouver de la nourriture, entre autres, en déposant sur leur passage des phéromones, soit des substances qui renseigneront celles qui arriveront après. « Les algorithmes d’optimisation ont permis d’élever les performances pour déterminer la route la plus courte à emprunter, par exemple pour des paquets de données qui doivent être transmises d’un point à un autre en passant par plusieurs serveurs. Les algorithmes de routage, dont le plus célèbre est AntNet (littéralement Réseau de Fourmis), ont obtenu dès la fin des années 1990 des résultats supérieurs à ceux des méthodes usuelles pour ce qui est de rediriger en temps réel les paquets de données en fonction de l’état du trafic. » Et, poursuit cet article, « imaginez des informations qui, lorsqu’elles parviennent à un serveur, laissent des traces numériques (des métadonnées) qui renseignent ce routeur sur l’état de la route qu’elles viennent de parcourir. Imaginez maintenant des millions de données qui déposent ces métadonnées partout où elles passent et vous avez une image, très approximative, de la fourmilière de données mondiale que constitue, entre autres, le réseau Internet ». Entre autres Gafam, ajouterai-je. Je me risquerai donc à dire que chez ces derniers, le traitement de l’information (big data, data mining) précède, voire même se confond avec la logistique.

Mais revenons à Flux.

Le premier chapitre s’intitule « Un monde de flux ». C’est le moment d’aligner quelques chiffres. « En France, par exemple, un foyer héberge en moyenne une centaine d’appareils électrique dont vingt-quatre dans le salon. » (p. 19) Et ce n’est qu’un exemple des myriades d’objets qui nous entourent, et qui ont souvent parcouru des milliers de kilomètres avant de parvenir dans notre environnement proche – voire des dizaines de milliers si l’on compte les kilomètres parcourus par les matières premières qui les composent, extraites ici, transformées là, puis livrées ailleurs afin d’entrer dans la fabrication des objets, lesquels voyageront encore avant d’être livrés à la consommation. Logistique, donc. On en constate les effets dans le transport maritime : « Entre 1950 et le début des années 2000, la capacité de la flotte mondiale a quintuplé et les échanges par voie maritime se sont multipliés par dix. Le trafic par porte-conteneurs est passé d’une centaine de millions de tonnes en 1980 à presque 2 000 millions en 2017. Au cours des vingt dernières années seulement, le commerce a crû d’environ 50 millions de conteneurs pour atteindre près de 160 millions. » (p. 23) Logistique encore. Toutes ces marchandises, il faut bien les « entreposer, [les] stocker, préparer, recevoir » même si c’est le moins longtemps possible (production à flux tendu, just in time, etc.) : « La surface occupée en France par les entrepôts et plateformes logistiques de plus de 5 000 m2 est aujourd’hui de 80 millions de m2. Un tiers de ces entrepôts sont exploités par des sociétés spécialisées dans le transport et la logistique ; un tiers par la grande distribution ; un tiers par des sociétés industrielles. […] La population ouvrière des entrepôts (distribution, réception) concerne aujourd’hui 13 % de la population ouvrière totale, soit 700 000 emplois. Si l’on ajoute les métiers du transport, ce nombre pourrait même se porter à plus de 1,6 million. » (p. 24-25) Logistique toujours. Ouf, arrêtons-là, ça donne le vertige.

Il y a pire : dans la mesure où la « gestion des flux » est devenue un mode de penser le monde, eh bien, la logistique ne s’arrête pas aux objets. « Tout est logistique » est le titre du deuxième chapitre : « Flux de migrants filtrés aux frontières, flux de patients acheminés dans les institutions de santé, flux de bétail puçé, flux d’étudiants d’un établissement à l’autre, flux de données transmises d’ordinateur en clé USB et de nuage numérique en disque dur externe, flux de travailleurs surveillés par la pointeuse, flux de festivaliers menottés de leur bracelet à puce électronique. » (p. 48). Voilà qui me rappelle le Post-scriptum sur les sociétés de contrôle de notre cher Gilles Deleuze : « Dans les sociétés de discipline, on n’arrêtait pas de recommencer (de l’école à la caserne, de la caserne à l’usine), tandis que dans les sociétés de contrôle on n’en finit jamais avec rien, l’entreprise, la formation, le service étant les états métastables et coexistants d’une même modulation, comme d’un déformateur universel[4]. » Cette pensée des flux explique certains termes trop souvent entendus depuis le début de la pandémie à propos des hôpitaux, qui seraient « encombrés » voire « engorgés » par l’afflux de malades – et ces derniers temps toujours « engorgés » mais, cette fois, de mal en pis, par des « patients non vaccinés ». Mais le contrôle cohabite aussi avec la discipline – c’est le lot des migrant·e·s, « retenus » et détenus d’un camp l’autre. Bien sûr, tout le monde n’a pas à s’en plaindre. Je ne suis pas sûr que ce soit un hasard si le sponsor de monsieur Z., qui fait son fiel de la haine des immigrés et réfugiés, ait précisément fait fortune dans la logistique sur le continent africain (chemins de fer et ports dans plusieurs pays du continent)[5].

Quoi qu’il en soit, « la logistique vise à identifier la manière la plus efficace de gérer des flux. Elle ne prend aucune position, ni sur la nature des flux ni sur celles des opérations qui en organisent la circulation. » C’est donc une pensée « procédurale, ajoute Mathieu Quet, appuyée sur une forme de rationalité marchande singulière car elle n’est pas simplement déterminée par un signal prix. [Pour ses théoriciens], l’économisation de la société ne passe donc pas simplement par sa marchandisation, mais par la rationalisation de ses mécanismes d’allocation et de planification » (p. 45). Ce qui, personnellement, me fait un peu froid dans le dos. Lisez plutôt cet autre texte, qui montre (dénonce) ce type de rationalité à l’œuvre[6] :

« La répartition d’un transport donné faisait l’objet de négociations entre le RSHA [Reichssicherheitshauptamt[7]] et la Reichsbahn plusieurs semaines avant le départ. De plus, il fallait prendre des dispositions sur place pour les wagons et le chargement. C’est ainsi que le Da 512, Nuremberg-Theresienstadt, 10 septembre 194, figure sur la liste d’assemblage (Zusammenstellung) de trains spéciaux pour les personnes réinstallées, les ouvriers agricoles travaillant aux moissons et les Juifs, établie lors d’une conférence à Francfort du Generalbetriebsteilung Ost du 8 août 1942. Des détails sur la composition et le départ du Da 512 étaient spécifiés dans une directive de la Reichsbahndirektion Nuremberg/33 (Oberreichsbahnrat Schrenk). On prendrait des wagons sur un train vide portant la désignation Lp 1511. Plusieurs wagons du Lp 1511 seraient envoyés à Bamberg et à Wurtzbourg, où 400 Juifs devaient être acheminés jusqu’à la gare de triage (Rangierbahnof) de Nuremberg. Les wagons restants seraient mis en attente sur les voies de chargement de fumier de Nuremberg (Nürnberg-Viehof Fäkalienverladungstelle) à 5 heures du soir le 9 septembre, prêts à recevoir les déportés et leurs bagages. Le lendemain, à 15 heures, les wagons ainsi chargés rejoindraient la gare de triage pour être rattachés aux wagons qui les y attendraient avec les Juifs de Bamberg et de Wurtzbourg, et le départ du Da 512, complètement formé, était fixé à 18h14. […] Comme les instructions du RSHA ne manquaient jamais de le préciser, les trains disponibles devaient être utilisés à leur entière capacité, et leurs horaires étaient définitifs et impératifs[8]. »

Il me semble qu’il y a quelque chose de la « banalité du mal » dans cette indifférence de la logistique à ce dont elle organise la circulation – ou un mal en puissance, si l’on préfère. Une de mes références en la matière est Modernité et holocauste, de Zygmunt Bauman[9], qui montre bien comment l’usage de la raison instrumentale et une certaine distance par rapport à son objet de raisonnement mène à la pure barbarie. Et malgré les critiques dont elle a pu faire l’objet, je crois qu’Hannah Arendt avait justement souligné cette espèce de « neutralité », ce qu’elle nommait la « bêtise révoltante » d’Eichmann[10].

J’aimerais en finir avec ce musée des horreurs, mais cette affaire de logistique me renvoie aussi à l’une des plus monstrueuses performances en la matière : le commerce dit « triangulaire »[11]. Opération logistique quasi parfaite : on envoie des marchandises en Afrique, on en repart avec du « bois d ébène » – l’un des noms donnés aux esclaves par les négriers, euphémisme destiné aux salons des armateurs, peut-être ? – vers les îles à sucre d’où l’on revient chargé de sucre et autres douceurs exotiques…

Bon, il y a encore pas mal d’autres choses dans Flux, mais je crains d’avoir déjà assommé qui me lira avec mes sombres considérations. Terminons donc sur une note plus joyeuse en signalant que, dans les deux derniers chapitres de son ouvrage : « Faire barrage » et « Dérouter l’adversaire », Mathieu Quet ouvre quelques perspectives plus réjouissantes, ne manquant pas de s’appuyer, entre autres, sur le Comité invisible[12] ainsi que sur un certain nombre de penseurs et d’activistes parmi lesquels je suis très content de retrouver Tim Ingold et James C. Scott[13]. Au total, donc, un livre qui donne à penser et dont je recommande la lecture, même si, on l’aura compris, il j’aurais aimé qu’il creuse un peu plus les usages de la logistique d’avant l’invention du mot dans son acception actuelle.

 

franz himmelbauer

[1] Thibaut Le Texier, La Main visible des marchés. Une histoire critique du marketing, La Découverte, 2022, p. 301-302. Attention, cette citation ne doit pas induire l’idée d’une équivalence entre logistique et marketing. Pour s’en rendre compte, on peut juste préciser qu’elle est extraite du deuxième chapitre, « Stocker »de la partie 3, « Canaux » de ce livre de près de 650 pages. Selon Le Texier, la logistique serait plutôt un « département » du marketing, même si c’est un département envahissant.

[2] Nelson Lichtenstein & Susan Strasser, Wal-Mart. L‘entreprise-monde, Les prairies ordinaires, 2009 [éd. originale en 2006].

[3] https://lundi.am/Des-fourmis-et-des-hommes

[4] Gilles Deleuze, « Post-Scriptum sur les sociétés de contrôle », in Pourparlers 1972-1990, Les Éditions de Minuit, 1990/2003, p. 243.

[5] Voir https://afriquexxi.info/article4915.html

[6] C’est bien moi qui ramène ce texte ici, hein, et pas Mathieu Quet.

[7] Office de sécurité du Reich, dirigé par Heydrich, le supérieur direct d’Eichmann (lui-même responsable de la… logistique de la Solution finale).

[8] Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, chap. 8 : « Les déportations », Folio/Histoire vol. II, p. 842-843.

[9] Trad. française à La Fabrique, 2002.

[10] Hannah Arendt et Joachim Fest, « Eichmann était d’une bêtise révoltante ». Entretiens et lettres, Fayard, 2013.

[11] Ici aussi, c’est moi qui amène ce sujet (hors-sujet ?) dans cette note. Il n’en est pas question dans Flux.

[12] Comité invisible, « Le Pouvoir est logistique, bloquons tout ! »

[13] Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones sensibles, 2011 ; James C. Scott, Zomia ou L’Art de ne pas être gouverné, Seuil, 2013.

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L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique

Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat et Thomas Deltombe (dir.) L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique, éd. du Seuil, 2021.

Qu’est-ce que la Françafrique ? « Il s’agit, selon nous », écrivent les quatre directeurs[1] de cet ouvrage dans leur introduction (en page 14), « d’un système de domination fondé sur une alliance stratégique et asymétrique entre une partie des élites françaises et une partie de leurs homologues africaines. Cette alliance, héritée d’une longue histoire coloniale, mêle des mécanismes officiels, connus, visibles, assumés par les États, et des mécanismes occultes, souvent illégaux, parfois criminels, toujours inavouables. »

Cette introduction est titrée, ironiquement : « Françafrique, la mort lui va si bien », ce qui ne manque pas de détoner avec le titre du livre : L’Empire qui ne veut pas mourir. Les auteurs expliquent qu’en effet, « dans le courant des années 2000, un consensus s’[était imposé] en effet pour ne plus parler de la Françafrique qu’au passé. Si l’on conv[enai]t désormais que la Françafrique a[vait] bel et bien existé, elle n’[aurait plus été] d’actualité. » (p. 11) Comment cela fut-il possible ? Il faut pour le comprendre revenir à la popularisation du terme « Françafrique » (c’est la seule fois que nous le mettrons ici entre guillemets, contrairement à un usage trop répandu parmi celleux qui préfèrent les euphémismes aux descriptions brutales de réalités qui ne le sont pas moins). C’est la publication, en 1998, du livre La Françafrique. Le plus long scandale de la République, de François-Xavier Verschave[2], alors président de l’association Survie[3], qui fit connaître le terme (il existait déjà, mais n’était employé – dans un sens très différent – que par peu de gens, plutôt des politiques néocolonialistes, genre Mitterrand et son pote Houphouët-Boigny, exaltant les fructueuses relations entre L’Hexagone et le continent noir (fructueuses pour leurs gueules, hein, pas pour les petites gens, et surtout pas pour les ex-colonisé·e·s). « En rassemblant en un seul mot l’ensemble des mécanismes qui permettent à la France de perpétuer en Afrique des pratiques inavouables, sous les discours “vertueux” et les sempiternelles déclarations d’“amour”, le concept de Françafrique [permit] d’éclairer des phénomènes peu ou mal connus : les assassinats, la corruption, le clientélisme, les réseaux parallèles, les intermédiaires véreux, le soutien clandestin à des putschs et à des organisations mafieuses. Tout ce qui était masqué trouvait subitement une incarnation sémantique. » (p. 18-19) « Mais en révélant l’occulte, en focalisant l’attention sur les scandales, le mot “Françafrique” en a implicitement pris le sens : comme si le système qu’il désigne ne se définissait que par ce qui était invisible, secret, dissimulé au regard curieux des journalistes, des universitaires et des simples citoyens. La réduction de la Françafrique à sa dimension occulte et scandaleuse a beaucoup aidé les contempteurs du concept, qui en ont profité pour le caricaturer à l’excès et s’en débarrasser à peu de frais. Par un surprenant paradoxe, la face occulte de la Françafrique a fini par masquer sa face visible et officielle : les connexions militaires, le système monétaire, les dispositifs de coopération, le soft power linguistique, sans oublier le paternalisme latent – voire le racisme assumé – qui irrigue l’ensemble. » (p. 20.)

Les auteur·e·s[4] ont donc entrepris tout à la fois d’éclairer les aspects obscurs du système, tels qu’ils perdurent depuis leur révélation par le livre du président de Survie, et d’en analyser aussi le fonctionnement « public », tel qu’il se donne à voir à travers ses institutions, ses actes et ses discours. Gros chantier : cela donne un pavé de mille pages. Il faut ici rendre grâce aux éditions du Seuil de s’être lancées dans pareille entreprise[5].

« La mort lui va si bien », donc, parce que depuis le cri de colère de Verschave, les politiques français n’ont eu de cesse de proclamer la disparition de la Françafrique, portant son deuil en sautoir. On citera ici seulement Emmanuel Macron qui, chaussant les pantoufles de son prédécesseur (« Je romprai avec la “Françafrique” […] », François Hollande dans son « projet présidentiel » de 2012, engagement n°58), plastronnait : « Ce que nous allons faire dans le quinquennat, c’est surtout sortir d’un passé qui ne veut pas passer[6]. Sortir des luttes fratricides qui affaiblissent la France, le Maghreb, l’Afrique. Sortir de la Françafrique ! » Las, il s’agissait d’un discours électoral prononcé à Marseille le… 1er avril 2017[7]. Il y aurait de quoi rire si l’histrion en question n’avait pas poursuivi, en la justifiant – tout en prétendant qu’elle n’existait plus, voir ci-dessus – la criminelle politique africaine de la Ve République. « La mort lui va si bien », donc, parce que c’est une politique faite d’assassinats (Félix Moumié, Sylvanus Olympio, Thomas Sankara[8], et combien d’autres !), d’interventions militaires avec leur cortège de tueries, de viols et d’exactions diverses (l’opération Sangaris en Centrafrique comme entreprise de tourisme pédophile, les bombardements de civils au Sahel, l’armée française qui tire sur la foule au Niger[9]) et, pour conclure cet aperçu macabre, le déni de la complicité de génocide au Rwanda[10].

François Gèze l’a écrit dans Mediapart (voir la note 5), ce livre est « une somme incontournable sur la Françafrique ». Comment dès lors en rendre compte de façon satisfaisante dans le cadre d’une simple note de lecture ? Je ne pourrai évidemment n’en proposer qu’un aperçu. Je dois avouer que je n’ai pas eu le loisir de tout lire – j’ai commencé par les six introductions des six parties de l’ouvrage, lesquelles sont déjà assez consistantes… Et puis je suis arrivé à l’épilogue, un texte à la fois synthétique et précis, dense et sans complaisance signé Nadia Yala Kisukidi, dont la présentation[11] nous dit qu’elle est « spécialiste de philosophie française contemporaine et de philosophie africana ». Comme son titre :« Françafrique, mémoires vives », l’indique, il traite des enjeux de la mémoire et de l’oubli. Voici un passage de sa conclusion :

« L’activisme mémoriel[12], engagé depuis plusieurs années par l’État français, tend à réformer une relation figée dans le cycle sans fin des violences et des humiliations postcoloniales. Pourtant, ces nouvelles logiques narratives se heurtent encore trop souvent à deux écueils : en premier lieu, la transformation du récit franco-africain s’effectue au profit exclusif de la France – il s’agit de transformer symboliquement les termes de la relation, mais pour mieux perpétuer ce qui a été et assurer les attributs matériels de la puissance à un État qui doit maintenir son rang et son prestige mondial ; en second lieu, la transformation du récit n’est souvent qu’un nouvel effet d’annonce – comme une énième prestidigitation –, l’effet magico-religieux de la parole élyséenne et des grands rituels symboliques masquant l’absence de changements politiques réels. » (p. 964, c’est moi qui souligne.)

Mais avant d’en venir là, Nadia Yala Kisukidi a donné sa propre version du système que cherchent à maquiller Macron et ses congénères :

« L’idée de Françafrique loge une asymétrie structurelle : d’un côté, un pays, de l’autre, un continent. Un centre d’impulsion et de décision situé à Paris – l’Élysée plus spécifiquement. Cette construction politico-économique décrit, à première vue, une relation strictement polarisée, dans laquelle l’ancien centre colonial prétend garder la mainmise sur toute forme d’initiative issue du continent. Elle figure, depuis plus d’un demi-siècle, la nature des relations entre la France et une partie de son ancien espace colonial africain.

« Elle se décline toutefois autour de plusieurs formes qui sont nettement entremêlées : la présence continue des coopérants français sur le continent, après les indépendances ; la reproduction, dans un grand nombre de pays africains, des structures administratives de la métropole occidentale ; l’ingérence de la France dans les affaires politiques africaines, impliquant la multiplication des présences militaires, la capacité à faire ou à défaire des gouvernements ; un double système de corruption financier liant dirigeants africains et partis politiques français, sous la Ve République ; l’octroi, avantageux, de contrats et de marchés pour les entreprises françaises dans les anciennes colonies d’Afrique ; extractivisme minier (uranium, etc.), exploitation des matières premières, ayant des conséquences écologiques lourdes, au bénéfice de l’ancienne métropole ; instauration de politiques humanitaires et d’“aide au développement” (un “marché de l’aide” miné notamment par l’absence de transparence dans les transactions entre pays donateurs et pays destinataires) ; déploiement d’une diplomatie “douce”, à travers la multiplication des engagements culturels en France et en Afrique. » (p.957-958)

On peut ajouter à ces items la présence des Africain·e·s dans l’Hexagone (immigrés récents, encore « étrangers » ou de longue date, « naturalisés » mais un peu moins égaux que les autres…) et le sort souvent peu enviable qui leur est réservé. Et je ne parlerai pas ici des autres, bloqués quelque part aux frontières de l’Europe, détenus dans des camps libyens, morts dans le désert ou en Méditerranée : ils sont aussi une part de la Françafrique[13].

De tous ces points, et d’autres encore, traite ce livre. On y trouve donc des articles sur chacun d’entre eux. C’est bien ce qui rend la recension difficile… En fait, il me semble assez raisonnable de commencer, comme je l’ai fait, par lire les introductions aux six parties de l’ouvrage, puis de « picorer » ici et là, selon vos centres d’intérêt. En ce qui me concerne, j’ai lu quelques chapitres et quelques encadrés répartis tout au long du livre. Pour donner une idée de la diversité des thèmes abordés, je me contenterai donc de renvoyer à la table des matières, consultable sur le site des éditions du Seuil[14].

Souligner cette profusion ne doit pas cependant faire passer au second plan ce qui est une des grandes qualités de ce livre, soit la mise en évidence de la continuité de la Françafrique, et donc de la relation coloniale (puis néo, puis post…) entre la France et l’Afrique depuis la fin de l’Empire français jusqu’à l’ère de la start up nation. De l’« Union française » sous la IVe République aux « partenariats » macroniens, en passant par l’éphémère « Communauté française » voulue par de Gaulle, c’est toujours la même chanson – pile je gagne, face tu perds… Autre « basse continue » de ces décennies : comme au temps béni des colonies, l’effet « retour » des politiques de domination en Afrique continue à se faire sentir en métropole – et ce aujourd’hui plus que jamais : ainsi Vincent Bolloré, auquel nous devons déjà la résistible ascension d’un certain Z., que le monde entier ne nous envie guère, s’apprête-t-il à « brader » contre quelques milliards d’euros son empire africain et investit-il à tour de bras dans les médias et l’édition, au point qu’il contrôlera bientôt (ou peut-être contrôle-t-il déjà, je n’ai pas bien suivi) l’essentiel des circuits de distribution du livre. Le chapitre à lui consacré par Olivier Blamangin dans le livre (p. 826) : « Vincent Bolloré, affaires africaines », est lisible en ligne sur le site Afrique XXI déjà cité ici, site qui en a fait le premier d’une série : « Bolloré, un empire africain[15] ». Allez-y voir, ça vaut le détour.

Et puisque j’ai parlé de ce Z., ça me rappelle qu’on est en pleine campagne électorale : vous avez entendu parler, je ne dis pas de la Françafrique, ne rêvons pas !, mais au moins de l’Afrique, vous ? Bah, moi pas. Mais je dois reconnaître que je ne suis pas cela de très près. Je serais d’ailleurs bien incapable de donner les positions respectives des différent·e·s candidat·e·s sur la question. Allez, quand même, pour la route, une dernière citation, que je m’abstiendrai de commenter.

Ça se passe après le deuxième coup d’État militaire « mené au nez et à la barbe des Français » au Mali en mai 2021. Les auteurs de l’introduction à la VIe partie du livre rappellent qu’Emmanuel Macron, un mois plus tôt « soutenait les putschistes tchadiens ». Mais là, pas de ça, Lisette ! Le président français relève le menton et déclare au Journal du Dimanche : « Je ne resterai pas aux côtés d’un pays où il n’y a plus de légitimité démocratique ni de transition. » Par-dessus le marché, il craint que les nouveaux dirigeants maliens ne cherchent, quelle horreur, à négocier avec les groupes djihadistes ! « Si cela va dans ce sens, martèle-t-il, je me retirerai. » (p. 821, c’est moi qui souligne.)

Je n’ai probablement pas besoin d’ajouter que la lecture de ce livre qui deviendra, je n’en doute pas, une référence, me semble indispensable dès lors que l’on s’intéresse, non seulement à la Françafrique, mais aussi à la France tout court, tant ce système a influencé et continue d’influencer ses rapports sociaux, son idéologie, sa politique. Monsieur Z. et les autres en sont de purs produits. Les combattre, c’est aussi (surtout ?) combattre la Françafrique.

 

franz himmelbauer

[1] Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat et Thomas Deltombe. Respectivement membre et porte-parole de l’association Survie, historien et militant panafricaniste, journaliste au service investigation de Radio France et éditeur à La Découverte, tous les quatre sont auteurs et/ou coauteurs de nombreuses publications sur les problématiques africaines.

[2] François-Xavier Verschave est décédé en 2005. Son livre, lui, après avoir connu un énorme succès pour un ouvrage de ce genre – engagé, militant –, vit toujours : il est disponible aux éditions Stock.

[3] Dont tout le monde, ou presque, a entendu parler, je présume. Sinon : <https://survie.org/>.

[4] Ielles sont vingt-deux (en plus des quatre directeurs), chercheur·euse·s, journalistes et militant·e·s associatif·ve·s.

[5] Avec jusqu’ici relativement peu de couverture médiatique – deux trois papiers sur Mediapart, Le Vent se lève, et l’excellent site Afrique XXI. Faut-il vraiment s’en étonner ? D’après Emmanuel Macron, « Il n’y a plus de politique africaine de la France ! » (Phrase assénée aux étudiants de l’université de Ouagadougou, Burkina Faso, le 28 novembre 2017.) Donc plus de « sujet », comme on dit aujourd’hui dans la sphère politico-médiatique – « ce n’est pas un sujet », « il n’y a pas de sujet »… Et ce ne sont pas les chaînes d’info continue aux mains – entre autres – de Vincent Bolloré qui vont dire le contraire. Le parrain de Zemmour a en effet construit sa fortune en Afrique grâce à la… Françafrique, dont il est un des plus éminents représentants. À ce… sujet, on se reportera utilement au site Afrique XXI déjà cité : <https://afriquexxi.info/article4916.html>.

[6] Au passage, difficile de ne pas relever l’impasse consistant à sortir d’un passé qui ne veut pas passer – et qui n’est donc pas un passé : sortir de quelque chose qui n’est pas. Dur, dur… Bon , en fait, ça ne veut rien dire du tout, hein, c’est juste une formule pour la frime.

[7] Ces deux citations de Hollande et Macron figurent en exergue de la partie VI du livre, « Le temps de la “reconquête” (2010-2021)» (le mot « reconquête » est emprunté au second), p. 778. Je profite de l’occasion pour préciser que le livre est organisé en six grandes parties chronologiques, l’ensemble couvrant les années 1940 à 2021. Chacune des parties est précédée d’une chronologie, d’une carte thématique et d’un texte introductif qui « expose les grands enjeux de la période en question ». Elles se composent ensuite d’une dizaine d’articles thématiques signés par des spécialistes, chacun étant systématiquement suivi d’une bibliographie sur le sujet abordé. On trouve aussi de nombreux encadrés qui « mettent en lumière des faits, des personnages, des aspects méconnus de l’histoire politique, économique ou culturelle de la Françafrique » (Introduction, p 21). Enfin, un système de renvois internes permet de suivre des fils thématiques entre les différentes périodes.

[8] On lira dans le livre, à leur propos : « Un laboratoire de la Françafrique : la guerre du Cameroun », p. 231, « La France, suspect principal dans l’assassinat de Sylvanus Olympio (1963) », p. 256, « L’ombre de la France derrière l’assassinat de Thomas Sankara (1987) », p 562.

[9] Respectivement : « Impunité militaire et guerres d’influence en Centrafrique », p. 917, « Souffler sur les braises : la “guerre contre le terrorisme” de la France en Afrique, p. 839. Les tirs de l’armée française contre de jeunes manifestants nigériens armés de pierres, et qui ont fait au moins trois morts et dix-sept blessés, datent du 27 novembre 2021, soit après la parution du livre.

[10] C’est la conclusion de la commission mandatée par le président de la République en avril 2019 afin d’« analyser le rôle et l’engagement de la France au Rwanda au cours de [la période 1990-1994] ».Elle conclut à une « responsabilité accablante » de la France, qui viendrait d’une « faillite de l’analyse » et d’un « aveuglement » des décideurs français. Mais elle rejette l’accusation de « complicité de génocide » au motif que l’intention génocidaire n’était pas partagée par Paris – « une définition assez souple de la complicité, commente Thomas Borrel (p. 943), selon laquelle le préfet français Maurice Papon n’aurait jamais été condamné pour complicité de crimes contre l’humanité, puisqu’il n’a pas été jugé comme partageant l’intention des nazis d’exterminer les Juifs. »

[11] « Les auteurs », p. 969.

[12] L’auteure parle ici, entre autres, d’actes visant à « reconfigurer la relation franco-africaine », comme par exemple, « la promesse de restitution d’œuvres d’art spoliées durant la colonisation » (p. 962).

[13] Voir le chapitre « L’obsession croissante des migrations », p. 929.

[14] Ici : <https://www.seuil.com/ouvrage/l-empire-qui-ne-veut-pas-mourir-collectif/9782021464160>

[15] <https://afriquexxi.info/article4915.html>

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Clifford D. Conner, Marat. Savant et tribun

Clifford D. Conner, Marat. Savant et tribun, La Fabrique éditions, traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque, sept. 2021 [2012]

(Une lecture pour temps de campagne électorale)

« Si les noirs et les ministériels gangrénés et archigangrénés sont assez téméraires pour […] faire passer [ce projet], citoyens dressez huit cents potences dans le jardin des Thuilleries et accrochez-y tous ces traîtres à la patrie, l’infâme Riquetti[1] à leur tête : en même temps que vous ferez au milieu d’un bassin un vaste bucher, pour y rotir les ministres et leurs suppots[2]. » L’Ami du Peuple n’y allait pas de main morte… Mais il faut reconnaître qu’il y avait de quoi enrager – et ce même si ce passage 1) est précédé de la phrase suivante, que les historiens réactionnaires se gardent bien de citer : « Ici je vois la nation entière se soulever contre cet infernal projet, j’entends vingt-cinq millions de voix s’écrier à l’unisson : Si les noirs[3], etc. » et 2) est délibérément exagéré par l’auteur lui-même afin de provoquer une réaction disproportionnée de ses ennemis – soit, en gros, en ce mois d’août 1790, toute la représentation nationale[4] (l’Assemblée constituante issue des États généraux de 1789), le gouvernement et les chefs militaires. La provocation fonctionna parfaitement, puisque Malouët, l’un des chefs du parti dit « constitutionnel », soit les « modérés » qui considéraient que la Révolution en avait bien assez fait en prenant la Bastille et en poussant les aristocrates à mettre fin à leurs privilèges durant la « nuit du 4 août[5] », Malouët dont il faut préciser encore qu’il était un planteur de Saint-Domingue – donc esclavagiste – expressément mis au défi par Marat de le traiter d’assassin, tomba tout droit dans le panneau et demanda que le rédacteur de L’Ami du Peuple et quiconque collaborait avec lui soient immédiatement arrêtés. Ce par quoi, une fois de plus, Marat mit les rieurs de son côté et ridiculisa l’homme de pouvoir. Mais de quoi s’agissait-il au fait ?

Une mutinerie avait eu lieu au sein de trois régiments stationnés à Nancy. Voici ce qu’en dit un dictionnaire de la Révolution française[6], manifestement mal inspiré : « Nancy (mutinerie de). Ce fut le plus grave des désordres militaires qui aboutirent à la désagrégation de l’armée d’Ancien Régime. Les trois régiments de Nancy – du Roi, Mestre-de-camp-général, suisses de Châteauvieux – travaillés par des émissaires du duc d’Orléans dès le début de la Révolution, créèrent des comités de soldats, insultèrent les officiers, adhérèrent au club des Jacobins et fraternisèrent avec la garde nationale locale. » On ne voit pas très bien en quoi cela était « grave ». On voit par contre toujours le même type d’explications méprisantes pour les révoltés : ils étaient « travaillés » par le duc d’Orléans – comme s’ils n’avaient pas été capables de s’émouvoir, comme on disait alors, tout seuls… Si le dictionnaire en question n’avait pas une si mauvaise opinion de Marat (j’y reviendrai[7]), il aurait su que celui-ci avait alerté depuis des semaines déjà sur la situation qui régnait – c’est le cas de le dire – à Nancy. En effet, comme le dit Clifford Conner, l’ami du peuple, qui n’était pas seulement un polémiste hors-pair mais aussi un journaliste avisé, et qui disposait, probablement grâce à ses prises de position politiques sans équivoque pour les pauvres et contre les riches, d’un réseau d’amis et d’informateurs très étendu, y compris dans l’armée, y compris à Nancy, Marat donc avait publié dès le 13 juin un article dénonçant les brimades que faisaient subir aux soldats leurs officiers royalistes et en en donnant une explication qui n’avait que peu à voir avec le duc d’Orléans : « […] on sait que les officiers de ce régiment, comme de la plupart des autres, sont presque tous des ennemis jurés de la révolution ; enfin, on sait que les bas-officiers et les soldats de ce régiment (comme de tous les autres) sont d’excellents patriotes. » Conner poursuit ainsi :

« Deux mois après [cet] incident, une grande mutinerie éclata dans la même garnison. Les soldats, excédés de ne pas recevoir la paie qui leur était due, s’étaient choisi un porte-parole pour présenter leurs griefs aux officiers ; ce représentant fut sévèrement flagellé[8]. » (p. 108) Mutinerie, donc, qui s’étendit aux autres régiments de Nancy et devint presque aussitôt un enjeu politique national. L’Assemblée – et La Fayette, commandant de la garde nationale – envoyèrent un premier général afin de rétablir la discipline. Il fut fait prisonnier par les soldats. Malseigne (c’était son nom) réussit à s’enfuit à Lunéville le 28 août, mais non à rallier la garnison de cette ville pour lui venir en aide… Aux grands maux les grands moyens, l’Assemblée envoya alors le marquis de Bouillé avec 4500 hommes. Il réussit à investir la ville et dès lors, nous dit le dictionnaire déjà cité : « la répression fut efficace et rapide, suppression de la garde nationale locale, fermeture du club des Jacobins de Nancy, transfert des trois régiments dans trois autres lieux de garnison, jugement des meneurs, principalement des suisses. Il y eut un soldat de roué, il y en eut 42 de pendus, 41 de condamnés aux galères. » J’adore le commentaire qui suit : « Si l’ordre fut rétabli dans l’armée, le divorce s’accentua entre soldats et officiers nobles. » Ah bon ?

Marat n’avait pas manqué de fustiger cette scélératesse, pas manqué non plus de prédire la trahison de Bouillé, puis de La Fayette, comme il le fit plus tard contre Dumouriez, le vainqueur de Valmy. Et jamais il ne se trompa : tous passèrent aux Prussiens dès lors qu’ils constatèrent qu’ils n’étaient plus en mesure de freiner la Révolution, voire même de retourner leurs armées contre elle. Ce fut l’un des traits du génie particulier de l’ami du peuple, que de se montrer prophétique à plusieurs reprises quant aux destinées de la Révolution et de ses ennemis. Il ne manquait pas de finesse, malgré son style pamphlétaire. Ni de lucidité politique. Clifford Conner met ces qualités au compte de son engagement qui jamais ne se renia, au service des pauvres et contre les riches. Une des caractéristiques importantes à relever chez ce tribun, c’est qu’il ne cherchait pas à flatter son auditoire – le peuple, en l’occurrence. Bien au contraire. À de très nombreuses reprises, il l’apostrophe à la limite de l’insulte, lui reprochant son apathie, son sommeil même… En ce même mois d’août 1790, en plus des livraisons quotidiennes de L’Ami du Peuple, il écrivit et publia trois pamphlets : le 9 août, On nous endort, prenons-y garde, le 26 août, C’est un beau rêve, gare au réveil, et le 31, L’Affreux Réveil.

Je pense qu’il vaut vraiment la peine de lire Marat. Savant et tribun si l’on veut apprendre à connaître le côté « social » de la Révolution française. On y découvre une personnalité attachante, un infatigable agitateur en même temps qu’une personnalité politique bien plus avisée ce que nous en a dit la postérité – évidemment, les vainqueurs, comme toujours. En attendant, je ne résiste pas au plaisir d’une citation un peu plus longue de Marat[9] – je ne sais pas vous, mais moi, ça me donne des frissons – et puis je trouve que ce n’est pas complètement anachronique… (je conserve l’orthographe originale).

« Le plan de la révolution a été manqué complettement. Puisqu’elle se faisoit contre le despostisme, il falloit commencer par suspendre de toutes leurs fonctions le despote et ses agens, conférer le gouvernement à des mandataires du peuple […] Rien n’étoit si aisé aux représentants du peuple le lendemain de la prise de la Bastille. Mais pour cela, il falloit qu’ils eussent des vues et des vertus. Or loin d’être des hommes d’état, ils n’étaient presque tous que d’adroits frippons, qui cherchoient à se vendre, de vils intrigants qui affichoient leur faux civisme pour se faire acheter au plus haut prix. Aussi ont-ils commencé par assurer les prérogatives de la couronne avant de statuer sur les droits du peuple. Ils ont fait plus, ils ont débuté par remettre au prince le pouvoir exécutif suprême, par le rendre l’arbitre du législateur, par le charger de l’exécution des loix, et par lui abandonner les clefs du trésor public, la gestion des biens nationaux, le commandement des flottes et des armées, et la disposition de toute la force publique[10], pour lui assurer les moyens de s’opposer plus efficacement à l’établissement de la liberté, et de bouleverser plus facilement le nouvel ordre des choses.

Ce n’est pas tout, les représentans du peuple ont dépouillé, au nom de la nation, le clergé de ses biens, la noblesse de ses titres, la finance de ses places, les ordres privilégiés de leurs prérogatives ; mais au lieu d’abattre ces suppôts du despotisme en les déclarant inhabiles à tous les emplois, ils leur ont laissé mille moyens de se relever avec lui ; puis, contents de partager leur prééminence et de s’associer à leur fortune, ils se sont ligués avec eux, en se vendant au despote.

Les premiers représentants du peuple doivent donc être regardés comme les arcs-boutants des contre-révolutionnaires, comme ses plus mortels ennemis[11].

[…] en dépit des discours éternels de nos sociétés patriotiques, et de ce déluge d’écrits dont nous sommes inondés depuis trois ans, le peuple est plus éloigné de sentir ce qu’il lui convient de faire pour résister à ses oppresseurs, qu’il ne l’étoit le premier jour de la révolution. Alors il s’abandonnait à son instinct naturel, au simple bon sens qui lui avoit fait trouver le vrai moyen de mettre à la raison ses implacables ennemis.

Dès lors, endoctriné par une foule de sophistes, payés pour cacher sous le voile de l’ordre public les atteintes portées à sa souveraineté, pour couvrir du manteau de la justice les attentats contre ses droits, pour lui présenter, comme moyens d’assurer sa liberté, les mesures prises pour la détruire : leuré par une foule d’endormeurs intéressés à lui cacher les dangers qui le menacent, à le repaître de fausses espérances, à lui recommander le calme et la paix : égaré par une foule de charlatans intéressés à vanter le faux patriotisme des fonctionnaires publics les plus infidèles, à préter des intentions pures aux machinateurs les plus redoutables, à calomnier les meilleurs citoyens, à traiter de factieux les amis de la révolution, de séditieux les défenseurs de la liberté, de brigands les ennemis de la tyrannie ; à decrier la sagesse des mesures proposées pour assurer le triomphe de la justice, à faire passer pour des contes les complots tramés contre la patrie, à bercer le peuple d’illusion flatteuse, et à cacher sous l’image trompeuse du bonheur le précipice où l’on cherche à l’entraîner : trompé par les fonctionnaires public coalisés avec les traîtres et les conspirateurs pour retenir son indignation, étouffer son ressentiment, brider son zèle, enchaîner son audace en lui prêchant sans cesse la confiance dans ses magistrats, la soumission aux autorités constituées et le respect aux loix : enfin, abusé par ses perfides représentans, qui le berçoient de l’espoir de venger ses droits, d’établir le règne de la liberté et de la justice ; il s’est laissé prendre à tous leurs pièges. Le voilà enchaîné au nom des loix par le législateur, et tyrannisé au nom de la justice par les dépositaires de l’autorité : le voilà constitutionnellement esclave : et aujourd’hui qu’il a renoncé à son bon sens naturel, pour se laisser aller aux discours perfides de tant d’imposteurs, il est loin de regarder comme ses plus mortels ennemis, ses lâches mandataires vendus à la cour, ses infidèles délégués qui ont trafiqué de ses droits les plus sacrés, de ses intérêts les plus chers ; et tous ces scélérats qui ont abusé de sa confiance, pour l’immoler à ses anciens tyrans ; il est loin de regarder comme la source de tous ses maux ces décrets funestes qui lui ont enlevé sa souveraineté, qui ont réuni entre les mains du monarque tous les pouvoirs, qui ont rendu illusoire la déclaration des droits, qui ont remis la nation à la chaîne, et qui ont rivé ses fers. Il est loin de fouler aux pieds cette constitution monstrueuse pour le maintien de laquelle il va bêtement se faire égorger chez l’ennemi. Il est loin de sentir que l’unique moyen d’établir sa liberté, et d’assurer son repos, étoit de se défaire sans pitié des traîtres à la patrie, et de noyer dans leur sang les chefs des conspirateurs.

Marat, l’Ami du Peuple.

[1] Marat mettait un point d’honneur à toujours nommer le marquis de Mirabeau, qu’il dénonça très tôt comme un traître à la Révolution, par son nom de famille : Riquetti. Mirabeau est un charmant village du sud-est de la France, sis non loin de la sous-préfecture d’où je vous écris. Le marquis de Mirabeau fut un des principaux orateurs de l’Assemblée constituante et l’auteur du célèbre : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici [au Jeu de Paume] par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la force des baïonnettes. » Punchline typique de cet aristocrate flamboyant qui fut si populaire en ce temps-là qu’après sa mort, le 2 avril 1791, on porta sa dépouille en triomphe jusqu’au Panthéon. Las, on dut l’en retirer après la découverte de sa correspondance secrète avec le roi, et du fait qu’il était stipendié par ce dernier afin de défendre ses positions sous des allures révolutionnaires… Un seul homme avait dénoncé dès longtemps « l’infâme Riquetti », l’accusant de complot avec les ennemis de la Révolution : Marat.

[2] L’Ami du peuple, 22 août 1790, en fac-similé sur <Gallica.bnf.fr>. J’ai respecté l’orthographe de Marat.

[3] Les « noirs » désignent ici les ennemis politiques de Marat – mais je n’ai pas trouvé plus de précision sur ce qualificatif dans le livre de Conner : s’agit-il du clergé, ou plus largement des députés à la Constituante et de leurs partisans, je ne sais. Quant aux Noirs avec majuscule, on sait que Marat, après avoir quelque peu vacillé sur la question, « proclama [dans L’Ami du Peuple du 12 décembre 1791] le droit absolu à la sécession, au nom de la loi naturelle, d’abord pour les colons blancs [des Antilles] eux-mêmes, mais en continuant ainsi : “[Ce droit] qu’ont les colons à l’égard de la nation française, les mulâtres et les Noirs l’ont à l’égard des colons blancs.” » (Yves Benot, La Révolution française et la fin des colonies. 1789-1794, La Découverte/Poche, p. 193.)

[4] À laquelle Marat ne connaissait aucune légitimité, élue qu’elle avait été au suffrage censitaire (il fallait être inscrit – et pas inscrite, seuls les hommes de plus de vingt-cinq ans étant convoqués – au rôle d’imposition afin de pouvoir voter) et souvent avec deux ou trois degrés d’élection.

[5] J’observe au passage que Marat ne fut pas impressionné outre mesure par cette nuit que l’on nous présente désormais comme fameuse : il n’en pipe mot dans son Ami du Peuple – à moins que cela m’ait échappé, même pas pour dénoncer l’enfumage que ce fut. On sait que cet acte symbolique fut obtenu grâce à la grande trouille des possédants devant les incendies de leurs châteaux en province, incendies dont la fonction première était de détruire les « terriers », ces documents qui précisaient les fameux privilèges, justement, et les taxes et corvées diverses et variées dont ils accablaient « leurs » paysans. Lâcher un peu pour ne pas tout perdre, et surtout se faire indemniser grassement, voilà quel était le but de la manœuvre.

[6] J. Tulard, J. F. Fayard et A. Fierro, Histoire et dictionnaire de la Révolution française, 1789-1799, éd. Robert Laffont (Bouquins), 1987.

[7] Heu… en fait non, je n’y reviendrai pas dans le texte, cet ouvrage ne méritant pas tant d’honneur. Je ne citerai pas ici toute la notice consacrée à Marat : c’est une compilation de toutes les vilenies et contrevérités sur l’Ami du peuple, autant de fadaises sorties de la propagande contrerévolutionnaire et patiemment démontées l’une après l’autre par Clifford Conner. Il est vrai que des historiens mainstream ne peuvent guère goûter des écrits tel celui-ci, de décembre 1790, cité dans la notice et censé nous faire dresser les cheveux sur la tête : « Il y a une année que cinq ou six cents têtes abattues vous auraient rendus libres et heureux. Aujourd’hui, il faudrait en abattre dix mille. Sous quelques mois peut-être vous en abattrez cent mille, et vous ferez à merveille : car il n’y aura point de paix pour vous, si vous n’avez exterminé, jusqu’au dernier rejeton, les implacables ennemis de la patrie. » Pour faire bref, Marat était selon cette notice un scientifique médiocre, voire raté, donc frustré et aigri, et qui vit dans la révolution une occasion de se venger de l’Académie des sciences qui lui aurait fait des misères. Si la notice reconnaît qu’il était « plus populaire que Robespierre dans le petit peuple parisien », c’est pour ajouter aussitôt que « Marat, qui en juillet 1791 a fait l’apologie de la dictature et s’est présenté comme un recours éventuel, recherche avec fureur le pouvoir et la renommée. » In coda venenum : « Ajoutons pour la petite histoire un portrait physique. Nul n’ignore la laideur caractéristique de Marat, ses yeux gris-jaune de tigre, “le dessus des lèvres qu’on dirait gonflé de poison” (c’est le socialiste Louis Blanc qui écrit), son air de malpropreté (Fabre d’Églantine) et l’eczéma généralisé dont il était couvert. » Comme disait Benjamin, « si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté ». Et, comme il l’ajoutait, « cet ennemi n’a pas fini de triompher » (« Thèses sur l’histoire », Œuvres III, Folio essais, thèse VI, p. 431).

[8] Le duc d’Orléans, vous dis-je !

[9] Il s’agit d’extraits du numéro 667 de L’Ami du Peuple, du samedi 7 juillet 1792, titré « Le plan de la révolution absolument manqué par le peuple » – trouvé sur <Gallica.bnf.fr>.

[10] Bizarre, ça me rappelle quelqu’un…

[11] Seulement les premiers ?

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Simone Debout, Payer le mal à tempérament (sur Sade et Fourier)

Simone Debout, Payer le mal à tempérament (sur Sade et Fourier), Présentation d’Emmanuel Loi, Éditions Quiero, janvier 2022

Simone Debout, née Devouassoux en mai 1919 à Paris, avait choisi ce pseudo pendant la Résistance. Elle le porta fièrement jusqu’à sa mort en 2020, toujours à Paris. Oui, à 101 ans. Qui en douterait pourra toujours aller la voir ou l’entendre dans des entretiens consacrés à Charles Fourier dont elle fut l’impeccable exégète[1] et, en quelque sorte, la porte-parole, puisqu’elle exhuma des manuscrits avant elle inédits du « rêveur sublime », entretiens datant respectivement de 2017 (elle n’avait alors « que » 98 ans) sur France Culture et de 2019 (100 tout rond) avec Mediapart et que l’on trouve facilement sur la Toile. Les éditions Quiero[2] publient ces jours-ci un texte « débusqué » par Emmanuel Loi dans un numéro de 1981 de la revue Topique, lequel, dixit la présentation de ce dernier, ouvre « une sacrée brèche dans la tectonique du joug ». Il est vrai qu’avec Sade et Fourier, nous avons affaire à deux rebelles irréductibles, c’est peu de le dire. Ce que nous apprend ici Simone Debout, comme Annie Le Brun le dit à partir, elle, de son étude de Sade, c’est que tous deux mettent cul par-dessus tête et la religion et la philosophie des Lumières qui prétendait s’en être émancipée. Chacun à leur façon, ils attaquent la Raison comme hypostase du divin et, à l’instar des révolutionnaires français démontant la Bastille après l’avoir investie, en font table rase sans aucun état d’âme :

« Entre les deux systèmes contraires paraît ce qui déborde et récuse tous les systèmes, parce que c’est à quoi ils tendaient, ce qu’ils impliquaient l’un et l’autre. En effet, dans leurs tentatives passionnées pour justifier ou condamner, pousser à l’extrême ou rédimer le mal, les iniquités et l’asymétrie sociale, Sade et Fourier ne s’étayent pas de la seule raison des mots ou des choses, mais de l’irrationnel fondamental. Ils dévoilent le sous-sol affectif des formes et leur violence scande, par là même, une critique radicale : ils ruinent toute transcendance divine ou idéale […] » (p. 26) Bien sûr, ils seront chacun attaqués pour leurs « excès indus, [leur] dogmatisme », en sorte d’« ignorer leurs doubles puissances opposées, pareillement irrecevables, les ferments d’un nihilisme sans appel [Sade] ou d’un autre avenir [Fourier] » (p. 26).

« Contemporains de la Révolution, dix ans avant [Sade], dix ans après [Fourier] » (p. 25), tous deux « achèvent » (au double sens du terme), la philosophie des Lumières, laquelle n’avait pas été jusqu’au bout du déicide, sans pour autant s’en remettre à un quelconque ersatz de transcendance, tels qu’en proposeront Kant avec ses « a priori de la Raison » (p. 69) ou Rousseau avec son Contrat social (on pourrait ajouter à ceux-ci le matérialisme dialectique du marxisme orthodoxe). Ils fondent leur philosophie sur un homme de chair et de sang animé par ses passions (voire ses « manies ») et dont l’esprit réside dans le corps – mais c’est ici précisément qu’ils divergent (qu’il dit verge, dirait le Fourier du génial Griffe au nez). En effet, Sade pose comme seule réalité l’individu souverain agissant selon ses seuls intérêts, non pas économiques, mais libidinaux (sauf qu’il se trouve que les deux semblent coïncider parfaitement, dans la mesure où l’argent représente et donne, alors comme aujourd’hui, le pouvoir sur autrui, ce à quoi prétend aussi le libertin sadien) tandis que Fourier, nettement plus moderne à mon sens, se fonde sur l’intersubjectivité – rien ni personne n’existant hors relation à d’autres choses et/ou à d’autres personnes (ce qui, au passage, me fait penser à l’interprétation relationnelle de la mécanique quantique par Carlo Rovelli[3], mais c’est une autre histoire). Le pari sadien est de fonder l’individu sur lui-même sans rien devoir à Dieu ni à la loi civile, pas plus qu’à une « bonne » nature rousseauiste ou à l’histoire… et encore moins à ses semblables, bien sûr. Au contraire. « Sade fonde sur le sentir, écrit Simone Debout (p. 75), mais au lieu de s’accroître par là même, virtuellement, de tout le sensible, il accomplit un retrait plus absolu que celui de la conscience séparée. Car il fait tout refluer sur la seule puissance. Le désir de jouir, désir du roué, préoccupé non des objets mais de son plaisir, est désormais l’unique tension, ce qui détermine la volonté et le système du monde, le système des corps. De ce départ, tout suit, les caractères de l’affect initial et du système. Sade pose le principe : “Parmi toutes les lois de la nature la plus juste, la plus sacrée, l’égoïsme du plaisir.” Puis les conséquences : “Une multitude de lésions sur autrui ne peut se mettre en comparaison avec la plus légère des jouissances achetées par cet assemblage inouï de forfaits.” La jouissance flatte le criminel, “elle est à lui, l’effet du crime ne l’affecte pas, il est hors de lui.” Et derechef : “il n’y a aucune proportion raisonnable entre ce qui nous touche et ce qui touche les autres. Nous sentons l’un physiquement et l’autre n’arrive à nous que moralement, et il n’y a de vrai que les sensations matérielles.” Péremptoire, le raisonnement repose, semble-t-il, sur des faits : la primauté des sensations matérielles et la séparation radicale des corps si bien enfermés dans leur peau que “touchés”, ils ne communiquent pas pour autant avec ce qui les touche. On ne connaît donc jamais que ses propres sensations ; sexuels ou non, il n’y a pas de rapports avec l’autre. » C’est moi qui souligne la fin de cette démonstration sans faille, me semble-t-il.

Fourier, c’est évidemment l’inverse : il fonde tout son système sur des multiplicités de rapports. Non qu’il néglige ce qui relève de l’individu : « Passant du plus commun au plus singulier, il favorise l’exception, et l’unique même, sans l’isoler[4]. Attaché d’abord à développer les pouvoirs les mieux partagés, des sens : “les passions sensitives”, dit-il, et des affects : amour, amitié, ambition… il étudie leurs transmissions, des unes aux autres, des individus entre eux, et il arrive au singulier, manies, ambigus, transitions. Il décrypte les liens que le sujet noue par lui-même et pour lui-même, l’imprévu latent qu’il recèle, toutes les flammes encloses jaillies soudain d’une rencontre. Or ce qui paraît alors, les exceptions, n’ont pas appartenu à un tout antérieur, elles n’ont pas leur vérité en quelque idéalité ou quelque forme déjà constituée. Fourier veut cependant leur faire droit, renouveler la loi et non pas simplement passer outre ni la subvertir[5]. » (p. 83)

Dès lors, qu’est-ce qui peut bien réunir ces deux « utopistes » (si l’on veut bien accepter ce qualificatif pour le divin marquis – même si son utopie est « démoniaque », comme le dit à plusieurs reprises Simone Debout[6]) ? On pourrait peut-être parler de « possible », au sens où en parlent Haud Guégen et Laurent Jeanpierre dans un livre à paraître très bientôt[7] : La Perspective du possible. Comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire. C’est en tout cas ce que laisse comprendre la première phrase de « Payer le mal à tempérament » : « Pour Sade et Fourier l’imaginaire est garant de la réalité et celle-ci lisible, intelligible à travers deux rêves contraires change de statut : de donné elle se fait proposition. » Tout d’abord, il faut rappeler que si, comme on l’a dit, tous les deux sont contemporains de la Révolution, Sade est « d’avant » et Fourier « d’après » : celui-ci lit celui-là et la réciproque n’est pas vraie. Et ce que Fourier reprend son aîné, c’est l’énergie quasi tellurique des passions, des affects, mais « il ne concentre pas [comme Sade] leur puissance dans une seule direction. Il ne retourne pas le désir sur lui-même » (p. 49). Pourtant, non seulement il le lit, mais il l’affronte, dit Simone Debout. Et, « en affrontant son adversaire de choix, Fourier opère un déplacement. Il se déprend assez de lui-même pour approfondir et transformer sa propre aventure » (p. 25). Sade remet en cause sa vision quelque peu éthérée du « nombre où tout serait contenu – la justice mathématique qui régirait de toute éternité l’Harmonie aussi bien que la vérité » (p. 26). Il le ramène sur Terre, en quelque sorte, et le « réveill[e] de son sommeil dogmatique » (p. 59) Mais à partir de là, à suivre Simone Debout, on comprend que Fourier ira plus loin que Sade dans la remise en cause de toute transcendance, y compris celle du mal dans laquelle ce dernier reste englué, si bien que ses rêves[8], selon Queneau, seront « déshonorés par ce qui, dans le réel historique, leur fait écho » (p. 60). Pasolini fut le seul à dire ce rapport en mettant en images Les 120 Journées de Sodome[9] dans son film sur la république de Salò : « en habillant les libertins de la livrée fasciste, il se référ[ait] explicitement à la réalité historique » (p. 60) Simone Debout ajoute : « La situation fantastique créée par les libertins [des 120 Journées, puis d’autres textes qui suivront] pour se protéger et tenir les victimes à leur merci, sans aucun recours ni communication possibles avec l’extérieur, aucun moyen de dire leur souffrance ou de faire connaître leur sort, les forêts, les rochers infranchissables, les fossés, les hauts murs des chateaux, jouent le même rôle que l’espace d’isolement, les barbelés, les chiens, les miradors des camps nazis. » (p. 60)

Mais ce rapport entre cauchemar et réalité fonctionne aussi à l’envers, si j’ose le dire ainsi. « […] Sade se fait lui-même le malin génie, celui qui fausse les idées et les rapports intelligibles pour les faire servir à sa fantaisie, qui incline les raisons selon son désir et va tout plier à son arbitraire : le savoir, la morale, l’organisation sociale – du moins le tenter. Il est remarquable que, pour ce faire, il n’ait pas à bouleverser le langage mathématique ou naturel, ni les institutions établies. Il les trouve prêts à ordonner et perpétrer le crime. Maître du langage comme de lui-même, il intègre les mots obscènes dans les phrases bien construites, sans modifier la syntaxe et il utilise l’institution et la division sociales pour se fournir indéfiniment et impunément en victimes. » (p. 72)

C’est ici que Fourier, une fois « réveillé de son sommeil dogmatique », se révèle finalement tout aussi « radical » que son aîné. Développer ce point excéderait les limites de cette note de lecture déjà assez foutraque par ailleurs. Cependant, à défaut d’avoir lu d’autre textes de Simone Debout (lacune regrettable que je vais m’empresser de combler – au passage, je note que c’est l’une des qualités de ce petit bouquin que de donner envie d’en lire quelques-autres), je renverrai à deux autres textes. D’une part, l’article « Un rêveur sublime » d’Annie Le Brun où elle commente, entre autres, le texte Griffe au nez qui, dit-elle, « est à replacer dans la lignée des grands attentats contre le langage que perpétrèrent par la suite Jean-Pierre Brisset, Raymond Roussel, Marcel Duchamp, Pierre Leyris… sans oublier ceux épisodiques auxquels se livrèrent Victor Hugo, Charles Cros[10]… » Un texte, dit-elle en citant Simone Debout, « où les objets et les êtres retrouvent le noir qu’ils portent en eux, la densité, et, avec elle les ombres qui manquent peut-être aux images de l’Harmonie[11] », ajoutant qu’« Au demeurant, c’est par ces ténèbres que Fourier rencontre Sade qui, lui, ne sait que cette communication par l’abîme s’établissant au gré des plus secrets va-et-vient entre le corps et l’esprit[12]. »

Il y a enfin Benjamin, qui consacre l’un des dossiers de ses « Passages » à Fourier. Parmi les nombreuses citations qu’il y a rassemblées, de Fourier lui-même ou de ses commentateurs, je retiendrai celle-ci, radicalement opposée à la doctrine sadienne, et qui me servira aussi de conclusion – j’espère que son côté un peu énigmatique vous incitera, comme moi à en lire plus, même si Payer le mal à tempérament est un excellent commencement.

« L’individu… est un être essentiellement faux, car il ne peut ni par lui seul ni par couple opérer le développement des 12 passions, puisqu’elles sont un mécanisme à 810 touches et les compléments. C’est donc au tourbillon passionnel que commence l’échelle et non pas à l’homme individuel ». Référence donnée par Benjamin : Publication des manuscrits de Fourier, Paris 1851-1858, 4 vol., Années 1857-1858, p. 320[13].

 

franz himmelbauer

[1] « Il est une cruelle loi dans l’histoire des idées selon laquelle on finit par avoir les exégètes qu’on mérite. Charles Fourier s’en tire superbement avec Simone Debout qui aura consacré sa vie à le redécouvrir en nous faisant voir la beauté vive d’une pensée que rien n’arrête. » Annie Le Brun, « Un rêveur sublime », La Quinzaine littéraire n° 759, du 1er au 15 avril 1999, recueilli dans Annie Le Brun, De l’éperdu, Gallimard, Folio/Essais, 2005 [Stock, 2000]. Le titre de l’article était une citation d’une formule de Stendhal à propos de Fourier.

[2] Au cas où votre libraire préféré·e ne connaîtrait pas, la maison est diffusée par Serendip Livres, www.serendip-livres.fr et est aussi présente sur la Toile : http://quiero.editions.free.fr.

[3] Carlo Rovelli, Helgoland. Le sens de la mécanique quantique, Flammarion 2020. Physicien théoricien, spécialiste de la gravité quantique, Carlo Rovelli est aussi un excellent vulgarisateur (autant que je puisse en juger). Helgoland retrace l’histoire de la mécanique quantique (l’histoire de son « invention ») tout en en présentant les bases théoriques de manière simplifiée et aussi, donc, l’interprétation qu’en donne Rovelli lui-même – les principes de la physique quantique restant jusqu’à ce jour encore incomplètement expliqués et sujets à diverses interprétations de la part des physiciens. Citant Niels Bohr, l’un des savants à l’origine de cette nouvelle vision du monde, voici ce qu’il écrit :

« Alors que nous pensions auparavant que les propriétés de tout objet étaient déterminées même si nous négligions les interactions en cours entre cet objet et les autres, la physique quantique montre que l’interaction est inséparable des phénomènes. La description non ambiguë de tout phénomène demande d’inclure tous les objets impliqués dans l’interaction dans laquelle le phénomène se manifeste. » Et Rovelli de poursuivre un peu plus loin : « Le point central est […] simple : nous ne pouvons pas attribuer les propriétés d’un objet à l’objet seul. Nous ne pouvons pas les séparer des autres objets qui sont en interaction avec lui. Toutes les propriétés (variables) d’un objet ne sont finalement telles que par rapport à d’autres objets. […] La conclusion est radicale : elle fait voler en éclats l’idée selon laquelle le monde doit être constitué d’une substance ayant des attributs et nous oblige à penser toute chose en termes de relations. » (Helgoland, p. 164-165.)

[4] Je trouve que ça ressemble à la « singularité quelconque » d’Agamben… <https://www.multitudes.net/La-communaute-qui-vient-Theorie-de/>

[5] « Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, “naturelle”, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance.  Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance, ces deux caractéristiques essentielles de l’existence que l’Antiquité grecque a complètement méconnues, écartant la foi jurée où elle voyait une vertu fort rare et négligeable, et rangeant l’espérance au nombre des illusions pernicieuses de la boîte de Pandore. C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Évangiles annonçant leur “bonne nouvelle” : “Un enfant nous est né.” » Hanna Arendt, Condition de l’homme moderne, Pocket/Agora [Calmann-Lévy, 1961 et 1983], p. 314.

[6] Page 26, elle parle de la « combinatoire démoniaque » de Sade « perpétuant les perversions criminelles et multipliant leurs chances. Page 36, le terme revient deux fois, il y est question « d’action démoniaque » et, quelques lignes plus loin, de la « manière démoniaque » de Sade de construire « la réalité humaine ». Et il y a d’autres occurrences.

[7] À La Découverte. J’en ai lu seulement l’introduction, qui me suffit à penser que je ne commets pas un contresens en le citant ici.

[8] Il est important de considérer qu’il s’agit de rêves (ou plutôt de cauchemars) d’autant plus exaspérés par la situation du marquis de Sade qui passa une bonne partie de sa vie enfermé – sous l’Ancien Régime d’abord, la Révolution ensuite. On sait par sa correspondance qu’il ne tenta jamais de les faire passer dans la réalité.

[9] Titre complet : Les 120 Journées de Sodome ou L’École du libertinage. Selon Annie Le Brun, « c’est avec ce texte, rédigé au cours de l’automne 1785 [alors qu’il est embastillé, au sens propre] qu’apparaît pour la première fois, en une stupéfiante cristallisation des plus noires perspectives, l’univers sadien. Tout ce qu’écrira Sade par la suite en participe […] » Annie Le Brun, Soudain un bloc d’abîme, Sade, Folio/Essais, Gallimard, p. 22. Il s’agit en fait de la réédition de l’introduction aux œuvres complètes du marquis de Sade éditées par Jean-Jacques Pauvert en 1986.

[10] Annie Le Brun, Un rêveur sublime, loc. cit., p. 427.

[11] Ibid., p. 429.

[12] Ibid., p. 430.

[13] Walter Benjamin, Paris, capitale du xixe siècle. Le Livre des Passages, 4e édition, éditions du Cerf, 2021, p. 660 [W 15, 9].

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Jérémie Foa, Tous ceux qui tombent. Visages du massacre de la Saint-Barthélémy

Jérémie Foa, Tous ceux qui tombent. Visages du massacre de la Saint-Barthélémy, Éditions La Découverte, septembre 2021.

In memoriam Florian

 On vient de commémorer le sinistre anniversaire du massacre des Algériens par la police de Papon – et du général de Gaulle, aussi, même si on l’oublie pudiquement. Certains[1] ont fait remarquer qu’en ce 17 octobre 1961, « la police parisienne n’en était pas […] à son premier crime de masse ». En effet, « dix-neuf ans auparavant, les mêmes ou leurs prédécesseurs raflaient consciencieusement des milliers et des milliers de juifs qui, après le Vel d’Hiv, se retrouvèrent à Drancy, puis à Auschwitz ».

L’une des caractéristiques de cette tuerie (on ne sait toujours pas précisément combien de personnes ont été assassinées cette nuit-là, et durant les semaines précédentes et suivantes, par la police française) est que les tueurs se débarrassèrent le plus souvent de leurs victimes en les jetant dans la Seine[2]. Qu’est-ce qui ressemble plus à un corps (souvent déjà mort, ou grièvement blessé) précipité dans l’eau du haut d’un pont qu’un autre corps précipité, du haut d’un autre pont, dans le même fleuve ? Le bruit du plongeon et l’effroi qu’il suscite sont probablement les mêmes, que le crime ait lieu au XXe ou au XVIe siècle.

Autre similitude tout aussi macabre : on ne saura probablement jamais précisément combien de victimes furent ainsi immolées, et bien sûr on ne connaîtra jamais leurs noms – « on », je veux dire nous autres d’aujourd’hui et de demain, qui n’avons pas participé à ces horreurs, pas plus que nous ne participons, directement du moins, aux horreurs contemporaines que sont les noyades en Méditerranée[3]. « Directement, du moins » : ce que je veux dire par là, c’est qu’il est des façons de contribuer indirectement à ces crimes, et c’est de taire ceux d’aujourd’hui, qui se produisent sous nos yeux (médias obligent) mais loin de nos regards et de nos cœurs (qui ne peuvent pas, bien sûr, « accueillir toute la misère du monde », comme disait l’autre), et c’est aussi d’oublier « tous ceux qui tombent », qu’ils soient huguenots à la Saint-Barthélémy, communards pendant et après la « semaine sanglante[4] », Algériens le 17 octobre 1961.

« Historien, il faut avoir cette “sombre fidélité pour les choses tombées” », dit Jérémie Foa[5] (p. 81), citant le Victor Hugo des Châtiments[6]. J’ajouterai cette citation de Walter Benjamin, qui ne m’a jamais parue aussi juste que ces derniers jours, alors que je lisais Tous ceux qui tombent : « Seul un historien, pénétré qu’un ennemi victorieux ne va même pas s’arrêter devant les morts – seul cet historien-là saura attirer au cœur même des événements révolus l’étincelle d’un espoir. En attendant, et à l’heure qu’il est, l’ennemi n’a pas encore fini de triompher[7]. »

Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler en deux mots ce que c’est que la Saint-Barthélémy. Arlette Jouanna, historienne spécialiste des guerres de religion et qui a donné un essai[8] sur l’événement à la prestigieuse collection « Les Journées qui ont fait la France », l’a sous-titré : Les mystères d’un crime d’État. Le 24 août 1572, plusieurs milliers de protestants (les fameux « huguenots », ou tenants de la « nouvelle opinion », comme les appelaient les catholiques romains, ou adeptes de « la religion » ou de la « vraie religion », comme ils se nommaient eux-mêmes) furent massacrés à Paris par « des bandes catholiques » (dixit Arlette Jouanna). À cela il faut ajouter que non contents d’assassiner les « réformés », leurs bourreaux déchaînèrent contre eux des violences inimaginables – corps mutilés, décapités, démembrés, éviscérés, brûlés, pendus par les pieds et/ou jetés au fleuve, faces martelées au point d’être rendues méconnaissables, sans parler de l’acharnement sur les femmes, y compris les femmes enceintes, et les enfants jusqu’aux bébés dans leurs berceaux. Les historiens ont longuement discuté (et discuteront encore, parions-le) à propos des responsables de ce massacre et de ses causes – ce que traduit le sous-titre de Jouanna. Telle n’est pas l’approche de Jérémie Foa : « Plutôt qu’une autre histoire de la Saint-Barthélémy, écrit-il, j’ai voulu faire une histoire des autres dans la Saint-Barthélémy. Une histoire du petit, du commun, du banal dans un événement qui assurément ne l’est guère. J’ai choisi de l’observer par le bas, au ras du sang, à travers ses protagonistes anonymes, victimes ou tueurs, simples passants et ardents massacreurs, dans leur humaine trivialité. À la rencontre des vies minuscules, des épingliers, des menuisiers, des brodeurs, des tanneurs d’Aubusson, des rôtisseurs de la Vallée de Misère, des poissonniers normands, des orfèvres de Lyon et des taverniers de la place Maubert. » (p. 7) Ces vies minuscules soulignées dans le texte font évidemment allusion à celles de Pierre Michon[9], ce qui n’est pas pour me déplaire. Une histoire par le bas, donc, qui « entend repeupler le massacre » (p. 9), envers et contre « l’ennemi victorieux » de Benjamin. L’enquête voudrait, poursuit Foa, « citer les dix mille, nommer les anonymes, les vies perdues, les obscurs jetés au fleuve ou mêlés à la fosse, à jamais engloutis » (p. 9). Mais comment faire ? Les massacreurs n’ont certes pas tenu de registres de leurs exactions… quoique. S’il n’existe pas de liste des victimes, sauf celles, bien incomplètes, qu’ont tenté d’établir les martyrologes protestants, d’autres sources se sont révélées fécondes : ainsi par exemple les registres d’écrou de la Conciergerie, principale prison parisienne, conservés depuis l’année 1564. En effet, le cycle de ce que l’on a appelé « guerres de religion » avait commencé dix ans avant la Saint-Barthélémy, laquelle marqua le déclenchement de la quatrième. La précédente s’était terminée par l’édit de Saint-Germain signé le 8 août 1570 qui « accordait aux protestants une liberté limitée de pratiquer leur culte » (Arlette Jouanna). La situation n’en était pas moins restée tendue. Au moindre prétexte, les adeptes de la « nouvelle opinion » étaient harcelés par leurs voisins et/ou rivaux, concurrents catholiques et très souvent ces litiges ou même de simple dénonciations (avoir mangé des œufs, voire de la viande, pendant le carême) aboutissaient à leur incarcération, parfois seulement quelques jours, mais souvent aussi des semaines voire des mois. Ainsi, par recoupements, entre autres, avec les archives notariales (en particulier les inventaires après décès) Jérémie Foa a-t-il pu reconstituer des bouts de biographies (ou plutôt de nécrologies), des esquisses de portraits ou de « visages » comme l’annonce son sous-titre. Il explique aussi par les tracas judiciaires et les arrestations récurrentes durant les mois et les années précédant le massacre le fait, qui a souvent surpris les historiens, que les huguenots ne se soient pas plus défendus contre leurs bourreaux : ils ont souvent cru en effet à une convocation, à une arrestation de plus – ce qui leur était pénible, certes, mais à quoi ils s’étaient résignés à force de le subir. C’est pourquoi l’on trouve la plupart du temps des récits de victimes ouvrant sans difficulté leur porte aux assassins, qu’ils connaissaient bien, non seulement parce qu’ils avaient déjà eu affaire à eux par un passé récent, mais aussi parce qu’ils étaient voisins, tout simplement : « La Saint-Barthélémy, écrit Foa, est un massacre de proximité, perpétré en métriques pédestres par des voisins sur leurs voisins. » (p. 8) Autre conséquence des faits de  harcèlement, voire de persécutions infligées des années durant aux « hérétiques » : les tueurs s’étaient « entraînés », en quelque sorte, ils savaient pertinemment qui était qui et qui croyait quoi et à quelles adresses on les trouvait. Voilà qui m’a ôté d’une erreur apprise à l’école, primaire je crois bien : les catholiques avaient marqué, nous enseignait-on alors, les portes des réformés de croix afin de désigner les habitants à abattre. Ce qui rejoignait la représentation largement répandue d’un massacre perpétré avant tout dans les grandes villes parce qu’en milieu urbain règne un certain anonymat qui seul rendrait possible l’absence totale d’empathie, autorisant les citadins à se livrer aux pires agressions contre leurs concitoyens. Or il semble bien que cette histoire de marquage préalable ait été une légende urbaine – destinée à maquiller la réalité ? c’est ce que nous ignorons – car des gens qui opéraient dans leur propre quartier contre des voisins disposaient déjà de toutes les informations nécessaires. Point besoin de croix pour désigner leurs proies. (Point besoin de croix, ni de signe particulier telle l’étoile jaune stigmatisant les juifs sous Vichy. Par contre, le rapprochement que je me permettrai avec la persécution des juifs en France dans les années 1940, c’est que cette dernière ne tomba pas non plus du ciel en même temps que l’occupation allemande. Au temps de son naufrage, mettons après le Front populaire – dont on sait de reste que la droite du temps lui préférait Hitler –, la IIIe République avait déjà multiplié les lois et règlements xénophobes et antisémites. Le ventre était déjà fécond, d’où allait surgir la bête immonde. Et sans vouloir en rajouter plus qu’il ne serait raisonnable, on peut tout de même s’inquiéter lorsque l’on entend aujourd’hui les féaux du « grand remplacement » s’épancher complaisamment sur les plateaux de télévision en même temps que la police continue à harceler, certains disent même à tuer, de préférence des jeunes et de préférence pas blancs, dans notre « douce France »[10]. Je ne dis pas que cela nous prépare une nouvelle Saint-Barthélémy qui viserait les Arabes et/ou les musulmans, hein[11]. Mais pour le moins, ça n’augure rien de bon.)

Bref, je m’égare. Revenons à Jérémie Foa. Il a donc choisi d’organiser son essai en vingt-cinq récits, vingt-cinq « visages du massacre », autant d’histoires de vies et surtout de morts violentes qui ont nécessité autant de longues et minutieuses enquêtes menées tout à la fois à travers les documents imprimés de l’époque, les archives (notariales,  judiciaires, carcérales…) quand elles existent encore (en pétard contre un ordre inégalitaire perpétué depuis des siècles par les logiques patriarcales et capitalistes de transmission du patrimoine, les communards brûlèrent les archives de l’état-civil de Paris), l’historiographie existante, aussi. Il en résulte un livre d’histoire(s) fascinant par son souci des détails qui n’en sont pas, tout simplement parce qu’ils sont ce qui trame la vie quotidienne et, hélas, la mise à mort ignominieuse des huguenots. Les interprétations plus générales viennent à la fin du livre, appuyées sur toutes les observations glanées en route, elles-mêmes confortées par des coups de sonde, si l’on peut dire, en divers lieux – car le massacre déclenché à Paris lors de la Saint-Barthélémy se prolongea en plusieurs villes du royaume, d’où Jérémie Foa a aussi ramené des histoires – Lyon, Toulouse, Bordeaux, Rouen…

Je retiens deux de ces interprétations. Tout d’abord, et ce n’est pas forcément la plus importante, celle de la responsabilité, ou non, du « pouvoir » dans les massacres. À l’évidence, il y en a une, mais probablement pas « directe », au sens où des consignes auraient été données par le roi Louis IX et la reine-mère, Catherine de Médicis, de massacrer les huguenots. On sait à peu près sûrement aujourd’hui qu’ils donnèrent effectivement l’ordre d’éliminer un certain nombre de chefs protestants. Par contre, il semble qu’ils aient plutôt tenté de protéger la masse des réformés (si tant est qu’il s’agisse d’une masse, ils étaient tout de même assez minoritaires, et spécialement à Paris, ville « ligueuse » ultracatholique). Cependant, Foa observe à la fin de son livre que jamais, au cours des années qui suivirent, un chef catholique ne fut incriminé pour sa participation aux exactions, et que, bien au contraire, la plupart d’entre eux bénéficièrent de promotions et d’avantages divers et variés de la part de la Couronne.

Pas de planification centrale du massacre de masse, donc. Par contre, Jérémie Foa s’élève contre l’image d’une populace hurlante, sauvage, barbare, participant en masse à la curée. Loin de là, il peut même intituler l’un de ses chapitres : « Saint-Barthélémy, connais pas ». Entendons-nous, il y parle bien des contemporains du massacre, habitant les mêmes villes, à commencer par Paris, que celles où il fut perpétré. Par déformation professionnelle, si je puis dire, les historiens ont pour habitude de chercher dans les archives les traces de l’événement, et ont tendance à ignorer l’énorme silence de la grande majorité des actes « ordinaires ». Jérémie Foa cite quelques extraits de documents datés de ce 24 août 1572, testaments, pactes de mariage, contrat de location… « Que faire de ces archives sans sang ? demande-t-il. Que faire de ce dont on ne parle pas d’habitude ? Car, bien sûr, si l’on parcourt haletant des milliers de pages de paléographie, c’est pour trouver du spectaculaire. Las. On trouve en masse des documents qui parlent de tout sauf des violences et qui composent pourtant le bruit de fond du massacre. » (p. 124) Mais alors, devrait-on parler d’une sorte de « séparation » entre l’événement – le massacre – et la vie « ordinaire » ? « Cette imperméabilité des temps et des espaces, poursuit Foa, fut-elle sincère ou artificielle ? Si certains n’ont vraiment rien vu, d’autres ont détourné les yeux et fait semblant de ne rien voir. L’important est de percevoir la persévérance d’un rythme ordinaire à travers les nombreux actes administratifs sur lesquels la curiosité savante est souvent passée bien vite. Combien d’historiens les ont laissés de côté et, c’est compréhensible, ignorés précisément parce qu’ils ne relevaient pas du “contexte” ? Pourtant, ces documents qui ne parlent pas du massacre en parlent malgré eux : ils témoignent de l’épaisseur d’un monde capable de ne pas s’émouvoir, avançant imperturbable. Ce stoïcisme du social est aussi un moyen de survivre. Fermer les yeux, regarder ailleurs. » (p. 126, soulignement de l’auteur.)  On pourrait désespérer du genre humain qui « laisse faire », voire est complice par défaut des pires horreurs. Mais on peut aussi suivre Jérémie Foa dans la conclusion de ce chapitre : « […] braquer le projecteur sur la vie quotidienne pendant le massacre, c’est pointer du doigt les vrais responsables : dire que de très nombreux Parisiens ont, les jours d’hécatombe, fait tout autre chose que la chasse aux huguenots, ce n’est pas nier les tueries. Il est toujours délicat d’interpréter le sens et les conséquences de cette passivité ordinaire : détourner les yeux, est-ce approuver, consentir, participer du bout des lèvres ? Les archives des notaires ne permettent pas de répondre à ces questions. Mais elles invitent à recentrer le regard vers la poignée de miliciens […], le groupe d’hommes motivés et organisés, qui ont mis en œuvre les massacres, tandis que la majorité de leurs voisins catholiques faisaient autre chose, vaquaient à leurs occupations, vivaient leur vie. S’intéresser aux sources de l’ordinaire, c’est refuser de pointer en bloc les Parisiens, pire, le « peuple », trop souvent accusé des pires tueries, pour mieux s’arrêter sur ceux, bons bourgeois, capables, en temps voulu, d’organiser un impitoyable massacre de civils. » (p. 128)

Pour terminer cette note de lecture, et sans qu’il soit besoin, je suppose, de dire combien ce livre m’a impressionné et ému, je vais citer un bref chapitre (« Le petit enfant au maillot », p. 213) qui donne une bonne idée, me semble-t-il, de l’« engagement », au bon sens du terme, de Jérémie Foa envers son objet. Auparavant, je veux signaler une autre parution du même auteur, en collaboration avec le dessinateur Pochep : Sacrées guerres. De Catherine de Médicis à Henri IV, et qui est la dixième livraison de la série « Histoire dessinée de la France[12] ».

Cette bande dessinée didactique, complétée par un dossier de textes sur les différents thèmes et personnages abordés en dessins, pourra fournir des éléments de contexte utiles à qui voudra resituer la Saint-Barthélémy au sein de ces « sacrées guerres ».

franz himmelbauer

Le petit enfant au maillot

Citer les noms.

De ces morts lancés dans la Seine, perdus dans le Rhône. De ces Troyens disparus un petit matin de septembre 1572, jetés pêle-mêle derrière la chapelle « dans une grande fosse[13] ». Mais comment agripper celles et ceux dont personne n’a parlé, dont nul n’a, plume à la main, regretté ni même remarqué l’absence ? Ils sont la masse, l’imprononçable nombre du massacre. Ils hantent ce livre. « Ce ne sont pas les personnages nommables qui font les meilleurs fantômes[14]. »

D’eux ne reste qu’une inconsolable dictée à trous :

Le « nommé Kenny[15] », aux Trois rois, rue de la Calendre.

Le « petit enfant au maillot », traîné par le cou avec une ceinture sur les pavés de Paris.

La « femme enceinte » de la rue Saint-Martin qui se sauve par les tuiles de sa maison.

La veuve « nommée Marquette », chaperonnière de la rue Saint-Martin.

Le « barbier » de la porte Saint-Honoré.

Le « tireur d’or, surnommé le Petit Jacques[16] ».

Ils sont les noms de l’impuissance, la limite d’une discipline, ces visages que nous n’avons pas reconnus[17].

 

[1] Dominique Vidal, dans Mediapart : <https://blogs.mediapart.fr/dominique-vidal/blog/161021/macron-et-lalgerie-slalom-dans-une-histoire-tragique>

[2] L’un des premiers livres parus sur cette infamie (trente ans après, quand même !) était justement nommé : Le Silence du fleuve (Anne Tristan, éd. Syros, 1991).

[3] Parmi de nombreux documents, voir par exemple le récit de Bela, migrante congolaise embarquée sur un Zodiac qui fit naufrage au large du Maroc, récit rapporté par Emmanuel Mbolela en prologue de son livre Réfugié, paru chez Libertalia en 2017.

[4] Voir l’ouvrage éponyme de Michèle Audin, paru début 2021 chez Libertalia.

[5] Jérémie Foa est maître de conférence HDR en histoire moderne à Aix-Marseille université (laboratoire TELEMMe).

[6] « Devant les trahisons et les têtes courbées,/ Je croiserai les bras, indigné, mais serein,/ Sombre fidélité pour les choses tombées,/ Sois ma force et ma joie et mon pilier d’airain ! » C’est une strophe du poème « Ultima Verba », l’avant-dernier du recueil des Châtiments composé en exil par Victor Hugo contre « Napoléon-le-Petit » après le coup d’État du 2 décembre 1851. La dernière strophe de ce même poème est à coup sûr plus connue : « Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même/ Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;/ S’il en demeure dix, je serai le dixième ; Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! » Une note marginale de l’édition Massin des Œuvres complètes du poète nous apprend que cette « pièce répond aux rumeurs qui circulaient à la fin de 1852 sur les mesures d’amnistie envisagées par l’empereur [Napoléon III] à l’égard des proscrits qui auraient fait acte de soumission ».

[7] « Sur le concept d’histoire, VI », in Walter Benjamin, Écrits français, Gallimard folio/essais, p. 436. Ce texte date vraisemblablement du début de l’année 1940.

[8] Arlette Jouanna, La Saint-Barthélémy. Les mystères d’un crime d’État (24 août 1572), Gallimard folio/histoire, 2007.

[9] Pierre Michon, Vies minuscules Gallimard folio 1996 [première édition Gallimard 1984]. Je ne le recommanderai jamais assez.

[10] Il paraît que notre sinistre de l’Intérieur menace Philippe Poutou d’une attaque judiciaire pour avoir dit quelque chose d’approchant, et ceci afin de « défendre l’honneur de tous les policiers ». C’est une formule qui a déjà beaucoup servi. Il y a eu un groupe « Honneur de la police » dans la Résistance française. Puis un autre, plus tard, qui revendiqua l’assassinat de Pierre Goldman, militant d’extrême gauche, ainsi que des attentats contre un cadre des services d’ordre la CGT, puis le chercheur Jean-Pierre Vigier, ancien résistant et communiste ayant quitté le PCF, sans parler des menaces de mort contre diverses personnalités, dont Michel Colucci, dit Coluche, qui expliqua renoncer à sa candidature à la présidentielle en partie au moins à cause de ces menaces.

[11] Quoique… Dans ses ouvrages « historiques », monsieur Z., putatif prétendant à ma présidence de la République, non seulement justifie la persécution des huguenots : « La France, d’instinct, retrouvait ses vieux réflexes romains, d’avant le christianisme […] La liberté religieuse impliquait le refus absolu des enclaves autonomes qui voudraient imposer leur loi sur une partie du territoire [telles les banlieues, « territoires perdus de la République, non ?] » (Mélancolie française, Fayard/Denoël, 2010,cité par Gérard Noiriel, Le Venin dans la plume, La Découverte 2021 [2019]) Le même va jusqu’à présenter dans un autre de ses livres, Le Destin français (Albin Michel, 2018), le massacre de la Saint-Barthélémy comme une conséquence du « fondamentalisme huguenot » (fondamentalisme, ça ne vous rappelle rien ?) qui, selon lui, irritait Ronsard et même Montaigne (trouvé aussi dans Noiriel, op. cit.). Bah, ils étaient irritants, alors on les a un peu massacrés, mais ça ne mérite pas, toujours selon Z., de céder « aux héritiers des huguenots, à la doxa dominante, aux politiques, aux médias et aux intellectuels ; même l’Église catholique […] a fini par [y] céder et s’y soumettre en faisant repentance pour la Saint-Barthélémy le 24 août 1997 » (cité par Noiriel encore, op. cit.). Z., ce serait plutôt le « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » gueulé par un des chefs papistes de la croisade dite des Albigeois renonçant à « trier » entre hérétiques et catholiques lors du siège de Béziers en 1209. Las, Z. est né trop tard dans un monde trop vieux.

[12] Parution octobre 2020, coédition La Revue dessinée & La Découverte.

[13] [Cette note et les suivantes sont celles de Jérémie Foa.] Jean-François Gadan, La Saint-Barthélémy à Troyes, Poignée, Troyes, 1845, p. 33.

[14] Georges Didi-Huberman, Génie du non-lieu. Air, poussière, empreinte, hantise, Minuit, Paris 2001, p. 147.

[15] Anonyme, Mémoires de L’Estat de France sous Charles Neufiesme, I, p. 222, sl, H. Wolf, 1579, 3 vol.

[16] Ibid., p. 224.

[17] Charlotte Delbo, « Ces visages que nous n’avons pas reconnus », Le Convoi du 24 janvier, Minuit, Paris 1970.

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