Roxanne Dunbar-Ortiz, Contre-histoire des États-Unis.

Roxanne Dunbar-Ortiz, Contre-histoire des États-Unis. Traduction de l’anglais (américain) et préface de Pascal Menoret. Éditions Wildproject, 2018 [2014]

« Ce livre répond à une question simple : pourquoi les Indiens d’Amérique ont-ils été décimés ? » C’est la première phrase de la préface du traducteur Pascal Menoret. J’aurais plutôt dit : « Comment les Indiens d’Amérique ont-ils été décimés ? » Et même si cette préface est excellente par ailleurs, je contesterai le choix du verbe décimer : selon le Dictionnaire historique de la langue française (Robert), il « est emprunté au latin decimare “punir de mort une personne sur dix désignée par le sort”, châtiment surtout infligé aux soldats d’une troupe qui avait failli à son devoir ». Or jamais elles ne faillirent à leur « devoir », les troupes diverses et variées qui massacrèrent sans relâche les habitants des terres convoitées par les colons. Quelques lignes plus loin, Pascal Menoret utilise le terme approprié : « […] Roxanne Dunbar-Ortiz montre que les États-Unis sont une scène de crime : il y a eu génocide […] » Avant de refermer notre dictionnaire, voyons ce qu’il en dit : « Génocide, d’abord employé [après son invention en 1944 par le juriste juif polonais Lemkin] à propos des nazis et de leur “solution finale” du problème juif, se dit de la destruction méthodique d’un groupe ethnique et par extension, de l’extermination d’un groupe en peu de temps. » Je souligne ce « peu de temps » car je ne vois guère de quoi il s’agit – en l’occurrence, celle du génocide des Indiens d’Amérique, la chose a duré un certain temps, tout de même. On pourrait même dire qu’elle dure encore.

Un peu plus loin dans sa préface, le traducteur donne quelques éléments biographiques qui expliquent d’où vient Roxanne Dunbar-Ortiz : « […] militante de la cause amérindienne depuis le début des années 1970 », elle est née au Texas en 1938 avant de grandir en Oklahoma « entre la mémoire d’un grand-père anarchosyndicaliste et une mère passionnément baptiste et à moitié indienne. C’est en passant par la Palestine [qu’elle] découvrit son ascendance indienne. Étudiante à l’université de l’Oklahoma, elle rencontra un étudiant palestinien, Saïd Abu-Lughod, qui lui raconta l’histoire de l’occupation et du nettoyage ethnique de la Palestine. Les Palestiniens étaient les Indiens du Moyen-Orient, déplacés, éparpillés, niés en tant que peuple et privés d’un État. Roxanne Dunbar-Ortiz qui, dans une autre vie, avait eu honte de sa “vieille sorcière indienne alcoolique” de mère, comprit alors que ses racines indiennes étaient non seulement une richesse, mais une méthode : lire l’histoire des États-Unis et du monde du point de vue amérindien – ou palestinien – permettait de comprendre la violence coloniale, ignorée ou relativisée par d’autres points de vue ». Justement, elle eut un long débat avec Howard Zinn à propos de sa célèbre Histoire populaire des États-Unis, laquelle plaçait au premier plan de l’histoire « la classe ouvrière, les femmes et les minorités ». À ses yeux toutefois, cette Histoire populaire restait « prisonnière des mythes coloniaux, en particulier du mythe du progrès indéfini des États-Unis en direction d’une “plus parfaite union”, comme le proclame le préambule de la Constitution. » Les Amérindiens y apparaissaient très peu. Lors de cette discussion, Zinn refusa de revenir sur son Histoire populaire, tout en reconnaissant la justesse des arguments de son interlocutrice. Il lui conseilla alors d’écrire « l’histoire indigène des Etats-Unis ». Et c’est ce qu’elle fit.

 

L’un des lieux communs du discours colonial est celui de la terra nullius : le territoire qui n’appartient à personne, « personne » désignant ici les « naturels », les sauvages vivant certes sur la terre convoitée mais ne la possédant, ne la mettant pas en valeur. On pourra donc s’approprier ces terres sans états d’âme, avec la bénédiction de l’Église romaine ou réformée et, bien sûr, celles des rois désireux de se tailler des empires outre-mer. Cependant, et c’est le premier mérite de ce livre, il nous montre (dès son premier chapitre) à quel point non seulement les indigènes étaient nombreux avant la soi-disant « découverte », mais aussi à quel point ils étaient… civilisés – au sens où civilisation aurait à voir avec organisation sociale, création d’infrastructures à grande échelle (routes…), échanges commerciaux à travers le continent et surtout vie en cités qui étaient souvent des cités-États. Je me sens un peu penaud d’avouer que j’ignorais totalement, avant cette lecture, l’existence de ces civilisations amérindiennes. J’étais partagé entre deux clichés – les empires méso-américains et andins (que l’histoire coloniale a nommés « précolombiens »), d’un côté, et les Indiens des plaines chassant le bison de l’autre… et sans aucun rapport les uns avec les autres. Images projetées par l’histoire coloniale – et largement diffusées jusque aujourd’hui par Hollywood et Cie. À ne lire que ce premier chapitre : « Suivez le maïs », on peut comprendre qu’il a dû se produire un véritable cataclysme pour que ces formations sociales et politiques disparaissent. Le chapitre 2, « La culture de la conquête », est consacré à la formation théorique et pratique des génocidaires (c’est moi qui résume ainsi). On connaît déjà assez bien l’histoire de la « Reconquista » (guillemets, hein, on ne voit pas d’où vient ce « Re ») et du développement de l’idéologie suprémaciste blanche aux dépens des juifs et des maures. On met moins souvent l’accent sur la contribution anglaise à ce processus, me semble-t-il, même si elle est suffisamment documentée elle aussi.

« Au début du XVIIe siècle, écrit Dunbar-Ortiz, les Anglais conquirent l’Irlande et ouvrirent dans le Nord 200 000 hectares de terres à la colonisation. Ceux qui peuplèrent cette colonie venaient en majorité de l’ouest de l’Écosse. Les Anglais avaient déjà conquis le pays de Galles et l’Écosse, mais n’avaient pas encore tenté d’expulser une population indigène si importante et de la remplacer par des colons. Ils attaquèrent systématiquement la structure sociale irlandaise, interdirent les chansons et la musique traditionnelles, exterminèrent des clans entiers et soumirent les survivants à une violence brutale[1]. Ils tentèrent même de créer une réserve “d’Irlandais sauvages”. […] Le gouvernement anglais payait des primes en échange de têtes irlandaises. Plus tard, seuls le scalp ou les oreilles furent requis. Un siècle plus tard, en Amérique du Nord, les têtes et scalps d’Indiens étaient également rapportés aux autorités en échange d’une prime. »

(Là encore, je dois avouer mon inculture : quand j’étais petit, j’étais plutôt pour les Indiens contre les cow-boys. Cela dit, ils me faisaient un peu peur, avec leurs cris de guerre et leur manie de scalper leurs ennemis… C’est aujourd’hui seulement que je réalise que cette « coutume » avait été importée par les Blancs. J’aurais pu m’en douter, pour avoir quelque peu étudié l’histoire du Congo sous le roi Léopold. Mais les stéréotypes enregistrés pendant l’enfance ont la vie dure…)

Roxanne Dunbar-Ortiz fait ensuite litière de l’argument selon lequel, beaucoup plus que la « férocité blanche[2] », ce seraient les microbes amenés par les Blancs qui auraient tué la majorité des Indiens – un génocide par inadvertance, en somme. « Pourquoi, demande-t-elle, y eut-il presque 300 ans de guerres coloniales, puis des guerres permanentes conduites par les républiques indépendantes des Amériques ? » Un exemple parmi tant d’autres : Dunbar-Ortiz cite les travaux d’un historien, Sherburne Cook, qui a étudié « la tentative de destruction » des Indiens de Californie. « Cook estima, rapporte-t-elle, que 2 245 indigènes de Californie du Nord (parmi les Wintus, les Maidus, les Miwaks, les Omos, les Wappos et les Yokuts) perdirent la vie dans des conflits avec les Espagnols, tandis que 5 000 périrent de maladie et 4 000 furent déplacés vers des missions. Parmi les mêmes peuples, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les forces armées états-uniennes tuèrent 4 000 personnes et les maladies tuèrent environ 6 000 personnes. Entre 1852 et 1867, des citoyens des États-Unis kidnappèrent 4 000 enfants parmi ces groupes. Dans ces conditions, la destruction des structures sociales traditionnelles indigènes et la dure nécessité économique contraignirent de nombreuses femmes à se prostituer dans les camps de chercheurs d’or, ce qui contribua à anéantir les vestiges de vie familiale dans ces sociétés matriarcales. »

Ainsi, « les tenants de la théorie bactérienne, [qui] négligent d’autres causes tout aussi meurtrières, sinon plus […] refusent d’admettre que la colonisation de l’Amérique était génocidaire par dessein, et que les morts massives n’étaient pas simplement le destin tragique de populations à la faible immunité acquise ». Dunbar-Ortiz rappelle ensuite, à l’appui de cette thèse : « Nul ne nie que dans les camps de concentration nazis, la faim, la fatigue et la maladie tuèrent plus de juifs que les chambres à gaz ; nul ne nie non plus que la création et le maintien de ces conditions mortifères sont des actes évidents de génocide. »

Donner un compte rendu exhaustif de ce livre dépasse quelque peu mes forces et ma compétence. Pourtant, je ne peux pas manquer de relever d’autres points importants. Et d’abord la profonde continuité qu’il souligne entre les débuts génocidaires des colonies espagnoles, françaises et anglaises aux Amériques et les politiques intérieure et étrangère des États-Unis d’Amérique jusqu’à nos jours. Est-ce un hasard si le nom de code attribué à Ben Laden par les forces spéciales états-uniennes durant l’opération qui conduisit à sa mort était… Geronimo ? Ou si le brigadier-général Richard Neal, tenant conférence de presse à Riyad en Arabie saoudite le 19 février 1991, soit au début de la première guerre du Golfe, « expliqua que l’armée des États-Unis voulait s’assurer d’une victoire rapide une fois qu’elle aurait engagé des troupes terrestres “en pays indien” » ? Il semble que parmi l’engeance galonnée états-unienne, « pays indien » signifie « territoire ennemi ». Rien d’étonnant à cela, dit Roxanne Dunbar-Ortiz, lorsque l’on sait que cette armée s’est formée à partir des milices de massacreurs coloniaux…

Les chapitres suivants du livre content une histoire « pleine de sang et de fureur », celle de l’interminable théorie de massacres et de crimes de guerre, que dis-je, de crimes contre l’humanité qui fondèrent la nation au « destin manifeste », avec sa mythologie de la frontière, toujours plus à l’ouest (à ce propos, on sait moins que la colonisation et son cortège de tueries arriva aussi de l’ouest, par l’océan Pacifique). Même si cette litanie macabre peut paraître parfois fastidieuse, il faut absolument lire ce livre afin de prendre la mesure de ce qui est aussi, hélas, une partie de notre histoire en tant qu’elle est celle de l’Occident. L’autre chose frappante dans ce « voyage au bout de l’enfer[3] », c’est qu’il fut aussi plus ou moins occulté (aux yeux des Blancs en tout cas) par toute une série de traités conclus avec les nations indiennes : 371, pas moins, furent conclus durant le seul premier siècle après l’indépendance (1776-1886). Ces traités présentent au moins deux caractéristiques communes. Tout d’abord, chacun d’entre eux fut signé, côté indigène, par les représentants de peuples soumis à une guerre d’extermination – les milices coloniales puis, plus tard, l’armée fédérale, pratiquant le massacre systématique des femmes, des vieillards et des enfants. Lorsque les hommes en âge de se battre choisissaient de résister à l’inexorable avancée des Blancs, ceux-ci ne perdaient pas leur temps à leur courir après mais s’attaquaient aux villages, aux cités sans défense et pratiquaient une politique de la terre brûlée, détruisant les récoltes et tout ce qui constituait la base vitale des Indiens. Le premier à théoriser cette politique terroriste fut George Washington, alors général en chef, avant même de devenir le premier président des États-Unis. En 1775, cinq nations iroquoises avaient décidé de s’allier avec les Britanniques, que les Indiens avaient identifiés comme un moindre mal, contre les colons séparatistes, lesquels en voulaient à leurs terres. « Washington donna ordre au major-général John Sullivan d’agir [contre eux] avec détermination et de “dévaster tous les établissements alentour [afin que] le pays ne soit pas simplement envahi mais détruit […]. Vous ne prêterez l’oreille à aucune ouverture de paix avant la ruine totale de leurs établissements. […] Notre sécurité future résidera dans leur incapacité à nous nuire […] et dans la terreur que la sévérité du châtiment qu’ils reçoivent leur inspirera”. »  À quoi Sullivan répondit que « les Indiens sauront qu’il y a assez de méchanceté dans nos cœurs pour détruire tout ce qui contribue à leur survie. » On trouvera dans ce livre plusieurs autres déclarations du même tonneau, à quoi s’opposent les interrogations et les constats amers des chefs indiens quant à la nature de leurs ennemis.

Autre point commun entre les traités : ils furent (et sont encore) systématiquement violés par les envahisseurs. Voilà qui nous ramène au début du parcours intellectuel et politique de Roxanne Dunbar-Ortiz : à l’occupation de la Palestine (c’est moi qui remarque cela). En effet, ce que l’on observe dans le soi-disant « conflit israélo-palestinien », comme disent les médias mainstream, toujours du côté du manche, c’est que la puissance occupante a alterné (et continue à le faire) avec une certaine virtuosité (et la suffisance des vainqueurs) massacres et traités de paix, et ce depuis la création d’Israël en 1948, pardon, depuis le plan de partage de la Palestine voté par l’assemblée générale de l’ONU en 1947. Je ne mentionnerai ici que les accords d’Oslo, qui n’auront finalement servi que de caution supplémentaire à la poursuite de l’expansion coloniale et à la mise en place de ce que de plus en plus d’observateurs internationaux et même israéliens appellent un régime d’apartheid.

« Ils font ce qui leur plaît, déclara le chef lenape Buckongahelas en 1781 à des Indiens convertis [au christianisme]. Ils réduisent en esclavage ceux qui ne sont pas de leur couleur, bien que créés par le Grand Esprit qui nous créa tous. Ils nous réduiraient en esclavage aussi s’ils le pouvaient, mais ils ne le peuvent pas, et c’est pour cela qu’ils nous massacrent. Leur parole n’est pas digne d’être crue. Ils ne sont pas comme les Indiens, qui ne sont ennemis qu’en temps de guerre, et sont amis en temps de paix. Ils appelleront un Indien “mon frère, mon ami” ; s’ils le prennent par la main, c’est pour mieux l’annihiler. Vous serez bientôt traités de la sorte. Souvenez-vous qu’aujourd’hui je vous ai dit de vous méfier de tels amis. Je connais les Longs Couteaux ; on ne peut pas leur faire confiance. »

Roxanne Dunbar-Ortiz termine son livre sur une note non pas optimiste (il n’y a guère que quoi l’être), mais combative, évoquant le renouveau des mobilisations indiennes depuis les années 1968 avec l’occupation de l’île d’Alcatraz (1969) par des Indiens de toutes les tribus (Indians of all Tribes) de la région et, bien sûr, l’occupation, en 1973, du site de Wounded Knee, lieu d’un massacre d’Indiens par l’armée états-unienne en 1890. Depuis, dit-elle, « les nations indigènes en quête d’autonomie politique ou d’indépendance sont entrées dans un processus d’édification nationale en développant une gouvernance indigène et un socle économique. Les activistes et militants indigènes d’Amérique du Nord travaillèrent sans relâche, pendant des décennies, pour établir la validité des traités et pour favoriser et protéger l’autodétermination et la souveraineté des nations indigènes. » Cependant, il ne faut pas se méprendre sur ce que les Indiens entendent par là : « Comme l’explique la juriste et activiste indigène Sharon Venne, “nous connaissons les lois que le Créateur nous a données. Elles représentent une obligation. Elles représentent un devoir[4]. Elles représentent l’avenir de nos enfants. Nous ne pouvons pas agir comme les peuples non indigènes, qui font des lois et des règles et les changent lorsqu’elles ne leur conviennent plus. C’est le Créateur qui nous a donné nos lois. Nous devons vivre selon ces lois. C’est là la souveraineté des peuples indigènes. »

Mais la souveraineté est encore loin. En témoigne entre autres, la situation des femmes : « Les restrictions coloniales de la police indigène dans les réserves […] montrèrent aux prédateurs sexuels que leurs actes resteraient impunis[5]. […] Une femme indigène sur trois a été victime de viol ou de tentative de viol, et le taux d’agression sexuelle sur les femmes indigènes est plus du double de la moyenne nationale. »

La situation coloniale engendre encore bien d’autres problèmes. Ainsi, parmi les diverses modalités du génocide, il y avait aussi une prétention scientifique. « En dépit de la ratification de 1990 de la loi de protection des tombes indigènes, certains chercheurs ont combattu becs et ongles pour ne pas rendre les dépouilles et offrandes funéraires des quelques deux millions d’Indiens [excusez du peu !], pour la plupart non cataloguées, conservées dans les réserves de la Smithsonian Institution et autres musées, universités, sociétés historiques, bureaux des parcs nationaux, entrepôts et magasins de curiosités. Jusqu’aux années 1990, les archéologues et les anthropologues prétendaient avoir besoin de ces restes – comme “ressources” ou “données”, mais rarement comme “restes humains” – pour leurs expériences “scientifiques”. La plupart étaient entassés en vrac dans des cartons[6]. »

Il faut savoir terminer une note, comme disait l’autre. Je dirai qu’il y avait longtemps que je n’avais pas eu une lecture aussi instructive. Cet essai devrait me semble-t-il servir de manuel d’enseignement de l’histoire des États-Unis à l’école, juste avant celui d’Howard Zinn. Mais n’attendez pas ce jour que je crains de ne pas voir de mon vivant : lisez-le !

franz himmelbauer, pour Antiopées, le 16 octobre 2022.

[1] Sic. Je me demande si la traduction, ici, ne pèche pas un peu…

[2] À lire absolument : Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La Férocité blanche. Des non-Blancs aux non-Aryens : génocides occultés de 1492 à nos jours, préface de Louis Sala-Molins, Albin Michel 2001.

[3] Roxanne Dunbar-Ortiz, dans sa démonstration de la continuité de la politique états-unienne, cite la guerre du Vietnam et le tristement célèbre massacre de My Lai, dont la découverte par médias interposés révéla à une opinion américaine effarée que son armée commettait des crimes contre l’humanité. Cette révélation contribua à faire grandir l’opposition à la guerre, mais on ne sache pas qu’elle ait été mise en relation (du moins chez la plupart des citoyens américains) avec les origines génocidaires de la nation…

[4] C’est moi qui souligne. Ces mots me font fortement penser à ceux de Simone Weil, au début de L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain (1943, probablement l’un de ses derniers textes) : « La notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative. » Simone Weil, Œuvres, Quarto/Gallimard, p. 1027.

[5] Note de Dunbar-Ortiz : « […] Louise Erdrich, The Round House, (New York : Harper, 2012). Dans ce livre, qui reçut le prix national du Livre de fiction 2012, Louise Erdrich, une Anishinabee du Dakota du Nord, décrit les conditions de possibilité d’une violence sexuelle extrême dans les réserves. » Il existe probablement de mystérieuses correspondances qui mettent en relation les textes et leurs lecteurs potentiels. Ainsi, pendant ma lecture de Roxanne Dunbar-Ortiz (alors que je n’étais pas encore arrivé page 292, où figure cette note), passant devant une boîte à livres dont je vérifie régulièrement le contenu – une de ces boîtes où l’on dépose et prend des livres d’occase, et gratuits –, j’y ai déniché une perle : un bouquin de Louise Erdrich, auteure que je connaissais déjà pour avoir lu deux de ses romans, que je vous recommande au passage : Dernier rapport sur les mirages à Little No Horse et La Chorale des maîtres-bouchers. Bingo ! C’était Dans le silence du vent, titre français de The Round House. Au moment où je rédige cette recension, je ne l’ai pas encore terminé, mais j’appréhende déjà le moment où j’en tournerai la dernière page : il est trop bien ! Et effectivement, à partir d’une affaire de viol dans une réserve, il parle de nombreuses choses évoquées par Dunbar-Ortiz. Les deux livres s’informent l’un l’autre, l’un sur le mode de l’essai, l’autre sur le mode de la fiction et, même si les romans d’Erdrich sont passionnants en eux-mêmes, l’essai de Dunbar-Ortiz leur donne une profondeur supplémentaire. Bref, j’ai eu de la chance.

[6] Je crois avoir déjà cité Benjamin dans une ou deux de mes notes de lecture, mais comment, ici, ne pas penser encore une fois aux « Thèses sur l’histoire » : « […] ceux qui, à un moment donné, détiennent le pouvoir sont les héritiers de tous ceux qui jamais, quand que ce soit, n’ont cueilli la victoire. […] Quiconque, jusqu’à ce jour, aura remporté la victoire, fera partie du grand cortège triomphal qui passe au-dessus de ceux qui jonchent le sol. Le butin, exposé comme de juste dans ce cortège, a le nom d’héritage culturel de l’humanité. Cet héritage trouvera en la personne de l’historien matérialiste un expert un peu distant. Lui, en songeant à la provenance de cet héritage, ne pourra pas se défendre d’un frisson. Car tout cela est dû non seulement au labeur des génies et des grands chercheurs, mais aussi au servage obscur de leurs congénères. Tout cela ne témoigne [pas] de la culture sans témoigner, en même temps, de la barbarie. » Walter Benjamin, « Thèses sur l’histoire », VII, in Écrits français, Folio essais, 1991, p. 437.

 

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Nastassja Martin, À L’Est des rêves

Nastassja Martin, À L’Est des rêves. Réponses Even aux crises systémiques, La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond, 2022.

Un jour, la lumière s’est éteinte et les esprits sont revenus

In memoriam Maïté, une qui était partie[1]

De la même auteure, nous avions lu Les Âmes sauvages et Croire aux fauves[2]. On verra que j’avais beaucoup aimé le premier en lisant la recension que j’en avais donnée peu après sa publication[3]. C’est peu de dire que j’apprécie celui qui vient de sortir… Il présente les mêmes qualités que le premier : clarté d’exposition qui n’empêche en rien la profondeur de la réflexion, regard sans complaisance et empathique sur son « terrain » , comme on dit en sciences sociales, et « retour » critique sur l’anthropologie et le monde qui l’a inventée – soit le mien et le vôtre, à vous qui me lisez – l’Occident naguère colonisateur et aujourd’hui « post » dont l’avidité et la cupidité exercent partout leurs ravages, lesquels se font encore plus sentir dans les vastes « marges » habitées, entre autres, par les Gwich’in en Alaska et les Even au Kamtchatka. À ce propos, et ce sera un de mes, sinon mon seul bémol dans cette note, je regrette que l’éditeur n’ait pas inséré une carte (comme cela avait été fait dans les Âmes sauvages) qui situe le lieu de l’action. Bon, il y a Internet, dont je ne me suis pas privé afin de situer cette péninsule de l’Extrême Orient ex-soviétique[4]. Mais on n’y trouve pas localisés certains des sites évoqués dans le livre.  Et puis aussi, une carte à plus grande échelle aurait pu contribuer à mettre en perspective les deux « terrains », Alaska et Kamtchatka. Bref. Pourquoi le Kamtchatka ? Nastassja Martin le raconte dans sa préface : un jour, Dacho et Clint, deux Gwich’in, l’entraînent en forêt dans une balade qui n’en est pas vraiment une. Au bout d’une heure de marche rendue pénible par les bourrasques de neige, ielles débouchent dans une clairière au milieu de laquelle trône un objet étrange, une « sphère blanche et facettée d’un diamètre imposant, juchée sur une structure métallique qui la tient suspendue en l’air ». Il s’agit d’un radar comme il y en a semble-t-il des dizaines dans la région, implantés au moment de la guerre froide afin de surveiller l’Union soviétique. Dacho regarde le radar sans rien dire et Nastassja le questionne sur ce qu’il pense. Chaque fois qu’il vient là, répond-il, il se demande ce que pensent les autres, de l’autre côté du détroit de Béring, quand ils passent devant le même type de radars, orientés, eux, vers les États-Unis… « Tu crois qu’ils sont comme nous ? Qu’ils vivent comme nous ? » l’interroge-t-il à son tour. Elle ne sait pas. Mais : « Il y a parfois sur un terrain – rarement – des moments qui sont comme des fulgurances. Brèves, infimes. Des points de détail. Qui se détachent pourtant du flux de l’expérience. Et qui font prendre à votre vie, à votre trajectoire de recherche, un tournant décisif. Les yeux de Dacho posés sur le radar américain qui regarde la Russie sont de ceux-là. Ce fut à la fois beau et douloureux, comme une évidence tue qui éclate enfin au jour : le monde que j’avais essayé de décrire était désespérément plus ouvert, il débordait, encore une fois, les pauvres limites que j’avais tenté d’esquisser autour de lui pour mieux le saisir. » Nastassja comprend alors qu’elle doit élargir son « terrain » en allant voir de l’autre côté du détroit comment les gens, là-bas, font face à l’Occident et aux métamorphoses environnementales.

De plus, autre chose l’a attirée vers le Kamtchatka : le fait que, profitant de la crise systémique de l’URSS à la fin des années 1980, de nombreux habitants des régions de l’Arctique sibérien étaient « retournés » en forêt – des chercheurs avaient observé la reprise des pratiques traditionnelles de chasse et même un « resurgissement du chamanisme ». Ainsi, en compagnie d’un autre anthropologue français, Charles Stepanoff[5], Nastassja est-elle partie « Chercher ceux qui sont partis » (titre de son introduction).

Ici, il faut rappeler que les Soviétiques, progressistes s’il en fût, n’avaient pas voulu laisser ces pauvres peuples semi-nomades, éleveurs de rennes ou chasseurs cueilleurs, moisir dans leur sous-développement (et peut-être bien aussi, voire surtout ? échapper à leur contrôle sans participer à l’édification du socialisme). Ils avaient donc entrepris de les regrouper en villages, d’envoyer leurs enfants à l’école (souvent en pension à des centaines de kilomètres de leurs parents) et de rationaliser leurs activités en les organisant en sovkhozes et kolkhozes. Les Even auxquels s’est intéressée Nastassja Martin étaient anciennement des nomades qui suivaient leurs rennes là où l’herbe était verte. Certains d’entre eux, venus de Sibérie centrale, étaient arrivés jusqu’au Kamtchatka. Alors, ils ne possédaient guère que quelques rennes par famille, des bêtes qu’ils montaient, auxquelles ils parlaient, comme aux personnes douées d’une âme, telles qu’ils les considéraient. Les planificateurs soviétiques mirent fin à ces aberrations et, une fois les gens regroupés en villages, regroupèrent aussi les rennes en troupeaux de milliers de têtes anonymes, gardés par des bergers devenus professionnels. En même temps que leur mode de vie traditionnel, les Even perdirent leur « arrière-monde », leur relation aux esprits et aux « âmes sauvages ». Cependant, les Soviétiques ne voulurent pas laisser se perdre les formes de la culture traditionnelle : et c’est pourquoi une grande partie des indigènes du Kamtchatka sont employés par l’industrie touristique. Ils font partie de troupes de danseurs, ils donnent en spectacle d’anciens rituels soigneusement scénarisés par des professionnels venus de Russie, d’Ukraine ou d’ailleurs, et il arrive même qu’ils montent des rennes pour le plaisir des yeux – et des appareils photos, bien sûr – des touristes. Ils ont été « folklorisés » à mort, comme toutes les cultures de l’ex-URSS. Le folklore, c’est la représentation d’une culture coupée de la praxis qui l’avait fait naître. Évidemment Nastassja Martin ne voulait pas s’en tenir là, à observer des « coutumes » détachées de leur contexte et mises en scène de façon totalement artificielle. Et elle a fini par réussir à passer « de l’autre côté », à rejoindre un clan familial Even dirigé par une femme, Daria, avec laquelle elle est devenue très amie au fil des mois et des années, au point de faire désormais partie de la famille (ce qui, me semble-t-il, est bien différent de ce qu’elle avait vécu en Alaska, où elle s’était certes fait des amis, mais pas une « famille » Gwich’in, et qui donne une charge émotionnelle plus grande à ce second opus[6]).

C’est elle, Daria, qui dit : « Un jour, en 1989, la lumière s’est éteinte et les esprits sont revenus. » Le 3 novembre de cette année-là, soit quelques jours seulement avant la chute d’un mur qui fit du bruit en Occident, elle prit ses cliques et ses claques, ses trois enfants en bas âge et (re)partit s’installer en forêt, non loin de sa mère Memme qui, elle, n’avait jamais voulu la quitter. D’autres membres du clan familial étaient déjà partis et toutes et tous s’étaient installés dans la région d’Icha, près des berges de la rivière du même nom, quelque part sous le volcan Ichinsky. Si vous tapez « rivière Icha » sur Internet, vous ne trouverez pas de photos des membres du clan de Daria, mais des sites genre planetflyfishing.com ou lepoissonvoyageur.com affichant des photos de fiers mâles blancs qui présentent à l’objectif de superbes spécimens de saumons et autres truites tout juste pêchés entre leur aller et leur retour à Paris-Roissy ou ailleurs. Je ne pense pas qu’il leur soit venu à l’idée que des gens vivent là en permanence, tirant leur subsistance de la rivière et de la forêt…  Les Even de la famille élargie de Daria (si je comprends bien, une cinquantaine de personnes dispersés sur des centaines, voire des milliers de kilomètres carrés) vivent là en chasseurs cueilleurs, eux qui étaient jadis (avant la sédentarisation forcée) plutôt éleveurs de rennes. Daria a expliqué à Nastia, comme on l’appelle affectueusement là-bas, que les chamanes avaient disparu en même temps que disparaissaient les anciens modes de vie. Elle-même, qui était née dans la forêt avant de vivre longtemps « en ville » (à Esso, qui est plutôt un gros village – 2000 habitants selon Wikipédia), avait été sauvée dans les jours suivant sa naissance par le dernier d’entre eux : en ses premiers jours, elle n’arrêtait pas de pleurer et refusait de manger. Le chamane, après avoir jeûné et rêvé pour elle, avait expliqué à sa mère qu’elle avait choisi un mauvais nom pour sa fille (elle voulait l’appeler Ouliana) : elle devait s’appeler Daria (prénom de sa grand-mère), sinon elle mourrait. Aussitôt dit, aussitôt fait, et le bébé s’arrêta de pleurer et s’alimenta normalement. Elle était âgée de près de soixante ans et était la cheffe du clan familial lorsque Nastassja la rencontra. C’est avec elle, surtout, que l’anthropologue a appris comment vivent ces gens qui sont repartis dans la forêt quasiment sans bagage et en ayant presque tout oublié des anciennes coutumes, des anciens modes de faire et de s’entretenir avec les esprits. Il n’y a plus de chamanes pour les aider, alors Daria improvise. Elle parle, elle chante, s’adressant au feu, à la rivière, aux esprits de la forêt. Elle (ré)apprend en marchant. Et rêve aussi. Beaucoup. Et s’intéresse aux rêves de celles et ceux qui dorment dans sa yourte. C’est que souvent les âmes des animaux s’adressent à eux, leur disant qu’ils s’offriront à eux demain, à tel endroit, ou les prévenant de tel ou tel aléa climatique.

« Un […] matin d’hiver, je me réveille, j’avise les garçons et Matchilda, le beau-fils de Daria, accoudé à la petite table près du poêle. Je le fixe sans but, la tête vide, pensant vaguement à la longue journée probablement ennuyeuse qui m’attend. Elle est déjà partie, me dit-il sans me regarder. Elle a dû rêver, dit-il encore, ses traces partent vers la rivière… Elle a rêvé c’est sûr. Il a l’air agacé, presque jaloux. Je m’habille à la hâte, enfile mes bottes et sort dans l’air brillant. Avant même que j’aie pu atteindre le bout du camp, je vois la silhouette de Daria qui se découpe au fond de la clairière sur le petit chemin de neige qui remonte de la rivière. Je m’arrête, la regarde s’approcher. Elle a le sourire aux lèvres, elle est fière comme une gamine qui aurait attrapé son premier papillon, sur son épaule se balance un sac humide. Elle le dépose à nos pieds, l’ouvre et me montre les truites arc-en-ciel. Cette nuit je les ai vues, elles m’ont parlé, elles m’ont dit l’endroit où elles allaient être, dit-elle sans se départir de son large sourire. J’ai su qu’elles allaient se donner.je me suis dépêchée, je suis allée à l’endroit que j’ai vu en rêve. Elles sont venues presque tout de suite.

« Plus tard dans la journée, devant la maison sur le petit banc, assises sous les quelques rayons de soleil du jour, nous pouffons de rire : Matchilda revient de la rivière, bredouille. Tu es né hier ou quoi ? lui lance Daria. Tu sais que ça ne sert à rien d’y aller, si tu n’as rien vu la nuit ! On peut toujours essayer, marmonne Matchilda en nous passant devant, l’air renfrogné. »

L’anthropologue observe comment celles et ceux qui sont devenus sa famille s’affrontent au changement climatique qui leur apporte des catastrophes météo, modifie les comportements des animaux, voire les fait disparaître. Comment aussi ils et elles sont bien obligés de passer des compromis avec la civilisation afin de se procurer de l’argent et surtout les produits indispensables (ou pas) à la survie en climats extrêmes (comme par exemple essence et pièces détachées pour les motoneiges, ou cigarettes). Comment ils vivent tous les petits détails (qui n’en sont pas) de la vie quotidienne, loin de toute facilité et de tout élément de confort « tout fait ». C’est vraiment un très beau livre. De plus elle entrelace à ces considérations une sorte de cours d’anthropologie pour débutants dans mon genre, parlant des mythes, des tricksters (ces êtres du passage, des limites, de la transgression créatrice), des rêves et de ce qu’elle nomme les « cosmogonies accidentelles » – c’est-à-dire nées de rencontres, de circonstances fortuites, d’accidents en somme, et pas d’Un à majuscule qui se ramène et proclame que la lumière soit et la lumière fut etc., si vous voyez ce que je veux dire. Lisez-le absolument, c’est une grande leçon.

Bon, je vais trop vite, c’est entendu. Mais l’idée est d’inciter à lire, non de faire semblant d’avoir tout bien compris, tout bien digéré et de vous le rapporter tel un oiseau rapportant la becquée à ses petits. Pourtant, je vais encore m’attarder sur la cinquième partie du livre, intitulée « Tempête », et qui me semble formuler des propositions que je n’avais guère entendues jusqu’ici.

Ça commence par une tempête, des trombes d’eau puis le regel – qui tue des dizaines d’animaux aux alentours, dont huit des dix chevaux de la famille de Daria, incapables de casser la couche de glace au-dessus de la neige afin de trouver encore un brin d’herbe dessous… Jusqu’ici les anthropologues se sont peu intéressés aux relations entretenues par les collectifs indigènes aux flux géophysiques – d’abord parce qu’eux-mêmes n’étaient pas encore sensibilisés à la question des bouleversements du climat, mais aussi pour une autre raison, selon Nastassja Martin : « Pour mieux saisir ce silence des anthropologues, il faut d’abord comprendre qu’ils n’ont pas seulement hérité du grand partage entre culture et nature, même si nombre d’entre eux se sont attachés à le défaire ces dernières décennies. À un niveau infra, ils sont porteurs de divisions plus profondes encore : celle entre vivant et non-vivant, en résonance avec la césure animé et inanimé, héritée de l’Antiquité et retravaillée au début de la modernité. » Le milieu était vu comme un environnement abiotique (physique, chimique, géologique), soit un donné inerte. Mais plus récemment, « diverses disciplines scientifiques ont montré que ces milieux étaient en réalité construits par et pour les êtres vivants, et en étaient donc une extension. » C’est, en gros, l’effet de l’« hypothèse Gaïa », soit la Terre vue comme organisme vivant.

Du point de vue Even, cela se traduit par des adresses directes aux éléments. On l’a dit, Daria s’adresse au feu, à la rivière. Mais elle raconte aussi à Nastia ses souvenirs de rituels exécutés par ses parents afin de faire changer une météo défavorable. Elle-même ne sait plus accomplir ces rituels ; par contre, elle cherche toujours à parler, à communiquer avec les éléments. Prendre Daria au sérieux, c’est essayer de comprendre pourquoi elle le fait, au nom de quelle vision du monde. C’est un monde où tout n’est pas vivant, au sens biologique du terme, mais ou tout – humains, animaux, pierres, vent, feu, eau – est traversé par un « principe d’animation » que les Even nomment Ivki. Comme dans d’autres cas – le manitou, ou le Grand Esprit des Indiens d’Amérique – les Blancs ont eu tendance à assimiler ces notions au Dieu monothéiste. « Pour sortir de [cette] affiliation notable mais réductrice […], il me semble, dit Nastassja Martin, que le fil conducteur n’est pas à chercher dans l’idée partagée qu’il existerait une force toute-puissante extérieure à ce monde qui serait néanmoins à son origine. Bien plutôt, il nous faut porter l’attention vers ce qui est réputé être distribué chez tous les êtres, éléments et entités qui composent ce monde. Ce que toutes ses composantes reçoivent en partage est une capacité de métamorphose. » C’est l’auteure qui souligne. Cela me paraît assez vertigineux : car cela remet radicalement en question nos conceptions occidentales – la politique, l’économie, l’État, le Droit, etc., toutes fondées sur la notion d’Institution majuscule, soit quelque chose censé être solide, robuste, stable, en somme : immuable. Mais poursuivons avec Nastassja Martin à propos des éléments et d’Ivki : « Le feu, la rivière et les conditions atmosphériques sont perçus comme bougeant en amont des humains, des animaux et des plantes, plus vite et plus fort qu’eux ; ils n’en deviennent pas pour autant des “personnes” ou des “gens” au même titre que les animaux par exemple, puisqu’ils n’ont pas d’âme individuelle ; ils pourraient néanmoins être vus comme des méta-personnes, traversant toutes choses, traversées par toutes choses. Ce qui leur est reconnu est une puissance propre, une animation qui dépasse, en intensité, tout ce que les animaux et les humains peuvent faire ou dire, ainsi que leur manière de se métamorphoser. Ivki, en relation avec l’instabilité des formes de ces derniers, peut être compris comme la capacité métamorphique que manifestent ces éléments. Ivki n’est pas supérieur, nous dit Daria, mais traverse toute chose. Cela veut dire que même les entités réputées “animées” au plus haut niveau, comme le feu, l’eau et les conditions atmosphériques, sont elles-mêmes traversées par un principe d’animation qui tend, en quelque sorte, les relations entre tous les êtres – un “vent” qui fait bouger les branches des grands arbres et frémir les toutes petites herbes. »

Pour conclure, je reprendrai un extrait de la conclusion d’À l’est des rêves, tout aussi belle et profonde que le reste du livre.

« Daria et sa famille ont, plusieurs fois, tout perdu. Nous aussi, nous sommes à l’orée d’une perte si abyssale que nous en restons stupéfaits[7]. Alors ? Reposons la question : vers quoi œuvrons-nous[8] ? Le maintien de leurs formes et des nôtres ? Le maintien de nos structures et des leurs ? À quel prix ? Les Even d’Icha répondraient : au prix des relations. Nos livres et toutes nos restitutions[9] sont-ils appelés à devenir autant de musées où sont conservées les formes stables – et donc rassurantes – des traditions autochtones ? Si la réponse est négative, alors leurs manières de vivre recomposées, qui déboussolent les nôtres face aux métamorphoses systémiques actuelles, doivent être absolument repolitisées en même temps que défolklorisées. Il faut entendre les rencontres interspécifiques, les mythes, les rêves et les adresses aux éléments comme autant de façons de dire que le monde pourrait être autre. »

Un grand livre, décidément.

franz himmelbauer, pour Antiopées, le 4 septembre 2022

[1] Maïté, parisienne pur jus, était partie à la fin des années 1960, comme beaucoup d’autres, s’installer dans un coin reculé de la haute Ardèche, juste sous le Gerbier-de-Jonc, afin d’y construire une vie plus solidaire entre humains, plantes et animaux. Et elle avait réussi. Comme Daria, dont parle Nastassja Martin dans son livre, et qui était repartie vivre en forêt en 1989, elle avait été longtemps cheffe de clan. À l’est des rêves s’ouvre sur la mort de la mère de Daria et une cérémonie émouvante de funérailles dans la forêt. Celle qui a accompagné Maïté dans son dernier voyage, voici quelques jours, fut aussi très belle.

[2] Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska, La Découverte, 2016 ; Croire aux fauves, Verticales, 2019.

[3] J’avais aussi aimé Croire aux fauves, mais je pense que je l’avais mal compris avant la lecture de À l’est des rêves. En effet, il y avait un côté un peu « sensationnel », rocambolesque, dans ce combat entre une femme et un ours… Cet aspect me semblait reléguer en arrière-plan le magnifique travail d’ethnographie des Âmes sauvages. Or j’ai relu Croire aux fauves après À l’est des rêves, et il m’est apparu tout autrement, aussi comme un essai réflexif sur l’anthropologie – sans parler de ses considérations ethnographiques comparatives sur les systèmes de soins russes et français…

[4] 1380 km de long sur 430 dans sa plus grande largeur, 270 000 km2, soit environ la moitié de la France, pour une population de 330 000 habitants (dixit Wikipédia). La péninsule est en quelque sorte « prolongée » vers le sud par les îles Kouriles, qui forment un arc de cercle très ouvert jusqu’à l’île japonaise d’Hokkaido. Les quatre îles proches de cette dernière sont l’enjeu d’un conflit territorial entre Russie et Japon. Les Japonais les nomment « Territoires du Nord » et les Russes « Kouriles du Sud ». Suite à leur annexion par l’URSS à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le différend n’est toujours pas réglé à ce jour, empêchant la signature d’un traité de paix entre URSS, puis Russie, et Japon. Celui-ci s’étant associé aux sanctions occidentales contre la Russie après le déclenchement de la guerre en Ukraine, la Russie a dénoncé son « attitude inamicale » et abandonné la négociation de ce fameux traité…

[5] Même si le travail de Charles Stepanoff (du moins ce que j’en ai lu) ne présente pas le côté très personnel, qui touche à l’intimité du chercheur lui-même, que l’on trouve chez Nastassja Martin, je m’en voudrais de ne pas recommander ici Voyager dans l’invisible. Techniques chamaniques de l’imagination, avec une préface de Philippe Descola, La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond, 2019. C’est une très belle étude sur le chamanisme, basée sur les enquêtes de terrain de l’auteur et « l’ample littérature ethnographique décrivant les traditions autochtones du nord de l’Eurasie et de l’Amérique » (extrait de la quatrième de couverture). Son très grand intérêt vient de ce qu’elle met au jour des différences entre pratiques chamaniques qui semblent traduire une sorte d’évolution vers la spécialisation des praticiens et donc une certaine hiérarchisation qui pourrait (c’est mon commentaire) peut-être se retrouver au cours du développement de nombreuses religions, avec l’apparition progressive d’une caste de prêtres, d’un savoir réservé aux élites, etc. On peut aussi voir sur Lundi soir un entretien avec Charles Stepanoff à propos de son dernier livre L’Animal et la mort. Chasses, modernité et crise du sauvage. C’est par ici.

[6] Ici, je ne peux pas ne pas penser à Barbara Glowczewski qui, elle aussi, a été adoptée par une famille aborigène en Australie. Voir https://antiopees.noblogs.org/post/2015/10/22/barbara-glowczewski-les-reveurs-du-desert-et-reves-en-colere/ et aussi ce récent « Lundi soir ».

[7] Nastassja Martin en sait quelque chose, elle qui habite, lorsqu’elle est en France, au pied de la Meije, dans le massif des Écrins : elle qui est amoureuse de la montagne voit l’effet du réchauffement climatique sur le glacier du même nom, comme on peut l’observer à travers toute la chaîne des Alpes.

[8] Nous : les anthropologues.

[9] Nastassja Martin a aussi participé à la réalisation de deux films documentaires : Kamtchatka, un hiver en pays évène (2018) et Kamtchatka : un été en pays évène (2020).

 

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Ernst Bloch Thomas Münzer, théologien de la révolution

Ernst Bloch, Thomas Münzer, théologien de la révolution, traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac. Préface de Thierry Labica. Éd. Amsterdam, 2022[1]

On dit que chez ces gens, tous les biens sont obligatoirement mis en commun. Érasme de Rotterdam[2]
Voilà ce que c’est que l’hérésie, et pas autre chose : une idée essentiellement chrétienne dans son principe, évangélique dans ses révélations successives, révolutionnaire dans ses tentatives et ses réclamations […] Georges Sand, Jean Zyska[3]
 Tous les croyants ensemble mettaient tout en commun. » (Actes des Apôtres 2 : 44-45 et 3 : 34)[4]
 Omnia sunt communia[5]

« Jamais nous ne voulons être ailleurs que chez nous. » Ainsi s’ouvre l’Avis au lecteur qui sert de première partie à l’essai de Bloch (une première partie qui tient en un seul paragraphe). J’avoue que j’ai buté d’emblée sur cet incipit : que voulait-il dire par là ? Après avoir (re)lu[6] le livre, j’en suis arrivé à la conclusion que « chez nous », c’est le Royaume, soit le communisme, l’Éden de l’humanité enfin réconciliée avec elle-même, jardin dont nous sommes encore et toujours chassés, non par un Dieu jaloux, mais par nos oppresseurs. Une longue théorie de révoltes et d’insurrections ont tenté et tentent encore de « monter à l’assaut du ciel », suivant l’expression de Marx à propos des communard·e·s. Ce ciel, selon Bloch, ce n’est rien d’autre que « chez nous ». Un « chez nous » universel (catholique ![7]), au sens d’« égalitaire ». Si ce « nous » comprend le genre humain dans son ensemble (voire, aujourd’hui, l’ensemble de ce que jadis on appelait la Création), alors, « il n’y aura plus ni persécution, ni souffrance, ni oppression, et […] il ne sera point permis d’élire un roi, parce que Dieu seul régnera, et que le royaume sera donné au peuple de la terre[8]. »

On comprendra peut-être mieux l’intention de Bloch en lisant cet extrait de la dernière partie du livre, tout aussi brève que la première, intitulée « Note éditoriale » : « Le livre qu’on vient de lire date de 1921. […] l’ouvrage reste le même, œuvre de jeunesse qui traite d’un important sujet. Il est comme un appendice à l’Esprit de l’Utopie paru en 1918 et réédité en 1923. Son romantisme révolutionnaire trouve mesure et détermination dans notre Principe espérance[9]. »

Personnellement, j’aime bien cette idée de romantisme révolutionnaire. Évidemment, elle n’est pas partagée par tous les marxistes. Engels d’abord, que l’on ne peut guère taxer de romantisme, et cela même s’il a donné une histoire de La Guerre des paysans en Allemagne – avec d’ailleurs une motivation de départ que l’on retrouvera chez Bloch et qui est bien exprimée dès le début de son essai : « Le peuple allemand a, lui aussi, ses traditions révolutionnaires. Il fut un temps où l’Allemagne a produit des hommes qu’on peut comparer aux meilleurs révolutionnaires des autres pays, où le peuple allemand fit preuve d’une endurance et d’une énergie qui, dans une nation centralisée, eussent donné les résultats les plus grandioses, où les paysans et les plébéiens allemands caressèrent des idées et des projets devant lesquels leurs descendants frémissent assez souvent d’horreur aujourd’hui encore. Le moment est venu, en face du relâchement actuel qui se manifeste presque partout après deux années de luttes, de présenter à nouveau au peuple allemand les figures rudes, mais vigoureuses et tenaces de la grande Guerre des paysans[10]. » Engels écrivait ceci en 1850, soit après l’échec de la révolution de 1848[11]. Il s’agissait donc de rouvrir une perspective révolutionnaire. En tout cas, il me semble que l’on ferait bien de (re)lire cet essai avant peut-être d’aborder celui de Münzer – car s’il y a une chose que l’on ne peut guère contester chez Engels, c’est sa lucidité, et la clarté d’exposition qui en découle, quant aux enjeux en termes de lutte des classes de la guerre des paysans en Allemagne. En voici un aperçu : « Tandis que le premier des trois grands camps entre lesquels se divisait la nation, le camp conservateur-catholique, groupait tous les éléments intéressés au maintien de l’ordre existant : pouvoir d’Empire, clergé et une partie des princes séculiers, noblesse riche, prélats et patriciat des villes, sous la bannière de la Réforme luthérienne-bourgeoise modérée se rassemblaient les éléments possédants de l’opposition, la masse de la petite noblesse, la bourgeoisie, et même une partie des princes séculiers, qui espéraient s’enrichir par la confiscation des biens de l’Église et voulaient profiter de l’occasion pour conquérir une indépendance plus grande à l’égard de l’Empire. Enfin, les paysans et les plébéiens constituaient le parti révolutionnaire, dont les revendications et les doctrines furent exprimées avec le plus d’acuité par Thomas Münzer. »

À cette analyse, qu’il partage pour l’essentiel, Bloch – dont on n’oubliera pas qu’il était le contemporain de Walter Benjamin – ajoute la tentative de saisir ce qui donne sa force à l’élan religieux des pauvres, telle que le formule Münzer, soit son énergie messianique et la radicalité de son espérance : « Tout, tout de suite ! », comme on dira beaucoup plus tard.

Paraissant goûter modérément, lui aussi, le romantisme révolutionnaire, l’auteur d’Histoire et conscience de classe, Georg Lukács, contemporain de Bloch et comme lui réputé marxiste peu orthodoxe, le renvoie néanmoins à ses études de « dialectique marxiste » (c’est le sous-titre de son essai) : « Quand Ernst Bloch croit trouver dans [la] jonction de l’élément religieux avec l’élément de révolution économique et sociale une voie pour l’approfondissement du matérialisme historique “purement économique”, il néglige le fait que cet approfondissement passe précisément à côté de la profondeur véritable du matérialisme historique. En saisissant aussi l’élément économique comme une choséité objective à laquelle il faut opposer l’élément psychique, l’intériorité, etc., il ne voit pas que la révolution sociale réelle ne peut être que la transformation de la vie concrète et réelle de l’homme et que ce qu’on appelle d’habitude l’économie n’est rien d’autre que le système des formes d’objectivité de cette vie réelle. Les sectes révolutionnaires devaient nécessairement passer à côté de cette question, parce que cette transformation de la vie, bien plus, cette problématique elle-même étaient objectivement impossibles dans leur situation historique[12]. » Impossibilité objective, donc. Je me demande si toute l’histoire, dont les millénaristes pensaient, sinon voir la fin, du moins la hâter, comme d’autres l’ont cru après eux (Marx, Fukuyama…) ne serait pas tout simplement une longue suite d’impossiblités objectives. Mais je m’égare en un ciel théorique dont je suis bien loin d’être familier… Revenons à nos moutons enragés, enfin, à nos paysans qui ne supportaient plus de se faire tondre la laine sur le dos par, disons avant tout, les moines, les curés, les seigneurs et les premiers capitalistes marchands. Il faudrait nuancer, hein. C’est bien ce que tâche de faire Ernst Bloch dans « Vie de Thomas Münzer » et « Lignes de force de la prédication et de la théologie münzériennes », les deux parties qui occupent l’essentiel de son livre. Ces titres indiquent suffisamment que la première est consacrée, disons pour aller vite, à la pratique et donc la politique de Münzer, tandis que la seconde expose ses théories et les resitue dans le paysage idéologique et religieux de l’époque. Cette répartition est quelque peu arbitraire dans la mesure où il est très difficile de séparer ces deux aspects de la vie de Münzer telle que nous pouvons la connaître, soit une vie brève, à peu près entièrement consacrée à la Parole et à sa diffusion – donc à l’action.

Deux circonstances ont probablement déterminé son destin : la pauvreté d’abord et la cruelle injustice qui la suit telle son ombre. Son père ? pendu par la « justice » du seigneur local ; sa mère ? elle dut après cela subir « de mauvais traitements », dit Bloch. Thomas était né à Stolberg (en Saxe, dans le massif montagneux du Harz) en 1490, soit trois ans seulement avant le premier complot du Bundschuh en Alsace, en une période de sourd grondement des colères paysannes et ouvrières (le Harz était aussi une région minière). La guerre des paysans, qui connut son apogée en 1525, année du supplice de Münzer, couvait déjà[13]. Bloch rappelle aussi que des échos lointains des hurlements des flagellants devaient encore se faire entendre, ici et là – c’est dans les pays allemands que leurs processions sanglantes, souvent accompagnées de massacres de juifs, avaient été les plus nombreuses. Les dernières manifestations de ces sectes chrétiennes[14] qui prétendaient expier les péchés de ce monde ne dataient guère que d’une cinquantaine d’années. Lorsque l’on évoque cette période, on oublie trop souvent de mentionner aussi ce que l’on appelé la « peste noire », dont on ne sait pas encore tout du point de vue bactériologique, mais dont on connaît les ravages : entre 1347 et 1352, elle causa environ vingt-cinq millions de morts en Europe, soit entre 30% et 50% de la population totale ! Les persécutions des juifs dont se rendirent coupables les flagellants ne furent pas de leur seul fait – la rumeur courait à l’époque que les juifs avaient empoisonné les puits afin de causer délibérément les désastres de la peste. Si l’on garde cela en tête, on peut comprendre un peu mieux dans quelle ambiance de terreur panique vécurent beaucoup d’hommes et de femmes de ce temps. Terreur, mais aussi immense espérance : en effet les prophéties millénaristes qui se multiplièrent en ce temps-là, nourries par la lecture des prophètes de l’Ancien Testament ainsi que de l’Apocalypse de Jean prévoyaient, juste avant l’avènement du « Millénium » (mille ans de bonheur jusqu’au Jugement dernier, autant dire l’Éternité), un déchaînement de catastrophes de toutes sortes et la victoire (provisoire) de l’Antéchrist (que beaucoup identifièrent au pape romain).

Quoi qu’il en soit Münzer étudia. Beaucoup. Ainsi dira-t-il plus tard : « Avec tous les Élus qui m’ont connu dans ma jeunesse, je puis témoigner du zèle extrême avec lequel j’ai reçu ou me suis efforcé de recevoir le plus haut enseignement de la sainte et invincible foi chrétienne. » (Bloch p 48.) Parmi les nombreuses lectures de son temps d’initiation à la fonction sacerdotale à laquelle il aspirait, il faut noter particulièrement Joachim de Flore, dont les thèses millénaristes énoncées à la fin du XIIe siècle, accompagnées des imprécations des prophètes, « notamment contre les déviations des Puissants, des prêtres et des rois[15] », et pour le rétablissement de la Loi, qui implique droit et justice, le confortèrent dans ses convictions intimes. Car ici, il faut prendre garde au fait que les écrits, et particulièrement les Écritures saintes, sont prises par Münzer comme témoignages a posteriori d’une connaissance qui vient directement de Dieu éclairer le croyant. La révélation ne vient pas par les textes ! (Münzer méprise ceux qu’il appelle les « littéralistes », en premier lieu Luther.) Et d’ailleurs, il faudrait parler de révélation continue, ou continuée, comme Trotsky parlait de révolution permanente. L’une des principales avancées de Münzer et plus généralement des millénaristes, c’est de penser en termes d’« états » (d’âme, d’esprit) contre les « statuts » : où le « pauvre Conrad » se révèle tout aussi disposé à accueillir la révélation divine que n’importe quel ecclésiastique, fut-il mitré voire vêtu de pourpre[16]. Ainsi l’ordre des choses de ce monde n’est-il plus immuable, encore moins sacré : « […] réjouissez-vous, amis, vos campagnes se courbent, elles blanchissent pour la moisson. Le ciel m’a embauché au salaire de un sou par jour et j’aiguise ma faucille pour couper la récolte. » Cet extrait de l’Appel de Prague[17], premier texte connu de Münzer, montre assez me semble-t-il que le prédicateur ne se contente pas d’attendre la grâce – ou le Millénium[18] – mais qu’il s’agit bel et bien de faire advenir le Royaume, hic et nunc. Les grands seigneurs de Prague, déjà suffisamment gavés des biens de l’Église récupérés grâce à la révolte des hussites (surtout de leur aile radicale, les taborites), et qui ne voulaient plus entendre parler de quelque rébellion que ce soit[19], ne s’y trompèrent point : peu de jours après l’affichage de ce texte, quatre gardes prirent Münzer en filature, ne le lâchant pas d’une semelle qu’il n’ait quitté la ville. « Dès à présent, écrit Bloch (p. 57) alors qu’il suit la biographie de Münzer qui s’installe comme prédicateur à Allstedt en 1523, [il] se présente, de façon essentielle, comme un communiste doué d’une conscience de classe, révolutionnaire et millénariste. » Il serait trop long de revenir ici en détail sur les deux ans de prédication et de lutte (chez lui c’était à peu près la même chose) qui s’ensuivirent. « Qui a vu Thomas Münzer a vu le diable », tremblait encore quelques années plus tard celui qui s’avéra comme son pire ennemi, Luther, et ce alors que Münzer avait été l’un de ses disciples – peu de temps il est vrai, puisque déjà l’Appel de Prague révèle de graves divergences avec « la chair sans esprit qui mène la bonne vie à Wittemberg », ainsi que Luther sera nommé un peu plus tard dans le titre du « plus célèbre des pamphlets » de Münzer[20]. Il faut reconnaître que le gars n’y allait pas de main morte, qui signait un autre de ses brûlots : « Thomas Münzer au marteau » (depuis que j’ai lu ça, je me demande si Nieztsche pensait à lui lorqu’il déclarait vouloir « philosopher à coups de marteau[21] »).

Écoutez voir ce qui suit : durant son séjour à Allstedt, l’ambiance se tend rapidement. Non loin de la ville il y avait les mines de Mansfeld. Le comte du même nom, fâché du tour par trop « social » des sermons de Münzer, qui avaient le don de plaire à ses ouvriers mineurs, non seulement leur interdit carrément de venir écouter le prédicateur à Allstedt, mais le traita publiquement d’« hérétique fieffé » et autres noms d’oiseaux, lesquels, en ces temps-là pouvaient coûter très cher – les hérétiques, on le sait, « sentaient le fagot ». À quoi Münzer, sans se démonter, lui répondit par une lettre dans laquelle il argumentait contre lui en s’appuyant sur un texte de Paul (Épître aux Romains, 13) pour discuter la légitimité du pouvoir temporel. Ce qui ne manque pas d’ironie car ce sont ces mêmes versets de Paul sur lesquels Luther fondait le caractère divin du pouvoir temporel… Münzer y déclare « que les souverains doivent gouverner de manière telle que les sujets ne craignent que Dieu seul ; autrement dit, qu’ils ne doivent obéissance que s’ils n’ont pas à craindre l’arbitraire du souverain[22] ». Il signe sa missive « Thomas Münzer, destructeur des impies » et, pour bien mettre les points sur les i, quelques jours après, il ajoute, dans une autre lettre adressée cette fois à l’électeur Frédéric, le suzerain du comte de Mansfeld, citant encore une fois Romains 13 : « Ce n’est pas pour une bonne action que les princes sont à redouter […] et s’il en est autrement, le glaive leur sera enlevé et sera donné au peuple en colère pour la ruine des méchants[23]. » C’est moi qui souligne : Münzer n’était déjà plus décidé à accepter quelque arrangement que ce soit. Il confirma ses dispositions rebelles dans un sermon prononcé en présence même du prince Jean, duc de Saxe, et de son héritier, ainsi que de quelques autres notables, venus au château d’Allstedt l’écouter « dans des dispositions plutôt sympathiques », d’après Ernst Bloch, qui ajoute derechef : « [Münzer] leur ôta aussitôt toute illusion[24]. » Voici des extraits, cités par Bloch (trad. de Gandillac) de ce qui est connu sous le nom de « Sermon aux princes » (il s’agit d’une exégèse d’une prophétie de Daniel sur le Cinquième Empire du monde[25]): « Elle est en voie de se bien accomplir, l’œuvre qui mettra fin au Cinquième Empire du monde. Le premier est symbolisé par la tête d’or, et il fut l’Empire de Babylone ; le deuxième par la poitrine et les bras d’argent, ce fut l’Empire des Mèdes et des Perses ; le troisième fut l’Empire des Grecs, à la bruyante sagesse (symbolisée par le bronze) ; le quatrième fut l’Empire romain, conquis par le glaive et qui fut un Empire de contrainte. Mais le cinquième est celui qui s’offre à nos yeux ; il contient aussi du fer et voudrait bien imposer sa violence, mais il est mélangé d’argile, comme nous le voyons clairement, vaines attaques de l’hypocrisie qui grince et qui grouille sur toute la terre. […] On voit bien maintenant comment forniquent ensemble, dans leur entassement, anguilles et serpents. Les prêtres et tous les mauvais hommes d’Église sont des serpents, selon le nom que leur donne Jean, qui baptisa le Christ, en Matthieu [III, 7], et les seigneurs et potentats de ce monde sont des anguilles, selon l’image du Lévitique, au onzième chapitre, à propos des poissons. Ah, chers seigneurs, comme le Seigneur va joliment fracasser les vieux pots avec une verge de fer ! » Et voici le bouquet final (c’est moi qui souligne) : « Mais pour qu’elle [la fin du Cinquième Empire, soit la révolution chrétienne] s’accomplisse à présent de façon convenable et ordonnée, il faut que l’œuvre soit accomplie par nos chers pères, les princes qui, avec nous, confessent le Christ ; s’ils n’agissent point de la sorte, le glaive leur sera arraché, selon Daniel, 7, car c’est en paroles qu’ils confessent le Christ, mais, par leurs actes, ils le renient (Tite, 1) […] S’ils refusent de compter avec la vraie connaissance de Dieu (I Pierre, 3), qu’on les rejette au-dehors (I Corinthiens, 5), mais je prie pour eux avec le pieux Daniel s’ils ne résistent point à la Révélation divine ; s’ils y font obstacle, qu’on les égorge sans pitié comme Ézéchias, Josias, Cyrus, Daniel, Élie (I Rois, 18) détruisirent les prêtres de Baal ; sinon, l’Église chtrétienne ne saurait retourner à sa source. Il est nécessaire d’arracher la mauvaise herbe de la vigne du Seigneur au temps de la récolte, alors le beau blé doré prendra durablement racine et lèvera droitement, selon Matthieu, 13 – mais les Anges qui aiguisent pour ce faire leur faucille sont les consciencieux serviteurs de Dieu, qui exécutent ce que, dans sa colère, a décidé la sagesse divine, selon Malachie, 3. […] Soyez hardis ; qui veut avoir le gouvernement, c’est Celui à qui toute puissance fut donnée au Ciel et sur la terre, selon Matthieu au dernier chapitre. Qu’il vous garde, mes bien-aimés pour toujours ! Amen. »

Quand je vous disais qu’il n’y allait pas avec le dos de la cuiller… Mais il avait affaire à (trop) forte partie : dans une autre conjoncture, les princes coalisés des États allemands auraient peut-être pu, sinon pardonner, du moins oublier ce genre de discours incendiaires – les prophètes, après tout, demeurent de gentils agités du bocal à la parole inconséquente tant qu’ils ne trouvent pas des oreilles ouvertes pour les entendre. Mais à ce moment-là, les choses sont bien différentes. Un premier signe en est donné par l’expulsion du territoire saxon, par le duc Jean, de l’imprimeur auquel Münzer avait confié son Sermon aux princes[26]… Déjà Luther s’était inquiété de ce que l’on ait traduit en allemand sa Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum, en langue vulgaire, donc : « Dispute sur la puissance des indulgences[27] », plus souvent désignée comme ses quatre-vingt-quinze thèses, qu’il avait placardées le 31 octobre 1517 sur les portes de l’église où il officiait. C’est que le fond de l’air était rouge, si je peux me permettre l’anachronisme. Il ne faut pas se représenter la guerre, ou plutôt les guerres des paysans comme un seul feu de paille en 1525, vite éteint par la féroce répression des princes et de leurs mercenaires (on[28] parle de 100 000 morts, excusez du peu !). Il y avait déjà des années que la colère grondait parmi « la pauvre Chrétienté » – entendez avant tout les paysans, mais pas seulement, comme on a vu plus haut avec les mineurs de Mansfeld). Et Luther, soit qu’il se soit effrayé lui-même de son audace, soit qu’il ait été intimidé par les pressions qu’il subit lorsqu’il fut convoqué par les puissants à la Diète de Worms[29] en 1521, prit le parti des princes – et l’on verra par ce qui suit que lui non plus n’était guère modéré dans son expression : « C’est particulièrement l’Archidiable [Thomas Münzer] qui gouverne à Müllhausen et qui ne fait rien d’autre que provoquer au vol, au meurtre, au massacre, à l’instar de celui dont le Christ dit (Jean 8) qu’il est un meurtrier depuis le début […]. Ce sont trois péchés atroces contre Dieu et contre les hommes que les paysans ont commis[30], et qui font qu’ils méritent maintes fois la mort du corps et de l’âme […]. Quiconque le peut doit frapper, étrangler et poignarder, secrètement ou publiquement, et songer qu’il n’est rien de plus empoisonné, dommageable et diabolique qu’un émeutier, semblable au chien enragé que l’on doit abattre : si tu ne le frappes pas, il te frappe, et tout ton pays avec toi. […] Chers seigneurs, poignardez, pourfendez et égorgez à qui mieux mieux. Si vous y trouvez la mort, tant mieux pour vous ; jamais vous ne pourrez rencontrer mort plus bienheureuse, car vous mourrez dans l’obéissance au commandement et à la parole de Dieu, Romains 13, et dans un service de charité rendu pour sauver votre prochain de l’enfer et des rets du Diable[31]. »

Après la partie plutôt biographique, Bloch passe à un examen plus théorique (théologico-politique, en fait) des idées de Münzer. C’est un exposé vraiment passionnant, car il s’attarde non seulement sur les thèses qui donnèrent naissance à l’évangélisme et à l’anabaptisme, mais aussi, en un long « excursus », sur les « compromis des Églises entre le monde et le Christ », où sont analysées en détail les doctrines de Calvin, Luther et aussi celles de l’Église catholique et romaine. Ce qui est capital, si j’ose dire, pour penser le développement du capitalisme : comme le dit Thierry Labica dans sa Préface (« Un contretemps nommé Münzer »), ce livre « peut être lu en lien avec l’ensemble des débats de l’époque sur la naissance du capitalisme et de la place occupée par la religion dans ce processus », citant entre autres auteurs, Max Weber – LÉthique protestante et l’Esprit du capitalisme. Je ne m’y attarderai pas ici, ce serait trop long (et peut-être que cela excéderait un peu mes capacités d’exposition et de synthèse, dont la première partie de cette recension montre qu’elles ne sont pas optimales, loin de là). Je voudrais simplement mettre l’accent sur ce qui me semble être un point nodal de l’irréconciliable désaccord d’un Thomas Münzer et de tant d’autres avant et après lui avec les Églises, réformées ou pas : toutes s’en tiennent à la sagesse de Tartuffe – « Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ; / Mais on trouve avec lui des accommodements[32] », ce qui se traduit avant tout par une séparation entre le spirituel et le temporel et, pour aller vite, par une morale à deux vitesses. Et finalement, c’est toujours le temporel qui gagne – après le temps des Apôtres, l’Église catholique devient la « grande prostituée » de Rome-Babylone, avec à sa tête l’Antéchrist. Ses princes se révèlent tout aussi crapuleux que les autres (ducs, empereurs, rois et tout ce qu’on veut) et tous vivent sur le dos des pauvres, ce qui est parfaitement résumé par la célèbre question posée par John Ball, autre guide spirituel d’une autre guerre des paysans, en Angleterre celle-là (au XIVe siècle) : « Quand Adam bêchait et qu’Ève filait, où était le gentilhomme ? »

Je terminerai (comme le fait Thierry Labica) avec les premières phrases de Bloch, auxquelles je trouve un fort parfum benjaminien : « Jamais nous ne voulons être ailleurs que chez nous. Même ici notre regard n’est point rétrospectif. Nous nous mêlons nous-mêmes au passé de façon vivante. Et, de la sorte, les autres revivent, métamorphosés ; les morts ressuscitent ; avec nous leur geste va derechef s’accomplir. Münzer a vu son œuvre brutalement brisée, mais son vouloir s’est ouvert sur de très vastes perspectives. Lorsqu’on le considère en homme d’action, on saisit en lui le présent et l’absolu, de plus loin et de plus haut que dans une expérience trop vite vécue, et cependant avec une égale vigueur. Münzer est avant tout histoire au sens fécond du terme : lui et son œuvre, et tout passé qui mérite d’être relaté, sont là pour nous assigner une tâche, pour nous inspirer, pour étayer toujours plus largement notre permanent projet. »

franz himmelbauer, août 2022

[1] Première édition française : éd. Les Lettres nouvelles/Julliard 1964 (même traduction). Le titre avait été repris voici quelques années par Les Prairies ordinaires, avec déjà la préface de Thierry Labica.

[2] « Sur la concorde qui doit régner dans l’Église » [1533], in Liberté et unité dans l’Église, trad. fr. R.  Galibois, Québec, Cosmos, 1971, p. 209-210 cité par Thierry Labica, Préface, in Ernst Bloch Thomas Münzer, théologien de la révolution, éd. Amsterdam 2022, p 28.

[3] Georges Sand, Jean Zyska, Paris, Michel Lévy frères, 1867, en ligne sur gallica.bnf.fr

[4] Cité par Jacques Grandjonc, « Quelques dates à propos des termes communiste et communisme », in : Mots, n° 7, octobre 1983. Cadrage des sujets et dérive des mots dans l’enchaînement de l’énoncé, p. 143-148. doi : https://doi.org/10.3406/mots.1983.1122.

Voici un extrait plus explicite de cet article de Jacques Grandjonc : « […] on trouve le terme [communiste] en latin, en polonais et en néerlandais aux XVIe et XVIIe siècles dans le sens qui nous intéresse plus particulièrement ici, à savoir : membre d’une communauté de biens ou partisan de la communauté des biens. Mais avant d’examiner les avatars de communista-ae, je noterai encore que Ducange et ses successeurs, qui ignorent le terme, en relèvent deux autres, dérivés comme lui de communis, pour désigner les partisans de la communauté des biens : comminelli (pour communelli) et communicantes. Le premier, comminelli, daté de 1254, est ainsi défini : « Haeretici Valdensium sectarii, sic forte dicti quodomnia sibi invicem communia essent ; nam Communalis idem valet ac Communis. Horum mentio est in Constitutione Friderici II. Imp. contra Catharos et Patarenos. » Quant à communicantes, employé par Gautier de Lille à partir de 1513, il en est dit : « Inter Anabaptistas ii dicuntur, qui more veterum Nicolaitarum omnia habent communia. » Les deux termes situent très exactement les origines théoriques des doctrines communautaires anciennes, des Vaudois, des Nicolaïtes, des Huttérites, etc., dans un recours aux principes de la première communauté chrétienne de Jérusalem : « Tous les croyants ensemble mettaient tout en commun. » Précisons au passage que Jacques Grandjonc était un spécialiste de la culture allemande et de Marx en particulier. « Son travail en trois volumes sur Communisme/Kommunismus/Communism. Origine et développement international de la terminologie communautaire prémarxiste des utopistes aux néo-babouvistes (1989) constitue la seule analyse philologico-historique d’envergure consacrée à une terminologie sociétaire dans laquelle s’est exprimé tout le XIXe siècle européen. » (Le Monde, 22 juillet 2000). Ce travail, issu de sa thèse de doctorat, vient d’être réédité : éd. de La Grange Batelière, 2021.

[5] On a dit que ces dernières paroles de Münzer n’avaient pas de sens puisqu’elles lui avaient été arrachées sous la torture lorsqu’il fut fait prisonnier par les sbires des ducs de Brunswick et de Saxe et de Philippe de Hesse, lesquels venaient de se livrer à un merveilleux massacre de gueux à Frankenhausen – les princes perdirent, paraît-il, six de leurs mercenaires dans cette boucheie qui coûta la vie à cinq mille (5 000 !) paysans. On était évidemment social-démocrate, voire franchement réactionnaire.

[6] Je l’avais lu une première fois, il y a longtemps, alors que j’étais membre d’un collectif né dans les années 1970, à la fin de la vague communautaire de « retour à la terre » qui suivit Mai 68. Longo maï, c’était (et c’est encore) son nom, se voulait un projet politique, lequel, face à la défaite définitive (en tout cas sur le Vieux Continent) de ce qu’il était convenu de nommer le « mouvement ouvrier », avait entrepris une sorte de « longue marche » dans les régions de montagne européennes – avec l’ambition d’y créer, sinon le Royaume, du moins une sorte de société alternative hors le carcan de la vie quotidienne capitaliste. Nous étions très gourmands alors de tout ce qui était révolutions, utopies et autres mouvements sociaux – d’où bien sûr cette lecture d’Ernst Bloch, entre autres. Sa réédition aux Prairies ordinaires voici quelque temps déjà (pas retrouvé la date précise) m’avait semblé être un petit signe, parmi d’autres, de la sortie des « années d’hiver » – les années 1980 selon Guattari. Les Années d’hiver, 1980-1985, encore un livre que je n’ai pas lu. Alors je vérifie que je ne me plante pas sur le titre et je découvre qu’il y a eu une réédition de ce livre en 2009… aux Prairies ordinaires.

[7] Du grec khatolikos : général, universel.

[8] Extrait d’un des dix articles des taborites – (cité par George Sand in Jean Zyska, op. cit.). Les taborites constituaient l’aile radicale (de tendance nettement communiste) du mouvement des hussites, prédécesseurs, en Bohême, de Münzer et des anabaptistes. Jean Huss, prêtre et ancien recteur de l’université de Prague, fut condamné comme hérétique par le concile de Constance et mourut sur le bûcher en 1415 (soit à peu près un siècle exactement avant Münzer). Le premier texte que l’on connaît de Münzer est un Appel rédigé et placardé à Prague, où il s’était rendu en 1521 comme en pèlerinage sur les traces de l’insurrection hussite. L’original latin, que le prédicateur avait fait traduire en tchèque et en allemand afin qu’il soit accessible aux hommes et femmes du commun, est perdu – mais il nous en reste le titre, qui ne laisse aucune place à l’équivoque : Intimatio Thomae Muntzeri manu propria scripta et affixa Pragae a. 1521 contra Papistas (Bloch, p. 51).

[9] L’Esprit de l’utopie, éd. Gallimard, 1977 ; Le Principe espérance, 3 vol., Gallimard, 1976, 1982, 1991.

[10] Friedrich Engels, La Guerre des paysans en Allemagne, éd. électronique <http://www.uqac.uquebec.ca> à partir de Édition sociales, 1974.

[11] Quant à lui, Bloch avait le regard tourné vers l’est, après Octobre 17, et alors que la révolution allemande n’avait pas encore été vaincue (défaite définitivement consommée en 1923 seulement).

[12] Georg Lukács, Histoire et conscience de classe. Essai de dialectique marxiste, 1922, trad. Kostas Axelos et Jacqueline Bois, en ligne sur <http://www.uqac.uquebec.ca> (Éditions de Minuit, 1960).

[13] Pour en savoir plus sur la guerre des paysans, on peut consulter Wikipédia, mais aussi La Guerre des pauvres, d’Éric Vuillard (Acte Sud 2019). Je ne comprends pas pourquoi Vuillard – et son éditeur – ont trouvé bon de franciser Mülhausen, cette ville de Thuringe qui fut le dernier lieu de prédication de Münzer, en Mulhouse, ce qui pour un lecteur français désigne immanquablement la ville française du Haut-Rhin où l’on ne sache pas que Münzer ait jamais mis les pieds (même s’il semble qu’il soit passé non loin, à Bâle, au cours de ses pérégrinations). Si l’on ne se contente pas de la manière cursive de Vuillard, on pourra lire aussi Q, L’Œil de Carafa, de Luther Blissett (pseudo d’un collectif italien qui a signé depuis Wu Ming), un roman historique beaucoup plus copieux (750 pages), mais aussi, me semble-il, beaucoup mieux documenté historiquement que Vuillard (rééd. Seuil, 2021). Maurice Pianzola, dont je recommande le Thomas Münzer ou La Guerre des paysans, éd. Héros-Limite, 2015 [1958], a également publié un autre livre qui vaut le détour, par l’éclairage « culturel » qu’il apporte sur l’événement : Maurice Pianzola, Peintres et Vilains. Les artistes de la Renaissance et la grande guerre des paysans de 1525, Éditions L’Insomniaque, octobre 2015 [1962].

[14] L’une des dernières, implantée dans les cités d’Allemagne méridionale et centrale, était dirigée par un certain Conrad Schmidt, qui fut brûlé avec six autres personnes déclarées hérétiques à Nordhausen en 1368. Il semble que l’on ne puisse pas faire le rapprochement avec le mouvement du « Pauvre Conrad », qui fut l’un des précurseurs de la grande guerre des paysans, en 1514. Il s’agissait déjà (ou encore et toujours) d’« émotions » populaires, avant tout paysannes, contre les taxes et corvées en tout genre qui pressuraient les pauvres. Ceux-ci avaient choisi ce nom de « Pauvre Conrad » pour désigner leurs complots comme un retournement de stigmate : en effet, c’est ainsi que les nobles les appelaient de manière méprisante – le terme signifiait quelque chose du genre « pauvre garçon » ou « pauvre diable ».

[15] Claude Dubar, « La fin des temps : millénarisme chrétien et temporalités », Temporalités (en

ligne), décembre 2010.

[16] Ce qui renvoie évidemment à certain Sermon sur la montagne : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. »

[17] Cité par Bloch, p. 52-55.

[18] « Le Millénium est une uchronie, du moins au sens donné à ce terme par Ernst Bloch :

“une histoire de l´avenir”. C´est en effet l´anticipation de “ce qui doit arriver” (Apocalypse, 1, 1) – souvent annoncé comme prochain et parfois daté dans l’avenir avec plus ou moins de précision – et qui accomplira ce que le Christ a déjà réalisé en venant sur terre : le salut éternel, mille ans étant la métaphore de l´éternité. » Claude Dubar, loc. cit.

[19] Notons au passage que ce schéma des bourgeois cornaquant tant bien que mal les révolutions populaires afin d’en tirer les marrons du feu – quitte à massacrer leurs alliés de la veille, comme en juin 1848 à Paris, s’est sempiternellement reproduit, et ce jusqu’à l’effondrement, après 1989, des régimes dits du socialisme réel, dont les ex-bonzes se sont « beurrés la gueule » (comme disait Münzer des princes allemands dont Luther avait beurré la gueule de biens ecclésistiques) grâce aux privatisations de biens d’État qui s’ensuivirent.

[20] Selon Bloch, p. 83. Il s’agit du dernier écrit que Münzer a rédigé et fait imprimer lors de son bref passage à Nuremberg en 1524, alors que les hostilités étaient désormais ouvertes et qu’il était poursuivi, à la demande de Luther, par les princes auxquels ce dernier s’était inféodé. Voici son titre « au long », comme disent les imprimeurs, dans la traduction de Maurice de Gandillac (p. 83) : « Très bien fondée Apologie et Réponse à cette chair sans esprit qui mène la bonne vie à Wittemberg et qui, mettant tout à l’envers, en fraudant la Sainte Écriture, a souillé de façon si totalement désolante la misérable Chrétienté – Thomas Münzer, Allstedtois. »

[21] Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles ou Comment philosopher à coups de marteau, Folio/Essais, 1988. Dans le même écrit : « Expresse dénonciation de la fausse foi du monde infidèle, d’après le témoignage de l’Évangile de Luc, présentée à la malheureuse et pitoyable Chrétienté afin qu’elle reconnaisse ses erreurs. » (Mülhausen, 1524), « Thomas Münzer au marteau » justifie l’usage de la violence contre les iniquités par une citation biblique (Osée, XIII, 12) remaniée à sa façon : « Dieu, dans sa colère, a donné au monde les seigneurs et les princes et, dans sa futeur, Il les lui enlèvera. » Et plus loin « Ah ! Comme elle sait bien ce qu’elle fait, la prudente raison qui, dans son hypocrisie, de la façon la plus voyante s’attife et se pare de l’amour du prochain ! » Là encore, il m’est difficile de ne pas penser à Nietzsche : « Vous vous empressez auprès du prochain et vous exprimez cela par de belles paroles. Mais je vous le dis : votre amour du prochain, c’est votre mauvais amour de vous-mêmes. […] Mes frères, je ne vous conseille pas l’amour du prochain, je vous conseille l’amour du plus lointain. » « De l’amour du prochain », Ainsi parlait Zarathoustra, GF/Flammarion, 2006.

[22] Joël Lefebvre, « Introduction », in Thomas Müntzer, 1490-1525, Christianisme et Révolution, Presses universitaires de Lyon, 2021, p. 67.

[23] Ibid.

[24] Bloch, p. 63.

[25] Daniel, II : 38-40.

[26] Autre spécificité de l’époque qu’il faut prendre en compte : le développement de l’imprimerie. La première Bible de Gutenberg (dite « à quarante-deux lignes ») date de 1455. Dans Q, L’Œil de Carafa, le roman de Luther Blissett déjà cité, on voit bien quelle importance accordait Münzer à ce moyen de diffusion sans pareil, le dernier cri de l’époque.

[27] On se souvient que les indulgences étaient des sortes de titres sur le purgatoire… On les achetait à l’Église afin de « racheter » des péchés et d’économiser ainsi sur les affres de l’au-delà. Un véritable marché « à terme » s’était développé, que l’on pourrait peut-être comparer aux actuels titres financiers basés sur les risques (de catastrophes diverses et variées). Confondre ainsi spéculation monétaire et conduite chrétienne scandalisait toujours plus de gens à l’approche de la Réforme et les thèses de Luther furent en quelque sorte l’étincelle qui mit le feu aux poudres théologiques.

[28] Wikipédia, qui estime aussi à 300 000 le nombre des paysans insurgés à travers toute l’aire du Saint-Empire Romain germanique, soit, pour faire simple, de l’Alsace à la Hongrie et passant par l’Allemagne, bien sûr, mais aussi les pays de l’arc alpin (Suisse, Autriche, Italie du Nord…), et ce entre 1524 et 1526. Je pense que cette durée est largement sous-estimée, dans la mesure où des complots du Bundschuh sont attestés dès 1493. 1525 représente seulement l’acmé de l’insurrection. Je me permets une comparaison grossière avec la période révolutionnaire 1905-1917 en Russie, que l’on réduirait à la seule révolution d’Octobre.

[29] Les « Diètes d’Empire », qui se sont plusieurs fois tenues à Worms comme celle de 1521 où eut lieu l’examen des positions de Luther, étaient des sortes d’assemblées générales des représentants de la ribambelle d’États qui constituaient alors le Saint-Empire romain germanique. Dans son étude sur la guerre des paysans, Engels met l’accent sur cette diversité des États pour expliquer le manque de stratégie commune des paysans, souvent mobilisés sur des bases locales ou régionales et que les princes n’eurent pas pas trop de mal à défaire, entretenant d’abord cette dispersion en négociant séparément avec les uns et les autres, puis en concentrant leurs forces pour affronter et anéantir les « bandes » paysannes (par ailleurs dépourvues d’armement et d’instruction militaire) les unes après les autres (ce qui, au passage, donne plutôt raison à Lukács quant à l’absence de conscience de classe chez les paysans, contrairement à leurs ennemis). Ce qui n’est pas sans rappeler, me semble-t-il, la manière dont les junkers et corps-francs réussirent à vaincre les révolutionnaires, toujours en Allemagne, au cours d’une guerre civile qui dura de 1918 à 1923, alors qu’au départ, la révolution était plutôt en position de force. Voir à ce propos Chris Harman, La Révolution allemande, 1918-1923, éd. de La fabrique, 2015 [1997].

[30] Ils ont rompu leur serment d’obéissance à l’autorité temporelle, ils ont déclenché une insurrection qui provoque ruines et meurtres, enfin ils blasphèment en justifiant leur entreprise par l’Évangile et se font ainsi les serviteurs du diable.

[31] Martin Luther, Contre les bandes pillardes et meurtière des paysans, mai 1525, cité in Joël Lefebvre, « Introduction », in Thomas Müntzer, op. cit., p. 23. C’est moi qui souligne. Les extraits précédents du même texte ainsi que la note 30 sont issus de la Préface d’Éric Vuillard et Johann Chapoutot à ce même ouvrage.

[32] Molière , Tartuffe ou L’Imposteur, acte IV, scène 5.

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La Pensée selon la tech. Le paysage intellectuel de la Silicon Valley

Adrian Daub, La Pensée selon la tech. Le paysage intellectuel de la Silicon Valley, C&F éditions, 2022

Le titre est quelque peu énigmatique : c’est quoi exactement « la tech » ? Quelque chose qui penserait ? Bon, j’ai été voir le titre original, puisque le bouquin est traduit de l’anglais (américain) : What Tech Calls Thinking. An Inquiry into the Intellectual Bedrock of Silicon Valley. L’inconvénient, c’est que je ne sais pas l’anglais… Du moins ne l’ai-je pas appris à l’école (et même si… c’est si loin maintenant !). Enfin, je ne connais que quelques mots grapillés ici et là, puisqu’aussi bien j’utilise un ordinateur depuis un certain temps, et puis beaucoup de mots de cet idiome se sont installés dans notre vie quotidienne, ce contre quoi je n’ai pas entendu râler certains fachos français-d’abord, lesquels sont plus empressés, va savoir pourquoi, à s’inquiéter d’un « grand remplacement » aussi fantasmagorique qu’arabe, ou musulman, ou les deux, bref on ne sait plus très bien, on sait juste que c’est surtout un grand n’importe quoi. J’en veux pour preuve, s’il en était besoin, que j’aurais du mal à me référer à la version originale d’un titre en arabe, langue que je n’ai pas apprise non plus et que je ne sais même pas lire… Bref. En traduisant « au plus près », je dirais : « Ce que la tech appelle penser. Une enquête sur les [fondements, soubassements, bases] intellectuel·le·s de la Silicon Valley ». Oui, je sais, c’est lourd. De plus, ça ne règle rien : on a toujours ce sujet, « la tech », et aussi l’autre, qui s’y substitue dans le sous-titre : « la Silicon Valley ». Comme à l’accoutumée, j’avais attaqué ma lecture sans m’attarder sur le titre[1] mais très vite, j’ai réalisé que j’ignorais ce que désignent précisément ces deux noms, le commun et le propre. Le commun m’a paru plus vague et plus compliqué, voire impossible à définir (ce qui est le propre du commun, si j’ose dire). J’ai donc commencé mon « enquête préalable » par le nom propre.

« Silicon Valley » : combien de fois ai-je entendu ou lu ce nom, presque devenu un nom commun (au moins selon mon entendement), aux contours quasiment aussi vagues que « la tech », justement, dont il semble souvent représenter l’adresse (au sens d’une adresse postale) ? Je n’avais cependant jamais eu la curiosité de la situer, cette adresse. Revenant au début du livre (j’en étais déjà au troisième chapitre quand j’ai réalisé cette ignorance coupable), je me suis donc penché sur la carte de cette fameuse vallée (qui figure en page 9) : elle présente, autour de la baie de San Francisco, Californie, les noms d’un certain nombre de villes et ceux d’un certain nombre de firmes mondialement connues dont trois des cinq désormais fameuses GAFAM, Google, Apple, Facebook – les deux autres : Amazon et Microsoft, étant basées également sur la côte ouest des États-Unis, mais beaucoup plus au nord, à Seattle, (État de Washington). Ce que l’on ne distingue pas très bien sur cette carte, ce sont les reliefs – en fait, toutes les villes et firmes en question sont installées le long de la baie (principalement sur ses rives sud et ouest, même s’il y en a aussi à l’est) dans une zone de plaine séparée de l’océan Pacifique, plus à l’ouest, par la chaîne des Santa Cruz Moutains. C’est cette disposition particulière qui a valu à cette plaine le nom de vallée, ce que, du point de vue strictement topographique, elle n’est pas[2].

Cette région de quelque 200 km2, qui « ne correspond pas à une entité administrative » mais est « définie par son activité économique », comprend « environ trois millions d’habitants » et « son PIB équivaut à celui d’un pays comme le Chili » (dixit Wikipédia). Pour mémoire, le Chili s’étend sur un peu plus de 750 000 km2, compte presque 20 millions d’habitants et son PIB se montait à environ 330 milliards de dollars en 2020 (idem).

On admettra que le contraste est brutal. Je crois savoir que le développement économique du Chili a été limité par la volonté des États-Unis de le maintenir, comme la plupart des autres pays dits du tiers-monde, en position subalterne, quitte à ourdir un coup d’État militaire contre le régime démocratique lorsque ce dernier prétendit s’émanciper de la tutelle yankee. Mais j’ignorais jusqu’ici comment, de l’autre côté du manche, s’était constituée la puissance financière de la Silicon Valley. J’ai trouvé là-dessus un article tout à fait éclairant rédigé à l’intention des enseignants de géographie par un inspecteur de l’Éducation nationale[3]. Dès son « chapô », il nous dit que la Silicon Valley « s’est spécialisée dans les fonctions de commandement et de conception, ce qui en fait un haut-lieu de l’innovation mondiale et de la puissance états-unienne dans le monde ». Ensuite, il nous apprend que « deux grands facteurs expliquent son développement initial : la présence d’une grande université technologique, le rôle des financements militaires ».

L’université est celle de Stanford : « Dotée d’un campus de 33 km2, cette université privée compte aujourd’hui 17 000 inscrits, dispose d’un budget de 24,8 milliards de dollars de dotations, emploie 14 700 salariés, accueille 16 500 étudiants et présente un taux d’admission de seulement 5 %. Elle a produit 83 prix Nobel, 27 lauréats des Turing Award (récompense en informatique) et 8 médailles Fields (mathématiques). Considéré comme l’embryon de la Silicon Valley, le parc technologique et industriel de l’université, le Stanford Research Park, ouvert en 1953 et qui s’étend sur 2,8 km2, a pour objectif de faciliter l’essaimage des projets de recherche des laboratoires universitaires vers l’industrie. Il regroupe aujourd’hui 150 entreprises et 23 000 emplois dans 140 bâtiments, dont des firmes comme Hewlett-Packard, Lockheed Martin, Tesla Motor, Nest Labs ou SAP[4]. »

Quant aux financements militaires : « […] Le grand essor de la Silicon Valley débute en fait dans les années 1950-1960 avec la guerre froide et l’explosion des budgets militaires du Pentagone qui dopent l’économie locale et régionale. Ainsi, de 1960 à 2010, l’US Air Force dispose à Sunnyvale d’une base pour le contrôle des satellites militaires (Air Force Satellite Test Center). Le nom de Silicon Valley – la vallée du silicone (sic)[5] – est lui-même directement lié au développement des composants électroniques pour l’informatique (calculs balistiques et pour la force nucléaire) et l’électronique embarquée (systèmes d’armements, fusées, missiles…). Rappelons aussi que l’Internet n’aurait jamais vu le jour sans l’Arpanet, le premier réseau à transferts de paquets développé au tournant des années 1960-1970 par l’Advanced Research Projects Agency (Arpa), l’ancêtre de la Darpa, l’Agence innovation du Pentagone, créée justement en 1958 par le Président Eisenhower pour contrer l’URSS à la suite du lancement du Spoutnik.

« Initialement très militarisée, l’innovation débouche sur des applications civiles de plus en plus nombreuses. Sur ces bases, la Silicon Valley a joué un rôle majeur dans l’émergence de géants des composants électroniques, puis de l’informatique et enfin du web. La société Intel, fondée en 1968 à Santa Clara, est depuis devenue un des géants mondiaux des composants électroniques. Née en 1976 à Cupertino, Apple est aujourd’hui un groupe mondial, tout comme Facebook, née en 2004 à Palo Alto ou Twitter, née en 2006 à San Francisco. […]

« À partir des années 2000, le Pentagone et plus largement tout le complexe militaro-sécuritaire états-unien (Pentagone ou Département de la défense, CIA ou Central Intelligence Agency, NSA ou National Security Agency) renouent largement leur collaboration avec les firmes de haute technologie de la Silicon Valley, comme en témoignent en 2013 les révélations d’Edward Snowden sur le système de surveillance mondial déployé par la NSA sur le web et l’internet. La CIA se dote ainsi du fonds d’investissement In-Q-Tel au début des années 2000 afin de soutenir financièrement le développement de 171 start-up en vingt ans. Alors que l’intelligence artificielle est devenue un enjeu majeur, le Pentagone propose en 2018 la création d’une Commission de sécurité nationale pour l’intelligence artificielle (National Security Commission for Artificial Intelligence), copilotée par l’ancien PDG de Google Eric Schmidt et l’ancien secrétaire adjoint à la Défense Robert O. Work, avec pour objectif la sauvegarde de la prépondérance techno-militaire de la première puissance mondiale. Enfin, le Defense Innovation Advisory Board, un organe consultatif du Pentagone, veut accélérer les transferts d’innovations des firmes de la Silicon Valley vers le Département de la Défense[6]. »

Très bien, me direz-vous, mais quid de La Pensée selon la tech ? Il est vrai que je pourrais donner l’impression de m’être un peu égaré en cherchant à me renseigner un peu plus sur la Silicon Valley. Cependant, cela ne m’a pas paru inutile. J’ai l’impression que ce livre, écrit par un professeur de littérature comparée de l’université Stanford, s’adresse à un public déjà « averti » – en ce qui me concerne, en tout cas, il me semble l’avoir mieux compris après la lecture dont je viens de donner des extraits – et donc, qu’il n’expose suffisamment l’historique et le contexte des discours qu’il décortique, puisqu’il s’agit surtout de cela : « […] examiner ce que le monde de la tech pense faire lorsqu’il lève le nez de ses tâches quotidiennes – lorsqu’il affirme changer le monde, révolutionner X ou libérer Y. […] Ce livre traite de concepts et d’idées qui se veulent novateurs, mais qui ne sont en réalité que des thèmes éculés revêtus de sweat à capuches. La rhétorique de la Silicon Valley peut sembler inédite, mais elle s’ancre en réalité dans des traditions américaines très anciennes – des assemblées revivalistes sous tente au publireportage, de la prédestination au développement personnel » (Introduction).

Adrian Daub a divisé son exposé en sept chapitres consacrés chacun à des idées dont il nous prévient dans son introduction qu’elles « fonctionnent ainsi : elles sont communes, largement partagées et faciles à invoquer, même si personne ne prend la peine de chercher à comprendre leur origine ou leur application exacte ». Une des conséquences de ce flou plus ou moins délibérément entretenu (on pourrait peut-être aussi parler de la paresse intellectuelle engendrée par la condition de privilégié), c’est que « bien des idées de ce type, selon Daub, sont employées par des personnes qui n’adhèrent pas réellement à la philosophie dont elles sont issues – ou qui y adhèrent sans s’en rendre compte ». Les sept chapitres sont titrés chacun par un mot. Je ne les examinerai pas tous ici, ce serait trop long.

Le premier de ces mots est « Décrochage ». Les success stories des milliardaires de la tech (genre Bill Gates, Steve Jobs ou Mark Zuckerberg – respectivement fondateurs de Microsoft, Apple et Facebook) racontent très souvent, entre autres, qu’ils ont interrompu de brillantes études dans une université prestigieuse comme Harvard afin de pouvoir se consacrer à leur future réussite professionnelle. Selon Daub, cette histoire de décrochage s’inspire de la contre-culture des années 1960, particulièrement d’un célèbre slogan lancé par Timothy Leary au Human Be-In organisé dans le Golden Gate Park de San Francisco en 1967 : « Turn on, tune in, drop out » (« Viens, écoute, décroche »). « Au cœur de cette notion de décrochage », poursuit Daub, il y avait alors « l’idée qu’en se repliant sur son soi particulier, on se connecte à une conscience plus large, plus globale », de remettre en cause une certaine vision conventionnelle du monde, en somme. Aujourd’hui, le décrochage, c’est « une ligne de plus dans [un] CV ». C’est chic et choc, comme disait l’autre. Mais cette histoire est racontée après-coup et ne concerne que d’anciens étudiants blancs issus des classes moyennes, voire supérieures, et qui, s’ils n’avaient pas réussi à monter leur boîte, auraient toujours pu rentrer au bercail… soit à l’université, ce que beaucoup, dont on ne raconte pas l’histoire, choisissent de faire après un petit tour dans le « monde extérieur ». Un monde extérieur qui, nous dit Adrian Baum, ressemble d’ailleurs étrangement à un campus universitaire élargi : « […] la rupture avec le milieu universitaire est loin d’en être un rejet, surtout d’un point de vue social. Zuckerberg a abandonné Harvard et s’est rapidement installé dans ce qui, en fin de compte, avait tout d’une colocation étudiante à Palo Alto. Dans plusieurs grandes maisons victoriennes d’Alamo Square Park à San Francisco, on trouve des espaces de vie et de travail collectifs, lieux hybrides au croisement de la communauté hippie la plus chic que vous ayez jamais vue et du logement universitaire le plus chic que vous puissiez imaginer. Et ce, bien que leurs habitants appartiennent à la génération de Zuckerberg plutôt qu’à celle en âge de fréquenter l’université. » Un collègue de Daub, « qui a enseigné à des générations de futurs employés de la tech à Stanford » lui rapporte avoir observé que certains de de ses étudiants « les moins enthousiastes » ont choisi la tech « non par désir d’argent, mais plutôt par désir de rester à proximité du campus. » « Tout cela, conclut Daub, semble définir la façon dont la tech pratique le décrochage universitaire : c’est une prise de risques en définitive très peu risquée. »

Le chapitre intitulé « Contenu », quant à lui, soutient que les thèses de Marshall Mac Luhan ont joué un rôle très important dans l’idéologie de la tech. On se souvient de ce résumé : le message, c’est le médium. Ce qui signifie, pour faire simple, que la forme prévaut sur le fond et, partant, qu’une société est plus influencée par ses technologies de communication que par les contenus qu’elles véhiculent. Dans le langage du design thinking fort prisé dans la Silicon Valley et le milieu de la tech en général, cela pourrait se traduire par « peu importe ce que vous vendez, l’essentiel est de mettre au point la bonne plateforme pour le faire ». Amazon me semble fournir l’illustration la plus parfaite de ce précepte. Daub donne quelques autres exemples, dont celui de Yelp, une plateforme sur laquelle on peut trouver des avis de consommateurs qui, d’ailleurs, sont la plupart du temps des consommatrices, sur des commerces de proximité fréquentés par d’autres consommatrices. Les programmeurs de Yelp sont surtout des hommes : « Les hommes construisent les structures. Les femmes les remplissent[7]. » Ces dernières ne reçoivent aucune rémunération pour leur travail sans lequel, pourtant, la plateforme ne saurait exister. « L’entreprise, la technologie, la marque se concentrent sur la plateforme. Le contenu, lui, est accessoire – en dépit du fait que peu de gens visitent une plateforme pour autre chose que son contenu. » Ce modèle s’applique à toutes sortes de plateformes, y compris par exemple les Deliveroo et autres Uber Eats, ou bien sûr Uber, qui refusent systématiquement de considérer les gens qui triment à leur service comme leurs employés.

Comme je l’ai dit, le livre comprend sept chapitres sur lesquels il serait trop long de s’étendre ici. Je m’en tiendrai donc à un troisième, qui porte le titre de « Disruption », un mot dont le caractère… disruptif semble déjà quelque peu émoussé à cette heure, tant il a été utilisé depuis… depuis quand, au fait, je ne sais pas précisément, mais toujours est-il qu’il vieillit mal, comme ces bâtiments ultra-modernes qui paraissent si vite décatis avant même d’avoir acquis une quelconque patine d’ancienneté. Ce terme me semble emblématique du discours de la tech, tant il pare d’une auréole d’innovation et de rupture la réalité persistante du capital dans sa version militaro-médiatico-industrielle.

Toutefois, selon Adrian Daub, c’est un peu plus complexe : car si l’usage que fait la tech du terme disruption sert effectivement de poudre aux yeux masquant des continuités indiscutables comme celles du capitalisme et de l’exploitation qui va avec (pensons par exemple au statut des femmes de ménage dans une start-up hautement « disruptive »), il célèbre aussi des discontinuités. Ainsi par exemple celui qui rédige ces lignes sur l’écran d’un des produits phares de la Silicon Valley a-t-il grandi et passé une bonne partie de sa vie d’adulte sans avoir le moindre contact avec un ordinateur… Quant au smartphone, ou même au téléphone mobile (je ne me suis toujours pas résolu à me servir d’un smartphone), imaginez le décalage qu’ils peuvent produire dans l’esprit de quelqu’un qui n’a longtemps connu que des téléphones fixes, à touches et même à cadran rotatif… Et puisque je suis dans des histoires de vieux, je vais vous en raconter une bien bonne : en 1973, quand je suis arrivé ici, quelque part dans les collines du sud-est de la France, à la campagne, nous n’avions même pas un téléphone à cadran. L’engin avait la même forme que ce dernier, sauf qu’à la place du cadran avec les chiffres et la pièce de plastique qui tournait, il y avait simplement une sorte de petite manette, que l’on actionnait afin d’obtenir une opératrice à laquelle on communiquait le numéro que l’on souhaitait joindre. Si ce n’était pas trop loin, elle nous mettait en relation de suite, mais si on voulait appeler à l’étranger, mettons en Suisse, par exemple (pas au Kazakhstan, hein !), alors on disait : « Bonjour, je voudrais les anneaux pour la Suisse, s’il vous plaît » et l’opératrice nous répondait « Oui, il y aura huit heures d’attente », on raccrochait et elle nous rappelait huit heures plus tard. J’ai oublié à quel moment on lui précisait le numéro que l’on voulait joindre, tout au début ou seulement lorsqu’on était rappelé… et le délai d’attente était variable, mais je me souviens parfaitement que cela durait des heures. Quant à nous, notre numéro de téléphone était le 9 à L. (L étant l’initiale du nom du village). Bon voilà, je suis disrupté, en quelque sorte.

Adrian Daub nous propose une petite généalogie de cette idée de disruption : elle s’origine selon lui chez Marx et sa vision du capitalisme dont les flux de travail, de marchandises (ok, je sais, le travail en est une aussi), de monnaie et de… capital viennent détruire l’Ancien Régime jusque dans ses fondements, entraînant la société humaine dans un tourbillon ininterrompu qui, à la fin, se terminera par la révolution. Disruption suprême, en quelque sorte. Fin de l’histoire, et donc de la disruption. Après lui, l’économiste autrichien Schumpeter théorise la « destruction créatrice » (substitution de technologies plus « évoluées » aux précédentes et donc de nouveaux marchés aux anciens, etc. : voir plus haut mes histoires de vieux). Apparemment, lui aussi pensait que tout ça finirait en socialisme, en gros parce que ce n’était pas tenable autrement à long terme. Que ce ne soit pas tenable, c’est bien ce que nous constatons chaque jour un peu plus – je ne développe pas, cela semble assez évident.

« L’essentiel du discours autour de la disruption s’inspire clairement de l’idée de la destruction créatrice, écrit Adrian Daub, mais elle la réinterprète à bien des égards. » Et il ajoute un peu plus loin : « Bien souvent, le discours sur la disruption est une théodicée[8] de l’hypercapitalisme. La disruption est une nouveauté pour celles et ceux qui craignent la véritable nouveauté. Une révolution pour les personnes qui n’ont rien à gagner de la révolution. »

Ça ne vous rappelle rien ? Genre, un candidat à la présidence de la République qui publia, en guise de programme électoral, un livre intitulé Révolution ? Sinon, vous pourrez toujours vous reporter à cet entretien de l’ex-candidat avec le magazine états-unien Forbes, en avril 2018. Sur la couverture dudit magazine s’étale le sourire plein de dents du désormais Président avec ce titre qui claque : « Leader of the free market » et, plus discret mais bien visible également, ce commentaire : « French President Emmanuel Macron : “I want this country open to disruption” ».

À l’époque, l’hebdomadaire français Marianne avait titré, commentant cet entretien : « Dans Forbes, un Macron obsédé par la disruption et plus thatchérien que jamais », relevant que le « French President », qui avait répondu en anglais[10] aux questions de Forbes, avait utilisé six fois en vingt minutes le terme disruption – quant à moi, j’ai trouvé huit occurrences de « disruption » (deux fois), « disrupted » (deux fois aussi), « disruptive » (deux fois encore), « disrupting » et « disrupt » (une fois chacun). Marianne présentait ainsi le verbe « disrupter » (lequel n’apparaît pas du tout, dans aucune des variantes citées ci-devant, dans la traduction française de l’entretien[11] mise en ligne par Forbes ) : « Disrupter : ce terme, signifiant grosso modo “bouleverser en profondeur une situation” est d’habitude plutôt utilisé par les patrons de start-up et les as du marketing. » Bon. C’était au printemps 2018, rappelez-vous. Avant l’irruption des Gilets jaunes en automne de la même année. Macron a un peu moins disrupté depuis, même s’il n’a pas changé de politique, puisque « There is no other choice », comme il disait à Forbes. Cela dit, on comprendra peut-être un peu mieux ce qu’il a en tête en lisant La Pensée selon la tech, qui aurait presque pu se nommer La Pensée selon Macron (je recommande vivement de lire la transcription de l’entretien avec Forbes avant le livre, ce que je n’avais malheureusement pas fait, vu que j’écris toujours ces chroniques à coups de bâtons, comme dit l’autre, et que je ne m’étais pas suffisamment documenté avant). Quoi qu’il en soit, c’est un livre intéressant, au moins pour les provinciaux d’un certain âge comme moi, ceusses qui n’ont pas encore bien pigé comme ça marche, tout ce bazar, et qu’est-ce que c’est que cette peuplade étrange qu’on nomme « la tech ».

franz himmelbauer, le 14 mai 2022

[1] Pour rendre justice à l’éditeur, je dois dire que l’aspect exotique de ce titre (à mes yeux, du moins) a bien retenu mon attention et m’a donné envie de lire le livre. Il (l’éditeur) a bien fait son métier, donc.

[2] Je me permets d’insérer ici une reproduction de cette fameuse carte, en espérant que l’éditeur ne m’en voudra pas (je ne lui ai pas demandé l’autorisation).

[3] Laurent Carroué, « La Silicon Valley, un territoire productif au cœur de l’innovation mondiale et un levier de la puissance états-unienne » (2019), https://geoconfluences.ens-lyon.fr.

[4] Ibid.

[5] Je me permets de rectifier : silicium (c’est un exemple typique de « faux ami »).

[6] Ibid.

[7] À propos des rapports de genre, il me semble intéressant de citer ici un extrait de ce qu’en dit l’article de Wikipédia sur la Silicon Valley : « […] Rashad Robinson, directeur de Color of Change, souligne le manque de diversité dans tous les types de postes de la Silicon Valley. Non seulement les emplois technologiques, mais même les emplois dans les domaines du marketing et de la vente sont attribués selon lui “de manière disproportionnée à des candidats blancs et masculins”. La sous-représentation des femmes est considérée comme une des principales causes de la normalisation de comportements sexistes dans les entreprises de la Silicon Valley. La journaliste Emily Chang a ainsi mis en évidence la diffusion, au sein de la technopole californienne, de la “culture Bro” (littéralement « culture des frères », en anglais brothers), caractérisée par la connivence entre hommes et l’esprit de compétition, et réputée pour sa misogynie. Dans un ouvrage intitulé Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley (2018), elle évoque l’homogénéité excessive d’un milieu composé en grande majorité d’hommes blancs, riches, hétérosexuels, la pratique des sex-parties, devenue monnaie courante, de même que les micro-agressions contre les femmes. Selon une enquête de 2016, 60% des femmes travaillant dans la Silicon Valley ont rapporté des faits de harcèlement. Uber, Twitter, Apple, et Google sont considérées comme les entreprises où les inégalités de genre sont les plus marquées. Cette hégémonie des bros a des conséquences sur la production technologique et de ce fait, sur la vie sociale dans son ensemble. Ainsi par exemple la fréquence des cas de trollage et de harcèlement sur Twitter pourrait être liée à la manière dont ce réseau a été conçu, dans un milieu professionnel qui tend à considérer ces types de conduite comme non problématiques. »

[8] Selon mon dictionnaire, « partie de la philosophie qui traite de l’existence et des attributs de Dieu ».

[10] La transcription de la version originale est ici.

[11] On peut la lire ici.

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Ce que vaut une vie. Théorie de la violence libérale

Mathias Delori, Ce que vaut une vie. Théorie de la violence libérale, Éditions Amsterdam, 2021

« Du côté de la France et des États-Unis, il y eut en tout quatre cent mille morts, si l’on compte les tirailleurs, les supplétifs indochinois, troupes coloniales qui formaient l’essentiel de notre armée. Du côté vietnamien, la guerre fit au moins trois millions six cent mille morts. Dix fois plus. Cela fait autant que de Français et d’Allemands pendant la Première Guerre mondiale[1]. »

« […] si l’on ne veut comparer que les victimes de violences organisées et de caractère international, le terrorisme a causé autant de morts occidentaux en vingt ans que la Première ou la Seconde Guerre mondiale… en une journée[2]. »

Après bientôt deux mois de guerre en Ukraine, on a peut-être tendance à oublier les guerres quasi permanentes que mène l’Occident dans les pays du Sud. Je ne prétends en aucune façon minorer la violence déchaînée par le régime russe contre ses voisins. Cependant, comme nous l’a rappelé un texte signé de la Cantine syrienne de Montreuil[3], il ne faudrait pas « faire des pays occidentaux l’axe du bien ». « Rappelons, s’il le faut, poursuivent-ielles, que l’Occident a lui-même basé sa puissance (et continue de le faire) sur le colonialisme, l’impérialisme, l’oppression et la spoliation des richesses de centaines de peuples dans le monde entier. » C’est bien de cela que parle Mathias Delori dans ce livre.

Plus précisément, il propose une « théorie de la violence libérale ». Qu’est-ce à dire ? Il s’agit de « la guerre contre le “terrorisme” engagée en 2001 par les États-Unis, avec le soutien de leurs alliés ». « On a pris une mitrailleuse pour tirer sur un moustique », selon un ancien responsable des services extérieurs français cité dès le début de l’introduction. Le même ajoutait dans la foulée que « si l’on avait évidemment raté le moustique, on avait fait, au passage, beaucoup de dégâts ». En effet, confirme Delori, « le “terrorisme” a causé la mort d’environ 4 000 civils en Europe et en Amérique du Nord depuis 2001, attentats du 11 septembre compris ». Or, « d’après des estimations prudentes, la barre des 4 000 victimes civiles (afghanes) fut atteinte après seulement trois mois de guerre en Afghanistan ». On sait que cette guerre a duré vingt ans, durant lesquels d’autres conflits ont été déclenchés contre de soi-disant « terroristes » et/ou États « complices de », etc. : Afghanistan, Irak, Mali, Syrie, sans parler des frappes aériennes (de drones) au Pakistan, au Yemen, en Somalie… Pour rester un instant dans les statistiques, on peut lire ceci dans la conclusion de Ce que vaut une vie : « Le réseau diplomatique Geneva Declaration a conduit une étude sur les “violences armées” entre 2000 et 2007. Le terrorisme n’était la cause que de 2% des 400 000 victimes civiles causées par ce type de violence. Ce chiffre s’explique facilement : les États, libéraux ou non, tuent beaucoup plus de personnes innocentes que les organisations terroristes. » Et pour terminer cette séquence d’arithmétique macabre, on ajoutera, toujours d’après Delori (dans sa conclusion, cette fois), que « les féminicides ont fait environ dix fois plus de morts » que le terrorisme en vingt ans (2001-2021) dans l’espace euro-atlantique[4].

On pourrait se demander pourquoi la guerre n’a pas été déclarée aux assassins de femmes, et comparer les montants des investissements consentis par les États dits libéraux dans la lutte contre les féminicides avec ceux de leurs interventions militaires à l’étranger… Mais le propos de Mathias Delori n’est pas exactement celui-ci. Il est plutôt d’explorer les mécanismes, les rouages de cette « violence libérale », les mythes qui la justifient et l’entretiennent, et les discours que tiennent ceux-là même qui l’administrent. Et cela concerne pas mal de monde. Peut-être, comme moi, avez-vous sursauté en entendant ces dernières semaines à la radio ce genre de phrase : « Poutine envahit l’Ukraine », « Poutine a fait ci, Poutine a fait ça ». Bien sûr, je ne veux pas minimiser sa responsabilité, mais il me semble tout de même que c’est parler trop vite et trop simple : même si cela ne m’enchante guère, je dois bien admettre que toute une armée lui obéit et que « son » opinion publique a minima, le laisse faire – sachant la censure, la répression impitoyable et tout le reste, mais.

Par « chez nous » (Europe-États-Unis) c’est pareil : il y a bien un appareil militaire et policier qui applique les décisions des chefs d’États à travers le monde entier. Et là, j’en vois qui se récrient : mais ce n’est pas pareil, nous somme civilisés, nous ! Et il est vrai que si « notre » discours est probablement plus policé (à nos propres oreilles, du moins – il faudrait demander aux « autres » ce qu’ielles en pensent, enfin, avant qu’ielles soient victimes « collatérales » d’un bombardement aérien par drone ou avion de chasse[5] ou qu’ielles soient noyée·e·s en Méditerranée[6]…), il n’en recouvre pas moins des choses pas jolies jolies…

Mathias Delori a enquêté sur les agissements (plus exactement sur la manière dont ils les justifient et dont ils sont légitimés par le discours dominant) de deux groupes de personnes bien différentes – en tout cas dans nos imaginaires : ceux qui conduisent des « interrogatoires renforcés » (à Guantánamo, Abu Ghraib et autres lieux de détention secrets de la CIA) sur des prisonniers suspects de terrorisme et ceux qui bombardent ces mêmes suspects (avant qu’ils soient arrêtés) depuis leur avion de chasse. Il a pu s’entretenir avec un certain nombre de pilotes français de bombardiers. Par contre, concernant les « interrogateurs » (on pourrait dire les tortionnaires, mais ils ont tendance à réfuter l’appellation, allez savoir pourquoi), il a dû se contenter de la littérature normative produite par l’administration américaine (ce que l’on peut ou ne peut pas faire en interrogeant un prisonnier) et quelques autres sources « indirectes ». Les uns sont très loin de leurs cibles – à plusieurs dizaines de kilomètres s’ils larguent leurs bombes depuis un avion, voire à des milliers s’ils pilotent un drone armé depuis le désert du Nevada[7]. Les autres sont tout près du prisonnier qu’ils ou elles[8] interrogent. Mais les un·e·s et les autres disposent du même répertoire moral et politique afin de justifier ce qu’ils font, à leurs propres yeux comme à ceux des autres. Il s’agit des déclinaisons de ce que Mathias Delori identifie comme les trois grands principes de la violence libérale.

  1. La violence libérale est non intentionnelle et doit le rester. Plus exactement : on n’exerce pas la violence “pour le plaisir”, par sadisme en quelque sorte. En ce qui concerne les « interrogatoires renforcés », il s’agit d’obtenir des informations, des renseignements sur l’ennemi. On ne torture pas un prisonnier pour lui faire mal, mais on lui impose un certain niveau de stress, de pression, afin de le faire craquer psychologiquement et de le faire parler. Il y a eu, semble-t-il, pas mal de débats, principalement entre militaires et agents des services secrets états-uniens, les premiers protestant contre le principe des interrogatoires de plus en plus « renforcés », les seconds, au contraire, s’y livrant d’autant plus qu’ils étaient couverts par le secret de centres de détention sans aucune existence légale et discrètement dispersés à travers le monde. Chez les aviateurs, la non-intentionnalité s’exprime plutôt dans le cadre d’une certaine bureaucratisation, à travers toute une chaîne hiérarchique et une série de procédures d’engagement que Mathias Delori détaille dans son livre. Elle est également facilitée par une euphémisation du langage (comme, dans le cas précédent, « interrogatoire renforcé » pour « torture »). « [Les aviateurs] ne “tuent” pas d’autres êtres humains. Ils “bombent” (du néologisme “bomber”) des objectifs, “neutralisent” des ennemis, “traitent” des cibles et “délivrent des armements”. » Chez les uns comme chez les autres, il s’agit de concilier « humanité » et « efficacité ». Ce qui, finalement, n’est pas très éloigné du langage d’un ministre de l’Intérieur (« d’ici », comme La Provence est d’ici, voir note 5) justifiant les yeux crevés et les mains arrachées par les « forces de l’ordre »[9].
  2. La violence libérale doit être maîtrisée. Ou proportionnée. En ce qui concerne les interrogatoires renforcés, les manuels précisent par exemple qu’ils doivent s’arrêter avant de (risquer de) provoquer la mort du prisonnier. Hum… Voilà qui peut donner prétexte à interprétation. Et qui a donné prétexte à interprétation : ainsi par exemple un interrogateur en Afghanistan a-t-il soutenu que les conventions de Genève [qui protègent en principe les prisonniers de guerre] n’interdisent pas d’infliger des souffrances aux prisonniers. Mieux (enfin, mieux pour lui, devrais-je dire, et pire aux oreilles de toute personne sensée) : il prétendait que le thème central de ces conventions serait que l’on « ne peut jamais traiter un prisonnier plus mal qu’on ne traite ses propres hommes ». C’est pourquoi, selon lui, on pouvait trouver une marge de manœuvre dans ces textes, qu’il définissait ainsi : « Ce serait de la triche si l’on interrogeait le prisonnier à plusieurs. Mais pourquoi ne pas adopter la règle selon laquelle les interrogatoires peuvent se poursuivre tant que l’interrogateur peut les supporter? » (Je souligne. No comment.)

Mais du côté des aviateurs, ce n’est pas beaucoup mieux. Ici, la maîtrise de la violence, ou sa proportionnalité, se mesure à la « valeur » de la cible. Cette « valeur » détermine à son tour une « valeur seuil des victimes non combattantes » – soit des victimes « collatérales ». Ainsi, une cible de grande valeur augmente cette « valeur seuil » : lors de la guerre en Irak, elle était de trente pour ce type de cible : « En d’autres termes, écrit Delori, les aviateurs états-uniens qui avaient identifié une telle cible pouvaient ouvrir le feu si leur estimation du nombre de dégâts collatéraux était comprise entre zéro et vingt-neuf. » Il faut ajouter ici que les avions postmodernes embarquent des logiciels qui permettent ces évaluations… Le pilote entre différentes données, environnement (urbain ou pas), nombre d’habitants dans la zone, type et puissance de la bombe ou du missile, distance et angle de tir, etc. et la machine l’informe du nombre probable de victimes de son tir. Ce genre de dispositif fait partie de ce que Delori appelle les « technologies morales de la guerre aérienne », qui permettent à leurs utilisateurs (les pilotes) de tenir à distance, en quelque sorte leurs propres responsabilités.

  1. La violence libérale doit être légale, soit encadrée par des textes législatifs et/ou réglementaires. Il faut lire à ce propos comment l’administration américaine a rédigé les manuels de torture… en prenant soin tout d’abord de l’« expatrier », en premier lieu à Guantánamo, ce qui a permis d’autoriser des procédures qui auraient été interdites sur le territoire des États-Unis. Et lorsque Guantánamo ne suffisait pas, il y avait encore les prisons secrètes de la CIA ailleurs dans le monde. Je n’ai ni le goût ni l’envie de détailler ici les prescriptions officielles en matière d’interrogatoires renforcés. Vous les découvrirez en lisant Delori, c’est l’horreur[10].

Quant aux pilotes, leur respect de la légalité n’a d’équivalent que leur inconscience des conséquences potentielles de leurs actes (ou peut-être, plus exactement, leur « indifférence » à ces conséquences, l’un d’eux utilisant précisément ce terme) – actes, il est vrai, quelque peu « désincarnés » : appuyer sur un bouton qui déclenche un tir vers une cible très distante… de plus, ils doivent toujours demander l’autorisation de le faire et ne disposent finalement que de peu de capacité d’initiative personnelle. Par contre, ils ont déclaré à Thomas Delori que s’ils recevaient l’ordre de lâcher une bombe thermonucléaire au-dessus d’une ville, ils le feraient sans état d’âme[11]. Ils servent un pays (la France) dont le Président, qui a le pouvoir de donner de tels ordres, est démocratiquement élu, donc, ils ne voient pas de problème à les exécuter.

Il y aurait encore pas mal de choses à dire sur ce livre très instructif. Je voudrais seulement dire encore un mot de sa conclusion qui m’a beaucoup touché. Il s’agit de la toute dernière section, intitulée « Resignifications poétiques ». « Des détenus de Guantánamo, écrit Delori, ont commencé à écrire des poèmes dès leur arrivée au camp, en 2001-2002. Quand le ministère de la Défense a eu vent de cette histoire, il a fait interdire ces textes au motif qu’ils représentaient “un risque pour la sécurité nationale en raison de leur contenu et format”. La direction du camp a ensuite procédé à la destruction des poèmes. Par exemple, les 25 000 vers rédigés par Shaik Abduraheen Muslim Dost furent intégralement confisqués et détruits par les gardiens. Pour s’assurer que de nouveaux poèmes ne verraient pas le jour, la direction du camp a ensuite ordonné la fouille de toutes les cellules. Tous les objets pouvant servir de support à l’écriture de poèmes (stylos, feuilles de papier) furent confisqués ou détruits. Les détenus ont alors commencé à utiliser de nouveaux supports, comme des gobelets en plastique, pour écrire leurs poèmes. Ils sont parvenus à en faire sortir une vingtaine. La direction du camp a riposté en distribuant des gobelets n’absorbant plus l’encre des stylos. »

Pourquoi cet acharnement contre les poèmes des détenus ? Voici l’explication qu’en donne Delori, non sans avoir consacré quelques paragraphes à cette notion de « re-signification »[12]. Ce sont les dernières lignes de son livre et ce seront aussi les dernières de cette recension, bien insuffisante, je le crains, pour rendre compte de sa richesse de contenu. Une seule solution : lisez-le !

« La poésie n’est pas le seul médium de resignification, mais elle possède un pouvoir particulier. Ce pouvoir découle du fait qu’elle est le langage où l’énonciation de la subjectivité du locuteur est la plus importante. Si l’orientalisme et le discours techno-stratégique constituent les victimes de la guerre contre le terrorisme en purs objets du discours, la poésie de résistance à la guerre contre le terrorisme les resubjective de manière radicale. Cette resubjectivation fait des victimes de cette guerre l’équivalent des victimes du terrorisme : des vies dignes de chagrin. »

franz himmelbauer (17 avril 2022)

[1] « Note » finale dans Une Sortie honorable, d’Éric Vuillard (Actes Sud, 2022), qui parle de la fin des guerres française et américaine au Vietnam (c’est moi qui souligne). Le titre de ce livre est tiré d’une citation du président du Conseil (on est encore sous la Quatrième République) René Mayer. Recevant à Matignon, avant son départ, le général Navarre, qui vient d’être nommé (en mai 1953) commandant en chef des forces françaises en Indochine, il lui dit : « La situation […] est tout simplement désastreuse. La guerre est pour ainsi dire perdue. Tout au plus peut-on espérer lui trouver une sortie honorable. » Suite à quoi Navarre machina le désastre peu honorable de Diên Biên Phu.

[2] Mathias Delori, Ce que vaut une vie, p. 267 (Conclusion).

[3] « Guerre en Ukraine : dix enseignements syriens », cosigné par l’équipe des Peuples Veulent.

[4] Écoutant les infos sur France Culture ces jours-ci, j’entends le présentateur du journal annoncer un reportage sur le procès des attentats du 13 novembre 2015, qui a lieu en ce moment à Paris. Ce massacre, dit-il, qui a coûté la vie à 130 personnes, est le plus meurtrier en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant nous savons que ce nombre est du même ordre de grandeur que celui des femmes assassinées chaque année en France – depuis quand, je n’ai pas fait suffisamment de recherches pour le dire, mais disons, au moins depuis le début des années 2000… Il ne s’agit pas ici de « banaliser » la violence, les conséquences et les victimes des attentats comme ceux du 13 novembre. Je trouve tout aussi indécent d’invisibiliser en permanence les tueries bien plus massives perpétrées par nos États occidentaux. C’est pourtant ce que fait ce présentateur de France Culture, comme ce que font en permanence la plupart de ses confrères et consœurs des médias mainstream.

[5] Lire par exemple cet article d’Afrique XXI : « Bounti. Bavure française, complicité américaine » consacré à la « frappe-signature » qui a tué vingt-deux personnes participant… à une noce dans ce village malien, le 3 janvier 2021. Pour un cas bien documenté comme celui-là, combien d’autres passent-ils totalement inaperçus des médias et des opinions euro-atlantiques ?

[6] Alors que je termine cette recension, je lis dans le journal d’ici (La Provence, qui n’a pas grand-chose « d’ici », à part son titre et les pages qu’elle consacre régulièrement à l’OM… bon, d’accord, je suis un peu de mauvaise foi, là, je devrais dire que ce sont ses pages d’actualités générales qui n’ont pas grand-chose d’ici, vu que l’on y trouve, répétées comme par un perroquet, les mêmes que partout ailleurs) qu’un nouveau naufrage a eu lieu hier au large de la Libye. On a retrouvé les corps de neuf personnes, tandis que vingt et une autres restent disparues.

[7] À propos des drones en particulier, on lira Théorie du drone, de Grégoire Chamayou, que je tiens pour le meilleur ouvrage sur le sujet (éd. La fabrique, 2013).

[8] Je précise « elles » car l’armée des États-Unis a utilisé les « compétences » spécifiques des femmes dans les interrogatoires des prisonniers, en particulier à la prison d’Abou Ghraib en Irak, afin d’humilier et de choquer des Arabes forcément plus « fragiles » face à des provocations sexuelles féminines, selon les représentations orientalistes des Américains. On peut lire là-dessus Coco Fusco, Petit manuel de torture à l’usage des femmes-soldats, Les Prairies ordinaires (aujourd’hui Amsterdam), 2008.

[9] Voire les niant complètement, à la suite de son Président, qui refusait, lors d’un « débat » par lui-même qualifié de « grand », à la suite du mouvement des Gilets jaunes, d’admettre qu’il puisse exister des « violences policières » dans notre État de droit, hein (coup de menton). L’argumentation du sinistre de l’Intérieur, à l’époque, était calquée sur celle de la guerre antiterroriste. Afin de justifier cette dernière, les États-Unis et leurs acolytes européens prétendent exercer un droit de légitime défense contre un ennemi qui serait venu les agresser chez eux sans crier gare. Mathias Delori montre bien dans son livre qu’il n’en est rien, et qu’il existe un lien de cause à effet entre « interventions extérieures » (genre Irak, Syrie, Sahel, Afghanistan, etc.) et attentats « terroristes » sur le sol des pays interventionnistes (« cet animal est très méchant, quand on l’attaque il se défend », disait Blanqui devant ses juges à propos du peuple, reprenant une vieille maxime issue d’une chanson populaire, semble-t-il). Or il me souvient d’avoir ouï le dit sinistre prétendre (au micro de je ne sais plus quelle radio, mais je puis certifier que je n’invente rien), dans un des accès de bouffonnerie dont il a le secret (que l’on se souvienne par exemple de la prétendue invasion par les méchants manifestants de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le 1er mai 2019), prétendre donc que s’il arrivait parfois que les gentils CRS et autres gardes-mobiles fassent quelque peu (si peu !) usage de la force, c’est parce qu’ils avaient été agressés par les manifestants, pire, parce que les manifestants, justement, n’en étaient plus : ils étaient devenus des « émeutiers », et cela n’est pas compatible avec l’État de droit, comme chacun·e sait – et quand la foule l’oublie, tonfas, lacrymos et flash-balls se chargent de lui rappeler, au prix parfois de « regrettables erreurs », mais elle l’avait bien cherché, hein !

[10] Je précise cependant qu’il n’y a nul voyeurisme dans le texte de Delori. Pas de scènes gore, encore moins de jets d’hémoglobine. C’est justement son propos, de montrer comment les démocraties occidentales invisibilisent leur propre violence. Ainsi, lorsqu’il décrit des procédés d’interrogatoire renforcés, il le fait seulement sur la base des « mémos-torture » de l’armée états-unienne, lesquels ont commencé à « fuiter » dès 2005 (sachant que le premier de cette série « antiterroriste » a été diffusé dans l’armée et les services secrets en 2002, soit au tout début de la guerre lancée par George Bush après le 11 septembre).

[11] Ce qui a de quoi nous inquiéter alors que, ces dernières semaines, Poutine (oui, cette fois, c’est bien lui) a donné l’ordre de mettre en état d’alerte les capacités nucléaires de l’armée russe. Il existe très probablement là-bas aussi des aviateurs dont le rapport à leur métier n’est certainement pas très différent de celui des aviateurs français rencontrés par Delori, qui rapporte que ceux « qui opèrent dans les forces stratégiques expliquent qu’ils n’auraient aucune hésitation à larguer une bombe sur une ville ennemie (sic) si le président de la République leur en donnait l’ordre. Ils justifient cette attitude en expliquant que celui-ci est démocratiquement élu [Poutine aussi] et que “pour que la dissuasion nucléaire fonctionne, il faut que le personnel fasse preuve d’obédience (sic) et d’abnégation”. L’un d’eux dit avoir “la naïveté de croire que nos politiques sont capables de faire la part des choses et de nous amener à l’utiliser qu’en dernier recours ». Hum…

[12] Il me semble important d’en citer ici un extrait, d’autant plus qu’il y est question, entre autres, de Judith Butler dont les éditions Amsterdam viennent de publier La Vie Psychique du pouvoir, peu après avoir publié Judith Butler. Race, genre et mélancolie, une étude de Hourya Bentouhami, deux ouvrages sur lesquels j’espère revenir prochainement :

« Judith Butler s’est interrogée sur les raisons de l’attitude de l’administration Bush à l’égard de ces poèmes : pourquoi dépenser autant d’énergie contre des textes en apparence si inoffensifs ? Selon elle, la réponse à cette question ne réside pas dans le contenu des poèmes. Les images de la prison d’Abu Ghraib témoignaient aussi de la torture. Or le magazine Salon n’a eu aucun mal à en collecter plus de 1 300. Par ailleurs, les mémos-torture ont fuité à partir de 2005 sans que cela place l’administration Bush dans un état aussi prononcé d’excitation. Pourquoi cet acharnement contre les poèmes et contre les poèmes seulement. ?

« La théorie des actes de langage de John Austin apporte un élément de réponse. Dans Comment faire des choses avec des mots ?, cet auteur souligne que les textes n’ont pas seulement ou pas toujours une fonction descriptive. À l’instar des jugements prononcés par les juges, des déclarations de mariage et plus généralement des promesses, ils instituent des réalités qui n’existent pas avant leur illocution. Les spécialistes des sciences sociales qui ont repris à leur compte cette théorie soulignent que tous les textes n’ont pas le même pouvoir et que celui-ci dépend grandement de la position des locuteurs. Pendant les années 1950, par exemple, de nombreux militants ont évoqué la “réconciliation” de la France et de l’Allemagne. Ces discours n’ont pas eu le même poids que ceux prononcés par de Gaulle et Adenauer au début des années 1960. Dès lors, on comprend que les poèmes aient irrité l’administration du camp de Guantánamo, mais on revient au point de départ. La position des poètes était faible. Les poèmes ne constituaient pas “un risque pour la sécurité nationale” assez important pour justifier une telle énergie destructrice.

« La notion de “resignification” amende ce schéma en y ajoutant une touche poststructuraliste. S’inspirant de Derrida, Butler souligne que les matrices de savoir-pouvoir ne nous sont pas seulement données en héritage. Elles sont constamment reproduites ou traduites au travers de pratiques signifiantes. Par exemple, la binarité masculin/féminin n’est pas seulement inscrite dans la biologie. Elle est en permanence jouée, répétée et récitée à travers les pratiques vestimentaires, les manières de se coiffer, les habitus genrés, etc. Si tout le monde participe à la signification du monde, tout le monde peut aussi le « re-signifier » et, par conséquent, subvertir les significations établies. Cette notion permet donc de penser la critique et la subversion par le bas de l’ordre établi, qu’il s’agisse des normes de genre, des rapports de forces géopolitiques ou de la frontière entre violence légitime et illégitime. »

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Jérémie Piolat, Portrait du colonialiste & Louisa Yousfi Rester barbare

Jérémie Piolat, Portrait du colonialiste. L’effet boomerang de sa violence et de ses destructions, Éditions LIBRE, automne 2021 [1ère éd. Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, automne 2011], édition augmentée d’un avant-propos de l’auteur et d’une préface de Grace Ly.

Suivi de : Louisa Yousfi, Rester barbare, La Fabrique éditions, 2022

Ça faisait un petit bout de temps que je n’avais pas entendu parler de mon pote Jérémie. Et puis, l’autre jour, une amie commune m’apprend qu’il va donner une conférence sur son livre dans une librairie de Marseille. Tiens, je dis, mais comment ça se fait, il y a déjà un bout de temps qu’il est paru, non ? Oui, m’a-t-elle répondu, mais c’est une réédition, hein… Ah bon, c’est La Découverte ? Nan, c’est une autre maison : LIBRE. Ah bon… Alors j’ai été fouiller dans les entrailles de mon ordi, car j’étais bien sûr d’avoir écrit quelque chose sur le Portrait du colonialiste : et oui, j’ai retrouvé un petit texte, il est daté du 18 octobre 2011 (juste après la sortie de la première édition). En voilà une recension vite faite ! Je vous la ressers telle quelle – juste avec quelques notes en plus. Enfin… non pas tout à fait : j’y ai ajouté un post-scriptum à propos des textes ajoutés à cette réédition et un post-post-scriptum en forme de recension d’un livre paru récemment à La Fabrique et qui me semble résonner avec celui de Jérémie : Rester barbare, de Louisa Yousfi.  

Qui n’a jamais entendu ce poncif : les Noirs, ils ont le rythme dans la peau ? Qui ne s’est jamais interrogé sur l’étrange manie qui pousse de jeunes Européens à taper des heures sur un djembé alors qu’ils n’ont pas la moindre éducation musicale[1] ? Et qui ne s’est jamais demandé pourquoi il n’y a pas « de chants ou de danses à transmettre dans nos rues ? » Pourquoi ces mêmes rues « se sont-elles vidées de leurs chants et de leurs danses[2] ? » Et depuis quand, et comment est-ce arrivé ?

Partant de ces constats et de quelques autres, et s’appuyant sur ses expériences de danseur, de « philosophe de rue », d’animateur d’ateliers d’écriture en milieu immigré, entre autres[3], Jérémie creuse ces questions, en pose d’autres, il gratte là où ça fait mal : pourquoi les Sénégalais disent-ils que les Européens en visite chez eux « dansent comme des singes » – lorsqu’ils sont conviés à participer à la fête ?

Donnant l’exemple d’Éric, un Français plutôt anticolonialiste, participant (au Sénégal, où se déroule ce qui suit) « à un projet d’échanges de pratiques et de savoirs agricoles qui n’avait rien à voir avec l’arrogance de certaines initiatives de développement », Jérémie se demande, alors qu’Éric « ne pense ni comme un touriste ni comme un colon », pourquoi, invité à danser lors d’une fête, il se met à se démener « comme un singe ou un sauvage, alors qu’il respecte en théorie les cultures africaines ? »

La réponse n’est pas agréable à nos oreilles d’Européens : « Si Éric, lorsqu’il bouge spontanément sur de la musique africaine, danse comme un sauvage, c’est que malgré son idéologie anticoloniale, quelque chose en lui considère que la musique et la danse africaine sont une musique et une danse de sauvages, une musique et une danse primitives. Son corps en mouvement manifeste une idéologie inconsciente coloniale dont il a hérité et dont il ne s’est pas encore débarrassé. »

Un peu plus loin, Jérémie ajoute : « Le cas d’Éric nous permet de constater qu’une part de sa pensée, révélée par son corps en mouvement, ne lui appartient pas. La non-maîtrise de son corps, du rythme, de la danse, le conduit à exprimer les pires poncifs de l’idéologie coloniale, alors même qu’il les abhorre. Son corps est analphabète. Ne maîtrisant pas ses mouvements et la relation au rythme, il est incapable de danser comme il pense. »

C’est pourquoi Jérémie soutient « qu’on ne peut pas penser le colonialisme indépendamment d’un travail sur le corps[4] ».

Il évoque ensuite plus brièvement quelques autres caractères des sociétés non-occidentales qui les différencient profondément des sociétés européennes : l’accueil – l’hospitalité offerte à l’étranger[5] mais aussi l’accueil du nouveau-né[6], et encore celui de la mort[7], soit les cérémonies funèbres et rituels qui accompagnent le décès d’une personne. « L’homme occidental, poursuit-il, constate qu’il est privé de ce que les autres ont et sont. Les autres dansent, accueillent, honorent leurs morts, lui, non. » Mais, étrangement, « du point de vue de l’idéologie qui façonne l’homme occidental, ces manques sont le signe criant de sa supériorité. » Ainsi, « ce qui diminue l’Européen en réalité est ce qui est censé le grandir en théorie à ses propres yeux ». D’où une nouvelle question : pour que cet Européen soit devenu, « dans et avec son corps, un être tissé d’absences[8], […] quelles destructions a-t-il subies […] ? » (C’est moi qui souligne.) Il a fallu qu’il nous arrive quelque chose de particulièrement violent, pour que toutes nos cultures populaires soient détruites…

Ce quelque chose, Jérémie le situe au moment de la Renaissance et des enclosures qui eurent pour conséquence l’expulsion de leurs terres des paysans, puis au « temps des bûchers » : la chasse aux sorcières[9], qui servit à éradiquer les modes de vie et les savoirs traditionnels, soit ce qui précisément constituait ces cultures populaires. L’offensive capitaliste, car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’a rien épargné et surtout pas les langues, unifiées, ordonnées, normalisées afin de servir à leur tour d’armes dans la guerre des riches contre les pauvres.

Toutes ces opérations ne sont pas très différentes de celles auxquelles se sont livrés par la suite les empires coloniaux en Afrique, en Amérique, en Asie… Si bien que l’on peut suivre l’auteur lorsqu’il conclut en disant que la colonisation n’a peut-être pas été un « épiphénomène du capitalisme », comme cela a été dit souvent, mais l’inverse : « C’est l’acte colonial, ainsi redéfini, qui précède et englobe le capitalisme. »

Ainsi, nous serions toutes et tous colonisé·e·s et/ou descendant·e·s de colonisé·e·s : « Il appartient désormais à chacun de percevoir ce qui lui a été ôté et de quelle manière il pourrait retrouver ce dont il a été privé depuis si longtemps et qui le rend si indifférent aux nouvelles menaces qui pèsent aujourd’hui sur toute l’humanité. »

franz himmelbauer (18 octobre 2011)

Post-scriptum (avril 2022)

Cette réédition s’accompagne d’une préface de Grace Ly et d’un avant-propos de l’auteur. Je dois avouer que je ne connaissais pas Grace Ly[10]. « J’ai grandi, dit-elle, en région parisienne au sein d’une famille chinoise du Cambodge, un territoire anciennement sous domination française. On m’a très tôt fait comprendre que j’étais différente. Lorsqu’on questionne les attributs qu’on met sur le compte de mes origines, il arrive encore souvent qu’on les qualifie d’étranges, si ce n’est d’étrangers. Vos yeux sont petits. Vous mangez des choses bizarres. Votre langue sonne complexe. […] Il me semblait que j’incarnais l’anormale de quelqu’un d’autre. J’aurais voulu savoir qui pouvait être cet Autre référentiel que l’on impose au centre. […] J’y repense en lisant le Portrait du colonialiste. Il m’aurait été utile alors de pouvoir disposer dans mon environnement de ses observations et analyses du fait colonial. Savoir à qui j’avais affaire m’aurait probablement évité de remettre en cause, pendant un temps, ma propre humanité. » Je pense que c’est un beau compliment adressé au travail de Jérémie.

Quant à moi, en lisant le Portrait, je comprends un peu mieux la honte que j’ai pu éprouver lors de mes (rares) séjours en Afrique. Je n’ai jamais vraiment réussi à oublier ma peau blanche et ce qu’elle pouvait représenter là-bas. Et lorsque par malheur il m’arrivait de côtoyer d’autres « souchiens », lesquels se vantaient invariablement de « bien connaître l’Afrique », ce continent « génial », qu’ils « adoraient », j’aurais voulu m’enfouir dans un trou de souris sous terre, disparaître, ne plus être là, à côté de ces Blancs qui ne réalisaient même pas leur arrogance.

À propos de ce terme, Blanc, Jérémie explique dans son Avant-propos qu’il lui avait préféré, lors de la rédaction de son livre, celui d’Européen de l’Ouest, ou d’Occidental. Loin de lui l’idée de prendre ses distances avec la question du « privilège blanc » : « User du mot “Blanc” aujourd’hui sert à rappeler au monde occidental sur quoi, sur quelles hiérarchies, quels fondements, et – tout simplement – quels mots et concepts s’est fondée et se justifie encore de nos jours la domination occidentale sur la majorité des autres parts du monde […] » Cependant, poursuit-il un peu plus loin, « quand on analyse la colonialité en prenant en compte l’importance de la question culturelle, l’on s’aperçoit aisément que “Blanc” n’est pas une catégorie homogène. Les termes “Blanc” et “racisé” nous invitent à porter la focale sur les processus de racialisation, c’est-à-dire de hiérarchisation et de discrimination établies en vertu des origines ethniques des différents groupes sociaux. Les termes “Occidentaux” et “extra-Occidentaux”, quant à eux, nous permettent – ou en tout cas me permettent, à titre personnel –, sans nier leur implication au niveau de la hiérarchie raciale, de questionner ce qu’il en est de la culture, de l’héritage culturel des différents groupes sociaux et du devenir de cet héritage. » En gros, Jérémie veut dire, si je comprends bien, que tous les Blancs ne sont pas des salopards suprémacistes[11], et même que certains s’opposent vigoureusement à la « blanchité » en vigueur. C’est vrai, mais. Comment dire ? C’est encore un regard « blanc », même s’il est cher à mon cœur. Disant cela, je pense partager à peu près l’opinion de Jérémie, qui titre la dernière partie de son Avant-propos : « Ce que Jake Angeli nous laisse entrevoir de nous-mêmes ». Je ne connaissais pas non plus le nom de cet énergumène (ou peut-être l’avais-je oublié), même si j’avais pu apercevoir son invraisemblable portrait, montré par les médias du monde entier au lendemain de l’attaque du Capitole par les partisans de Trump. C’est justement une de ces photos qui figure en couverture du Portrait du colonialiste. Il est vrai que cette image illustre parfaitement la thèse de Jérémie : « Les postures vestimentaires, discursives et gestuelles de Angeli sont, à mon sens, la plus parfaite des représentations et des synthèses d’un vide culturel multiforme, d’un vide lié au fait de ne pas posséder sa propre culture traditionnelle populaire complexe, riche et mobilisant des savoirs et virtuosités diversifiés, ancrés et travaillés. Alors ne reste plus que l’amas de références stéréotypées, mélange a priori inattendu d’appropriations culturelles diverses (les pseudo-références amérindiennes, la mobilisation du mot “shaman”) et d’ignorances (références wikings réduisant la civilisation nordique mobilisée à quelques vulgaires archétypes raciaux, guerriers, vestimentaires et menaçants). Ainsi, Angeli pourrait bien être l’illustration paroxystique du colonialiste dont parle mon livre. »

Post-post-scriptum

La sauvagerie fantasmée d’Angeli me renvoie à une autre figure dont on a beaucoup fait usage ces dernières semaines, à propos de l’agression russe contre l’Ukraine (et cela va continuer, si j’en juge par les nouvelles de massacres qui nous parviennent désormais à flux continu) : celle des « barbares » et de leur actes « barbares ». On le sait, le mot barbare vient d’un mot du grec ancien alors utilisé à désigner des gens qui ne parlaient pas grec, en gros. Le sens a dérivé ensuite (ou peut-être fut-ce ainsi dès le début, je ne suis pas assez érudit pour le dire) vers « grossier », « non civilisé » et pour finir ennemi de la civilisation – voir les invasions barbares, etc. Il est difficile d’y échapper en ce moment. Pourtant est paru à La Fabrique il y a peu un petit livre de Louisa Yousfi intitulé Rester barbare. Voici ses premiers mots : « Kateb Yacine, de son propre aveu, est un barbare. Avec une simplicité déconcertante, il a déclaré : “Je sens que j’ai tellement de choses à dire qu’il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivé. Il faut que je garde une espèce de barbarie, il faut que je reste barbare.” » Disant cela, il exprimait sa volonté de résister à la tentation d’une certaine « goinfrerie de culture » proposée à l’époque par une ville comme Paris. Il voulait rester au plus proche de la rue, et plus encore de la rue algérienne, des analphabètes parmi lesquels, disait-il, se trouvaient les meilleurs poètes de son temps[12]. Pour Louisa Yousfi, il s’agit de résister à l’étouffement par l’intégration à la culture dominante, cette culture dénoncée par Jérémie Piolat comme celle qui a éradiqué toute expression « populaire » (au sens de communauté, voire de commune, pas à celui, évidemment, de folklore populiste[13]). Le (la) barbare est celui (celle) qui reste à l’extérieur du limes, dehors. C’est à l’évidence une situation difficile à vivre pour qui a grandi « dedans ». C’est bien de cette difficulté que nous entretient Louisa Yousfi. Après Kateb Yacine, cher à notre cœur, elle fait appel à de grandes et belles références en matière de résistance à l’hégémonie blanche, qui nous sont tout aussi chères : Chester Himes, Toni Morrison. Là où je ne peux pas la suivre, c’est à propos des rappeurs Booba et PNL – non pas que j’aie quelque chose contre eux, mais tout simplement parce que je ne les connais pas et que le peu qu’en dit Louisa Yousfi ne suffit pas à instruire un béotien comme moi[14]. Pas grave, je me contente largement de ce qu’elle dit sur le rap. Il n’existe, dit-elle, « que dans l’intelligence de l’événement. Autrement dit, dans sa sortie de la langue. » Où l’on retrouve l’appel du dehors – de la barbarie. « Disons-le plus franchement, ajoute-t-elle, [le rap n’existe que] dans la destruction de la langue. » Mais : « une langue ne peut tout à fait se détruire. Ce qui peut se saboter, en revanche, c’est la prétention en elle de faire “identité”. » Ici encore nous rejoignons ce que dit Jérémie dans son bouquin. Parce que ce qui « fait identité » dans la culture du colon, c’est tout ce qui s’oppose à l’expression, à la parole, aux corps vivants. On ne veut pas voir une tête qui dépasse (et encore moins une tête aux cheveux crépus). Mais le rap n’en a cure : « Sa jubilation vient de là : brûler en harraga les frontières symboliques qui régentent les usages langagiers. Ce faisant, c’est au principe même d’identité de la langue française qu’il mène la vie dure, à la domination qu’elle exerce sur l’ensemble des autres langues qu’elle méprise, s’arrogeant une portée unitaire – totalitaire – par l’entremise de l’école. » Voilà pourquoi, dit-elle, « figure de l’étranger, de l’inassimilé, le rappeur banlieusard est un barbare littéral ». Je trouve ces lignes très pertinentes. J’ai aussi apprécié le dernier chapitre, « La voie du blâme », dans lequel l’auteure se demande comment échapper à la récupération par le business dont sont l’objet les femmes de l’immigration – celles qui sont réputées mieux réussir à l’école que les garçons, celles qui, à leur corps défendant, sont plus acceptables, voire même recherchées par la société postcoloniale afin de représenter une communauté  aussi soumise que fantasmée : « Comment ne pas remarquer la façon dont nous sommes glamourisées, propulsées ambassadrices de la “culture urbaine” auprès des industries du divertissement, offrant au grand public des supports d’identification plus ouverts et plus séduisants ? Et cela en dépit même de notre authenticité. On ne vend pas sa culture impunément. Il n’est pas question ici d’appropriation culturelles mais plutôt d’exploitation culturelle : nous dépensons une énergie folle à bâtir une part de visibilité, à nous fondre dans l’universel. L’universel se gave et il nous recrache aussitôt. On a l’impression que plus nous sommes partout, chez Nike, chez Lacoste, chez Versace, plus les Zemmour caracolent dans les sondages. »

Je ne suis pas tout à fait convaincu par la conclusion de Louisa Yousfi (« trouver notre propre voie du blâme[15] »), mais cela ne m’empêchera pas de recommander la lecture de ce livre, qui, tout en affirmant sa filiation avec Houria Bouteldja (remerciée pour avoir « sauté la première ») ouvre à son tour, avec une certaine jubilation, des brèches dans le limes. Et de brèches, nous en avons besoin.

 

[1] Hum… Je ne suis pas sûr que j’écrirais ça aujourd’hui – un peu condescendant, non ? Mais il y a tout de même quelque chose de vrai dans cette remarque.

[2] Bon, c’est vrai qu’on a eu au cours de la dite « crise sanitaire » une flash-mob virale (c’est le cas de le dire) sur le thème de « Danser encore », du groupe HK. Et particulièrement ici, dans notre sous-préfecture du sud-est de la France, un « Café des libertés » qui s’est monté un peu dans cet esprit – danser encore et se rencontrer sur la place publique, quand c’était fortement déconseillé par les « autorités ». Mais après la première manifestation, qui consistait à danser et danser encore sur la place principale du bourg, au prix d’un certain nombre d’amendes à deux fois 135 € chaque (non-port du masque, sortie sans la fameuse attestation), et dont l’élan joyeux s’est ensuite en quelque sorte « institutionnalisé » au sein de ce Café des libertés qui proposait des rassemblements chaque lundi, jour de marché par chez nous, on n’a pas beaucoup chanté ni dansé… (J’avais parlé de cette mobilisation ici-même.) La mobilisation s’est poursuivie, certes, mais plutôt dans les formes « habituelles » (pique-niques quand le temps le permettait et scènes ouvertes, y compris des concerts plus importants où l’on vit aussi passer le groupe HK), rien en tout cas qui renoue avec les chants et danses disparus dont parle Jérémie. Bon, je dois tout de même ajouter à cela que les gens du dit Café des libertés avaient depuis la fin de l’an passé squatté une grande bâtisse quelque peu délabrée appartenant au premier adjoint du bourg, par ailleurs pharmacien, et qui nourrit semble-t-il le dessein d’en faire une sorte de supermarché parapharmaceutique. Rebaptisée la ZDAC – zone de défense active de la culture –, ils y organisaient des concerts et diverses activités culturelles, mais aussi des récup alimentaires redistribuées ensuite aux nécessiteux des environs, qui sont de plus en plus nombreux malgré l’augmentation du pouvoir d’achat dont s’est targué Macron durant la campagne électorale. Las, sitôt la fin de la trêve hivernale arrivée, la briquetterie (ancienne fonction du bâtiment en question) a été évacuée manu militari par forces pandores suréquipés… et démolie dans la foulée! De quoi se demander si les squatteurs n’auront pas finalement servi à accélérer les projets du pharmacien, qui jusqu’alors se hâtait lentement (il avait acheté le bâtiment voici déjà quatre ans, en 2018).

[3] Ancien danseur (Génération Chaos) et rappeur (Collectif Hydra), Jérémie Piolat est anthropologue, docteur en sciences politiques et sociales, membre du LAAP (Laboratoire d’anthropologie prospective), institut Iacchos, UCLouvain.

[4] En me relisant dix ans plus tard, je tique : est-ce qu’on ne pourrait/devrait pas dire ça de toute activité de pensée ?

[5] À moins bien sûr qu’il ne s’agisse d’un étranger « familier », si je puis dire – oui, qui fasse partie de la famille… On annonce l’arrivée de (très ?) nombreuses personnes fuyant l’invasion russe de l’Ukraine : celles-là sont les bienvenues. Tant mieux. On aurait aimé que les autres, les pas Blanches, le soient aussi (et je ne ferai pas mon mauvais esprit en relevant qu’il a été rapporté, depuis le début de la guerre, des comportements pas très reluisants d’Ukrainiens à l’égard d’Africains refusés dans les trains de l’exode).

[6] Depuis que j’ai écrit ces lignes (en 2011), il me semble que ce sujet, dont relèvent, entre autres, les violences obstétricales subies par les femmes parturientes, a commencé à être un peu plus traité en France, grâce surtout aux efforts de quelques féministes – mais cette lutte est encore loin d’être gagnée.

[7] La manière dont les défunts et les personnes en fin de vie ont été traitées pendant la pandémie de covid nous a rappelé à quel point de brutalisation sont arrivées nos sociétés civilisées.

[8] Là encore, le développement exponentiel des activités précédées du préfixe « télé » durant la pandémie et les confinements a illustré de manière flagrante cette belle formulation de Jérémie.

[9] J’ai écrit en 2015 une note republiée début 2021 sur l’ouvrage fondamental de Silvia Federici : Caliban et la sorcière.

[10] Pour les ploucs dans mon genre qui ne la connaîtraient pas non plus, voici la présentation qu’en donne l’éditeur : « Grace Ly est écrivaine, réalisatrice et animatrice de podcast. Son roman Jeune fille modèle (Fayard, 2018) donne la parole à la seconde génération d’Asiatiques français. Elle coanime avec la journaliste Rokhaya Diallo le podcast Kiffe ta race (Binge Audio, depuis 2018) qui interroge les questions raciales en France. Par son film documentaire Ça reste entre nous (web-série, 2017-2018) composé de témoignages et de conversations, Grace Ly s’engage pour une plus juste représentation des communautés asiatiques. »

[11] Note à l’intention des éditeurs (en toute confraternité) : ce serait bien de ne pas orthographier suprémaciste (pour raciste blanc) avec un t, comme c’est le cas systématiquement dans cet ouvrage, parce que suprématiste désigne un mouvement pictural lancé par Kasimir Malevitch dans les années 1910, en pleine tourmente révolutionnaire russe.

[12] On peut entendre ceci dans la belle émission diffusée sur France Culture : « Kateb Yacine, le poète errant. 1929-1989 ». Kateb Yacine y intervient à plusieurs reprises, avec entre autres Armand Gatti, dont il était proche. Je retranscris ici le passage d’où sont extraites ces paroles (vers 36’50’’ dans l’émission) :

« J’ai un côté, si vous voulez, assez barbare. Je rejette une partie, en partie, la culture. C’est un grand dilemme que d’être obligé à la fois de vivre, écrire et de se cultiver. On ne peut pas faire les trois, et surtout si on veut, en plus, faire œuvre de révolutionnaire et en plus rester libre dans la vie, libre toujours, libre de tout voir… et si on veut pousser les choses jusqu’au bout, alors évidemment, il faut choisir. Il faut choisir par exemple entre aller au théâtre tous les soirs, ou aller dans la rue et voir les gens ou alors s’enfermer et écrire. Je sens que j’ai tellement de choses à dire qu’il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivé. Il faut que je garde une espèce de barbarie, il faut que je reste barbare. Ça a l’air facile, mais c’est très très difficile parce que… il y a toujours, surtout dans une ville comme Paris, la tentation du cosmopolitisme, la tentation de vouloir acquérir des notions de culture qui en fait, ne sont pas essentielles, qui sont… qui sont des choses qu’on peut avoir connues, mais… pour celui qui veut créer, vraiment, ou celui qui veut abattre, ça peut le gêner. Or moi, je sentais qu’il y avait beaucoup de choses à abattre. Par exemple, au départ, si je n’avais pas choisi Rimbaud et si je ne m’en étais pas tenu là, si j’avais voulu assumer toute la culture française, si j’avais [eu] une espèce de fringale de la culture, je serais devenu… ce que je reproche à beaucoup d’écrivains, c’est-à-dire une espèce de monstre, une espèce de glouton qui a dévoré des tas de plats étrangers et ensuite en fait un… pour dire, voilà, je connais la cuisine universelle, mas en fait, c’est pas ça un poète. C’est quand même très… c’est très difficile, parfois il faut toute une vie, il faut aussi beaucoup de solitude et puis il faut chercher ce que je n’ai pas encore trouvé, moi, c’est… la vie profonde du pays, en Algérie. En Algérie, les plus cultivés, c’est les analphabètes. Ceux qui m’en apprennent le plus, avec lesquels j’ai du plaisir à être, c’est ceux-là, c’est… des chômeurs, par exemple, qui n’ont jamais été à l’école, c’est les plus riches ! Dès qu’ils se mettent à parler, et là c’est tout un travail – parce qu’il y a un côté presque policier dans le poète, il faut les faire parler, il faut trouver le moyen de les toucher dans leurs fibres, et alors là, on s’aperçoit qu’il y a toute une humanité, extrêmement riche, une espèce de cour des Miracles, si vous voulez, pour parler comme… comme Victor Hugo si vous voulez, une espèce de… une espèce d’immense richesse enterrée, enterrée dans l’ignorance d’elle-même, mais aussi, dans le fait que, en général, les écrivains et les hommes de culture ne voient jamais ça, ne vont jamais là. Par exemple nous avons vraiment de très grands poètes qui sont des analphabètes, qui n’ont jamais su ni lire ni écrire, donc qui ne connaissent ni Shakespeare, ni Eschyle, ni rien. Et parfois c’est mieux. Parce que très souvent, par contre, c’est ce que nous appelons des lettrés, chez nous, les gens que vous verrez, profs d’université, et cætera, sont d’un horrible mauvais goût et d’une impuissance, enfin, criante, dès qu’il s’agit de vraie poésie. »

[13] Lequel folklore se transforme très vite, dans des contextes de guerre comme en Ukraine, en « culture néofolklorique de guerre », ainsi que l’avait nommée l’amie Milena Dragisevic-Sesic pendant la guerre qui eut raison de la Yougoslavie. (Cf. Dragicevic Sesic Milena. « La culture néo-folklorique de guerre », in Chimères. Revue des schizoanalyses, n°16, été 1992, p. 17-21. DOI : https://doi.org/10.3406/chime.1992.1822)

[14] On me pardonnera aussi, je l’espère, mon ignorance concernant Mehdi Meklat, un môme de banlieue qui avait formé avec son pote Badrou un duo chéri par les salons antiracistes de la rive gauche et qui, « en même temps » (non, je ne l’ai pas fait exprès) s’était inventé comme avatar sur les réseaux sociaux une ordure raciste nommée Marcelin Deschamps. Louisa Yousfi consacre un chapitre à cette imposture.

[15] « […] les rappeurs ne sont pas sans rappeler une voie spirituelle de l’islam médiéval qu’on appelait les malâmatis, “les gens du blâme”. Dans la mesure ou l’ego est à l’origine de tous les vices, les malâmatis choisissaient d’être délibérément blâmables, pour que leur ego ne gonfle pas de la pitié ostentatoire. Extrêmement dévots, ils faisaient en sorte de n’en rien paraître : purs dans le cœur, méprisables aux yeux des autres, au regard des conventions et des lois. »

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Aux origines de la république macronienne, II.

Marc Belissa & Yannick Bosc Le Consulat de Bonaparte. La fabrique de l’État et la société propriétaire – 1799-1804, La Fabrique éditions, 2021.

Je commencerai par renvoyer au précédent ouvrage des mêmes auteurs : Le Directoire. La république sans la démocratie, paru chez le même éditeur en 2018. J’en avais parlé ici-même, et je me permets de commencer par me citer – non que j’aurais chopé la grosse tête, hein, mais parce que la conclusion de ma recension d’alors me paraît pouvoir servir d’introduction à celle qui va suivre :

« Selon Belissa & Bosc, “par convention, les historiens considèrent que le coup d’État du 18 brumaire met fin au processus ouvert en 1789. […] Mais on peut également estimer que le régime consulaire est moins une rupture que l’aboutissement du projet thermidorien qui consiste à ‘terminer la révolution’ en confisquant la souveraineté. En d’autres termes, la rupture avec 1789 a déjà été en grande partie consommée en 1795.” Le Consulat (soit la période qui va de la fin du Directoire en 1799 à l’autoproclamation de Bonaparte comme empereur Napoléon Ier en 1804) se permit même de rétablir le suffrage universel masculin, tout en multipliant les niveaux de délégation, soit une “démocratie sans inconvénient”, comme disait Cabanis, l’un des rédacteurs de la Constitution “consulaire” qui succéda à la “directoriale” en 1799. Selon le même Cabanis, disent Belissa & Bosc, le peuple doit être la source de tous les pouvoirs mais il faut également qu’il n’en exerce aucun. Effectivement, voilà qui est tout à fait thermidorien. Je dirais même plus : macronien[1]. »

On comprend pourquoi, à quelques jours de l’élection présidentielle, je crois bon de rendre compte du nouvel opus de nos deux historiens. Je crains que cela ne nous encourage guère à aller exercer notre « devoir civique », comme ils disent… tant ce livre, dans la continuité du précédent comme le Consulat s’inscrit dans la continuité du Directoire et donc de Thermidor, nous donne à voir et à comprendre tout ce que les institutions de la Ve République (issue, elle aussi, d’un coup d’État perpétré par un militaire) doivent à Bonaparte (Napoléon n’apparaîtra qu’avec sa proclamation comme « Empereur des Français » le 2 décembre 1804).

Peu de jours avant le premier tour de la mascarade désormais quinquennale, c’est certainement le premier chapitre de ce Consulat de Bonaparte qui est le plus édifiant. Son titre en lui-même pourrait presque suffire à le résumer : « La confiscation de la souveraineté au profit d’un seul ». Le Directoire avait déjà ôté toute capacité politique au peuple, afin de confier le pouvoir à un exécutif renforcé (les cinq Directeurs), lui-même élu et contrôlé par deux assemblées législatives : les Cinq cents et les Anciens. Toute l’œuvre du Consulat consistera donc à poursuivre jusqu’à son achèvement la liquidation de toute forme de souveraineté démocratique, ou délibérante, fût-elle de plus en plus éloignée de celui que l’on prétendait toujours désigner comme souverain, soit le peuple. Je ne vais pas entrer ici dans le détail des embrouilles qui aboutirent au sacre de Napoléon Ier. Par contre, il me semble important de souligner que ce pouvoir d’un seul ne fut pas le résultat de sa seule volonté – dit comme ça, cela paraît évident et pourtant, ce truisme gagne à être illustré par les prises de position des unes et des autres rapportées par Melissa & Bosc.

Voici par exemple Germaine de Staël : « […] à l’origine avec Benjamin Constant du “libéralisme” qui s’épanouit au XIXe siècle, [elle] est emblématique de ces révisionnistes qui craignent tous la souveraineté populaire et militent en faveur d’un pouvoir exécutif renforcé et d’une réduction de la représentation nationale » (p. 52). « Révisionnistes » doit s’entendre ici comme les partisan·e·s d’une révision de la Constitution de 1795, celle du Directoire. Madame de Staël rédige en 1798 un ouvrage qui ne sera connu qu’après sa mort, mais dont les idées circulent et sont discutées dès l’époque de sa rédaction : Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la République en France. Il s’agit de réviser la Constitution thermidorienne, laquelle ne donnait guère satisfaction : même réduite à la portion congrue, la démocratie donnait encore de faibles signes de vie et il avait fallu pas moins de deux petits coups d’État afin de rectifier la composition des Assemblées – celui du 18 fructidor, en 1797, qui cassa les élections suite à la victoire des royalistes et celui du 22 floréal en 1798, qui répéta la même opération, mais cette fois à l’encontre des « néojacobins ». Mais que l’on ne s’y méprenne point : la fille du banquier Necker parlait de la forme des institutions et non pas du fond. Ainsi, disait-elle, « la propriété est l’origine, la base et le lien du pacte social […] la propriété ou la société, c’est une seule et même chose » (cit. p. 52). Et leur défense vaut bien que l’on y mette les moyens : « S’il faut une dictature, c’est-à-dire une suspension de la volonté de tous, comment ne pas la chercher dans des institutions légales […] » (cit. p. 53). Bon sang, mais c’est bien sûr ! Il suffisait d’y penser !

Voici ensuite Sieyès – Emmanuel-Joseph Sieyès, ci-devant abbé. J’ai dit plus haut que je n’entrerais pas « dans le détail des embrouilles » de l’époque. Avec lui c’est compliqué, puisqu’il en fut l’un des acteurs principaux : pour ne parler que de la dernière période de la Révolution, il fut l’un des cinq Directeurs, et pas pour rien dans la résistible ascension de qui vous savez. Qu’est-ce qu’il dit, Sieyès ? « L’autorité doit toujours venir d’en haut, c’est-à-dire de la représentation nationale ou du peuple représenté. [C’est moi qui souligne] […] le pouvoir souverain réside essentiellement dans le peuple représenté. » Ce qui le conduit logiquement à conclure qu’« il n’y a plus d’égalité politique entre les représentants et les représentés » (cit. p. 57). Durant le Directoire, Sieyès « cherchait un sabre », afin de mettre bon ordre aux débordements des « exagérés » ou des « exclusifs » (royalistes et jacobins). Il le trouva en Bonaparte. Mais ce dernier poussa la logique antipopulaire jusqu’au bout : désormais, il n’y aurait plus d’égalité politique entre le représentant et les représentés…

Aussi, la « société » n’en pouvait mais. Entendez Boissy d’Anglas, qui déclare en 1795 que « Depuis six ans, en proie aux orages des révolutions qui ont déchiré notre malheureuse patrie, l’œil fixé sur un but qui semblait nous fuir […] nous avons plus cédé à l’impulsion populaire que nous ne l’avons dirigée » (cit. p. 58, c’est encore moi qui souligne).

Voici enfin Cabanis, médecin et philosophe « modéré »[2]. Il expose le projet de brumaire en détaillant la Constitution de l’an VIII (1799, après le coup d’État du 18 brumaire) à la rédaction de laquelle il a participé : dans le « véritable système représentatif […] tout se fait […] au nom du peuple et pour le peuple ; rien ne se fait directement par lui : il est la source sacrée de tous les pouvoirs ; mais il n’en exerce aucun […] ; le peuple est souverain, mais tous les pouvoirs dont sa souveraineté se compose sont délégués ; il prend part à tout par sa surveillance, mais ses passions ne peuvent jamais être égarées par les agitateurs, et troubler la paix de l’État : en un mot, il est libre, mais il est calme. »  Grâce à cette organisation adéquate de la représentation politique, il devient (enfin !) possible d’« établir une démocratie purgée de ses inconvénients » (cit. p. 59-60, c’est toujours moi qui souligne).

Bref, on aura compris que le principal souci des thermidoriens, qui finirent par porter Bonaparte au pouvoir en tant que Premier Consul, ce qui lui permit ensuite d’accaparer tout le pouvoir à lui tout seul, était de se débarrasser du peuple délibérant d’abord, des assemblées représentatives un peu trop indociles ensuite. Ce qui fut fait.

Conséquence immédiate de cette concentration extrême de l’exécutif : la centralisation administrative, à laquelle Belissa & Bosc consacrent leur deuxième chapitre. Contrairement à un cliché qui a la vie dure, la centralisation administrative n’est pas « jacobine », pas plus que les jacobins ne mirent en place un système centralisé, bien loin de là. « Plus les fonctionnaires se mettent à la place du peuple, disait Saint-Just, et moins il y a de démocratie. » Et, dans le projet de Constitution qu’il présenta à la Convention en 1793, il précisait que « la souveraineté de la nation réside dans les communes » (cit. p. 81-82). Et de fait, « la loi du 14 frimaire an II (4 décembre 1793) qui organise le gouvernement révolutionnaire attribue l’exécution des lois révolutionnaires aux municipalités et aux comités de surveillance élus localement, en particulier l’exécution de la loi dite du Maximum qui permet de contrôler le prix des biens nécessaires à l’existence et celui des matières premières indispensables au travail des artisans » (p. 82). Or ce sont bien les jacobins qui exerçaient le plus d’influence à la Convention à ce moment-là. Dans ce domaine comme dans celui de la représentation politique, la réaction thermidorienne employa toutes ses forces à évincer le peuple. Et ici encore, Bonaparte devint Napoléon en poussant cette logique jusqu’au bout. La mesure la plus connue, et la plus emblématique, probablement, de sa dictature, est la création des préfets qui, inversant le flux de la représentation, représentent l’exécutif et, en dernière analyse, le dictateur lui-même, qui les nomme et les limoge selon son bon plaisir. Ils ont tout pouvoir dans leur département, à condition d’appliquer à la lettre les consignes du ministre auquel, et à lui seul, ils doivent rendre des comptes. Chaptal, qui présente le projet de gouvernement bonapartiste tel qu’organisé par une loi de 1800, explique : « Le préfet ne connaît que le ministre [de l’Intérieur], le ministre ne connaît que le préfet. Le préfet ne discute point des actes qu’on lui transmet ; il les applique, il en assure et surveille l’exécution […] Le préfet, essentiellement occupé de l’exécution, transmet les ordres au sous-préfet ; celui-ci aux maires des villes, bourgs et villages, de manière que la chaîne d’exécution descende sans interruption du ministre à l’administré, et transmet la loi et les ordres du gouvernement jusqu’aux dernières ramifications de l’ordre social avec la rapidité du fluide électrique. » (Cit. p. 88.) En somme, une chaîne de commandement sur le même modèle que celle qui a cours dans l’armée.

Je passe sur l’organisation de la justice (Napoléon décide des nominations, de l’avancement, etc.), celle des lycées – sur le modèle militaire également –, ou encore sur le contrôle des scientifiques par l’intermédiaire de l’Institut, à propos duquel les deux auteurs concluent ainsi ce chapitre : « Monarque protecteur des sciences qui met la vie intellectuelle sous contrôle policier, Bonaparte ne souhaite pas l’émergence d’une aristocratie du savoir mais celle d’experts au service de l’État. » (p. 103) Curieux, ça me rappelle quelqu’un…

Je n’ai abordé que les deux premiers chapitres de ce livre. Traiter des suivants déborderait le cadre de cette note, mais tout de même, il faut rappeler ici que nous devons à Napoléon, en vrac, le rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises, la remise à leur place des femmes et des enfants, sur lesquels s’exerce en pratique, selon le Code civil, la seule réelle souveraineté concédée à tout individu mâle et majeur, la Légion d’honneur – manière de se créer une clientèle d’affidés reconnaissants – et, last but not least, la Banque de France, banque privée mais reconnue nationale, en quelque sorte, en échange des services sonnants et trébuchants (financement de sa résistible ascension) rendus au futur empereur par quelques financiers scélérats (pardon pour le pléonasme).

Je ne reviens pas non plus sur le discours prononcé par Macron devant le tombeau du dictateur aux Invalides lors de la commémoration du bicentenaire de sa mort. Il suffira de relever, comme le font Belissa et Bosc, que ce même président, qui se targue, dans d’autres contextes, de « réconcilier les mémoires », n’a pas cru bon de commémorer, en cette même année 2021, le cent cinquantenaire de la Commune.

franz himmelbauer

[1] https://antiopees.noblogs.org/post/2018/09/30/aux-origines-de-la-republique-macronienne/

[2] Ami de Mirabeau et Condorcet, membre du même club que Sieyès, et qui échappa aux rigueurs de la Convention montagnarde parce qu’il était également respecté en tant que médecin qui soignait les pauvres.

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Malika Rahal, Algérie 1962. Une histoire populaire

Malika Rahal, Algérie 1962. Une histoire populaire, éditions La Découverte, 2022.

Voilà un bouquin qui tombe à pic. Pas seulement parce que cette année, on commémorera les soixantièmes anniversaires du cessez-le feu en Algérie – acté le 18 mars 1962 par les dits « accords d’Évian » entre le gouvernement de la République française et le gouvernement provisoire de la République algérienne, (GPRA, alors encore installé à Tunis) –, de l’indépendance de l’Algérie, proclamée le 5 juillet 1962 et, en septembre, de l’élection de l’Assemblée nationale constituante et de la mise en place du premier gouvernement dirigé par Ben Bella. Mais aussi, mais surtout, parce que ce livre parle de cette année cruciale depuis un double point de vue : algérien et populaire. Et ça change tout.

On sait que Jupiter Macron, qui prétend réconcilier tout le monde avec tout le monde[1], a récemment reçu en son palais des représentants des « rapatriés », ou « pieds-noirs », soit ces Français d’Algérie dont une très grande partie[2] quittèrent leur pays natal, en panique[3], durant l’année 1962, et furent assez mal accueillis en « métropole » (de leur point de vue en tout cas et de celui de tous les candidats aux élections de la Ve République, qui les flattent régulièrement dans le sens du poil) . Or le discours présidentiel[4], précédé de l’intervention d’une personne qui fut, enfant (elle avait alors cinq ans), l’une des victimes d’un attentat à la bombe commis par le FLN en 1956[5], après le bla-bla habituel sur « l’amour charnel » des rapatriés pour « cette terre », leur « labeur pour la faire fructifier[6] » puis leur « exode » et leur « exil », poursuit par cet énoncé : « L’histoire des rapatriés est celle de la France. » Quant aux Algériens, on se demande où ils sont passés, ceux-là… D’ailleurs, un peu plus loin, le Président parlera de « l’engrenage mortifère de la guerre civile ». Là, je suis interloqué : « guerre civile » ? – mais entre qui et qui ? Exit donc les Algériens, totalement invisibilisés par ce discours.

Parmi les invités de l’Élysée, ce 26 janvier, figurait Jean-Jacques Jordi, rapatrié lui-même et que La Provence du même jour, en chapô de son interview, présente comme « historien, spécialiste des migrations en Méditerranée [et] incontournable sur la question des pieds-noirs ». Alors il dit quoi, ce monsieur ? Eh bien, que « ce pays [l’Algérie, bien sûr] n’était pas une colonie comme les autres pays africains. Il était considéré comme une prolongation de la France. Les pieds-noirs […] ne doivent pas se considérer comme des colons. Leurs ancêtres ont peuplé ces territoires, mais n’ont rien décidé et il n’y a pas eu de guerre de conquête[7]. » Je ne sais pas ce qui m’a le plus estomaqué à la lecture de ces lignes : l’énormité des mensonges de cet « historien » ou la passivité du journaliste qui n’y réagit pas[8]. Et je ne parle pas des propos du même Tonneau (c’est son nom) sur Macron dont il écrit qu’après avoir suscité contre lui l’hostilité des rapatriés pour avoir déclaré en 2017 que la colonisation était un crime contre l’humanité, il a, depuis, « défriché ce terrain [de la mémoire] où les mines restent entretenues par les gouvernements algériens, bien plus que par le peuple ». Pauvre barrique ! S’il se documentait tant soi peu avant d’écrire un article, en lisant par exemple le livre de Malika Rahal[9], il saurait que parler de mines dans ce contexte, c’est pour le moins une maladresse, sinon une insulte à la mémoire des nombreuses personnes tuées ou estropiées par ces saloperies d’engins posés par l’armée française au long des frontières algéro-marocaines et tunisiennes afin d’empêcher tout soutien de l’extérieur aux combattants du FLN. Voici ce qu’écrit là-dessus l’auteure d’Algérie 1962 :

« Le sol algérien est d’abord empoisonné par la présence de vastes zones minées par les quelque onze à douze millions de mines antipersonnel déposées par l’armée française durant le conflit, principalement – mais pas exclusivement – dans les zones frontalières. […] le sol continue donc à mener une “guerre après la guerre” contre ses habitants et tue aveuglément dès 1962 […]. En avril 2018, le président de l’association algérienne des victimes des mines comptabilisait 7500 victimes de mines datant de la période coloniale depuis 1962. Le 26 décembre 2019 […] Algérie Presse Service (APS) [rapportait] qu’un jeune garçon [avait] encore été tué par une mine datant de la guerre dans la région de Sidi Bel-Abbès. » (p. 259)

Le déminage, dit encore Malika Rahal, avait commencé dès l’indépendance, jusqu’à la proclamation officielle de la fin des opérations en janvier 2017. Or, s’il bénéficia dès 1963 d’un soutien des démineurs soviétiques, il fallut attendre… 2007, soit quarante-cinq ans après les accords d’Evian, avant que le chef d’état-major des forces armées françaises daigne remettre les plans des champs de mines aux Algériens !

Bref, oublions Tonneau, Jordi, Macron et compagnie et retournons en Algérie 1962. J’ai trouvé cet essai vraiment passionnant, d’abord parce qu’il tient la promesse de son sous-titre : Une histoire populaire.

Une histoire : car 1962 est un aboutissement, bien sûr (132 ans de colonisation, sept ans de guerre de libération, pour faire – trop – vite). C’est aussi un début, un commencement, celui d’une nouvelle ère pour les Algérien·ne·s. C’est enfin (surtout ?) une durée en soi, avec ses propres dynamiques, et qui déborde un peu le cadre strict de l’année 1962, puisque l’auteure estime que l’effervescence qui la caractérise commence avec les manifestations de masse de décembre 1960, lesquelles contraignirent De Gaulle à reconnaître la volonté d’indépendance du peuple algérien[10] envers et contre la victoire militaire française sur l’ALN (armée de libération nationale), et court jusque vers mars 1963, « quand la loi sur la nationalité délimite le corps national en fixant les conditions de possession de la nationalité : même si, pour les Français d’Algérie, il reste encore deux années pour se déterminer de façon définitive, l’établissement de la loi représente une fermeture par rapport à un temps où l’Algérie semblait être le pays de qui voulait s’y reconnaître » (p. 416). Malika Rahal y ajoute la « nationalisation des bien vacants » (laissés derrière eux par les rapatriés), ce qui referme évidemment un certain nombre de possibles (retour d’anciens propriétaires, français ou algériens, mentionne-t-elle, à quoi j’ajouterais la reprise des infrastructures de production et des terres en autogestion, pas forcément facilitée par la propriété étatique).

Une histoire populaire : si vous cherchez à vous renseigner sur l’histoire politique de l’indépendance, au sens des luttes pour le pouvoir entre différentes factions, alors vous n’êtes pas au bon endroit. Ce livre en parle aussi, bien sûr, quand leur évocation est nécessaire afin de mieux comprendre le contexte, mais ce n’est pas, et de loin, son objet central. Son principal centre d’intérêt, ce sont les conditions réelles qu’ont connues les Algérien·ne·s à ce moment-là, comment ielles les ont vécues et ressenties. Naguère, j’avais écrit une note de lecture sur Tous ceux qui tombent, un essai historien sur la Saint-Barthélémy[11]. J’y avais repéré la même sensibilité aux « petites gens » – ou aux gens, tout simplement. Le sous-titre du livre de Foa était d’ailleurs Visages de la Saint-Barthélémy, indiquant son projet de donner des noms et des visages aux victimes du massacre. Ici, nous découvrons aussi beaucoup de visages et de personnalités à travers les nombreux témoignages recueillis directement par l’auteure et ses recherches dans diverses archives, livres et autres périodiques[12].

Elle a donc divisé son livre en quatre parties qui cherchent à répondre aux quatre questions qu’elle (se) pose dans son introduction :

« La première est celle de savoir ce que 1962 fait à la violence. » En effet, avant de marquer la fin de la guerre, on dirait presque que le cessez-le-feu la relance, « avec le déchaînement de celle de l’OAS, ainsi que certaines violences vengeresses de fin de guerre et des violences interalgériennes qui se prolongent » (p . 18). Dans les souvenirs des témoins de l’époque, la période mars (Évian) juillet (indépendance) est souvent nommée « le temps de l’OAS ».

« La deuxième […] est celle de savoir ce que 1962 fait aux corps, corps collectif et corps individuels. » En gros, il s’agit de comprendre et de montrer, au-delà des « récits de déploration » qui insistent sur les déchirements, en quoi « les événements de 1962 sont fondateurs et procèdent d’une dynamique de fusion » – retrouvailles, deuils, auto-organisation obligée afin de parer aux urgences, sans oublier les festivités autour du 5 juillet[13].

« La troisième question est celle de de ce que 1962 fait à l’espace. » (p. 19) Les camps et les prisons s’ouvrent, les réfugiés rentrent, les pieds-noirs s’en vont, le tout dans un espace encore partagé, durant la période transitoire, (de mars à juillet) entre FLN, armée française et OAS ; et dans un espace, particulièrement l’espace rural, ravagé par la guerre (bombardements intensifs, y compris au napalm, champs de mines, destruction de centaines de villages par l’armée française, etc.)

« Enfin, la dernière partie explore ce que 1962 fait au temps. […] L’indépendance réactive la mémoire d’événements anciens, du début de l’occupation française en 1830 aux dépossessions foncières plus récentes. » (p. 21-22) Mais on voit bien qu’elle est aussi porteuse d’immenses espérances et, en cela, tournée vers l’avenir.

« On le comprend, le sujet est immense ; j’assume de ne pas en traiter tous les aspects », peut-on lire (p. 19) dans cette introduction. Je pourrais en dire autant de cette recension…

Influencé par l’actualité dont j’ai traité au début de cette note, j’ai choisi de m’attarder sur le chapitre 5 : « L’événement : Oran 1962 ». En effet, Macron dans son discours comme Jordi dans son interview parlent de ce massacre du 5 juillet (le jour des festivités de l’indépendance, donc). Le Président évoque « l’engrenage mortifère de la guerre civile [qui] conduisit au drame du 5 juillet à Oran où des centaines d’Européens, essentiellement des Français, furent massacrés […] ». Jordi quant à lui, interrogé par Tonneau sur la fusillade de la rue d’Isly (le 26 mars à Alger), termine ainsi sa réponse, après avoir évoqué les circonstances troubles qui conduisirent les soldats français à tirer sur leurs compatriotes (sur des « Européens », là gît le scandale) : « Certaines choses ne s’expliquent toujours pas. Mais la journée qui compte est le 5 juillet. — Pour quelles raisons ? — Le 26 mars, l’armée française tire [rue d’Isly] sur des Français. Le 5 juillet, alors que l’on fête l’indépendance, un coup de feu à Oran entraîne une “chasse à l’Européen” qui fera 700 morts et disparus. Cette journée fut la plus meurtrière de toute la guerre[14]. »

Malika Rahal a cherché les causes de l’événement. Car de ce point de vue, « un coup de feu » ne nous dit pas grand-chose… Elle montre comment cet événement n’a pas existé isolément, mais a été précédé par « des violences de fin de guerre qui se sont déroulées dans la ville à partir du début 1962 et dont le massacre du 5 juillet n’est que le dénouement » (p. 83). Elle en restitue d’abord le paysage (son « arrière-pays », dit-elle). En 1960, Oran comptait 413 000 habitants, répartis moitié moitié entre « Européens » et « musulmans[15] ». Mais en 1962, la population musulmane a nettement augmenté – du fait probablement de l’ouverture des camps de concentration (dits « de regroupement » par les autorités coloniales) créés pendant la guerre par l’armée française – et qui détenaient, jusqu’aux accords d’Evian au moins 2 350 000 personnes, soit un quart de la population colonisée[16] – peut-être aussi tout simplement parce que les ravages exercés par l’armée française dans les campagnes avaient bousculé leurs habitants vers les villes. D’après un rapport du CICR (Comité international de la Croix-Rouge), venu observer la situation fin mai 1962, « la situation des musulmans d’Oran est actuellement très précaire. Les quartiers qui leur sont réservés et qui contiennent environ 300 000 personnes dont 50 000 enfants sont complètement encerclés par des quartiers européens. Les entrées sont hérissées de barbelés. Nombreux postes de contrôle militaires et FLN à l’entrée, la ville est pratiquement en état de siège. Le téléphone est complètement coupé en ville musulmane et les moyens de communication avec l’extérieur sont très difficiles. » Le même rapport note que « les quartiers musulmans sont soumis à des tirs intermittents de mortier (deux à trois fois par semaine). Le 20 mai par exemple, plusieurs obus sont tombés sur une place publique et ont fait dix-sept morts et soixante-huit blessés. » (p. 86) Le rapport ajoute qu’en plus des mortiers, les « musulmans » sont les cibles de snipers postés dans les quartiers européens et qui « prennent en enfilade » les rues de leurs quartiers. Il y a très peu de médecins, encore moins d’infrastructures médicales en état de fonctionner (coupures d’électicité fréquentes, manque d’approvisonnement en médicaments et en matériel, etc.) La mortalité infantile explose : l’envoyé du CICR note « quatre-vingt décès infantiles [en quatre jours], une menace d’épidémie de méningite cérébro-spinale, des cas de méningite tuberculeuse foudroyante chez des enfants malnutris[17] » (p. 88). Dans ces conditions, les malades et les quelque sept à huit blessés quotidiens par balles ou éclats de mortiers doivent souvent être évacués vers Tlemcen (à 180 kilomètres) pour y être opérés – or ces transports, faute d’ambulances, se font dans des conditions dramatiques, dans de vieilles 403, souvent mitraillées en route par les tueurs de l’OAS (il faut savoir que c’était une des spécialités de ces gens-là que d’aller achever les blessés du camp d’en face dans leur lit d’hôpital et ce non seulement à Oran mais partout en Algérie).

Il existe un autre rapport sur ce qui s’est passé à Oran durant des mois, bien avant le 5 juillet, c’est celui du consul des Etats-Unis William Porter, rédigé un peu plus tard, en 1963. Pendant la période « transitoire » (du 18 mars à l’indépendance), Oran était selon ses termes « a city of terror » : « Nulle part ailleurs, dit-il, l’Organisation armée secrète n’a été aussi puissante, aussi impitoyable et aussi soutenue par la masse de la population qu’à Oran. Les “musulmans” étaient parqués dans ce qu’on a appelé le pire ghetto depuis Varsovie, systématiquement bombardés, privés des produits de base de la vie, et étaient massacrés par des gangs de voyous avec une forme de plaisir lorsqu’ils sortaient de leurs enclaves. » (p. 88) Et Malika Rahal d’ajouter que l’auteur du rapport du CICR, lui aussi, fait la comparaison avec le ghetto de Varsovie, une comparaison que lui ont suggérée les rares médecins tentant d’exercer en secteur musulman.

Elle présente ensuite un schéma des lignes de tir des snipers OAS sur un des quartiers musulmans, montrant qu’ils disposaient de points hauts qui leur permettaient de prendre plusieurs rues en enfilade. « Dans cette période de l’OAS, raconte un témoin cité par Malika Rahal, à cause des snipers, les hommes, notamment les anciens combattants [« musulmans »], ne pouvaient se rendre à la poste Saint-Charles, proche de l’immeuble blanc [où étaient postés des tireurs], pour retirer leurs pensions. Un temps, des femmes y sont allées à leur place, notamment une voisine, Aïcha. Un jour finalement, Aïcha et quatre autres femmes ont été abattues par les snipers à quelques mètres de la poste, depuis le même immeuble blanc, par-dessus les maisons basses. » (p. 91) Ce doit être cela , la « guerre civile » dont parle Macron. Civile ? Coloniale et raciste, oui !

Et ce n’est pas tout. Avant le cessez-le-feu, le 28 février 1962, eut lieu à Oran l’attentat que Paris Presse qualifia de « plus sanglant de la guerre d’Algérie » : deux voitures piégées explosèrent en lisière du quartier musulman de Mdina Jdida et firent des dizaines de morts et encore plus de blessés (le bilan précis est difficile à reconstituer dans la mesure où les « musulmans » ne pouvaient évidemment se rendre dans les hôpitaux des quartiers « européens » où ils auraient été à coup sûr les cibles de l’OAS).

« À la veille de l’indépendance, Oran apparaît donc comme une ville marquée non seulement par les huit années de guerre qui ont affecté tout le pays, mais aussi par un déchaînement spécifique de l’OAS, au point que la panique, la tension et les représentations angoissées de l’avenir transpirent de partout. » (p. 96) Pour couronner le tout, le 25 juin, l’OAS incendie les réservoirs de stockage de carburant du port d’Oran. Le ciel en sera obscurci plusieurs jours, ce qui crée une atmosphère d’apocalypse, rapportent les témoins. Le 5 juillet vers 11h30, alors que commencent les festivités de l’indépendance, on entend des coups de feu. Où et par qui sont-ils tirés, nul ne le sait. Toujours est-il qu’ils provoquent la panique et la rage parmi les « musulmans » – on peut dire à présent : les Algérien·ne·s. C’est la provocation de trop. Contrairement à ce que prétend Jordi dans l’interview citée plus haut, on ne connaît pas le bilan exact du nombre de victimes « européennes »… et Algériennes, car il y en eut aussi ce jour-là, ce qui tendrait à prouver que l’OAS, une fois de plus, était impliquée dans le déclenchement des violences et leur poursuite jusqu’en milieu d’après-midi. Malika Rahal dit que le décompte « officiel » des morts, publié par la presse le 9 juillet, est régulièrement contesté, mais qu’« il demeure le plus solide que nous ayons » : cent un morts, dont soixante-seize Algériens et vingt-cinq « Européens », et cent quarante-cinq blessés (cent cinq Algériens et quarante « Européens ». Il est possible que parmi les Algériens figurent des « harkis », « au sens générique de traîtres ». Quoi qu’il en soit, conclut l’auteure, ce bilan indique un aspect « totalement occulté de l’événement : s’il s’approche de la réalité, il aurait fait plus de victimes “musulmanes” que de victimes “européennes”[18] ». On voit par là que le président de la République française a repris à son compte, dans son discours, une version très éloignée de la réalité du massacre du 5 juillet. Et pour faire bonne mesure, il n’hésite pas à ajouter que « ce massacre, lui aussi, doit être regardé en face et reconnu ». L’ignorance qu’il manifeste ainsi est-elle délibérée ? J’ai tendance à le penser – je pense qu’il raconte ce que veulent entendre les pieds-noirs afin de capter leurs voix. Pour qui voudra ne pas se contenter de ces balivernes, je recommande la lecture de Algérie 1962, en ajoutant que je ne me suis arrêté ici que sur une toute petite partie du livre (un chapitre sur vingt-deux[19]), et qu’il y a vraiment énormément à apprendre dedans – j’espère en avoir donné un aperçu malgré tout.

franz himmelbauer

[1] On peut se faire une idée de cet « activisme mémoriel » en lisant l’épilogue, signé par Nadia Yala Kisukidi, du livre L’Empire qui ne voulait pas mourir, dont j’ai récemment rendu compte ici. En voici un extrait : « L’activisme mémoriel engagé depuis plusieurs années par l’État français tend à réformer une relation figée dans le cycle sans fin des violences et des humiliations postcoloniales. Pourtant, ces nouvelles logiques narratives se heurtent encore trop souvent à deux écueils : en premier lieu, la transformation du récit franco-africain s’effectue au profit exclusif de la France – il s’agit de transformer symboliquement les termes de la relation, mais pour mieux perpétuer ce qui a été et assurer les attributs matériels de la puissance à un État qui doit maintenir son rang et son prestige mondial ; en second lieu, la transformation du récit n’est souvent qu’un nouvel effet d’annonce – comme une énième prestidigitation –, l’effet magico-religieux de la parole élyséenne et des grands rituels symboliques masquant l’absence de changements politiques réels. » (p. 964, c’est moi qui souligne.)

[2] « En quelques mois », dit Macron, « près d’un million de personnes […] sont passées d’une rive à l’autre. » En fait, dit plus précisément Malika Rahal : « Durant l’année 1962, ce sont quelque 650 000 personnes qui migrent pour s’installer en France sur environ un million d’“Européens”. » (p. 48) Plus loin, elle ajoute : « Les Français d’Algérie qui restent seront 200 000 en 1963 […] sur un million en 1960. » (p. 140). Les différences de chiffres avec Macron ne sont pas minces. Probablement que ce « près d’un million en quelques mois » participe de l’amplification du drame vécu par les rapatriés… Le Président utilise d’ailleurs un peu plus loin dans son discours l’image-choc forgée par les plus traumatisés de ces derniers : « La valise ou le cercueil ». C’est très largement exagéré, et l’on ne voit pas que de telles outrances puisse participer d’une quelconque « réconciliation des mémoires ». Quant à moi, j’ai connu des pieds-noirs moins grandiloquents qui pratiquaient l’autodérision lorsqu’il m’arrivait de partager l’apéro avec eux (eux l’anisette et moi le pastis) aux comptoirs de la petite ville de F., dans le sud-est de la France, où ils furent nombreux à s’installer après l’exode. Je me souviens toujours de cette formule qui m’avait frappé : « On est partis à poil, une main devant, une main derrière. » Il y avait là aussi de l’exagération, mais j’oserais dire qu’elle était plus civilisée que celle d’un Macron qui instrumentalise les drames vécus par les autres afin de se faire réélire.

[3] Comme le rapporte Malika Rahal à travers plusieurs exemples, les « Européens », dans leur grande majorité, ne pouvaient se résoudre à rester dans un pays dirigé par des « Arabes ». Mais il faut ajouter à cela que le rythme des départs fut considérablement accéléré par la guerre menée par l’OAS, dont l’objectif était d’imposer des enclaves blanches dans le nouveau pays indépendant, et dont Macron ne mentionne le nom qu’à deux reprises dans son discours du 26 janvier, alors que cette organisation terroriste (on n’en a pas eu d’autre depuis en France, du moins au même niveau de violence et de nombre de victimes) porte une très lourde responsabilité dans la prolongation de la guerre durant des mois après les accords d’Évian, une guerre non moins féroce contre les « Européens » suspects de sympathie envers les « musulmans », et contre ceux qui voulaient partir (« trahissant » ainsi la cause coloniale), que contre le FLN.

[4] À lire sur le site de l’Élysée.

[5] Passé à la postérité sous le nom d’attentat du Milk Bar, il fit trois morts et une soixantaine de blessés, dont de nombreux enfants. Pourquoi avoir fait parler une victime de cet attentat – par ailleurs très digne – au début d’une cérémonie qui consistait surtout à reconnaître un « massacre » (ce sont les mots du Président) d’« Européens » (comme on disait alors, par opposition aux « musulmans ») rue d’Isly à Alger, tombés sous les balles de l’armée française, « massacre impardonnable pour (sic) la République » ? Si Emmanuel Macron a pu accuser le régime algérien d’exploiter une « rente mémorielle » contre la France, on voit bien, à travers cette mise en scène, comment lui aussi tente de tirer bénéfice d’une mémoire « victimaire » (celle des victimes du FLN) contre une autre (celle des victimes – ici « européennes » – de l’armée française).

[6] Dans ce « labeur pour la faire fructifier », comment ne pas entendre l’écho de la sempiternelle fable, répétée toujours et partout où il y eut colonisation, à propos de ces « terres vierges », ou « laissées à l’abandon », ce qui légitimait leur prise de possession ?

[7] C’est évidemment moi qui souligne.

[8] Et comme il ne faut jamais laisser passer une occasion de taper sur monsieur Z., j’en profite donc pour dénoncer la même attitude chez trop de soi-disant journalistes qui l’interviewent, à propos, entre autres, de Pétain et des juifs, particulièrement de la rafle du Vél’d’Hiv. L’autre matin dans la matinale de France Inter, un auditeur appelle et lui demande comment il peut soutenir que Pétain a protégé les juifs contre les nazis. Z. rétorque aussitôt qu’il n’a jamais dit cela, mais que Pétain a protégé les juifs français, hein, français ! Et c’est malheureux, ces juifs raflés à Paris en juillet 1942, ils portaient tous des noms polonais, hein, polonais ! Quand bien même ce serait vrai (mais ça ne l’est pas, évidemment), les « journalistes » pourraient – que dis-je, devraient ! – lui demander alors ce qu’il a à dire sur la déportation des juifs « polonais ». Bah non, pensez, z’ont pas le temps, le gars et la meuf. Je les déteste autant que Z.

[9] Algérie 1962 a paru début janvier.

[10] Voir là-dessus les travaux de Mathieu Rigouste, livre, film et site Un seul héros le peuple.

[11] À lire par ici.

[12] La liste des « Témoignages et sources primaires » occupe les pages 421 à 445 du livre.

[13] La date avait été fixée 132 ans après, jour pour jour, la capitulation du Dey d’Alger devant les Français.

[14] La Provence, 26 janvier 2022, loc. cit.

[15] Même si c’est un peu lourd, je suis Malika Rahal dans son usage des guillemets autour des noms « Européens » et « musulmans », en tant qu’ils désignent les « catégories raciales de la colonisation » (p. 18).

[16] Un quart ! Difficile de ne pas être abasourdi devant l’ampleur de ces « regroupements de population », bel euphémisme d’une stratégie contre-insurrectionnelle dite de la « guerre révolutionnaire », mise au point par des officiers français et exportée ensuite dans le monde entier, particulièrement aux États-Unis et en Amérique du Sud, et qui consistait, entre autres, à « vider l’eau » (la population) pour attraper « les poissons » (les maquisards). Donc, on expulsa les paysans de leurs villages (souvent d’ailleurs entièrement détruits par le feu et/ou les bombardements afin d’empêcher toute réinstallation) et on concentra les villageois dans des camps. Un chapitre entier est consacré aux camps dans le livre (chap. 17, « Le camp », p 305-319) dont sont extraits ces chiffres stupéfiants : « […] on considère […] que le total des personnes déplacées de force durant le conflit s’élevait en 1961 à 3 525 000, soit 41% de la population colonisée. »

[17] À la lecture de ce rapport, je ne peux m’empêcher de penser à celle de La Peste, de Camus, que j’ai faite récemment. Camus, référence obligée du président de la République dans son discours aux rapatriés… Comparant les deux situations, la réelle et la fictionnelle, je vois tout l’écart qui les sépare, non pas en terme de « réalité », hein, il ne s’agit pas de reprocher à un romancier d’écrire un roman, mais plutôt en terme d’individualisation, de psychologisation, de fatalité, d’évacuation en somme de toute responsabilité politique des événements – sauf, peut-être, à comparer les « belles âmes » qui soignent leurs concitoyens et d’autres qui s’en foutent. Je dois avoir l’esprit mal tourné, mais je crois que ce n’est pas un bon signe pour un écrivain que l’on présente souvent comme « engagé » que de pouvoir être cité, dans ce contexte, par Macron. Comme on dit, « ça ne mange pas de pain ».

[18] On trouve sur le Net des études très détaillées d’historiens algériens sur les événements d’Oran : « Oran 1962 », par Fouad Soufi (série de quatre articles) et « L’OAS a fait un millier de victimes civiles algériennes à Oran », dossier avec des contributions de Pierre Daum et Saddek Benkada.

[19] On peut consulter la table des matières ici.

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Flux. Comment la pensée logistique gouverne le monde

Mathieu Quet, Flux. Comment la pensée logistique gouverne le monde, Zones, 2022

Qu’est-ce que la logistique ? Selon un professeur de marketing cité par Mathieu Quet, ce terme, « dont l’usage est aujourd’hui répandu, trouve son origine dans le domaine militaire et a été plus récemment adopté par le secteur privé de l’économie où il est associé à l’organisation de la distribution physique des biens » (p. 34). Cela se traduit très concrètement par l’usage d’outils qui, s’ils n’ont pas été inventés par les militaires, ont d’abord été massivement utilisés par eux avant de l’être dans le domaine civil : ainsi de la palette et du transpalette (chariot élévateur) durant la Seconde Guerre mondiale – par exemple, avant d’écraser des villes entières sous des tapis de bombes, il fallait bien les acheminer depuis les sites de production jusqu’aux bombardiers – et du container, adopté par l’armée américaine durant la guerre du Vietnam afin d’amener là-bas des armes, munitions et divers matériels militaires, bien sûr , mais aussi tout ce qui était nécessaire à y recréer des enclaves d’American way of life – de véritables petites villes avec tout le confort « moderne » dédiées au repos, aux soins et à l’entretien du moral des guerriers… Ça en faisait, du volume à trimballer à travers le Pacifique ! Et puisque nous sommes aux States, restons-y, avec un exemple emblématique de ce passage de la logistique du domaine des armées à celui du commerce, tiré d’un excellent livre sur le marketing qui vient tout juste de paraître[1] :

« La logistique reste cependant longtemps confinée à la sphère militaire et ne suscite l’intérêt des théoriciens du marketing que dans les années 1980, à mesure que les clients et les commerçants stockent de moins en moins, que les produits se multiplient et que les transporteurs se professionnalisent. La maîtrise du transport et du stockage est toujours plus stratégique – Wal-Mart en est un bon exemple. La chaîne a construit son empire en misant sur les zones rurales délaissées par les grandes enseignes, mais aussi sur la logistique. “L’efficacité et les économies d’échelle que nous réalisons grâce à notre système de distribution nous donnent l’un de nos plus grands avantages compétitifs”, estime Sam Walton, le fondateur de la chaîne. Wal-Mart possède notamment sa propre flotte de camions et ses logiciels de gestion des stocks et des livraisons, ce qui ne va pas de soi pour une chaîne de supermarchés. Deux successeurs de Walton à la tête de l’entreprise sont issus du département logistique. L’un d’eux, David Glass, automatise un centre de distribution dès 1978 en le liant par ordinateur aux supermarchés qu’il approvisionne et à leurs fournisseurs ; ce dispositif, qui rend le réassort plus rapide et moins cher, est vite étendu à tous les magasins de la chaîne. Les fournisseurs peuvent ainsi suivre en temps réel les ventes de leurs produits et réapprovisionner les supermarchés directement depuis leurs usines, sans qu’un être humain ait à passer une commande. Jack Shewmaker, autre cheville ouvrière de la direction de Wal-Mart, a poussé Walton à investir dans l’automatisation de la gestion des stocks, le traçage des marchandises et des camions, ou encore le suivi des ventes en temps réel, notamment grâce à la généralisation des codes-barres et de codes d’identification des produits selon leur lieu de stockage (stock keeping unit, ou SKU). Au début des années 1980, Wal-Mart oblige ses fournisseurs à utiliser des codes-barres, ce qui contribue à en généraliser l’emploi, à la fois pour la logistique, le stockage, la mise en rayon, le suivi des ventes et les inventaires. À la fin de la décennie, sous l’insistance de Shewmaker, Wal-Mart possède également le plus grand réseau de satellites privés au monde, qui géolocalisent ses camions et rationalisent encore davantage sa logistique. »

Ok, la citation est un peu longue, mais je crois qu’elle montre bien toute l’importance prise par la logistique dans les opérations marchandes, et particulièrement dans ce qu’un livre paru en 2006[2] nommait une « entreprise-monde ». Voici ce que l’on pouvait lire sur la quatrième de couverture de l’édition française (en 2009) de cet ouvrage : « […] Wal-Mart est la plus grande est la plus grande entreprise mondiale, le plus grand employeur privé du monde […] ; son chiffre d’affaire est supérieur au PIB de la Suisse ; son budget informatique supérieur à celui de la NASA […] » Pourtant, il faut aussi prendre en compte les derniers mots du livre : « À la fois “modèle pour le capitalisme du xxie siècle” et manipulatrice expérimentée des principes de marchandisation de masse initiés au xixe siècle, Wal-Mart n’est pas plus éternelle que Sears, celui-là même qui, autrefois, dominait outrageusement la consommation de masse aux États-Unis. Mais elle fait aussi partie d’une tendance de long terme, celle d’un développement d’une culture de la consommation dominée par les entreprises géantes. » Je ne sais pas si le déclin de Wal-mart est déjà amorcé ou non, mais il est certain que depuis 2006, date à laquelle furent publiées ces lignes, d’autres entreprises géantes ont grandi – on ne citera ici que d’Amazon et Alibaba. Ce qui les différencie, je pense, des firmes de naguère, c’est que l’informatisation y a précédé l’infrastructure matérielle. « La chaîne d’approvisionnement, dit un théoricien de la logistique cité dans Flux (p. 45) n’est pas seulement un produit qui se déplace du fabricant au distributeur, puis au détaillant et au consommateur. C’est aussi le flux d’informations de capital et de produits qui circulent dans les deux directions de cette chaîne. » Les modèles de développement de ces nouveaux mastodontes se rapprochent probablement encore plus de ceux des sociétés d’insectes sociaux décrits il y a peu dans un article de Lundi matin[3]. Celui-ci rapportait qu’à partir des observations des déplacements des fourmis, en particulier, des chercheurs avaient mis au point « de nouvelles classes d’algorithmes baptisées Ant Colony Optimization (ACO) ou Ant Colony Routing (ACR) ce qui signifie Optimisation et Routage par Colonie de Fourmis. » En effet, les fourmis se transmettent les informations sur les routes à suivre pour trouver de la nourriture, entre autres, en déposant sur leur passage des phéromones, soit des substances qui renseigneront celles qui arriveront après. « Les algorithmes d’optimisation ont permis d’élever les performances pour déterminer la route la plus courte à emprunter, par exemple pour des paquets de données qui doivent être transmises d’un point à un autre en passant par plusieurs serveurs. Les algorithmes de routage, dont le plus célèbre est AntNet (littéralement Réseau de Fourmis), ont obtenu dès la fin des années 1990 des résultats supérieurs à ceux des méthodes usuelles pour ce qui est de rediriger en temps réel les paquets de données en fonction de l’état du trafic. » Et, poursuit cet article, « imaginez des informations qui, lorsqu’elles parviennent à un serveur, laissent des traces numériques (des métadonnées) qui renseignent ce routeur sur l’état de la route qu’elles viennent de parcourir. Imaginez maintenant des millions de données qui déposent ces métadonnées partout où elles passent et vous avez une image, très approximative, de la fourmilière de données mondiale que constitue, entre autres, le réseau Internet ». Entre autres Gafam, ajouterai-je. Je me risquerai donc à dire que chez ces derniers, le traitement de l’information (big data, data mining) précède, voire même se confond avec la logistique.

Mais revenons à Flux.

Le premier chapitre s’intitule « Un monde de flux ». C’est le moment d’aligner quelques chiffres. « En France, par exemple, un foyer héberge en moyenne une centaine d’appareils électrique dont vingt-quatre dans le salon. » (p. 19) Et ce n’est qu’un exemple des myriades d’objets qui nous entourent, et qui ont souvent parcouru des milliers de kilomètres avant de parvenir dans notre environnement proche – voire des dizaines de milliers si l’on compte les kilomètres parcourus par les matières premières qui les composent, extraites ici, transformées là, puis livrées ailleurs afin d’entrer dans la fabrication des objets, lesquels voyageront encore avant d’être livrés à la consommation. Logistique, donc. On en constate les effets dans le transport maritime : « Entre 1950 et le début des années 2000, la capacité de la flotte mondiale a quintuplé et les échanges par voie maritime se sont multipliés par dix. Le trafic par porte-conteneurs est passé d’une centaine de millions de tonnes en 1980 à presque 2 000 millions en 2017. Au cours des vingt dernières années seulement, le commerce a crû d’environ 50 millions de conteneurs pour atteindre près de 160 millions. » (p. 23) Logistique encore. Toutes ces marchandises, il faut bien les « entreposer, [les] stocker, préparer, recevoir » même si c’est le moins longtemps possible (production à flux tendu, just in time, etc.) : « La surface occupée en France par les entrepôts et plateformes logistiques de plus de 5 000 m2 est aujourd’hui de 80 millions de m2. Un tiers de ces entrepôts sont exploités par des sociétés spécialisées dans le transport et la logistique ; un tiers par la grande distribution ; un tiers par des sociétés industrielles. […] La population ouvrière des entrepôts (distribution, réception) concerne aujourd’hui 13 % de la population ouvrière totale, soit 700 000 emplois. Si l’on ajoute les métiers du transport, ce nombre pourrait même se porter à plus de 1,6 million. » (p. 24-25) Logistique toujours. Ouf, arrêtons-là, ça donne le vertige.

Il y a pire : dans la mesure où la « gestion des flux » est devenue un mode de penser le monde, eh bien, la logistique ne s’arrête pas aux objets. « Tout est logistique » est le titre du deuxième chapitre : « Flux de migrants filtrés aux frontières, flux de patients acheminés dans les institutions de santé, flux de bétail puçé, flux d’étudiants d’un établissement à l’autre, flux de données transmises d’ordinateur en clé USB et de nuage numérique en disque dur externe, flux de travailleurs surveillés par la pointeuse, flux de festivaliers menottés de leur bracelet à puce électronique. » (p. 48). Voilà qui me rappelle le Post-scriptum sur les sociétés de contrôle de notre cher Gilles Deleuze : « Dans les sociétés de discipline, on n’arrêtait pas de recommencer (de l’école à la caserne, de la caserne à l’usine), tandis que dans les sociétés de contrôle on n’en finit jamais avec rien, l’entreprise, la formation, le service étant les états métastables et coexistants d’une même modulation, comme d’un déformateur universel[4]. » Cette pensée des flux explique certains termes trop souvent entendus depuis le début de la pandémie à propos des hôpitaux, qui seraient « encombrés » voire « engorgés » par l’afflux de malades – et ces derniers temps toujours « engorgés » mais, cette fois, de mal en pis, par des « patients non vaccinés ». Mais le contrôle cohabite aussi avec la discipline – c’est le lot des migrant·e·s, « retenus » et détenus d’un camp l’autre. Bien sûr, tout le monde n’a pas à s’en plaindre. Je ne suis pas sûr que ce soit un hasard si le sponsor de monsieur Z., qui fait son fiel de la haine des immigrés et réfugiés, ait précisément fait fortune dans la logistique sur le continent africain (chemins de fer et ports dans plusieurs pays du continent)[5].

Quoi qu’il en soit, « la logistique vise à identifier la manière la plus efficace de gérer des flux. Elle ne prend aucune position, ni sur la nature des flux ni sur celles des opérations qui en organisent la circulation. » C’est donc une pensée « procédurale, ajoute Mathieu Quet, appuyée sur une forme de rationalité marchande singulière car elle n’est pas simplement déterminée par un signal prix. [Pour ses théoriciens], l’économisation de la société ne passe donc pas simplement par sa marchandisation, mais par la rationalisation de ses mécanismes d’allocation et de planification » (p. 45). Ce qui, personnellement, me fait un peu froid dans le dos. Lisez plutôt cet autre texte, qui montre (dénonce) ce type de rationalité à l’œuvre[6] :

« La répartition d’un transport donné faisait l’objet de négociations entre le RSHA [Reichssicherheitshauptamt[7]] et la Reichsbahn plusieurs semaines avant le départ. De plus, il fallait prendre des dispositions sur place pour les wagons et le chargement. C’est ainsi que le Da 512, Nuremberg-Theresienstadt, 10 septembre 194, figure sur la liste d’assemblage (Zusammenstellung) de trains spéciaux pour les personnes réinstallées, les ouvriers agricoles travaillant aux moissons et les Juifs, établie lors d’une conférence à Francfort du Generalbetriebsteilung Ost du 8 août 1942. Des détails sur la composition et le départ du Da 512 étaient spécifiés dans une directive de la Reichsbahndirektion Nuremberg/33 (Oberreichsbahnrat Schrenk). On prendrait des wagons sur un train vide portant la désignation Lp 1511. Plusieurs wagons du Lp 1511 seraient envoyés à Bamberg et à Wurtzbourg, où 400 Juifs devaient être acheminés jusqu’à la gare de triage (Rangierbahnof) de Nuremberg. Les wagons restants seraient mis en attente sur les voies de chargement de fumier de Nuremberg (Nürnberg-Viehof Fäkalienverladungstelle) à 5 heures du soir le 9 septembre, prêts à recevoir les déportés et leurs bagages. Le lendemain, à 15 heures, les wagons ainsi chargés rejoindraient la gare de triage pour être rattachés aux wagons qui les y attendraient avec les Juifs de Bamberg et de Wurtzbourg, et le départ du Da 512, complètement formé, était fixé à 18h14. […] Comme les instructions du RSHA ne manquaient jamais de le préciser, les trains disponibles devaient être utilisés à leur entière capacité, et leurs horaires étaient définitifs et impératifs[8]. »

Il me semble qu’il y a quelque chose de la « banalité du mal » dans cette indifférence de la logistique à ce dont elle organise la circulation – ou un mal en puissance, si l’on préfère. Une de mes références en la matière est Modernité et holocauste, de Zygmunt Bauman[9], qui montre bien comment l’usage de la raison instrumentale et une certaine distance par rapport à son objet de raisonnement mène à la pure barbarie. Et malgré les critiques dont elle a pu faire l’objet, je crois qu’Hannah Arendt avait justement souligné cette espèce de « neutralité », ce qu’elle nommait la « bêtise révoltante » d’Eichmann[10].

J’aimerais en finir avec ce musée des horreurs, mais cette affaire de logistique me renvoie aussi à l’une des plus monstrueuses performances en la matière : le commerce dit « triangulaire »[11]. Opération logistique quasi parfaite : on envoie des marchandises en Afrique, on en repart avec du « bois d ébène » – l’un des noms donnés aux esclaves par les négriers, euphémisme destiné aux salons des armateurs, peut-être ? – vers les îles à sucre d’où l’on revient chargé de sucre et autres douceurs exotiques…

Bon, il y a encore pas mal d’autres choses dans Flux, mais je crains d’avoir déjà assommé qui me lira avec mes sombres considérations. Terminons donc sur une note plus joyeuse en signalant que, dans les deux derniers chapitres de son ouvrage : « Faire barrage » et « Dérouter l’adversaire », Mathieu Quet ouvre quelques perspectives plus réjouissantes, ne manquant pas de s’appuyer, entre autres, sur le Comité invisible[12] ainsi que sur un certain nombre de penseurs et d’activistes parmi lesquels je suis très content de retrouver Tim Ingold et James C. Scott[13]. Au total, donc, un livre qui donne à penser et dont je recommande la lecture, même si, on l’aura compris, il j’aurais aimé qu’il creuse un peu plus les usages de la logistique d’avant l’invention du mot dans son acception actuelle.

 

franz himmelbauer

[1] Thibaut Le Texier, La Main visible des marchés. Une histoire critique du marketing, La Découverte, 2022, p. 301-302. Attention, cette citation ne doit pas induire l’idée d’une équivalence entre logistique et marketing. Pour s’en rendre compte, on peut juste préciser qu’elle est extraite du deuxième chapitre, « Stocker »de la partie 3, « Canaux » de ce livre de près de 650 pages. Selon Le Texier, la logistique serait plutôt un « département » du marketing, même si c’est un département envahissant.

[2] Nelson Lichtenstein & Susan Strasser, Wal-Mart. L‘entreprise-monde, Les prairies ordinaires, 2009 [éd. originale en 2006].

[3] https://lundi.am/Des-fourmis-et-des-hommes

[4] Gilles Deleuze, « Post-Scriptum sur les sociétés de contrôle », in Pourparlers 1972-1990, Les Éditions de Minuit, 1990/2003, p. 243.

[5] Voir https://afriquexxi.info/article4915.html

[6] C’est bien moi qui ramène ce texte ici, hein, et pas Mathieu Quet.

[7] Office de sécurité du Reich, dirigé par Heydrich, le supérieur direct d’Eichmann (lui-même responsable de la… logistique de la Solution finale).

[8] Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, chap. 8 : « Les déportations », Folio/Histoire vol. II, p. 842-843.

[9] Trad. française à La Fabrique, 2002.

[10] Hannah Arendt et Joachim Fest, « Eichmann était d’une bêtise révoltante ». Entretiens et lettres, Fayard, 2013.

[11] Ici aussi, c’est moi qui amène ce sujet (hors-sujet ?) dans cette note. Il n’en est pas question dans Flux.

[12] Comité invisible, « Le Pouvoir est logistique, bloquons tout ! »

[13] Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones sensibles, 2011 ; James C. Scott, Zomia ou L’Art de ne pas être gouverné, Seuil, 2013.

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L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique

Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat et Thomas Deltombe (dir.) L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique, éd. du Seuil, 2021.

Qu’est-ce que la Françafrique ? « Il s’agit, selon nous », écrivent les quatre directeurs[1] de cet ouvrage dans leur introduction (en page 14), « d’un système de domination fondé sur une alliance stratégique et asymétrique entre une partie des élites françaises et une partie de leurs homologues africaines. Cette alliance, héritée d’une longue histoire coloniale, mêle des mécanismes officiels, connus, visibles, assumés par les États, et des mécanismes occultes, souvent illégaux, parfois criminels, toujours inavouables. »

Cette introduction est titrée, ironiquement : « Françafrique, la mort lui va si bien », ce qui ne manque pas de détoner avec le titre du livre : L’Empire qui ne veut pas mourir. Les auteurs expliquent qu’en effet, « dans le courant des années 2000, un consensus s’[était imposé] en effet pour ne plus parler de la Françafrique qu’au passé. Si l’on conv[enai]t désormais que la Françafrique a[vait] bel et bien existé, elle n’[aurait plus été] d’actualité. » (p. 11) Comment cela fut-il possible ? Il faut pour le comprendre revenir à la popularisation du terme « Françafrique » (c’est la seule fois que nous le mettrons ici entre guillemets, contrairement à un usage trop répandu parmi celleux qui préfèrent les euphémismes aux descriptions brutales de réalités qui ne le sont pas moins). C’est la publication, en 1998, du livre La Françafrique. Le plus long scandale de la République, de François-Xavier Verschave[2], alors président de l’association Survie[3], qui fit connaître le terme (il existait déjà, mais n’était employé – dans un sens très différent – que par peu de gens, plutôt des politiques néocolonialistes, genre Mitterrand et son pote Houphouët-Boigny, exaltant les fructueuses relations entre L’Hexagone et le continent noir (fructueuses pour leurs gueules, hein, pas pour les petites gens, et surtout pas pour les ex-colonisé·e·s). « En rassemblant en un seul mot l’ensemble des mécanismes qui permettent à la France de perpétuer en Afrique des pratiques inavouables, sous les discours “vertueux” et les sempiternelles déclarations d’“amour”, le concept de Françafrique [permit] d’éclairer des phénomènes peu ou mal connus : les assassinats, la corruption, le clientélisme, les réseaux parallèles, les intermédiaires véreux, le soutien clandestin à des putschs et à des organisations mafieuses. Tout ce qui était masqué trouvait subitement une incarnation sémantique. » (p. 18-19) « Mais en révélant l’occulte, en focalisant l’attention sur les scandales, le mot “Françafrique” en a implicitement pris le sens : comme si le système qu’il désigne ne se définissait que par ce qui était invisible, secret, dissimulé au regard curieux des journalistes, des universitaires et des simples citoyens. La réduction de la Françafrique à sa dimension occulte et scandaleuse a beaucoup aidé les contempteurs du concept, qui en ont profité pour le caricaturer à l’excès et s’en débarrasser à peu de frais. Par un surprenant paradoxe, la face occulte de la Françafrique a fini par masquer sa face visible et officielle : les connexions militaires, le système monétaire, les dispositifs de coopération, le soft power linguistique, sans oublier le paternalisme latent – voire le racisme assumé – qui irrigue l’ensemble. » (p. 20.)

Les auteur·e·s[4] ont donc entrepris tout à la fois d’éclairer les aspects obscurs du système, tels qu’ils perdurent depuis leur révélation par le livre du président de Survie, et d’en analyser aussi le fonctionnement « public », tel qu’il se donne à voir à travers ses institutions, ses actes et ses discours. Gros chantier : cela donne un pavé de mille pages. Il faut ici rendre grâce aux éditions du Seuil de s’être lancées dans pareille entreprise[5].

« La mort lui va si bien », donc, parce que depuis le cri de colère de Verschave, les politiques français n’ont eu de cesse de proclamer la disparition de la Françafrique, portant son deuil en sautoir. On citera ici seulement Emmanuel Macron qui, chaussant les pantoufles de son prédécesseur (« Je romprai avec la “Françafrique” […] », François Hollande dans son « projet présidentiel » de 2012, engagement n°58), plastronnait : « Ce que nous allons faire dans le quinquennat, c’est surtout sortir d’un passé qui ne veut pas passer[6]. Sortir des luttes fratricides qui affaiblissent la France, le Maghreb, l’Afrique. Sortir de la Françafrique ! » Las, il s’agissait d’un discours électoral prononcé à Marseille le… 1er avril 2017[7]. Il y aurait de quoi rire si l’histrion en question n’avait pas poursuivi, en la justifiant – tout en prétendant qu’elle n’existait plus, voir ci-dessus – la criminelle politique africaine de la Ve République. « La mort lui va si bien », donc, parce que c’est une politique faite d’assassinats (Félix Moumié, Sylvanus Olympio, Thomas Sankara[8], et combien d’autres !), d’interventions militaires avec leur cortège de tueries, de viols et d’exactions diverses (l’opération Sangaris en Centrafrique comme entreprise de tourisme pédophile, les bombardements de civils au Sahel, l’armée française qui tire sur la foule au Niger[9]) et, pour conclure cet aperçu macabre, le déni de la complicité de génocide au Rwanda[10].

François Gèze l’a écrit dans Mediapart (voir la note 5), ce livre est « une somme incontournable sur la Françafrique ». Comment dès lors en rendre compte de façon satisfaisante dans le cadre d’une simple note de lecture ? Je ne pourrai évidemment n’en proposer qu’un aperçu. Je dois avouer que je n’ai pas eu le loisir de tout lire – j’ai commencé par les six introductions des six parties de l’ouvrage, lesquelles sont déjà assez consistantes… Et puis je suis arrivé à l’épilogue, un texte à la fois synthétique et précis, dense et sans complaisance signé Nadia Yala Kisukidi, dont la présentation[11] nous dit qu’elle est « spécialiste de philosophie française contemporaine et de philosophie africana ». Comme son titre :« Françafrique, mémoires vives », l’indique, il traite des enjeux de la mémoire et de l’oubli. Voici un passage de sa conclusion :

« L’activisme mémoriel[12], engagé depuis plusieurs années par l’État français, tend à réformer une relation figée dans le cycle sans fin des violences et des humiliations postcoloniales. Pourtant, ces nouvelles logiques narratives se heurtent encore trop souvent à deux écueils : en premier lieu, la transformation du récit franco-africain s’effectue au profit exclusif de la France – il s’agit de transformer symboliquement les termes de la relation, mais pour mieux perpétuer ce qui a été et assurer les attributs matériels de la puissance à un État qui doit maintenir son rang et son prestige mondial ; en second lieu, la transformation du récit n’est souvent qu’un nouvel effet d’annonce – comme une énième prestidigitation –, l’effet magico-religieux de la parole élyséenne et des grands rituels symboliques masquant l’absence de changements politiques réels. » (p. 964, c’est moi qui souligne.)

Mais avant d’en venir là, Nadia Yala Kisukidi a donné sa propre version du système que cherchent à maquiller Macron et ses congénères :

« L’idée de Françafrique loge une asymétrie structurelle : d’un côté, un pays, de l’autre, un continent. Un centre d’impulsion et de décision situé à Paris – l’Élysée plus spécifiquement. Cette construction politico-économique décrit, à première vue, une relation strictement polarisée, dans laquelle l’ancien centre colonial prétend garder la mainmise sur toute forme d’initiative issue du continent. Elle figure, depuis plus d’un demi-siècle, la nature des relations entre la France et une partie de son ancien espace colonial africain.

« Elle se décline toutefois autour de plusieurs formes qui sont nettement entremêlées : la présence continue des coopérants français sur le continent, après les indépendances ; la reproduction, dans un grand nombre de pays africains, des structures administratives de la métropole occidentale ; l’ingérence de la France dans les affaires politiques africaines, impliquant la multiplication des présences militaires, la capacité à faire ou à défaire des gouvernements ; un double système de corruption financier liant dirigeants africains et partis politiques français, sous la Ve République ; l’octroi, avantageux, de contrats et de marchés pour les entreprises françaises dans les anciennes colonies d’Afrique ; extractivisme minier (uranium, etc.), exploitation des matières premières, ayant des conséquences écologiques lourdes, au bénéfice de l’ancienne métropole ; instauration de politiques humanitaires et d’“aide au développement” (un “marché de l’aide” miné notamment par l’absence de transparence dans les transactions entre pays donateurs et pays destinataires) ; déploiement d’une diplomatie “douce”, à travers la multiplication des engagements culturels en France et en Afrique. » (p.957-958)

On peut ajouter à ces items la présence des Africain·e·s dans l’Hexagone (immigrés récents, encore « étrangers » ou de longue date, « naturalisés » mais un peu moins égaux que les autres…) et le sort souvent peu enviable qui leur est réservé. Et je ne parlerai pas ici des autres, bloqués quelque part aux frontières de l’Europe, détenus dans des camps libyens, morts dans le désert ou en Méditerranée : ils sont aussi une part de la Françafrique[13].

De tous ces points, et d’autres encore, traite ce livre. On y trouve donc des articles sur chacun d’entre eux. C’est bien ce qui rend la recension difficile… En fait, il me semble assez raisonnable de commencer, comme je l’ai fait, par lire les introductions aux six parties de l’ouvrage, puis de « picorer » ici et là, selon vos centres d’intérêt. En ce qui me concerne, j’ai lu quelques chapitres et quelques encadrés répartis tout au long du livre. Pour donner une idée de la diversité des thèmes abordés, je me contenterai donc de renvoyer à la table des matières, consultable sur le site des éditions du Seuil[14].

Souligner cette profusion ne doit pas cependant faire passer au second plan ce qui est une des grandes qualités de ce livre, soit la mise en évidence de la continuité de la Françafrique, et donc de la relation coloniale (puis néo, puis post…) entre la France et l’Afrique depuis la fin de l’Empire français jusqu’à l’ère de la start up nation. De l’« Union française » sous la IVe République aux « partenariats » macroniens, en passant par l’éphémère « Communauté française » voulue par de Gaulle, c’est toujours la même chanson – pile je gagne, face tu perds… Autre « basse continue » de ces décennies : comme au temps béni des colonies, l’effet « retour » des politiques de domination en Afrique continue à se faire sentir en métropole – et ce aujourd’hui plus que jamais : ainsi Vincent Bolloré, auquel nous devons déjà la résistible ascension d’un certain Z., que le monde entier ne nous envie guère, s’apprête-t-il à « brader » contre quelques milliards d’euros son empire africain et investit-il à tour de bras dans les médias et l’édition, au point qu’il contrôlera bientôt (ou peut-être contrôle-t-il déjà, je n’ai pas bien suivi) l’essentiel des circuits de distribution du livre. Le chapitre à lui consacré par Olivier Blamangin dans le livre (p. 826) : « Vincent Bolloré, affaires africaines », est lisible en ligne sur le site Afrique XXI déjà cité ici, site qui en a fait le premier d’une série : « Bolloré, un empire africain[15] ». Allez-y voir, ça vaut le détour.

Et puisque j’ai parlé de ce Z., ça me rappelle qu’on est en pleine campagne électorale : vous avez entendu parler, je ne dis pas de la Françafrique, ne rêvons pas !, mais au moins de l’Afrique, vous ? Bah, moi pas. Mais je dois reconnaître que je ne suis pas cela de très près. Je serais d’ailleurs bien incapable de donner les positions respectives des différent·e·s candidat·e·s sur la question. Allez, quand même, pour la route, une dernière citation, que je m’abstiendrai de commenter.

Ça se passe après le deuxième coup d’État militaire « mené au nez et à la barbe des Français » au Mali en mai 2021. Les auteurs de l’introduction à la VIe partie du livre rappellent qu’Emmanuel Macron, un mois plus tôt « soutenait les putschistes tchadiens ». Mais là, pas de ça, Lisette ! Le président français relève le menton et déclare au Journal du Dimanche : « Je ne resterai pas aux côtés d’un pays où il n’y a plus de légitimité démocratique ni de transition. » Par-dessus le marché, il craint que les nouveaux dirigeants maliens ne cherchent, quelle horreur, à négocier avec les groupes djihadistes ! « Si cela va dans ce sens, martèle-t-il, je me retirerai. » (p. 821, c’est moi qui souligne.)

Je n’ai probablement pas besoin d’ajouter que la lecture de ce livre qui deviendra, je n’en doute pas, une référence, me semble indispensable dès lors que l’on s’intéresse, non seulement à la Françafrique, mais aussi à la France tout court, tant ce système a influencé et continue d’influencer ses rapports sociaux, son idéologie, sa politique. Monsieur Z. et les autres en sont de purs produits. Les combattre, c’est aussi (surtout ?) combattre la Françafrique.

 

franz himmelbauer

[1] Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat et Thomas Deltombe. Respectivement membre et porte-parole de l’association Survie, historien et militant panafricaniste, journaliste au service investigation de Radio France et éditeur à La Découverte, tous les quatre sont auteurs et/ou coauteurs de nombreuses publications sur les problématiques africaines.

[2] François-Xavier Verschave est décédé en 2005. Son livre, lui, après avoir connu un énorme succès pour un ouvrage de ce genre – engagé, militant –, vit toujours : il est disponible aux éditions Stock.

[3] Dont tout le monde, ou presque, a entendu parler, je présume. Sinon : <https://survie.org/>.

[4] Ielles sont vingt-deux (en plus des quatre directeurs), chercheur·euse·s, journalistes et militant·e·s associatif·ve·s.

[5] Avec jusqu’ici relativement peu de couverture médiatique – deux trois papiers sur Mediapart, Le Vent se lève, et l’excellent site Afrique XXI. Faut-il vraiment s’en étonner ? D’après Emmanuel Macron, « Il n’y a plus de politique africaine de la France ! » (Phrase assénée aux étudiants de l’université de Ouagadougou, Burkina Faso, le 28 novembre 2017.) Donc plus de « sujet », comme on dit aujourd’hui dans la sphère politico-médiatique – « ce n’est pas un sujet », « il n’y a pas de sujet »… Et ce ne sont pas les chaînes d’info continue aux mains – entre autres – de Vincent Bolloré qui vont dire le contraire. Le parrain de Zemmour a en effet construit sa fortune en Afrique grâce à la… Françafrique, dont il est un des plus éminents représentants. À ce… sujet, on se reportera utilement au site Afrique XXI déjà cité : <https://afriquexxi.info/article4916.html>.

[6] Au passage, difficile de ne pas relever l’impasse consistant à sortir d’un passé qui ne veut pas passer – et qui n’est donc pas un passé : sortir de quelque chose qui n’est pas. Dur, dur… Bon , en fait, ça ne veut rien dire du tout, hein, c’est juste une formule pour la frime.

[7] Ces deux citations de Hollande et Macron figurent en exergue de la partie VI du livre, « Le temps de la “reconquête” (2010-2021)» (le mot « reconquête » est emprunté au second), p. 778. Je profite de l’occasion pour préciser que le livre est organisé en six grandes parties chronologiques, l’ensemble couvrant les années 1940 à 2021. Chacune des parties est précédée d’une chronologie, d’une carte thématique et d’un texte introductif qui « expose les grands enjeux de la période en question ». Elles se composent ensuite d’une dizaine d’articles thématiques signés par des spécialistes, chacun étant systématiquement suivi d’une bibliographie sur le sujet abordé. On trouve aussi de nombreux encadrés qui « mettent en lumière des faits, des personnages, des aspects méconnus de l’histoire politique, économique ou culturelle de la Françafrique » (Introduction, p 21). Enfin, un système de renvois internes permet de suivre des fils thématiques entre les différentes périodes.

[8] On lira dans le livre, à leur propos : « Un laboratoire de la Françafrique : la guerre du Cameroun », p. 231, « La France, suspect principal dans l’assassinat de Sylvanus Olympio (1963) », p. 256, « L’ombre de la France derrière l’assassinat de Thomas Sankara (1987) », p 562.

[9] Respectivement : « Impunité militaire et guerres d’influence en Centrafrique », p. 917, « Souffler sur les braises : la “guerre contre le terrorisme” de la France en Afrique, p. 839. Les tirs de l’armée française contre de jeunes manifestants nigériens armés de pierres, et qui ont fait au moins trois morts et dix-sept blessés, datent du 27 novembre 2021, soit après la parution du livre.

[10] C’est la conclusion de la commission mandatée par le président de la République en avril 2019 afin d’« analyser le rôle et l’engagement de la France au Rwanda au cours de [la période 1990-1994] ».Elle conclut à une « responsabilité accablante » de la France, qui viendrait d’une « faillite de l’analyse » et d’un « aveuglement » des décideurs français. Mais elle rejette l’accusation de « complicité de génocide » au motif que l’intention génocidaire n’était pas partagée par Paris – « une définition assez souple de la complicité, commente Thomas Borrel (p. 943), selon laquelle le préfet français Maurice Papon n’aurait jamais été condamné pour complicité de crimes contre l’humanité, puisqu’il n’a pas été jugé comme partageant l’intention des nazis d’exterminer les Juifs. »

[11] « Les auteurs », p. 969.

[12] L’auteure parle ici, entre autres, d’actes visant à « reconfigurer la relation franco-africaine », comme par exemple, « la promesse de restitution d’œuvres d’art spoliées durant la colonisation » (p. 962).

[13] Voir le chapitre « L’obsession croissante des migrations », p. 929.

[14] Ici : <https://www.seuil.com/ouvrage/l-empire-qui-ne-veut-pas-mourir-collectif/9782021464160>

[15] <https://afriquexxi.info/article4915.html>

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