Mirage gay à Tel Aviv

Jean Stern, Mirage gay à Tel Aviv, éditions Libertalia

En Tchétchénie, on persécute les homosexuels. Voici peu de jours, la radio rapportait que le gouvernement turc faisait tirer à balles en caoutchouc sur la Gay Pride place Taksim. Ces horreurs ne se produiraient certes pas en Israël. En effet, le pays est devenu « gay friendly ». C’est ce que nous rapporte Jean Stern dans ce Mirage gay qui est une enquête rondement menée sur l’entreprise de pinkwashing lancée par l’État israélien afin de séduire et d’attirer les homosexuels du monde entier. L’énoncé peut paraître caricatural, mais il ne l’est pas du tout. Nous avons bien affaire ici à une hénaurme opération de com’, comme aurait dit le père Ubu et qui, ce qui ne gâte rien, alimente aussi la pompe à phynances… « Lancée en 2009, la conquête publicitaire des gays aura pour cadre une opération plus globale, Brand Israel, “Vendre [lamarque] Israël”. Principe de base : faire oublier l’occupation de la Palestine, voire son existence. » Le concepteur de l’opération est un diplomate , Ido Aharoni, qui a travaillé aux États-Unis avant de revenir au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem. Il expose ainsi sa stratégie : « Chasser de l’esprit mondial le mur de séparation, Jérusalem et les hommes en noir, l’aspect guerrier et religieux du pays[1] » et « faire du Web un allié » – en investissant pour cela tout l’argent nécessaire.

Aharoni pourra s’appuyer pour ce faire sur l’étude de l’image du pays offerte en 2005 à Israël par l’agence Wunderman, filiale de Young & Rubicam. Une image « épouvantable dans le monde entier », et qui va alors se dégradant y compris dans des pays considérés comme « amis » (États-Unis, pays scandinaves, Italie, Pays-Bas) : « Les gens n’ont pas envie de se rendre en Israël [qu’ils assimilent] à un pays en guerre dans une région dangereuse. » Wunderman repère tout de même des points forts : « la high-tech, associée à un “monde ouvert”, et le mode de vie à Tel Aviv ». Mais la high-tech, c’est d’abord et avant tout l’industrie militaire et sécuritaire, très en pointe effectivement, au point d’exporter 80% de son chiffre d’affaires. Lucratif mais pas très glamour, comme le souligne Jean Stern : « Personne ne s’amourache d’un pays pour ses missiles connectés et sa maîtrise de la surveillance de masse […]. » Tel Aviv, donc. L’idée d’Aharoni est d’en faire une sorte de Rio de Janeiro proche-oriental : « Quand les gens pensent au Brésil, ils ont en tête l’image d’un pays où l’on peut s’amuser et faire la fête, la samba, le carnaval de Rio, les plages. Pourtant, ce pays est un des plus dangereux du monde pour les touristes[2]. » Et de rêver Israël associé, grâce à la vitrine de Tel Aviv, « aux cafés, aux plages et aux jolies femmes ». On voit que notre diplomate, hétéro et père de famille, n’a pas d’emblée pensé au public gay. C’est un de ses collègues qui a aussi été en poste aux États-Unis qui en aura l’idée. Il dira même qu’il vaut mieux vendre « la vie gay plutôt que la vie de Jésus aux libéraux gays américains ». La cible est identifiée : une clientèle riche en devises mais aussi en capital social.

La machine se met véritablement en route en 2007. Tzipi Livni, ministre des Affaires étrangères crée cette année-là une « cellule pour piloter le marketing du pays, la “Israel Brand Management Team” », dirigée par Aharoni. Saatchi & Saatchi, grosse agence de pub internationale, lui offre gracieusement ses services, dont le premier consiste à remplacer le slogan jugé ringard et clivant « The Jewish Heritage » par « Innovation for Life » pour caractériser le pays. La Brand Management Team renforce les moyens des offices de tourisme en Europe et aux Etats-Unis, lance des campagnes de pub dans le monde entier, finance des sites qui donnent une image lisse, pacifiée, bref attractive du pays (par exemple, en France, coolisrael.fr) et enfin organise en 2010 une conférence « à l’iDC d’Herzliya, la principale université privée du pays, mélange de Sciences Po et de HEC » sur le thème : « Gagner la bataille de la narration. » Il s’agit de présenter Israël comme un pays « fun et créatif », loin de toute idée d’occupation de territoires, de colonisation, bref de guerre et de violence.

Tel Aviv est comme prévu en pointe de l’offensive. La ville adopte d’abord un slogan qui « sonne bien aux oreilles des branchés et des gays, souvent oiseaux de nuit » : « La ville qui ne dort jamais. » Dans la foulée, elle finance la création d’un centre gay et lesbien pour « fédérer et évidemment encadrer le tissu associatif. » Non seulement elle investit 750 000 euros dans le bâtiment, mais elle prend en charge le budget de fonctionnement avec onze salariés. Tel Aviv organise aussi en 2009 le congrès annuel de la International Gay and Lesbian Travel Association : « Plus de quatre cents participants répondent présents et sont traités aux petits oignons. » Enfin, la municipalité et le ministère du Tourisme « décident conjointement d’investir 80 millions d’euros dans une campagne mondiale de marketing à destination des gays et lesbiennes. » La conception est confiée à Outnow, « un cabinet spécialisé dans le marketing gay basé aux Pays-Bas qui travaille pour des marques comme Orange, IBM, Lufthansa, Toyota ou des villes comme Berlin, Vienne et Stokholm. »

Et tout ça fonctionne à merveille. Jean Stern décrit la « Semaine de la fierté » de Tel Aviv, et les réponses évasives des touristes gays à ses questions autour des territoires occupés et des Palestiniens : « Oh, je ne sais pas trop, c’est compliqué… » « It’s complicated » est la réponse à toute interrogation qui dépasse le cadre de la rencontre homosexuelle. L’un des ingrédients de la réussite de ce pinkwashing est le recyclage d’une certaine tradition « orientaliste gay » : les fantasmes autour de l’homme arabe. Cela peut paraître paradoxal au premier abord, mais cela ne l’est pas vraiment. En fait, il n’y a plus vraiment d’« homme arabe » disponible, voire docile, aujourd’hui – ceux des pays musulmans comme ceux des banlieues métropolitaines apparaissent comme plutôt dangereux aux yeux des bourgeois gays. Il est bien fini, le joli temps des colonies. Enfin, presque, puisqu’il en survit quelques-unes parmi lesquelles Israël occupe une place de choix… Ce n’est pas la moindre perversité de l’opération que d’utiliser – avec ou sans leur consentement – les jeunes gays juifs sépharades et palestiniens comme appâts sexuels pour les « homonationalistes » CSP+ et CSP++ blancs qui débarquent par charters entiers dans ce pays ou l’armée elle-même donne l’exemple en diffusant des photos de soldats qui déambulent en se tenant tendrement par la main…

Jean Stern rappelle aussi qu’à l’inverse, la même armée d’occupation n’hésite pas une seule seconde à se servir des informations qu’elle peut obtenir sur des homosexuels des territoires occupés : ainsi, l’unité 8200, brigade de surveillance électronique de l’armée, a pour objectif, entre autres, de « repérer des homosexuels et des lesbiennes » dont on pourra faire des collaborateurs en menaçant de dévoiler leur homosexualité à leur famille et à leur entourage – ce qui peut leur coûter la vie.

« Innovation for Life », disiez-vous ?

[1] Ce sont ses propres mots, extraits d’une interview du 20 août 2013 à AdAge.com.

[2] Dit-il à israelvalley.com le 1er juillet 2011.

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In memoriam Colette Guillaumin

In memoriam Colette Guillaumin

Homme blanc, je ne suis pas sûr d’être le mieux placé pour parler de Colette Guillaumin, sociologue féministe dont les travaux sur la race et le genre ont « renvers[é] les perspectives dominantes et boulevers[é] notre compréhension du monde[1] ». Pourtant, son décès n’a pas fait l’objet d’un grand intérêt de la part des médias – lesquels étaient bien trop occupés, en ce 10 mai dernier, à supputer les chances de tel ou tel Philippe, voire Édouard, d’être nommé à Matignon. Pour être juste, précisons cependant que l’on trouve facilement sur Internet des présentations de ses thèses, en particulier depuis la réédition récente[2] de son recueil Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature (textes des années 1978 à 1992 dont la première édition datait de 1992). Il y a bien sûr des recensions de style plutôt académique et néanmoins très intéressantes comme celle de Delphine Naudier et Éric Soriano dans Les Cahiers du genre[3]. Mais il y a aussi des reprises plus « engagées » de son travail, comme celle du site Le Seum Collectif, que j’ai découvert à cette occasion, et qui a consacré une suite de cinq articles (je n’arrive décidément pas à me résoudre à écrire « posts », désolé, je dois être un peu rétro), cinq articles, donc, excellents en ce qu’ils ne se contentent pas d’exposer les thèses de Guillaumin, mais qu’ils les actualisent en les intégrant aux problématiques d’aujourd’hui – sexisme, racisme et intersectionnalités.

Je ne répéterai donc pas ici ce que ces personnes ont dit, et probablement mieux dit que je ne l’aurais fait. Mais il me semble important de donner un aperçu de cette pensée rigoureuse, et si cela donne envie à quelques lectrices ou lecteurs d’en savoir plus, je pense que j’aurai bien fait.

Colette Guillaumin avait soutenu sa thèse à la fin des années 1960, thèse qui fut publiée ensuite sous le titre : L’Idéologie raciste, genèse et langage actuel et que l’on trouve aujourd’hui en édition de poche (Folio/Gallimard). À l’époque, elle fut une des premières à affirmer que la race n’existe pas, en tout cas pas comme réalité matérielle. La race n’est rien d’autre qu’un rapport social de domination, lui-même issu de ce rapport de domination absolue – Guillaumin emploie le terme d’appropriation – que fut l’esclavage des débuts de la modernité capitaliste. La logique est relativement simple : pour s’approprier d’autres humains, et parce qu’il s’approprie d’autres humains, l’humain propriétaire dénie à ses « propriétés » la qualité d’humain – ou de sujet, si vous préférez. Pourtant, ces « biens » ressemblent fort à des humains – ils en possèdent la forme et aussi l’éminente spécificité : la parole. Mais ils sont esclaves : c’est bien qu’ils sont différents, non ? D’ailleurs cela saute aux yeux : ils sont noirs ! Et hop, passez muscade : ils sont esclaves parce qu’ils sont noirs. Au XIXe siècle, le scientisme impérialiste viendra donner une armature « théorique » à ce constat d’évidence. Le même raisonnement s’applique aux femmes : Colette Guillaumin le nomme « sexage ». C’est l’opération par laquelle la classe entière des femmes est appropriée par les hommes. Silvia Federici a décrit, dans Caliban et la sorcière[4], comment le corps des femmes est devenu propriété des hommes et de l’État – et cela en parallèle avec la colonisation du Nouveau Monde puis l’esclavage et la traite des nègres, qui coïncident avec les grandes chasses aux sorcières en Europe, deux moyens pour le capital en pleine expansion de se procurer du travail gratuit. Comme les Noirs, les femmes sont différentes, n’est-ce pas ? Et c’est parce qu’elles sont femmes, et différentes, qu’elles doivent être soumises aux hommes. C’est naturel. Les rapports sociaux seraient donc établis sur des faits de nature, et non sur l’histoire, les rapports de force, etc. D’ailleurs, les femmes, comme les Noirs, sont des êtres plus proches de la nature, non ? Il est bien connu que le domaine de l’artifice, de la culture, appartient aux hommes, sinon à l’Homme.

Ce qui m’a particulièrement intéressé dans ces textes de Colette Guillaumin, c’est la façon dont elle démonte la mécanique qui produit et reproduit sans cesse ces horreurs, c’est-à-dire le rapport intime qui noue ensemble pratiques et idéologies. La conclusion de l’article « Race et Nature. Système des marques, idée de groupe naturel et rapports sociaux » me semble très claire sur ce point. Elle servira aussi de conclusion à ce qui se veut un modeste hommage à cette belle personne qui « a cherché, inlassablement, à cerner, à théoriser et à déstabiliser les rapports de domination[5]. »

« L’invention de la nature ne peut pas être séparée de la domination et de l’appropriation d’êtres humains. Elle se développe dans ce type précis de relations. Mais l’appropriation qui traite des êtres humains comme des choses et en tire diverses variations idéologiques ne suffit pas en soi à induire l’idée moderne de groupe naturel : après tout Aristote parlait bien de la nature des esclaves, mais ce n’était pas avec la signification que nous donnons aujourd’hui à ce terme. Le terme nature appliqué à un objet quelconque visait sa destination dans l’ordre du monde ; ordre réglé alors théologiquement. Pour que naisse le sens moderne il y faut un autre élément, un facteur interne à l’objet : celui de déterminisme endogène, qu’introduit le développement scientifique, viendra, en se joignant à la “destination”, former cette idée nouvelle, le “groupe naturel”. Car à partir du XVIIIe siècle, sensiblement on cesse de faire appel à Dieu pour expliquer des phénomènes de la matière et on introduit l’analyse des causes mécaniques dans l’étude des phénomènes, physiques d’abord, vivants ensuite. L’enjeu d’ailleurs était la conception de l’Homme, et le premier matérialisme sera mécaniste au cours de ce même siècle (cf. L’Homme-machine de La Mettrie, 1748).

« Si ce qui est énoncé sous le terme “naturel” est la pure matérialité des objets impliqués, alors rien de moins naturel que les groupes en question qui, précisément, sont constitués PAR un type précis de relation : la relation de pouvoir, relation qui les constitue en choses (à la fois destinés à et mécaniquement orientés), mais bien qui les constitue puisqu’ils n’existent comme choses que dans ce rapport. Ce sont les rapports sociaux où ils sont engagés (l’esclavage, le mariage, le travail immigré…) qui les fabriquent tels à chaque instant ; en dehors de ces rapports ils n’existent pas, ils ne peuvent même pas être imaginés. Ils ne sont pas des données de la nature, mais bien des données naturalisées des rapports sociaux. »

[1] Danielle Juteau (prof de sociologie de l’université de Montréal), Le Monde, 18 mai 2017.

[2] En 2016, par les éditions iXe : grâce leur soit rendue.

[3] Éditions l’Harmattan, lisible en ligne ici. On trouve également sur Internet des textes à propos de la première édition de 1992 : un de la revue Multitudes et un autre de la revue Recherches féministes.

[4] Éditions Entremonde/Senonevero, 2017 (nouvelle édition). On peut lire ce que j’en ai écrit ici.

[5] Danielle Juteau, loc. cit.

 

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Andreas Malm L’Anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital

Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital, La fabrique éditions, Paris, avril 2017.

L’anthropocène, kesaco ? On sait que les scientifiques s’entendent sur des noms en « cène » pour caractériser les périodes d’évolution de la Terre comme système géologique, climatique et biologique – devrais-je dire « biophysique » ou encore « biochimique » ? depuis environ soixante-six millions d’années. Il y a bien sûr d’autres périodes auparavant, mais ce n’est pas ici notre sujet. Vous serez certainement ravi·e·s d’apprendre, si vous ne le saviez déjà, que nous vivons actuellement l’ère cénozoïque, plus connue par ses qualificatifs « tertiaire » et « quaternaire » (même si ça a l’air encore un peu plus compliqué, vu que les appellations ont évolué…) Cène vient de « nouveau » en grec, d’où vient aussi « zoïque », tiré de zoé – « vie » (on ne doit pas en conclure que cette dernière n’aurait pas existé avant l’ère cénozoïque, puisque l’on date « l’émergence de la vie » sur Terre à environ – 2 800 millions d’années). L’ère cénozoïque est elle-même découpée en époques paléocène, éocène, oligocène (c’est la période paléogène), miocène, pliocène (période néogène), pléistocène et holocène (période quaternaire, je vous avais prévenu·e·s, c’est un peu embrouillé)[1].

Nous vivons donc l’ère du nouveau, même si, vu de notre porte, il nous paraît à peu près aussi nouveau que Macron dans la politique française (pardon, c’est un renvoi). Or donc voici qu’un certain Crutzen, Paul de son prénom et accessoirement Prix Nobel de chimie en 1995, proposa au tournant du siècle vingt de nommer « Anthropocène » notre nouvelle ère géologique et de la dater de l’invention de la machine à vapeur, à la fin du XVIIIe siècle (après J.-C., of course). Selon lui (et la dite « communauté scientifique » qui a semble-t-il largement approuvé ses vues), l’Anthropocène est ce bref instant (à l’échelle géologique) durant lequel anthropos (l’homme, toujours en grec, c’est plus chic) se mêle d’influencer le cours des choses au point qu’on peut le qualifier de « cause géologique ». L’homme donc, ou l’humanité si l’on préfère, porterait ainsi la lourde responsabilité du réchauffement climatique provoqué par son activisme effréné. Andreas Malm trouve ça un peu fort de café. Bien sûr que les émissions de dioxyde de carbone (CO2) ont augmenté de façon exponentielle depuis la révolution industrielle engendrée par ladite machine à vapeur, provoquant la hausse des températures moyennes qui nous inquiète tant (il ne s’agit pas ici de joindre notre voix au chœur des climatosceptiques). Cependant, on pourrait s’interroger, primo, sur la datation exacte du phénomène, si tant est qu’elle soit possible et secundo, sur son ou ses responsables – l’humanité, présentez-moi cette jeune personne, et je vous dirais comment elle s’habille, ce qu’elle fait et quels méfaits elle commet.

Datation : pourquoi ne parle-t-on pas plus du refroidissement du climat terrestre intervenu aux alentours de l’an de grâce 1610 ? Et du fait qu’un siècle auparavant, en 1492, l’homme – mais un homme particulier, pas l’humanité – « découvrait » l’Amérique ? Cet homme à la peau claire apportait la civilisation et ses microbes (dont beaucoup s’étaient développés à la faveur de l’élevage d’animaux domestiques alors inconnus dans le Nouveau Monde). Par le fer et par le feu, mais aussi et surtout par ses germes contre lesquels les « naturels » (ainsi les nommait-on parfois) étaient sans défense, l’homme blanc extermina 90 % des êtres humains des Amériques (les historiens parlent de cent millions de personnes dans les mondes précolombiens !). Ce qui entraîna une diminution énorme des émissions de dioxyde de carbone[2], puisque la plupart des foyers avaient disparu, et une tout aussi énorme « afforestation » (expansion de la forêt).

Responsables ou : à qui profite le crime ? Puisqu’aussi bien il semble s’établir un consensus autour du phénomène de la révolution industrielle comme cause essentielle du réchauffement climatique, on doit s’interroger sur les acteurs de cette révolution. Étaient-ce « les hommes », au sens de « l’humanité » ? À l’évidence non ! Qui ça, alors ? Eh bien, presque les mêmes que ceux qui avaient provoqué le refroidissement de 1610. Andreas Malm accuse plus précisément les sujets du Royaume-Uni et, plus précisément encore, les premiers capitalistes industriels. Le chapitre II de son livre est intitulé : « Les origines du capital fossile : le passage de l’eau à la vapeur dans l’industrie du coton britannique ». Je dois dire que c’est le chapitre qui m’a le plus intéressé, et même passionné. En effet, il y démontre très clairement pourquoi et comment les fabricants de coton ont abandonné l’énergie hydraulique pour celle du charbon. Ce qui, à première vue, tient de l’énigme car l’énergie des cours d’eau, déjà fort bien maîtrisée techniquement à la fin du XVIIIe siècle, était abondante et beaucoup moins coûteuse que le charbon dont sont voraces les machines à vapeur. D’ailleurs, ces dernières ont mis du temps à s’imposer : entre la première installation de l’une d’entre elles chez les frères Robinson en 1786 et le « véritable triomphe de la vapeur » dans l’industrie cotonnière se sont écoulées une quarantaine d’années. Cependant la véritable question n’est pas de savoir pourquoi la nouvelle technologie a mis tant de temps à s’implanter – mais bien pourquoi elle a été adoptée par les fabricants, sachant que la différence très importante de prix entre le charbon et l’eau n’avait pas disparu. Malm cite à cet égard suffisamment d’historiens contemporains et de sources de l’époque pour qu’aucun doute ne subsiste : « […] l’eau était abondante, au moins aussi puissante et franchement plus économique » (p. 90, c’est lui qui souligne). La réponse est simple. John Farey, auteur en 1827 d’un traité sur les machines à vapeur à l’usage des industriels, la donnait sans détour : « les chutes d’eau naturelles se trouvent principalement dans les rivières à la campagne ; mais les machines à vapeur peuvent être placées dans le centre de villes populeuses, où l’on peut se procurer facilement des travailleurs. […] Dans la mesure où toutes les manufactures de cette nature exigent de nombreux travailleurs, il y a plus d’avantages à ce qu’elles fonctionnent à la vapeur dans les villes populeuses qu’à l’eau à la campagne. » Autrement dit, commente Andreas Malm, « l’avantage de la vapeur tenait à sa parfaite adéquation, non pas à la production d’énergie en soi, mais à l’exploitation de la main-d’œuvre » (p. 92-93). Il cite ensuite des textes de contemporains qui, tout en reconnaissant le faible coût de l’énergie hydraulique, déplorent le fait qu’à la campagne, on ne trouve pas « une population formée aux habitudes industrieuses ». Ce qui est un euphémisme pour dire : des ouvriers suffisamment dociles et disciplinés. Ainsi, par exemple, « pour les Greg, propriétaires de Quarry Bank et de deux autres filatures hydrauliques dans le Lancashire, les problèmes étaient […] la pénurie de main-d’œuvre et les syndicats [qui] concouraient à provoquer “une difficulté à obtenir des travailleurs, et à des salaires extravagants, dans ces comtés du Nord”. S’ils développaient leurs filatures, il y avait un risque évident que “toute demande de main-d’œuvre ne renforce encore les syndicats, l’ivrognerie et les hauts salaires” ». C’est pourquoi la compagnie des Greg acheta en 1826 « deux usines dans les villes de Lancaster et de Bury, toutes deux alimentées à la vapeur », vers lesquelles furent dirigés désormais l’essentiel des investissements. Elles présentaient « un avantage décisif : elles disposaient d’un réservoir local de force de travail » (p. 100-101).

Ce passage à la vapeur entraîna une conséquence très importante : « Pour la première fois dans l’histoire, le convertisseur et la source d’énergie mécanique – la machine et la mine – étaient dissociés dans l’espace. » (p. 104) Ainsi le capital commença-t-il à transformer radicalement l’espace : d’une part en spécialisant certains lieux (les mines), d’autre part en délocalisant la production là où la main-d’œuvre était la moins chère et la plus docile, entraînant ainsi les territoires dans son mouvement d’abstraction généralisée. Mais le temps également fut affecté par ce même mouvement. Dans le cas de l’industrie cotonnière, l’un des défauts de l’énergie hydraulique était son irrégularité : il arrivait que trop de débit du cours d’eau, ou à l’inverse pas assez, ralentisse le travail, voire mette l’usine à l’arrêt pour quelques jours. « Tant que les moulins satisfaisaient un marché local pour le maïs, le lin, la soie ou tout autre produit, un jour avec trop ou pas assez d’eau dans la rivière était “une source de désagrément mais rien de plus sérieux” : les gens se consacraient à d’autres tâches pendant un moment. Les filatures de coton du début du XIXe siècle fonctionnaient selon d’autres principes. Elles étaient tournées vers des marchés mondiaux, conçues pour maximiser le rendement, construites avec le profit comme seule raison d’être – et les journées de travail devaient donc être longues. » (p. 106) C’est pourquoi les patrons exigeaient des ouvriers qu’ils « rattrapent » les heures perdues dès lors que la situation était revenue à la normale. Or la norme de base des horaires de l’époque était de douze heures : on voit que l’allongement des journées de travail devenait rapidement insupportable. Et c’est précisément contre ces durées de travail insupportables que se mobilisaient les ouvriers, dont la revendication centrale était la journée de travail de dix heures. Le passage à la vapeur permit aux capitalistes de surmonter cette difficulté : d’une part, le temps de travail était désormais toujours le même, il n’était plus perturbé par la météo plus ou moins capricieuse. D’autre part, avec les machines à vapeur, il était possible d’accélérer le rythme de la production – et l’on ne s’en priva pas.

C’est ainsi que le charbon, déjà utilisé pour chauffer les foyers citadins, devint « la source et le fondement de notre prospérité industrielle et commerciale », dixit un observateur de l’époque. Un autre renchérissait en 1866 : « En vérité le charbon n’est pas à côté mais au-dessus de toutes les autres marchandises. C’est l’énergie matérielle du pays – l’assistant universel – le facteur de tout ce que nous faisons. » Ainsi, commente Malm, « les rails étaient posés pour le réchauffement climatique » (p. 116).

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre, et même sur son deuxième chapitre dont je n’ai donné qu’un aperçu : Andreas Malm nous y propose ensuite une théorie du capital fossile par laquelle il tente de démontrer que capital et combustibles fossiles sont indissociables. Je ne sais pas s’il faut le suivre jusque-là, même si sa démonstration est fort séduisante. Mais on peut au moins partager certaines de ses conclusions. Ferraillant contre les explications plus ou moins « naturalistes » de la crise écologique en cours, il nous propose de « repenser radicalement les forces à l’origine de la destruction écologique actuelle. Il ne faudrait pas les voir, poursuit-il, comme des aspirations archaïques de l’espèce humaine, comme une éternelle ambition de croissance se heurtant aux murs de la rareté et les dépassant en substituant les biens abondants aux biens rares : un processus universel se déroulant comme une réaction à des contraintes spécifiques. Le contraire semble plus juste. Le capital est un processus spécifique qui se déroule comme une appropriation universelle des ressources biophysiques, car le capital lui-même a une soif unique, inapaisable, de survaleur tirée du travail humain au moyen des substrats matériels. Le capital, pourrait-on dire, est supra-écologique, un omnivore biophysique avec son ADN social bien à lui » (p 137).

J’en conclus il vaudrait peut-être mieux parler de capitalocène plutôt que d’anthropocène ; et que je recommande la lecture de ce livre dont, encore une fois, je suis loin d’avoir proposé un compte rendu exhaustif.

[1] J’ai trouvé tout ça dans Wikipédia.

[2] « Dans un article de Nature, Simon L. Lewis et Mark A. Maslin proposent de faire remonter le début de l’Anthropocène à 1610, une chute brutale de la concentration de CO2 pouvant être observée dans les carottes de glace de cette année-là. Ils y voient une conséquence du dépeuplement des Amériques post-colombiennes […] » (Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire, p. 47.)

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Alain Gresh & Hélène Aldeguer : Un chant d’amour. Israël-Palestine, une histoire française

Alain Gresh & Hélène Aldeguer

Un chant d’amour. Israël-Palestine, une histoire française. Éditions La Découverte, Paris 2017.

« La sécurité d’Israël est pour nous un principe intangible, de même que la légitimité de l’État palestinien. Nous devrons rechercher les conditions d’une paix juste et durable, qui permette aux deux États de coexister en sécurité. » Ceci est extrait du programme du candidat à la présidence de la république Emmanuel Macron, rubrique « International[1] ». On voit que dans ce domaine comme ailleurs, il n’innovait pas vraiment. Maintenant qu’il est élu, on peut donc prédire sans trop se hasarder qu’il va poursuivre la politique de son prédécesseur François Hollande, auquel nous devons le titre de cet essai en bande dessinée : Un chant d’amour, expression qui détonne dans la bouche d’un dirigeant que nous avons connu moins lyrique – plutôt prosaïque, voire « normal ». C’est pourtant bien lui qui déclara, le 17 novembre 2013 à Jérusalem, portant un toast au terme d’un dîner chez Benyamin Netanyaou, Premier ministre d’Israël : « Pour l’amitié entre Benyamin et moi-même, pour Israël et pour la France, même en chantant aussi mal que je chante [il venait de refuser de pousser la chansonnette après qu’une artiste locale avait interprété la chanson de Mike Brant « Laisse moi t‘aimer »] – car je chante mal –, j’aurais toujours trouvé un chant d’amour – d’amour pour Israël et ses dirigeants. »

Ce livre s’intéresse donc à l’« histoire française » qui a conduit à cette scène touchante, c’est-à-dire à un demi-siècle de relations franco-israéliennes, soit depuis la guerre israélo-arabe de juin 1967. Les textes sont d’Alain Gresh, qui a suivi le sujet pour Le Monde diplomatique pendant une trentaine d’années, et dont on peut aujourd’hui retrouver les analyses toujours acérées sur les sites Orient XXI[2] et Contre-attaque(s)[3]. Ils sont accompagnés par les dessins plutôt percutants et sans fioritures inutiles d’Hélène Aldeguer. Disons-le tout de suite : la principale qualité du livre, à nos yeux, est d’exposer clairement et précisément une histoire réputée complexe et difficile à comprendre. Pour autant, il ne prend pas ses lecteurs pour des béotiens et n’ennuiera pas les personnes déjà bien au fait du sujet. Précisons aussi que tous les dialogues et personnages représentés sont authentiques – il ne s’agit pas d’une réinterprétation sous forme de fiction. Par ailleurs, le titre ne ment pas quant au contenu de l’ouvrage : si vous cherchez un brûlot propalestinien ou, à l’inverse, une histoire édifiante d’Israël, il vous faudra trouver d’autres sources. Le propos, ici, est de retracer le plus sobrement possible les actes et paroles des dirigeants français vis-à-vis de l’État d’Israël. Rien de très spectaculaire, en somme. La palette des couleurs – noirs, rouges, bleus, sauf sur la première de couverture où apparaît aussi la bande verte du drapeau palestinien – concourt elle aussi à cette sobriété du récit. Sobriété ne signifie pas neutralité. La simple recension des dires et des faits est accablante pour l’État israélien, dont on voit bien se dessiner au fil des années la stratégie d’anéantissement de toute capacité politique palestinienne, mais elle ne flatte guère non plus les dirigeants français qui n’ont jamais vraiment pu, su ou voulu, selon les cas, imposer quoi que ce soit à leurs homologues israéliens. Il y eut bien sûr des désaccords, et même un certain froid lorsque De Gaulle haussa le ton contre ce « peuple sûr de lui et dominateur » mais, dans l’ensemble, jamais la France n’a représenté un obstacle sérieux au rouleau compresseur de la colonisation israélienne.

Rien de nouveau sous le soleil, nous dira-t-on. Certes. Reste que la lecture de ce livre est intéressante – en tout cas, elle m’a intéressé – à plusieurs titres. D’abord, comme pense-bête, ou guide-âne si vous préférez : cette BD remplace avantageusement un Que sais-je ? ou un article détaillé sur la question. Rien n’y est inventé et, de plus, le format généreux de l’objet a permis d’y inclure des cartes, également dessinées par Hélène Aldeguer, tout à fait éclairantes. Ensuite, comme source de réflexion sur ce que c’est que la realpolitik, et accessoirement sur les personnages qui croient la manipuler à leur guise. Enfin, comme une histoire de l’opinion (et de ses « faiseurs ») française sur Israël. J’ai particulièrement remarqué le cas de Jean-Paul Sartre qui, à l’instar de la plupart des intellectuels de l’époque, prend position pour Israël au moment de la guerre de 1967, saluant sa « volonté de paix » et son « sang-froid », ce qui lui vaudra, bien longtemps après, d’être fusillé symboliquement par Houria Bouteldja dans son livre Les Blancs, les juifs et nous. Cette dernière n’a pas relevé la réaction du même Jean-Paul Sartre face à l’attaque de Septembre noir contre la délégation israélienne aux Jeux olympiques de Munich en 1972 : « Les Palestiniens n’ont pas d’autre choix, faute de défenseurs, que le recours au terrorisme. L’acte de terreur commis à Munich se justifie à deux niveaux : d’abord parce que tous les athlètes israéliens aux JO étaient des soldats et ensuite parce qu’il s’agissait d’une action destinée à obtenir un échange de prisonniers. »

Ce livre nous donne encore à (re)découvrir bien d’autres péripéties de cette histoire dont nous ne sommes pas près de voir le bout, hélas. Il se lit assez vite, mais on le gardera à portée de main pour vérifier telle ou telle date, telle ou telle information, ce qui nous évitera de nous faire embobiner par les « informations » dont veulent bien nous gratifier les médias mainstream. À propos de ces derniers, et pour finir par où nous avons commencé, on dit (Aude Lancelin[4], pour ne pas la nommer) que le candidat d’« En Marche ! » aurait été « entièrement fabriqué par des médias entre les mains du capital » tel le groupe Altice-SFR, propriétaire – entre autres – de BFM TV, Libération, L’Express… Aude Lancelin, vénère depuis qu’elle a été virée de L’Obs pour cause de relations gauchisantes, a tendance à cracher dans la soupe : « Avec le groupe de Patrick Drahi[5], disait-elle ainsi en parlant de l’encore candidat, c’est carrément la love story à ciel ouvert, même si en période électorale les pudeurs de carmélite s’imposent. Ainsi le Directeur général de BFM TV est-il régulièrement obligé de se défendre de faire une “Télé Macron”, sans convaincre grand monde, tant les affinités électives sont en effet avérées entre le candidat à la présidence et l’entité Altice-SFR Presse. Lorsque Martin Bouygues et Patrick Drahi s’affronteront pour le rachat du groupe SFR, c’est Macron lui-même, alors secrétaire général de l’Élysée, qui jouera un rôle décisif en faveur de ce dernier. Et en retour, lorsque celui-ci décidera de se lancer dans la course à la présidentielle fin 2016, on ne tardera pas à voir rejoindre son équipe comme conseiller aux affaires économiques l’ancien banquier Bernard Mourad, hier encore directeur d’Altice Media Group, à savoir SFR Presse. » Tout cela n’a rien à voir avec Un chant d’amour, me direz-vous. Il est vrai qu’Alain Gresh et Hélène Aldeguer n’y parlent pas d’Emmanuel Macron. Cependant, comme nous le disions au début de cette note, on peut parier que sa politique ne dérogera guère à celle de ces prédécesseurs.

[1] https://en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme/international Consulté le 8 mai 2017.

[2] http://orientxxi.info/

[3] http://contre-attaques.org/

[4] « Emmanuel Macron, un putsch du CAC 40 », post du 20 avril 2017 sur Le feu à la plaine, le blog d’Aude Lancelin.

[5] Patrick Drahi est un homme d’affaires franco-israélien, président-fondateur du consortium luxembourgeois Altice, une multinationale spécialisée dans les télécoms et réseaux cablés cotée à la bourse d’Amsterdam.

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Chambord

Curieusement, je n’avais pas encore évoqué ici le précieux Paul-Louis Courier. Je dis précieux non pas au sens de ridicule, mais bien aux sens de « rare » et « recherché ». En effet, notre histoire littéraire n’abonde guère en pamphlets, et encore moins en fulminations aussi élégantes que celles de Paul-Louis, vigneron de La Chavonnière, à Véretz, Indre-et-Loire. Il arrive parfois que ces proses incisives, et qui datent de presque deux siècles, s’appliquent, merveille ! à notre actualité contemporaine pourtant si… prosaïque. Ainsi avons-nous appris ces derniers jours que les ministres de l’agriculture de l’Union européenne, penchés sur le triste sort de celles et ceux qu’on n’ose plus appeler paysans tant leur activité tient désormais du travail à la chaîne, avaient décidé de se réunir afin de discuter une énième fois prix, subventions, compensations, quotas – bref de ce qui, à l’évidence, constitue le quotidien des campagnes contemporaines.

Or donc, voici que cet aréopage n’a rien trouvé de mieux, comme cadre de ses cogitations (on a failli écrire : « agitations », tant ce genre de réunion semble ne servir à rien d’autre qu’à gesticuler – enfin, à faire de la com’, selon le langage en vigueur), que… le château de Chambord ! Si. Vous avez bien lu. « C’est d’une arrogance et d’une stupidité sans nom », a commenté un représentant de la Coordination rurale, en quoi, une fois n’est pas coutume, nous ne lui donnerons pas tort. Les bras nous en tombent, comme ils tombèrent à Paul-Louis lorsqu’en pleine Restauration, un courtisan plus zélé que les autres eut l’idée brillante d’acheter ce même château de Chambord, alors en vente suite à quelques embardées politiques qu’avait connues la France depuis 1789. Oui mais l’acheter pourquoi ? Eh bien, tout simplement pour l’offrir en bienvenue au petit duc de Bordeaux[1] qui venait, peuchère, de se donner la peine de naître, prince héritier de la couronne dont la Providence gratifiait le royaume. Oui mais l’acheter avec quel argent ? Eh bien, avec celui de ses dévoués sujets, pardi ! Et de lancer une souscription à laquelle pouvaient contribuer particuliers et – c’est ici que le bât blessa Paul-Louis Courier – les communes ! À quelque chose malheur est bon : cette souscription « d’une arrogance et d’une stupidité sans nom », du moins aux yeux de quelques rebelles comme Paul-Louis, nous valut l’un de ses meilleurs pamphlets : le « Simple discours[2] », adressé au conseil municipal de la commune de Véretz.

En voici le début :

« Si nous avions de l’argent à n’en savoir que faire, toutes nos dettes payées, nos chemins réparés, nos pauvres soulagés, notre église d’abord (car Dieu passe avant tout) pavée, couverte et vitrée, s’il nous restait quelque somme à pouvoir dépenser hors de cette commune, je crois, mes amis, qu’il faudrait contribuer, avec nos voisins, à refaire le pont Saint-Avertin, qui, nous abrégeant d’une grande lieue le transport d’ici à Tours, par le prompt débit de nos denrées, augmenterait le prix et le produit des terres dans tous ces environs ; c’est là, je crois, le meilleur emploi à faire de notre superflu, lorsque nous en aurons. Mais d’acheter Chambord pour le duc de Bordeaux, je n’en suis pas d’avis, et ne le voudrais pas quand nous aurions de quoi, l’affaire étant, selon moi, mauvaise pour lui, pour nous et pour Chambord. Vous allez comprendre, j’espère, si vous m’écoutez ; il est fête, et nous avons le temps de causer. »

C’est beau, n’est-ce pas ? Je me réjouis toujours de relire Paul-Louis. J’espère que vous aussi. Si c’est le cas, vous apprécierez aussi le passage qui suit, dont il suffirait de modifier quelques éléments de contexte pour croire qu’il s’adresse à nos petits marquis d’aujourd’hui :

« […] Revenant à l’idée d’acheter Chambord, avouons-le, ce n’est pas nous, pauvres gens de village, que le Ciel favorise de ces inspirations ; mais qu’importe, après tout ? Un homme s’est rencontré dans les hautes classes de la société, doué d’assez d’esprit pour avoir cette heureuse idée ; que ce soit un courtisan fidèle, jadis pensionnaire de Fouché, ou un gentilhomme de Bonaparte employé à la garde-robe, c’est la même chose pour nous qui n’y saurions avoir jamais d’autre mérite que celui de payer. Laissons aux gens de cour, en fait de flatterie, l’honneur des inventions, et nous, exécutons ; les frais seuls nous regardent ; il saura bien se nommer, l’auteur de celle-ci, demander son brevet ; et nous suffise à nous, habitants de Véretz, qu’il ne soit pas du pays. »

Difficile de s’arrêter, non ? Voyez plutôt :

« J[e] vois plus d’un mal [à l’acquisition de Chambord], dont le moindre n’est pas le voisinage de la cour. La cour, à six lieues de nous, ne me plaît point. Rendons aux grands ce qui leur est dû ; mais tenons-nous-en loin le plus que nous pourrons, et, ne nous approchant jamais d’eux, tâchons qu’ils ne s’approchent point de nous, parce qu’ils peuvent nous faire du mal, et ne nous sauraient faire de bien. À la cour tout est grand, jusqu’aux marmitons. Ce ne sont là que grands officiers, grands seigneurs, grands propriétaires. Ces gens, qui ne peuvent souffrir qu’on dise mon champ, ma maison ; qui veulent que tout soit terre, parc, château, et tout le monde seigneurs ou laquais, ou mendiants ; ces gens ne sont pas tous à la cour. Nous en avons ici, et même c’est de ceux-là qu’on fait nos députés ; à la cour il n’y en a point d’autres. Vous savez de quel air ils nous traitent, et le bon voisinage que c’est. Jeunes, ils chassent à travers nos blés avec leurs chiens et leurs chevaux, ouvrent nos haies, gâtent nos fossés, nous font mille maux, mille sottises ; et plaignez-vous un peu, adressez-vous au maire, ayez recours, pour voir, aux juges, au préfet, puis vous m’en direz des nouvelles quand vous serez sorti de prison. Vieux, c’est encore pis ; ils nous plaident, nous dépouillent, nous ruinent juridiquement, par arrêt de messieurs qui dînent avec eux, honnêtes gens comme eux, incapables de manger viande le vendredi ou de manquer la messe le dimanche ; qui, leur adjugeant votre bien, pensent faire œuvre méritoire et recomposer l’ancien régime. Or, dites, si un seul près de vous de ces honnêtes éligibles suffit pour vous faire enrager et souvent quitter le pays, que sera-ce d’une cour à Chambord, lorsque vous aurez là tous les grands réunis autour d’un plus grand qu’eux ? Croyez-moi, mes amis, quelque part que vous alliez, quelque affaire que vous ayez, ne passez point par là ; détournez-vous plutôt, prenez un autre chemin, car en marchant, s’il vous arrive d’éveiller un lièvre, je vous plains. Voilà les gardes qui accourent. Chez les princes, tout est gardé ; autour d’eux, au loin et au large, rien ne dort qu’au bruit des tambours et à l’ombre des baïonnettes ; vedettes, sentinelles, observent, font le guet ; infanterie, cavalerie, artillerie en bataille, rondes, patrouilles, jour et nuit ; armée terrible à tout ce qui n’est pas étranger. Le voilà : qui vive ? Wellington[3], ou bien laissez-vous prendre et mener en prison. Heureux si on ne trouve dans vos poches un pétard ! Ce sont là, mes amis, quelques inconvénients du voisinage des grands. Y passer est fâcheux, y demeurer est impossible, à qui du moins ne veut être ni valet ni mendiant. »

Si vous avez poursuivi votre lecture jusqu’ici, c’est peut-être que vous avez aimé le style incomparable de Paul-Louis ? Si oui, vous pouvez les retrouver, ses textes et lui, sur le site : Paul-Louis Courier, épistolier, pamphlétaire, helléniste[4]. Pour qui ne goûte pas les écrans, ou pas trop longtemps, il existe aussi une édition des œuvres complètes dans La Pléiade – ce n’est pas la seule, mais c’est la seule que je connais : c’est un des livres que j’ai plaisir à relire.

[1] Pourquoi duc de Bordeaux ? Ce titre lui fut octroyé dès sa naissance par son grand-oncle Louis XVIII, alors roi de France, car la ville de Bordeaux avait été la première à se rallier aux Bourbons en 1814. Ces Girondins, décidément… Le duc fut par la suite plus connu sous le nom de comte de Chambord, grâce à certaine souscription, avant d’être désigné, à la mort de sous le nom d’Henri V, prétendant au trône de France jusqu’à sa mort en 1883.

[2] Titre complet : Simple discours de Paul-Louis, vigneron de La Chavonnière, aux membres du conseil de la commune de Véretz, département d’Indre-et-Loire, à l’occasion d’une souscription proposée par S. E. le ministre de l’Intérieur pour l’acquisition de Chambord (1821).

[3] Allusion au vainqueur de Waterloo, donc ennemi de la France, que laisserait passer la garde du roi, revenu « dans les fourgons de l’étranger ».

[4] Adresse : http://paullouiscourier.fr/

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Nastassja Martin : Les Âmes sauvages

Nastassja Martin, Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska. Éditions La Découverte, Paris, 2016.

Voici déjà quelque temps qu’un livre ne m’avait pas charmé à ce point – j’emploie le mot « charme » à dessein, car l’auteur a su capter, me semble-t-il, l’esprit des techniques déployées par les chasseurs Gwich’in afin de séduire leurs proies : il faut savoir se transformer, se grimer à l’image de l’autre afin de le charmer, de l’attirer. Bien sûr, en tant que lecteur, je ne suis pas un gibier que l’on va mettre à mort puis manger. Mais je dois être appâté, en quelque sorte, par une façon singulière, une congruence entre l’objet et la manière de le travailler… J’avais déjà rencontré cela chez une autre anthropologue, Barbara Glowczewski, qui a écrit sur – et avec – les Aborigènes d’Australie[1]. J’avoue que par l’une de ces dispositions assez mystérieuses qui nous font tels que nous sommes, je suis plus attiré par les histoires des gens du Grand Nord que par celles des habitants de régions brûlées par le soleil. Lectures juvéniles de Jack London ? Allez savoir. Quoi qu’il en soit, la situation du récit[2] de Nastassja Martin ne pouvait que m’attirer : « Fort Yukon, Alaska. Gwichayaa zhee, en gwich’in. Treize kilomètres au nord du cercle arctique […] Un village qui ressemble à une île en ruine après la guerre dans un océan d’épineux. C’est un soir d’hiver glacial[3] lorsque j’y atterris pour la première fois. De part et d’autre de la piste, je vois des maisons de bois délabrées aux carreaux poussiéreux, opaques, brisés ; des chiens qui hurlent et s’agitent au bout de leurs chaînes rouillées, des niches renversées. Au milieu des arbres, quelques bulldozers et excavateurs s’érodent lentement. On entend en arrière-fond le bruit du générateur à pétrole qui alimente le village en électricité. C’est donc là que vivent ces gens, les Gwich’in, ces chasseurs que je me suis proposé d’étudier. » Pas plus que sa collègue en Australie avant elle, l’anthropologue ne s’est laissée rebuter par les premières images de déréliction perçues par l’étranger qui débarque : quoi, ce sont là ces « indigènes » que l’on avait imaginés sauvages, le regard fier sous leurs parures de plumes d’aigle ? « Bullshits pour down river Indians », dit un vieux gwich’in à Nastassja. Il veut parler d’une certaine image folklorique projetée par les Blancs, afin de les neutraliser, sur « ceux d’en bas » (les Indiens de l’aval – le pays gwich’in étant situé sur de hautes terres), ou ceux des « Lower 48 » (les autres États américains). Il se montre injuste en mettant tous les autres Indiens dans le même sac (même s’il en est qui collaborent à leur propre neutralisation), d’autant plus que, ce faisant, il passe sous silence le fait que certains Gwich’in jouent aussi ce jeu-là… Décidément, il faut abandonner les clichés simplistes. Et cela nécessite un « démêlage », comme dit l’auteur : avant de plonger « En pays Gwich’in » (c’est le titre de la troisième partie du livre), il faudra donc en passer par un état des lieux aujourd’hui : « Incendies en Alaska. La nature en question » (première partie) puis une tentative d’explication historique de ce qui paraît à première vue un désastre : « Renouer le jadis » (deuxième partie).

« Ce qui paraît à première vue », ai-je écrit. Un désastre, c’en est un, effectivement. Mais Nastassja Martin qui, manifestement, n’a pas froid aux yeux, n’a pas voulu s’en tenir à cette « première vue » – et son livre montre que les Gwich’in ne sont pas seulement un peuple en voie de disparition, dont les colonisateurs auraient complètement détruit le monde et l’arrière-monde…

Il est vrai cependant que leur monde est bouleversé – l’anthropologue convoque pour décrire ce qui se passe la notion de « brutalisation », mise en avant par l’historien George Mosse à propos de l’Europe de l’entre-deux-guerres[4]. Ainsi, ces dernières années, la débâcle printanière des fleuves et des rivières s’est produite plus tôt et plus brusquement qu’auparavant, probablement à cause du réchauffement climatique. Conjuguée avec la fonte du pergélisol[5] des berges, elle a emporté des maisons construites près des cours d’eau. Cette fonte du pergélisol a également provoqué l’assèchement des tourbières et des sols, transformant la forêt en une quasi-boîte d’allumettes. Des insectes xylophages, profitant d’hivers plus cléments, se sont multipliés et ont tué des centaines ou des milliers d’arbres, produisant ainsi du bois mort sur pied prêt à s’enflammer. « Au cours de cet été-là, celui de mon deuxième séjour, dit Nastassja Martin, les feux dans le nord de l’Alaska n’ont pas discontinué jusqu’à la fin août. Une épaisse fumée planait au-dessus de la forêt et, certains jours, il était même impossible de distinguer l’autre rive de la rivière Yukon. » Le réchauffement climatique entraîne aussi des modifications du comportement des animaux migrateurs chassés par les Gwich’in, jusqu’à la disparition de certaines espèces et l’apparition d’autres, inconnues jusque-là dans la région – ainsi par exemple des pumas, venant du sud, et des ours polaires fuyant la fonte de la banquise… Les saumons, désorientés par la grande quantité de minéraux charriés par les fleuves et les rivières suite, encore, à la fonte du pergélisol, ne remontent plus certains cours d’eau où ils avaient leurs habitudes – et cela, sans parler du fait qu’ils sont décimés par la pêche industrielle en mer de Béring, devant les embouchures de ces mêmes fleuves. Bientôt apparaîtront même de nouvelles créatures, puisque l’administration américaine vient d’autoriser la commercialisation de saumons transgéniques. Ils seront élevés en pisciculture, mais chacun sait que de telles exploitations, surdimensionnées, laissent toujours échapper des individus, lesquels ne tarderont pas à se croiser avec des saumons sauvages…

Ainsi s’absente un monde : « L’identification à certains éléments du monde devenant impossible, l’homme gwich’in en devient subséquemment incompréhensible pour lui-même, amputé des relations fondatrices qui l’habitaient auparavant. » L’anthropologue va jusqu’à dire que les Gwich’in se retrouvent « vides de monde ». On ne s’étonnera pas, ensuite, d’une certaine dépression qui se traduit, entre autres, par de très forts taux d’alcoolisme et de suicides.

Un des événements qui n’ont rien arrangé pour les Gwich’in et les autres peuples de la région fut la découverte de gisements pétroliers vers la fin des années 1960. Habilement, le gouvernement des États-Unis associa les indigènes à l’extraction en fondant des « corporations » dont ils sont actionnaires sur tous les territoires qu’ils occupent. D’autre part, ce productivisme s’accompagna d’une forte pression « conservationniste », l’Alaska étant fantasmé par les citadins américains comme leur plus vaste réserve de wilderness, c’est-à-dire de nature sauvage, inviolée, pure, authentique, etc. : le gouvernement fédéral est directement propriétaire en Alaska des plus grands parcs nationaux de l’Union. Les Gwich’in se sont ainsi retrouvés piégés entre deux aspects contradictoires de l’impérialisme blanc, d’un côté l’extractionnisme à tout prix, qui vise le profit immédiat, et auquel on a voulu associer les Indiens via les dividendes des corporations, de l’autre la « protection » d’une très grande partie des territoires qui étaient auparavant leurs propres territoires de chasse.

Dans la deuxième partie de son livre, consacrée à un rappel historique du procès de colonisation de la région subarctique, Nastassja Martin montre très bien comment s’est nouée cette crise depuis la fin du xixe siècle. Comme dans la plupart des procès de colonisation partout dans le monde, un corps d’avant-garde a précédé l’arrivée massive des Blancs : celui des missionnaires. Ils se sont évertués à convertir les Indiens, en commençant la plupart du temps par les chamans, qu’ils transformaient en pasteurs, à la faveur de circonstances aussi extraordinaires qu’effrayantes : celles des épidémies qui les suivaient comme leur ombre. En effet, ici comme dans bien d’autres régions du monde, les premiers contacts avec les Blancs entraînèrent la contamination des autochtones par des virus jusque-là absents de ces contrées, et contre lesquels leurs corps n’avaient pu développer aucune défense immunitaire. On estime que la moitié d’entre eux en moururent. (La moitié ! Il faudrait probablement s’arrêter, marquer une pause, tenter, même si c’est impossible, de réaliser ce que signifient ces deux petits mots anodins : « la moitié »). Les chamans, qui détenaient traditionnellement le pouvoir de guérir, étaient impuissants. Les seuls qui pouvaient – parfois – faire quelque chose étaient les pasteurs, qui avaient apporté à la fois la rougeole, la grippe, les oreillons, la rubéole et la variole et leurs remèdes, quand il y en avait. Les premiers bâtiments qu’ils construisirent, à part des temples et des églises, furent d’ailleurs des dispensaires et des hospices. Ils recrutèrent aussi de nombreux orphelins pour en faire des ministres de la foi.

Imposer leur religion supposait aussi que les pasteurs anéantissent – ou s’efforçassent d’anéantir jusqu’au souvenir de toute culture indigène. Les Gwich’in s’étaient donné jusque-là des noms qui parlaient de relations au milieu, de manières d’être singulières, comme : Deerya’Ch’oo’aa, « Laissez le corbeau manger », Eejiighwaa, « Où est la meute ? [de loups] » ou Neezhuu, « Poisson qui a déjà pondu ses œufs ». De plus, ces noms changeaient plusieurs fois au cours d’une vie selon les circonstances, les événements ou tel ou tel comportement d’une personne. Les pasteurs les baptisèrent de noms bibliques, solides et immuables – Paul, Simon, Marie ou Joseph. Dans ce domaine comme dans tous les autres, il s’agissait d’« humaniser » les Indiens, en les dotant d’identités stables, en les « sauvant » du monde fluctuant habité par les esprits auquel les avaient habitués leurs déplorables mœurs de chasseurs-cueilleurs semi-nomades…

Aujourd’hui encore se font sentir ces efforts de « stabilisation », de « rationalisation » (on parle de « développement durable », ou « soutenable »), menés par des Américains (plutôt blancs et citadins) débordant de bonne volonté afin d’assurer un meilleur niveau de vie aux Gwich’in, lesquels, il faut bien le reconnaître, n’ont guère profité du « développement » économique de l’Alaska (ceci étant évidemment un euphémisme : non seulement ils n’en ont pas profité, mais il s’est fait contre eux et leur monde, comme l’arrivée des Blancs s’était traduite par la mort de la moitié d’entre eux…) Ce qui donne lieu, parfois, à des scènes plutôt cocasses – ou consternantes, c’est selon : ainsi, Nastassja Martin a-t-elle assisté dans les locaux du conseil tribal à une réunion durant laquelle « une biologiste généticienne spécialisée dans la culture de pommes de terre en milieux hostiles, accompagnée d’un anthropologue travaillant sur l’évolution des systèmes d’alimentation dans tout le subarctique alaskien […] étaient venus […] dans le but de promouvoir l’agriculture à Fort Yukon, et plus particulièrement la culture de pommes de terre […] » Ce qui partait d’un bon sentiment : assurer une autosuffisance alimentaire aux villageois, y compris pendant les quatre mois d’hiver durant lesquels les Gwich’in, qui se nourrissent principalement des produits de la chasse et de la pêche, sont victimes de la disette… « Pourtant, ce jour-là, les membres du conseil tribal affichent des regards navrés en contemplant les tubercules aux formes et aux couleurs variées étalés devant eux. Certains membres du conseil sortent furtivement de la salle, d’autres semblent scruter de plus en plus attentivement le parquet délabré qui recouvre le sol. […] Comment se positionner face à l’exhortation de cette femme à planter des pommes de terre rouges ? Comment lui dire l’indifférence ? Comment ne pas voir, derrière le discours officiel qui prône la libération des indigènes vis-à-vis de l’importation de nourriture, une ombre plus grande et plus menaçante qui se profile ? Les hommes présents savent bien que ceux dont nul ne parle, les animaux, sont en fait au cœur du discours qu’ils écoutent. » Ce que veulent les Blancs, c’est mettre fin à la chasse comme mode de vie et en conserver seulement une pratique folklorique vidée de son sens – bonne à montrer aux touristes, qui peuvent, par ailleurs, se délecter du spectacle d’animaux « sauvages » qui ne craignent plus l’homme, puisqu’ils sont de moins en moins traqués (ce qui facilite aussi les expéditions meurtrières des rares chasseurs blancs suffisamment riches pour se payer des permis de tuer et se faire déposer en hélicoptère dans la taïga). Le hic, c’est qu’envers et contre plus d’un siècle de colonisation, les Gwich’in restent chasseurs avant tout. Ils continuent à rêver des animaux qu’ils vont traquer. C’est ainsi que l’un d’entre eux pouvait résumer comme suit leur sentiment à l’issue de cette réunion consacrée aux pommes de terre : « Est-ce que tu peux seulement imaginer à quoi cela ressemblerait de rêver de patates ? Ce serait plutôt un horrible cauchemar ! »

Cette petite histoire de rêve m’amène à parler de la troisième partie du livre, qui est de loin celle qui m’a le plus impressionné. En effet, après avoir décrit ce qui arrive – et ce qui est arrivé – aux Gwich’in dans les deux premières parties, Nastassja Martin démontre que les jeux ne sont pas faits, que la guerre – car c’en est une – n’est pas terminée – si tant est qu’une telle guerre puisse jamais connaître une fin (qui serait la fin du monde et non plus la fin d’un monde). Car les Gwich’in – au moins certain·e·s d’entre elles, d’entre eux, rêvent encore, chassent encore et n’ont pas oublié leurs ancêtres. Je ne m’étendrai pas ici sur cette dernière partie, parce que je craindrais de tomber dans des caricatures ridicules en voulant la résumer, et aussi parce que ce sera un grand plaisir pour qui voudra y aller voir de la découvrir. Simplement, je voudrais insister en conclusion sur ce que met au jour notre anthropologue : que peut-être, les Gwich’in sont-ils en fin de compte mieux préparés que d’autres (que nous ?) à traverser les temps d’incertitude qui s’annoncent. Car ce que l’on peut comprendre de leur forme de vie, c’est qu’elle est précisément basée sur l’incertitude, sur le mouvant, sur ce fluctuant que les missionnaires ont cherché à fixer, à stabiliser, à immobiliser. Les pasteurs, puis les écologistes après eux, ont voulu – et, malheureusement, ils ont en grande partie réussi – sédentariser les Gwich’in en les regroupant dans des villages fixes – villages contre voyages ; ils ont prétendu substituer Dieu – l’unique – aux esprits, et la Nature au monde des chasseurs : entreprise totalitaire de classification, de séparation, de purification. Les chasseurs entretenaient des rapports guerriers avec les peuples voisins et les autres êtres de la taïga subarctique, qu’ils considéraient comme des personnes douées d’âmes sauvages (soit : autonomes, pas domestiquées) – comme eux, en somme. La guerre des Blancs contre les Gwich’in et les autres peuples indiens se nomma donc « pacification ». Pourtant, cette opération, si elle a bien fonctionné en apparence, n’a pas réussi à éliminer l’arrière-monde Gwich’in, ce monde invisible des esprits, ce monde où ils peuvent encore se ressourcer et puiser des forces afin d’affronter les conditions misérables qui leur sont imposées.

Je suis sorti de cette lecture à la fois en colère contre les horreurs infligées par l’Occident à tout ce qui n’est pas encore lui, mais aussi joyeux de voir qu’il est loin d’avoir réussi dans son entreprise de domination. Un grand merci à Nastassja Martin pour ce beau livre.

franz himmelbauer (le 58 mars 2016)

[1] On peut lire ce que j’en ai dit en cliquant par ici.

[2] Il s’agit bien d’un livre d’anthropologie, mais qui se lit, ainsi qu’on le dit parfois, « comme un roman ».

[3] Quand elle dit glacial, c’est vraiment glacial : ici et là, au cours du livre, il est question de températures de – 40, – 50 degrés Celsius…

[4] George Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Hachette, Paris, 1999.

[5] Partie du sol qui reste gelée en permanence dans les régions polaires.

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Robert Tombs : Paris, bivouac des révolutions. La Commune de 1871.

Robert Tombs, Paris, bivouac des révolutions. La Commune de 1871. Traduit de l’anglais par José Chatroussat. Libertalia, Paris, 2016 (deuxième édition revue et augmentée par l’auteur).

Ce maître livre doit son titre à Jules Vallès : « Quelle journée ! écrit-il le 28 mars, jour de la proclamation de la Commune. Ce soleil clair qui dore la gueule des canons, cette odeur de bouquets, le frisson des drapeaux, le murmure de cette révolution qui passe, tranquille et belle comme une rivière bleue… Ô grand Paris !… Patrie de l’honneur, cité du salut, bivouac de la Révolution ! » J’ai longtemps cru que la Commune datait du 18 mars 1871 – c’est la date anniversaire le plus souvent retenue. En fait, après l’insurrection, provoquée par la tentative de l’armée gouvernementale de reprendre les canons de la Garde nationale à Montmartre (soit : de désarmer le peuple parisien), eurent lieu des élections municipales, le 26 mars. C’est seulement lors de sa première séance que le conseil municipal décida de prendre le nom de Commune de Paris, en référence à la Commune révolutionnaire qui, en août 1792, avait joué un rôle de premier plan dans la chute de la monarchie. En fait, dit Robert Tombs, « le terme “Commune” commença à être employé comme slogan » dès septembre 1870. Dans le contexte de la défaite de Napoléon III et de la résurrection de la République, « il cristallisait le nationalisme révolutionnaire provoqué par la guerre et la chute de Napoléon III, ainsi que le patriotisme parisien exacerbé par le siège ». Naturellement, la Commune de 1871 et surtout sa fin tragique ont encore chargé ce terme en signification et l’ont enveloppé d’une aura révolutionnaire (cf. entre autres le fameux « les Communards sont montés à l’assaut du ciel » de Marx). La Commune nous tient à cœur, c’est le moins que l’on puisse dire… Au point que l’on a (ce fut mon cas) souvent négligé de se renseigner précisément sur les faits, autant qu’ils puissent être connus ; ce qui a eu pour conséquence une certaine difficulté à se défaire d’approximations, voire de contre-vérités quant à l’événement lui-même. Ainsi ai-je pu, dans une récente note de lecture[1], reprendre sans barguigner l’affirmation de Luc Willette, dont je recensais l’ouvrage, à propos de la cause déterminante de la Commune qui aurait été « l’affaire des moratoires ». En effet, dans son ouvrage, l’ami Luc écrivait que : « Dès le début du siège [de Paris par les Prussiens, commencé à la mi-septembre 1870], le gouvernement [dit « de Défense nationale », ou encore « des Jules »] avait été obligé de prendre deux mesures : le paiement des loyers était suspendu, l’échéance des effets de commerce était reportée. » Et je poursuivais ainsi : « […] le décret voulu par Thiers et qui suspendait ces deux moratoires signifiait l’expulsion de la plupart des locataires et la faillite des petits commerçants et artisans ».

Or ce n’était qu’à moitié vrai (à moitié faux, dirait un contradicteur moins bienveillant). Lisant Robert Tombs, j’apprends que l’Assemblée nationale, réunie à Bordeaux, avait effectivement voté le 10 mars un étalement sur trois mois du paiement de ces fameux effets de commerce dont le moratoire arrivait à échéance le 13 mars. Soit, effectivement, la fin du moratoire, mais « aménagée » : on admettra que ce n’était guère rassurant pour les petits entrepreneurs et commerçants. « Comme de nombreux historiens l’ont présentée à tort comme une décision de rendre les dettes payables du jour au lendemain, commente Robert Tombs, il est possible que les Parisiens aussi se soient trompés. » En tout cas, cela les inquiéta suffisamment pour qu’ils s’imaginent que la mesure serait suivie d’une autre, plus grave encore car concernant encore plus de monde et plus de petites gens, c’est-à-dire le remboursement des arriérés de loyer correspondants à la période du siège. Ainsi, une mesure certes inquiétante (l’étalement sur trois mois du paiement des effets de commerce) se transformait en une énorme provocation de Thiers à l’égard des Parisiens. Ces derniers étaient disposés à l’interpréter ainsi, car Thiers n’en était pas à sa première : il avait d’abord imposé l’armistice conclu avec Bismarck le 28 janvier pour une durée de vingt et un jours, durant laquelle devait être élue une Assemblée nationale. Cet armistice marquait en réalité la fin des hostilités, alors que Paris, qui avait soutenu un siège de plusieurs mois, n’avait jamais capitulé. Les Parisiens, qui avaient cruellement souffert de faim et de froid durant l’hiver, n’étaient pas prêts à se rendre. Les élections législatives avaient eu lieu le 8 février et donné une majorité de plus de quatre cents royalistes contre cent cinquante républicains – et encore, ces derniers étaient loin d’être révolutionnaires. Ainsi, lors de cette même séance du 10 mars, l’Assemblée décida de se réunir désormais… à Versailles ! C’était une claire marque de défiance vis-à-vis de Paris (c’est-à-dire du peuple parisien, car dès le siège levé, la plupart de ceux qui en avaient les moyens, les « classes moyennes » de l’époque, avaient fui la capitale. N’y restaient que les plus pauvres – et les plus déterminés à ne pas céder devant l’ennemi). Il ne faut pas oublier non plus que, quelques jours auparavant, l’Assemblée avait approuvé le traité de paix – en réalité, une capitulation en rase campagne – négocié par Thiers, et qui comprenait, outre la cession de l’Alsace et de la Lorraine, « un défilé célébrant la victoire allemande sur les Champs-Élysées – une véritable gifle infligée à la fierté patriotique des Parisiens, qui avaient tout de même réussi à maintenir les Allemands hors de la capitale ».

Alors, qu’est-ce qui fut le plus déterminant ? Autrement dit, comment interpréter un enchaînement de circonstances après coup ? C’est tout le problème des historiens et, à ce jeu-là, Robert Tombs s’en sort plutôt bien, et même très bien, dirais-je. Il a compris, mieux, il nous aide à comprendre que, dans le basculement d’une situation qui accouche d’un événement, demeure et demeurera toujours un mystère. Ce que je dirai, à ma manière, comme suit : bien malin qui aurait pu prévoir, le 13 juillet 1789, ce qui allait se passer le lendemain – et bien malin qui, au soir de ce lendemain, aurait pu affirmer que la journée qui s’achevait allait prendre l’importance que nous lui accordons aujourd’hui encore. On pourrait en dire autant de nombreuses « journées », qu’elles se soient déroulées en juillet (1830), février (1848), en octobre (1917) ou en mai (1968) pour n’évoquer que quelques-unes des saisons de la révolution. Cependant, par cette remarque, je ne veux pas réduire le travail de Robert Tombs à la seule réflexion sur les causes de la Commune – d’ailleurs, je pense qu’il récuserait ce terme de « causes », se méfiant légitimement des « causalités » construites après l’événement, contemplé à travers des lunettes dont ne disposaient pas les acteurs de l’époque. Dans son Prologue, il présente ainsi les deux premiers chapitres de son livre : « [Ils] explorent les origines de la Commune en tant qu’événement parisien et comme conséquence de la guerre. » (C’est moi qui souligne.)

Justement, et pour donner une idée de l’ampleur de ce projet, lisons la présentation par l’auteur des chapitres suivants : « Le chapitre III examine comment la Commune a fonctionné comme gouvernement. Le chapitre IV aborde les différentes façons d’identifier les hommes et les femmes qui l’ont soutenue, les raisons qui les ont amenés à y participer et leur compréhension de ce qui s’est passé. Le chapitre V examine comment la Commune a mobilisé ses partisans pour faire la guerre, et pourquoi ils ont été prêts à risquer leur vie dans ce conflit. Le chapitre VI discute de la façon dont la Commune s’est inscrite dans les mémoires et a donné lieu à des interprétations. »

Je ne vais pas tenter ici de résumer ce livre, tant il est riche en informations et en commentaires toujours avisés. Il suffira de dire que non seulement Robert Tombs propose sur chacun des sujets qu’il aborde à la fois une vue synthétique et une revue de l’historiographie et des différentes interprétations existantes – sans pour autant s’abstenir de donner son avis et de l’étayer. Ajoutez à cela que ce livre n’ennuie pas une seule seconde. Comme le dit son préfacier Éric Fournier, « Robert Tombs a écrit pour un public peu familier tant de la Commune elle-même que du XIXe siècle français en général […] l’un des livres les plus accessibles sur la Commune, ici et maintenant, surtout pour les nouvelles générations » (et pour qui voudra aller plus loin encore, l’ouvrage comprend une bibliographie détaillée et un index des noms propres).

Quant à moi, je reviens à ce qui m’a vraiment plu dans ce livre : une forme de respect de l’événement. J’en veux pour preuve cette citation extraite de la conclusion de Tombs, et par laquelle je terminerai cette note, non sans avoir recommandé chaudement la lecture de cette excellente histoire de la Commune :

« Les historiens insistent souvent sur les origines et les conséquences, et ce livre ne fait pas exception. Mais aucun événement n’est réductible à ce qui s’est passé avant lui et à ce qui est advenu après. La Commune, qui est si souvent présentée comme une réincarnation du passé ou une préfiguration de l’avenir, reste elle-même de façon inattendue et extraordinaire. Rappelons-nous d’un exemple frappant. En août 1870, les blanquistes pouvaient mobiliser 60 hommes pour une insurrection[2] ; en mai 1871, il y avait 80 000 insurgés fédérés en armes, équipés et organisés[3]. Pour expliquer ce qui a entraîné ce changement totalement imprévisible, un examen des conditions sur le long terme – la “tradition révolutionnaire”, les développements économiques, les structures sociales urbaines, les organisations politiques, les idéologies républicaines et socialistes – est certainement nécessaire. Mais les événements eux-mêmes, pendant l’épisode entier de l’“année terrible”, possèdent leur propre dynamique. […]

« La Commune a été spontanée, imprévue, en terre inconnue […] Elle n’a produit aucune déclaration ou programme idéologique novateur. Elle n’a été prise en charge par aucun parti politique organisé et n’a eu aucun dirigeant éminent. Le révolutionnaire français le plus célèbre, Auguste Blanqui, qui a passé quarante années de sa vie à préparer la révolte et que de nombreux communards considéraient comme leur chef, a été mis à l’écart de la plus grande insurrection parisienne, dans une cellule de prison. En bref, la Commune a été la manière dont le peuple parisien a improvisé une réponse à la crise politique, nationale et urbaine de janvier-mars 1871. »

[1] À propos du Raoul Rigault de Luc Willette.

[2] L’attaque d’une caserne de pompiers à La Villette, dont il était attendu qu’elle mette le feu aux poudres dans ce quartier éminemment populaire, et qui fut un fiasco total. Selon Tombs, Blanqui lui-même s’était prononcé contre cette action.

[3] Même si Tombs lui-même relativise la force représentée par la Garde nationale dans les chapitres précédents, le contraste reste important d’une année l’autre.

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Luc Willette: Raoul Rigault. 25 ans, communard, chef de la police.

Luc Willette, Raoul Rigault. 25 ans, communard, chef de la police. Syros éditions, Paris 1984.

Voici le portrait d’un personnage attachant. La détestation nourrie à son encontre par les Versaillais parle d’elle-même : « Un bonhomme méchant… se vautrant dans l’ordure, vivant au milieu de la canaille, canaille lui-même » (Deliau) ; « ce gamin haineux » (Jules Claretie) ; « Étrange et sinistre figure que celle de ce jeune homme de vingt-cinq ans pénétrant violemment et comme un furieux dans l’histoire » (Jules Forni) ; « Un scorpion, ce Rigault, fœtus avorté de l’accouplement bizarre du serpent qui rue par colère et de l’écrevisse qui recule par ignorance » ; (Morel, Le Pilori des Communeux) ; « Cet esprit détraqué, cervelle à l’envers qui, rompant d’abord avec la société par paresse et par crânerie devait fatalement devenir un fou des plus dangereux » (Émile Zola). Maxime Du Camp, contempteur de la Commune s’il en fut, ne pouvait rater cette curée : « Entre tous, deux hommes qu’il faut faire connaître ont rempli les premiers rôles dans cette tragi-comédie. Tous deux sans foi ni loi, sans esprit ni cœur, sans autre énergie que celle qui résulte d’une absence radicale de moralité, sans autre instruction que celle que l’on ramasse dans les brasseries et les cabarets. R. Rigault et T. Ferré, deux galopins sinistres qui firent le mal pour le mal. » Deux jeunes très proches de celui que l’on appelait alors « le Vieux », et dont les états de services révolutionnaires en imposaient même aux réacs de l’époque : Blanqui, l’Enfermé. En son absence (Thiers s’était bien gardé de le laisser en liberté) Rigault, de fait, devenait l’un, sinon le, chef du parti blanquiste. Et il ne se déroba point à la tâche.

Né dans une famille bourgeoise de Paris le 16 septembre 1846, Rigault n’avait donc que 23 ans lors de la chute de l’Empire, le 4 septembre 1870 – et il mourra à 24 ans durant la Semaine sanglante (pourquoi le titre du livre mentionne-t-il « 25 ans » restera obscur : l’ami Luc, que nous avons bien connu, est hélas décédé il y déjà quelque temps d’ici). Élève brillant (bachelier ès sciences et ès lettres à 16 ans), Raoul avait tout pour faire une carrière – père sous-préfet, certes révoqué par l’Empire parce que trop républicain, mais aussitôt embauché comme premier caissier chez Christofle, s’il vous plaît. Cependant Paris, en ce début des années 1860, propose de quoi détourner un jeune étudiant du droit chemin. Le spectacle de l’injustice est partout. Haussmann lui-même, le grand déménageur de Napoléon III, reconnaît que dans la capitale qu’il bouleverse de fond en comble par ses démolitions, reconstructions, percements de voies stratégiques, 1 200 000 habitants, soit 70 % de la population, ne mangent pas à leur faim et devraient être secourus. Tandis que les riches, eux, se gobergent. Ainsi est né un corps de métier : les « arlequins », qui passent chaque matin dans les ministères, les ambassades, les restaurants où ils rachètent les reliefs des repas de la veille qu’ils vont revendre dans les quartiers ouvriers… Mais il y a aussi de quoi s’amuser, de quoi rêver une autre vie. Mis à la porte par son père, en rupture de banc, Rigault, gagnant trois sous grâce à quelques cours particuliers par-ci par-là, ne perd pas son temps : « On le rencontre avec les étudiants en droit rue Soufflot. Avec les carabins au d’Harcourt. Le soir avec les poètes chez Glaser où il dîne avec Charles Cros, François Coppée, Jules Vallès, Barbey d’Aurevilly, Courbet, Marotteau, Verlaine. Le jour sur les trottoirs, dans tous les rassemblements, entouré d’une véritable cour. Il parle, il crie, il tonitrue, il gesticule. Il a la dent dure et l’humour féroce […] Il plaît aux étudiants dont il symbolise la révolte. […] Il plaît aux ouvriers – à cette époque, il y a autant d’ouvriers que d’étudiants dans le Ve arrondissement – car il sait parler leur langue. Pour un intellectuel, c’est un bon gars. On ne sent pas le fils de bourgeois chez lui. […] Il plaît aux filles. Oh, pas les femmes du monde, il n’en a ni l’envie ni les moyens. Ni celles du demi-monde, réservées aux têtes couronnées ou aux képis galonnés. Mais aux filles de joie, qu’il appelle toujours “citoyennes prostituées”. Cela les fait rire. Elles l’adoptent et lui font crédit. » Voilà qui ne lui sera jamais pardonné : révolutionnaire, c’était déjà mal. Mais en plus, bon vivant, joyeux, sans respect des bonnes mœurs, là ç’en était vraiment trop – aux yeux des Versaillais comme à ceux de certains camarades pisse-froid.

En 1865 sort un livre sur Les Hébertistes. Rigault adore, au point qu’il s’arrange pour en rencontrer l’auteur, un certain Tridon. Or, lors d’un récent séjour à Sainte-Pélagie (où l’on fourrait les « politiques » à l’époque), celui-ci a connu Blanqui, mieux : il est devenu l’un de ses lieutenants. Dès lors, la cause est entendue : Rigault sera blanquiste – et même l’un des militants blanquistes les plus actifs. Il va se spécialiser dans la police, c’est-à-dire qu’il va développer un grand savoir-faire dans la lutte contre ces messieurs de la préfecture de police qui, à l’époque, dépeuplent les rangs des révolutionnaires : « Les “Israélites”, comme on appelle les agents de la police politique qui a son siège rue de Jérusalem, noyautent tous les partis. Il y a des indicateurs à la rédaction des journaux de l’opposition, à La Marseillaise de Rochefort, dans les clubs. L’Internationale en est truffée. On en trouvera jusque dans les rangs de la Commune. Certains chefs de la gauche révolutionnaire font régulièrement leur rapport à monsieur Claude, le fameux chef de la police politique de l’Empire. Celui-ci affirmera plus tard que “la moitié de Paris espionnait l’autre”. C’est à peine exagéré. » Quoi qu’il en soit, les blanquistes eux-mêmes sont infiltrés, ce qui leur vaut quelques déboires retentissants (telle l’affaire de la Renaissance, café où la police impériale arrêta en 1866 tout l’état-major blanquiste réuni pour s’expliquer sur un différend interne). C’est pourquoi il est décidé d’organiser une contre-police. C’est Rigault qui l’a proposé, c’est lui qui va s’en charger : « [Il] se jette sur la police avec son ardeur habituelle, mais aussi son sens de l’organisation. En quelques mois, il connaît tout des techniques policières de la rue de Jérusalem. Il peut alors passer à l’action. Il repère les indicateurs, les file, les “loge”, opère les recoupements, vérifie et ne lâche la piste que lorsqu’il a une certitude sur l’appartenance de ses “victimes” à la préfecture, leurs adresses, leurs fonctions exactes, leurs habitudes. » En deux ans, Rigault a « établi un fichier monumental de toute la police politique ». Il n’y a plus de mouchard chez les blanquistes, et les agents de M. Claude ne sont plus en sécurité au quartier Latin. Et cela alors que, d’après Willette, « toute la gauche et l’extrême-gauche sont parfaitement contrôlées par la police. »

Rigault va mettre son expérience à profit dès le 4 septembre 1870. Alors que la République est proclamée à la suite du « désastre de Sedan », qui voit l’empereur et son armée enfermés dans cette ville par les Prussiens, il ne fait ni une ni deux et va s’installer de son propre chef… à la préfecture de police, dans le bureau du commissaire Lagrange, ci-devant chef de la sûreté impériale. Et il se met direct au boulot. On imagine le tollé. À droite : qu’est-ce que ce jeune vaurien – et blanquiste avec ça ! – va bien pouvoir faire en ces lieux réservés aux gens raisonnables ? À gauche : nombreux sont ceux qui revendiquent la suppression pure et simple de la préfecture de police. Rigault n’en a cure, il épluche systématiquement les dossiers de la police impériale, ce qui va lui permettre de compléter ses fichiers de mouchards et, accessoirement, de découvrir quelques informations compromettantes sur le personnel politique, y compris républicain… Au passage, il prend connaissance de dossiers d’opposants, parfois de futurs élus de la Commune, découvrant quelques compromissions ici ou là – ce qui explique, en partie au moins, la haine que lui porteront aussi certains camarades. Et cela même si, et c’est important, les principes de Rigault l’ont empêché de se servir de ces informations, tant qu’elles ne concernaient pas des collaborations manifestes avec la police de l’Empire. Durant la Commune, Rigault s’en tiendra à cette ligne de conduite. Ainsi, il ne communiquera aucun renseignement aux journalistes sur la vie privée des contre-révolutionnaires, pas plus qu’il n’acceptera les dénonciations anonymes : « Le chef du premier bureau du préfet de police, est-il annoncé par le J. O. de la Commune, prévient ses concitoyens qu’il ne tiendra aucun compte des dénonciations anonymes. L’homme qui n’ose pas signer une dénonciation sert évidemment une rancune personnelle et non l’intérêt public. »

Le 18 mars 1871, le peuple de Paris se soulève. On connaît l’histoire des canons de Montmartre, que l’armée a voulu reprendre à la Garde nationale. On connaît moins l’affaire des moratoires. « Dès le début du siège [de Paris par les Prussiens, commencé à la mi-septembre 1870], le gouvernement [dit « de Défense nationale », ou encore « des Jules »] avait été obligé de prendre deux mesures : le paiement des loyers était suspendu, l’échéance des effets de commerce était reportée. » On voit mal en effet comment ces obligations auraient pu être tenues alors que toute activité économique était interrompue. Or la situation n’avait pas changé depuis – certes, le siège avait été levé après la capitulation signée par le gouvernement de Défense nationale fin janvier mais, à part l’approvisionnement qui avait recommencé à entrer dans la capitale après cette date, l’essentiel des activités artisanales, industrielles et commerciales n’avaient pas encore repris, et bien sûr, personne n’avait reçu de salaire. Dans ces conditions, le décret voulu par Thiers et qui suspendait ces deux moratoires signifiait l’expulsion de la plupart des locataires et la faillite des petits commerçants et artisans. Selon Luc Willette, c’est précisément cela qui rendit possible la Commune – même si le « déclencheur » fut l’affaire des canons. Par deux fois auparavant durant cette même séquence historique, les 31 octobre 1870 et 21 janvier 1871, les blanquistes avaient tenté, et raté, des coups de force. « Voilà la grande faiblesse de la théorie de Blanqui de l’insurrection armée. Il ne suffit pas d’un groupe de militants parfaitement organisé et entraîné. Il ne suffit même pas d’un millier de manifestants. Avec cela, on peut réussir – plus ou moins – selon les circonstances, une insurrection. Mais pas une révolution. Pour réussir celle-ci, il faut que toute la masse soit touchée dans ses intérêts essentiels, que toutes les femmes se sentent concernées. […] Le logement, c’est l’essentiel. Sans logement, même si c’est un taudis [et ça l’était, pour la plupart], où dormiront les gosses demain ? Et les meubles qui vont être saisis ? Ce sont tous les biens des familles pauvres. » Luc Willette avance que c’est en parfaite connaissance de cause que Thiers a pris ces décrets (après toute une série d’autres provocations se voulant plus humiliantes les unes que les autres, comme, par exemple, le défilé des troupes prussiennes dans Paris) : en effet, il souhaitait, toujours selon Willette, pousser le peuple parisien à l’émeute afin de pouvoir l’affronter militairement et de l’écraser une bonne fois pour toutes. Vrai, faux, il est difficile de se prononcer là-dessus – je me demande si ce n’est pas trop accorder à l’intelligence stratégique de monsieur Thiers. D’ailleurs, il a bien failli se laisser prendre à son propre piège, si piège il y eut, car lui-même et son gouvernement, ainsi qu’une bonne partie des députés, se trouvaient encore dans la capitale le 17 mars au soir : « Lui non plus n’imaginait pas les conséquences de sa décision. Certes, il voulait le soulèvement de Paris, mais il ne l’attendait pas là ! Et les militants révolutionnaires ne s’y attendent pas non plus. Les doctrinaires socialistes, qu’ils soient proudhoniens, marxistes ou blanquistes, n’ont jamais pris suffisamment en compte le rôle des femmes et l’importance des problèmes du quotidien. La tête dans les grandes théories, le cerveau embrumé d’économie politique, ils oublient de regarder au ras des pâquerettes. »

Bref. Que fait Rigault ? Eh bien, comme les autres : il se laisse surprendre. Et, la première surprise passée, il rejoint son poste à la préfecture de police. Sa première mesure est la libération de tous les prisonniers politiques, parmi lesquels de nombreux blanquistes. Le directeur du dépôt, Coré s’en vient récriminer auprès de Rigault, lequel le fait conduire… au dépôt. Je ne peux ni ne veux revenir ici en détail sur l’action de Rigault chef de la police, puis procureur de la Commune. « Je ne fais pas la justice, disait-il, je fais la révolution. » Toujours est-il qu’il se montra plutôt indulgent, à l’instar de ses camarades communards. On a beaucoup glosé sur les otages, dont l’archevêque de Paris. Il semble que Rigault, bien naïf sur ce coup-là, ait compté sur eux comme monnaie d’échange avec Blanqui, enfermé alors au fort du Taureau, à Morlaix. Pour rien au monde Thiers ne l’aurait lâché – car il savait que le Vieux avait l’expérience qui manquait à ses jeunes partisans. Et puis, l’« athée pratique[1] » ne pouvait que se réjouir de ce qui arrivait à monseigneur Darboy et quelques autres, et qui lui assurait le soutien de la province en majorité rurale et catholique, horrifiée par les exactions des « communeux ». Rigault avait bien songé à monter une opération pour libérer Blanqui, mais il aurait fallu de l’or, afin d’acheter les complicités nécessaires. Or la Commune n’en n’avait pas. Ou plutôt, elle ne voulut pas en avoir. Selon Willette, « il semble bien que Raoul Rigault ait été le seul à entrevoir l’importance des établissements bancaires ». En compagnie d’un petit commando, il fit rendre gorge aux compagnies de chemin de fer qui prétendaient ne pas savoir à qui payer les redevances dues à Paris. Il n’hésita pas non plus à s’emparer de la Caisse des dépôts et consignations. Mais le gros morceau restait la Banque de France. On sait que Marx, beaucoup plus tard, et probablement inspiré par la lecture des Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris, de Jules Andrieu[2], critiquera les Communards pour ne pas l’avoir investie. Mais l’hypothèse de Willette reste juste sur le plan pratique : car si Jules Andrieu a évoqué cette possibilité dans ses Notes rédigées après la Commune, on ne voit nulle part qu’il ait suggéré de la mettre en pratique pendant. Or c’est bien ce que tenta de faire Rigault, mais il eut le tort de ne pas s’en charger en personne. En effet, l’opération, confiée à Le Moussu, graveur-mécanicien devenu commissaire de police, assisté du bataillon des Vengeurs de Flourens, commandé par Greffier, échoua du fait de l’intervention d’un bataillon « de l’ordre » commandé par Beslay, doyen de la Commune. Le Moussu n’eut pas le culot de bousculer ce Beslay, pourtant un fameux condensé des équivoques de la Commune, celui-là : député en 1848, il avait soutenu le général Cavaignac dans son massacre des ouvriers lors des journées de juin ; il confirmera tous les soupçons que l’on pouvait nourrir à son endroit en quittant Paris durant la semaine sanglante muni d’un passeport signé de… monsieur Thiers !

Raoul Rigault fut assassiné rue Gay-Lussac le 24 mai par un officier versaillais. Les forces de la réaction n’avaient pas eu de mal à le repérer, car ce matin-là, lui qui avait toujours été allergique aux uniformes, il avait enfilé pour la première fois un uniforme de commandant de la Garde nationale. « Je me suis galonné exprès pour aujourd’hui, explique-t-il à un camarade, pour faire honte à ceux qui cachent leur uniforme. Et si on meurt, ajoute-il en riant, il faut au moins mourir proprement. Ça sert pour la prochaine. » Fait prisonnier par des soldats du 17e bataillon de chasseurs à pied, il est amené devant un officier qui lui ordonne de crier « Vive Versailles » en lui appliquant son revolver sur la tempe. « Vous êtes des assassins ! Vive la Commune ! », répond Rigault. Il s’écroule, le crâne fracassé, « sa tête qui pleure le sang », comme écrira son amie Louise Michel.

Des années durant courront des rumeurs : Rigault a été vu ici, et encore là, ou là-bas ? Son fantôme effraie les bourgeois et redonne du courage aux prolétaires. C’est dire qu’il n’aura pas vécu pour rien. C’est dire aussi que ce serait une bonne action que de rééditer cet essai biographique rageur et joyeux comme lui, l’un des nombreux héros méconnus de notre histoire révolutionnaire.

[1] C’est Jules Andrieu, autre ancien communard, qui qualifie Thiers ainsi dans Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris, Libertalia, Paris 2016. Cf. ma note de lecture sur les Notes.

[2] Idem, postface de Maximilien Rubel.

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Jules Andrieu, Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris

Jules Andrieu, Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris, Éditions Libertalia, Paris, 2016.

« L’histoire pour tous ne saurait être abandonnée à des réactionnaires souriants. » Belle maxime pour qui s’intéresse à l’histoire des luttes. Elle est tirée de la postface à la deuxième édition de La Commune n’est pas morte, d’Éric Fournier, par l’excellente maison Libertalia, laquelle vient d’enrichir son catalogue d’un nouveau titre sur la Commune : Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris. Leur auteur, Jules Andrieu, fut le chef du personnel de l’administration de Paris, délégué aux services publics de la Commune. Ce texte avait été édité pour la première fois en 1971 – chez Payot, avec une préface de Maximilien Rubel, reprise ici en postface. L’édition d’aujourd’hui, augmentée d’un texte (« Récit de mon évasion », où Andrieu raconte comment il put échapper aux Versaillais) et de deux portraits de l’auteur, tous documents retrouvés entre-temps, est préfacée par le premier éditeur du texte, Louis Janover. Nous voici donc en bonne compagnie. Aucun réactionnaire à l’horizon, pour sûr. Par contre, on pourrait dire que ça manque un peu de sourires… Mais bon, ce n’était pas le style de Jules Andrieu.

Né à Paris en septembre 1838, l’auteur des Notes avait donc 32 ans au moment de la Commune (qui commence, rappelons-le, en mars 1871, pour se terminer par la Semaine sanglante fin mai de la même année). C’est un âge « moyen », pourrait-on dire, parmi les membres de la Commune : cette dernière, proclamée comme telle le 28 mars (après les élections au conseil municipal de Paris du 26 mars), comprenait des « anciens », vétérans de 1848 comme Charles Delescluze, 62 ans, ou Félix Pyat, 61 ans. Mais il y avait aussi des jeunes, comme les blanquistes Raoul Rigault, 24 ans, et Théophile Ferré, 25 ans. Andrieu, lui, avait déjà une « carrière » derrière lui : étudiant brillant, il avait refusé, par convictions politique et morale, d’accepter des postes « politiques » sous l’Empire, préférant une place d’obscur gratte-papier à l’Hôtel de Ville de Paris, soit, à ce moment-là (1861), la préfecture de la Seine, dirigée par un certain baron Haussmann. « J’ai revu sous la Commune mes notes d’employé, écrit-il. Cela m’a fait grand plaisir de voir qu’elles étaient bonnes. Il ne me coûte pas d’avouer que, comme chef d’administration, le sénateur Haussmann était un homme juste et que, d’un autre côté, ces dix ans d’habitudes administratives ont été fructueuses pour mon esprit qui s’est assoupli aux longues besognes et pour mon champ d’observations morales et sociales, qui s’est agrandi au contact immédiat du public. […] De mon passage dans les bureaux de l’Hôtel de Ville et de trois mairies, j’aurai au moins retiré le secret de me dompter, corps et intelligence, à un travail méthodique. […] Les cheveux de quelques-uns de mes fougueux amis politiques s’en dresseront peut-être d’horreur : je finissais par ne pas détester mon bureau, qu’on me rendait d’ailleurs tolérable. » Bureaucrate et fier de l’être ? Pas seulement. En effet, Andrieu consacrait alors une bonne partie de son temps libre à un « cours d’enseignement secondaire aux illettrés, ouvriers, petits commerçants et employés de commerce », cours ouvert en 1863 « très simplement et sans fracas » chez lui, rue Oberkampf, dans l’intention de « doter [s]on parti et [s]on pays d’un élément de résurrection. » Quand il parle d’illettrés, il faut entendre, à la différence d’aujourd’hui, des personnes qui savaient lire et écrire, mais qui n’avaient pas pu pousser plus loin leurs « humanités » ; le parti ici évoqué est bien évidemment celui de l’opposition à l’Empire : « Je citerai parmi les ouvriers qui vinrent à mon appel H. Tolain, le futur député […], Debock que je devais retrouver si dévoué et si actif à la tête de l’Imprimerie nationale sous la Commune ; Varlin, fusillé maintenant, et d’autres. Car je veux rester sur le souvenir du bon et noble Varlin. » Mais ce n’est pas tout : ce bureaucrate et enseignant légèrement paternaliste noua aussi des amitiés avec des poètes, dont le moindre n’était pas Paul Verlaine. Voici donc le personnage qui va d’abord être nommé le 29 mars « chef du personnel de l’Administration communale de Paris », puis être élu à la Commune le 16 avril lors d’élections complémentaires et délégué de cette dernière aux Services publics.

Andrieu était bien placé pour connaître la fonction stratégique de ces services publics : « De toutes les machines de guerre que le gouvernement de Versailles préparait contre la Commune, celle dont l’effet lui paraissait le plus certain était à coup sûr la brusque interruption des services publics. » Et d’évoquer les défunts qui ne seraient plus enterrés, le gaz qui aurait manqué, les fontaines publiques taries, les immondices amoncelés dans les rues et, pour finir, les égouts qui débordent (ici, difficile de ne pas penser à cette partie de la guerre israélienne contre les Palestiniens qui, en détruisant des infrastructures vitales, a déjà provoqué des inondations nauséabondes dans la bande de Gaza). À Versailles, Thiers continuait à verser, sans aucune contrepartie, leur traitement aux fonctionnaires qui avaient bien voulu quitter Paris… Cependant, tous n’étaient pas partis. En effet, Andrieu relève que la politique d’Haussmann avait eu cette conséquence paradoxale de protéger et de maintenir à l’intérieur de son administration un certain nombre de républicains, simplement parce qu’ils étaient plus intègres que ses propres partisans : « ce grand agioteur, qui a trouvé tant de millions dans les rues nouvelles et les moellons neufs de Paris, savait bien qu’il ne doit point y avoir de coulage dans une administration dont le but principal était l’enrichissement de son chef. » Grâce à lui, donc, il y avait à l’Hôtel de Ville fin mars 1871 « tout un petit clan de républicains communalistes connaissant l’Administration dans tous ses rouages et, par ce, pouvant déjouer la partie civile de la stratégie de M. Thiers ». Cette remarque sur Haussmann (Andrieu va plus loin, le traitant de « chef de bande » dont l’intérêt est de maintenir « la discipline la plus sévère et la probité la plus exacte parmi les hommes qui l’aident à dépouiller une ville ») est complétée un peu plus loin par des considérations plus politiques : « L’impératif Haussmann voulait être ministre de Paris. Chef-d’œuvre de l’absurde rendu logique parce que Napoléon III disposait de deux cent mille baïonnettes ! Paris, commune ou collection de communes, devenait un ministère, et se trouvait identifié à une institution comme la Justice, l’Instruction publique, le Commerce, etc. De fait – car tout s’explique, surtout l’absurde –, si on songe d’une part à ceci, que le ministère de l’instruction publique n’a point tant pour but le développement que l’arrêt et la stagnation de cette instruction, et que l’immixtion du ministère de la Justice dans les jugements des tribunaux détourne plus souvent qu’elle ne rectifie le cours de cette justice ; si on réfléchit, d’autre part, à cela que Paris est en effet une institution, la Révolution incarnée, il s’ensuit tout naturellement que le ministère de Paris était, dans la pensée de Haussmann, le ministère de la contre-révolution, par suite la maîtresse-pièce du système impérial, pourvu qu’on lui adjoignît une soupape de sûreté, les Travaux publics, et un double coercitif, la Police et l’Armée. » Où l’on voit qu’Andrieu, pour se revendiquer bureaucrate, ne s’en voulait pas moins révolutionnaire.

Il nous donne malheureusement assez peu de détails sur le fonctionnement concret des services publics sous la Commune : ses Notes ont en effet surtout pour objet de comprendre ce qui a conduit au désastre final – du moins quelle part y ont prise les communards eux-mêmes. Il reproduit ainsi le paradoxe banal qui veut que l’on ne parle jamais des trains qui arrivent à l’heure. Trop fasciné, peut-être, par Haussmann et son efficacité, Andrieu focalise sa critique sur la question de l’administration, qu’il oppose à celle du gouvernement. La Commune, dit-il, ou plutôt les membres de la Commune, ont voulu gouverner plutôt qu’administrer – et là réside la cause, non de leur défaite, qui aurait eu lieu de toute façon, vu l’isolement de Paris par rapport au reste de la France, mais de leur quasi-anéantissement, qui signifie, aux yeux de l’ancien administrateur, l’irrémédiable défaite de toute révolution en France, au moins pour quelques générations. Mais personne, dit-il, n’était préparé : « Si le mouvement a été si mal conduit, du 18 mars au 28 mai, c’est qu’il a eu pour chefs des hommes qui, sauf de rares exceptions, n’ont jamais rêvé semblable situation ; ils en ont été pour la plupart ou ahuris ou affolés. » Ici, c’est moi qui souligne. Je pense qu’Andrieu se comptait parmi ces rares exceptions : « Encore aujourd’hui, je pense fermement que, si tous les hommes de valeur du Parti, qui n’avaient aucune objection théorique à prendre aux affaires leur part de direction, avaient fait ce que moi, le plus obscur d’entre eux, j’ai tenté de faire, l’inévitable défaite se fût consommée, mais à coup sûr, elle n’eût pas été marquée de tous les caractères d’une déroute et d’une catastrophe. » Et il faut reconnaître que le délégué aux services publics ne manquait pas de sens politique – en tout cas après, lorsqu’il rédigea ses notes. En effet, il voit bien que les gesticulations des communards, qui avaient pris en otage, entre autres, l’archevêque de Paris, n’avaient aucune chance d’impressionner monsieur Thiers, « athée pratique ». Bien au contraire, ce dernier en profita pour alimenter sa propagande dirigée vers la province encore très cléricale. Par contre, d’une « incalculable efficacité » auraient été, entre autres, « le viol de cette coquette surannée, la Banque de France [et] la mise à l’ombre dans des endroits très inflammables de tous les titres de propriété et de toutes les valeurs immobilières éparses dans les études de notaires ou concentrées dans les grandes compagnies : Crédit foncier, Comptoir d’escompte, etc. » Karl Marx, qui eut très probablement connaissance du manuscrit d’Andrieu exilé à Londres, reprit cette position dix ans plus tard, une fois passé le moment de l’exaltation (« les communards sont montés à l’assaut du ciel », etc.). Maximilien Rubel cite une lettre de lui, datée de 1881, où il écrit : « […] la majorité de la Commune n’était nullement socialiste et ne pouvait l’être d’ailleurs. Avec une petite dose de bon sens, elle aurait pu obtenir de Versailles un compromis avantageux pour toute la masse du peuple : c’est tout ce qu’on pouvait alors atteindre. À elle seule, la mainmise sur la Banque de France aurait mis un terme aux fanfaronnades des Versaillais effrayés […] »

Au total, il faut bien avouer que Jules Andrieu nous apparaît un peu décevant, un peu gris, un peu terne. Il met un point d’honneur (d’orgueil, dit-il lui-même, de sombre orgueil, ajouterais-je) à se distinguer des révolutionnaires forts en gueule (et, sous-entend-il en permanence, infoutus de faire quoi que ce soit de bien). Cela dit, il est difficile de lui en vouloir. C’est quelqu’un qui, malgré son pessimisme quant à l’issue des événements, tint à rester jusqu’au bout à son poste, ce qui ne fut pas fréquent parmi les gens de son milieu (rappelons-le : les anciens fonctionnaires de l’Empire). On le voit ainsi, dans les tous derniers moments (22 mai) diriger la construction des « barricades des abords de l’Hôtel de Ville » (titre du chapitre qui raconte la fin de la Commune). Et puis, son témoignage est tout sauf hypocrite, il raconte la Commune de l’intérieur et il vaut donc d’être lu. Je reviendrai plus tard sur celui d’un autre communard, personnage haut en couleurs tout à l’opposé d’Andrieu : Raoul Rigault, le très jeune (24 ans) préfet de police de la Commune.

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C.L.R. James : Marins, renégats & autres parias

C. L. R. James, Marins, renégats & autres parias. L’histoire d’Herman Melville et le monde dans lequel nous vivons. Traduction de l’anglais par Pascal Neveu. Postface de Matthieu Renault. Ypsilon éditeur (coll. Contre-attaque), Paris, 2016 [1953], 320 pages, 19 €.

Voici un OVNI littéraire : un commentaire de l’œuvre de Melville – avant tout de Moby Dick – par celui que le London Times surnomma le « Platon noir » en 1980 et qui se disait lui-même marxiste… « Plus un écrivain est grand, moins sa biographie personnelle importe », écrit James à propos de Melville. « Néanmoins, poursuit-il, celle de Melville est importante pour [son roman] Pierre ou les ambiguïtés, et nous allons en esquisser les grands traits. » On pourrait en dire autant pour C. L. R. James et son OVNI… Justement, l’auteur de la postface, Matthieu Renault, vient de publier à La Découverte une biographie de notre auteur (C. L. R. James. La vie révolutionnaire d’un “Platon noir”). En France, James reste encore peu connu ; seuls deux de ses livres avaient été traduits jusqu’ici : Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue[1] et Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967[2]. Né en 1901 à Trinidad, alors colonie de la Couronne britannique, mort à Londres en 1989, C. L. R. James, après avoir grandi sur son île natale, est parti pour l’Angleterre en 1932, puis aux États-Unis en1938 – il y restera une quinzaine d’années, et c’est à la fin de ce séjour américain qu’il écrira Mariners, Renegades and Castaways. Avant d’y venir, il faut dire quelques mots du parcours qui l’amena à écrire ce livre.

Tout d’abord, il est important de comprendre que la première formation de James, descendant d’esclaves comme la plupart des Noirs de la Caraïbe, fut celle d’un intellectuel britannique distingué : il grandit dans la fréquentation des grands auteurs anglais, étudie le latin et le grec, bref, il fait ses « humanités », comme on disait alors. Britannique, il l’est aussi par la pratique du cricket, sport d’exportation de la Couronne dans ses colonies et autres dominions. À côté de quelques nouvelles et d’un roman décrivant la vie à Trinidad, et en particulier dans les barrack-yards, soit les quartiers miséreux de Port of Spain, ses premiers textes ont d’ailleurs été consacrés au cricket, qu’il n’a pas seulement pratiqué, mais qu’il a commenté – il a parfois gagné sa vie en écrivant sur le cricket pour la presse anglaise – et dont il est toujours resté un spectateur passionné et un spécialiste reconnu[3]. Lors de son premier séjour en Angleterre, James découvre la classe ouvrière et devient marxiste – et trostkiste, grâce à la lecture de l’Histoire de la révolution russe de Léon Trostki. Matthieu Renault montre bien dans sa « biographie intellectuelle » que James, influencé par sa formation initiale d’intellectuel britannique, puis par son engagement révolutionnaire trotskiste, n’abandonna jamais vraiment une conception eurocentrée – ou peut-être occidentalo-centrée – de la révolution, alors même qu’il remit de plus en plus radicalement en cause la domination blanche et celle de l’« avant-garde » sur les « masses ». Plus exactement, il faudrait peut-être parler d’une conception « universaliste » de la révolution : « […] ce que James souligne c’est l’inclusion, présente et plus encore à venir, des diverses parties du monde – qui ne perdront pas pour autant leurs différences – dans une seule et même civilisation moderne qui reste encore très largement à (re)construire, à (ré)inventer[4]. » Ainsi, James ne rompt pas avec une vision hégélienne de l’histoire comme processus orienté, mais ses engagements avec les Noirs américains puis avec les révolutionnaires africains des années 1960, tel le leader ghanéen et panafricain Kwame Nkrumah l’amènent à une conception décentrée de la révolution, ce à quoi l’avait préparé la théorie du « développement inégal et combiné », le DIC cher aux trotskistes. Il se réclame ainsi d’une « loi de compensation historique » qui veut rendre compte de ce qui demeure une bizarrerie aux yeux de certains marxistes orthodoxes : le fait que la révolution éclate la plupart du temps là où on l’attendait le moins, comme la révolution russe, qui s’est produite dans un pays économiquement et politiquement « arriéré » alors qu’elle aurait logiquement – d’après les analyses marxistes sur le développement des forces productives et des antagonismes de classe – dû surgir en Allemagne… La « compensation historique » propulse alors le pays « arriéré »… à l’avant-garde de la révolution mondiale (une nouvelle version de l’évangélique « les derniers seront premiers et les premiers seront derniers » ?)

Ces considérations ne nous éloignent pas du chef-d’œuvre de Melville, en tout cas pas de sa lecture par C. L. R. James. En effet, ce dernier voit dans le Pequod, le navire baleinier lancé à la poursuite de Moby Dick, une sorte de concentré ou de modèle réduit, si l’on préfère, de la civilisation moderne : « Le voyage du Pequod, écrit James, est le voyage de la civilisation moderne à la recherche de sa destinée. » Marins, renégats & autres parias est en quelque sorte une analyse de classe de ce qui se joue sur le pont de ce bateau. Avant d’exposer les thèses de James, il n’est pas inutile de préciser que point n’est besoin d’avoir lu Melville pour comprendre de quoi il est question ici – et cela même si l’on ne conseillera jamais assez la lecture de Moby Dick ou de Bartleby le scribe ! James écrit de manière très vivante, il ne s’adresse en aucun cas à un public de spécialistes (nous reviendrons plus loin sur ce point), et il est conscient que tout le monde n’a pas lu Moby Dick ou les autres œuvres de Melville dont il traite rapidement. Voyons par exemple comment il débute son premier chapitre, « Le capitaine et l’équipage » : « Un soir, il y a plus de cent ans [James écrit en 1953], un baleinier américain prend la mer, en route vers ses lieux de pêche, lorsque soudain son capitaine unijambiste, Achab, ordonne à Starbuck, son second, “d’appeler à un rassemblement général à l’arrière”. Il y déclare à l’équipage que le but réel du voyage est de chasser une Baleine blanche, renommée parmi les pêcheurs de baleines pour sa couleur particulière, sa taille et sa férocité. C’est la baleine, dit-il, qui a arraché sa jambe, et il la pourchassera “au-delà des flammes de l’enfer”. » Et d’enchaîner directement sur le désaccord du second, Starbuck, lequel pense que les hommes chassent la baleine pour gagner de l’argent et que toute autre raison n’est que folie. Nous sommes déjà bien dans l’histoire, et James va s’attarder d’abord sur la personnalité d’Achab. Selon lui, le capitaine « est le type social le plus destructeur et dangereux qui soit jamais apparu dans la civilisation occidentale ». Ce « type » (c’est James qui souligne), c’est le type totalitaire, que Melville « a vu et compris dans toute sa mesure » près d’un siècle avant qu’il ne produise les ravages que l’on a connus en Allemagne et en Union Soviétique. En gros, Achab est devenu fou depuis que Moby Dick lui a enlevé une jambe. Le problème est que ce fou est aux commandes d’un équipage à ses ordres, d’un bateau tout ce qu’il y a de plus moderne et d’une science certaine de la navigation en haute mer : « C’est pourquoi il est une menace si sérieuse. Son dessein peut bien être fou, les armes qu’il utilise pour l’atteindre sont parmi les réalisations les plus avancées du monde civilisé, et tel dessein donne à sa grande intelligence une maîtrise […] et une puissance jamais obtenues auparavant. » Et « ce qui était folie dans un livre cent ans plus tôt, est aujourd’hui la folie même de l’époque dans laquelle nous vivons. » Ainsi les nazis disaient-ils « que la civilisation mondiale se désintégrait et qu’ils avaient une solution – la création d’une race supérieure. C’était leur programme. » Et ils l’ont appliqué : « Tout ce qu’ils ont fait, jusqu’à l’ultime tentative de détruire l’Allemagne, était subordonné à ce programme. » Personne n’a su y faire face, « car cette folie est née dans les profondeurs de la civilisation occidentale et s’en nourrit ». Ici, James veut parler de l’État-nation et de l’idéologie raciale qui en découle infailliblement. En le lisant aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de penser à l’Empire contemporain, à sa violence et à celles qu’il engendre, comme celle de l’État islamique. Mais James poursuit en parlant du « type » totalitaire soviétique, et sa description ne peut, là encore, que nous faire penser à des phénomènes très actuels un peu partout dans le monde : « Dès 1928, dans une Russie épuisée et désespérée par la révolution, ne voyant dans le monde alentour aucune lueur d’espoir, se levait le même type social que chez les nazis – administrateurs, cadres, gestionnaires, leaders ouvriers, intellectuels. Leur but premier n’était pas la révolution mondiale. Ils souhaitaient construire des usines, des centrales électriques plus grandes que toutes celles qui avaient été construites. Leur but était de raccorder des fleuves, déplacer des montagnes, semer depuis les airs ; et pour atteindre ce but, ils dilapideraient des ressources humaines et matérielles sur une échelle sans précédent. Leur intention première n’était pas la guerre. Ce n’était pas la dictature. C’était le Plan. » Comment ne pas penser, en ce début de siècle xxi, aux dits « grands projets inutiles » comme le « TAV » (ligne à grande vitesse Lyon-Turin) ou l’aéroport de Notre-Dame des Landes ? Et ces « administrateurs, cadres, gestionnaires, leaders ouvriers, intellectuels », au service de qui travaillent-ils à présent, sinon celui de la firme Vinci et des soi-disants « pouvoirs publics » ?

Voici donc Achab : « incarnation du type totalitaire, dans toute son envergure. Son dessein clairement sous les yeux, seules deux choses le concernent désormais : 1/ la science ou la gestion des choses ; et 2/ la politique , ou la gestion des hommes. » Aussi fou soit-il, et aussi puissante que soit sa folie, Achab ne saurait cependant parvenir seul à ses fins. James passe donc à la description de son équipage. Celui-ci est « la preuve définitive que Melville compose un échantillon strictement logique. Ils forment une bande de loqueteux recueillis par hasard aux quatre coins de la Terre. Il nous dit qu’en 1851, alors que les officiers blancs américains fournissent les cerveaux, moins d’un sur deux parmi les milliers d’hommes dans la pêcherie, l’armée, la marine et les forces d’ingénierie employées à la construction des canaux et des routes américaines, sont des Américains. » Quant aux « officiers blancs », et en particulier le second Starbuck, ils ne sont que des relais de l’autorité dictatoriale d’Achab. « Son histoire [de Starbuck] est l’histoire des libéraux et des démocrates qui, durant le dernier quart de siècle, ont mené à la capitulation face aux totalitaires, pays par pays. » C’est ici, peut-être, que l’analyse de James est fautive. En effet, il fait reposer entièrement la domination exercée par Achab sur son propre charisme, d’abord, en quoi il a raison, sur la « collaboration » des officiers ensuite, en quoi il n’a pas tort non plus. Il exonère ainsi le reste de l’équipage, la « bande de loqueteux », de toute responsabilité dans la poursuite de l’expédition infernale… Le narrateur, Ismaël, échappe à ce schéma : « membre d’une famille américaine distinguée, il est instruit et a été professeur. Mais il ne peut supporter la classe sociale dans laquelle il est né et a été élevé, et travaille donc comme ouvrier, creusant des fossés ou faisant tout ce qui lui tombe sous la main. Il est sujet à des crises de dépression (aujourd’hui nous dirions qu’il est névrosé) et chaque fois qu’il sent arriver une de ces crises, il prend la mer. Aujourd’hui il ne prendrait plus la mer – il rejoindrait un mouvement ouvrier révolutionnaire. » L’aujourd’hui de James était 1953. On peut douter de son diagnostic. Un peu plus loin, d’ailleurs, il revient sur le personnage d’Ismaël dans une analyse qui rappelle un peu celles de Reich sur la petite bourgeoisie et le fascisme : contrairement à tous les autres hommes d’équipage, Ismaël, dit-il, ne montre jamais la moindre vélléité de rébellion contre Achab. « Les Ismaëls […] vivent dans chaque immeuble de nos villes. Et ils sont dangereux, plus encore lorsqu’ils quittent leur propre environnement et travaillent avec les ouvriers ou vivent parmi eux. » En fait, Ismaël, conclut James, « hésite constamment entre le totalitarisme et l’équipage ». Il est curieux qu’un auteur comme James n’ait pas perçu ce que cette alternative a de bancal : le « totalitarisme » d’un côté, l’équipage de l’autre… On sent bien qu’il est tout à sa démonstration – le Pequod comme archétype du conflit de classe – et qu’il tord un peu son raisonnement pour aboutir à une conclusion correcte. Pourtant, sa brillante analyse des personnages et situations mis en scène par Melville dans Moby Dick surtout, mais aussi dans Pierre ou les ambiguïtés et Bartleby le scribe, vaut vraiment le détour.

Nous pourrions conclure ainsi cette recension si ce livre ne comportait un chapitre supplémentaire, et probablement pas le moins important aux yeux de son auteur. En effet, « Une conclusion aussi naturelle que nécessaire », titre de ce dernier chapitre, décrit ce qui est arrivé à James en 1952 : « J’envisageais depuis longtemps d’écrire un livre sur Melville. Je me suis décidé à l’été 1952, et ai commencé à négocier avec les éditeurs. Quelle forme aurait-il pris si je l’avais écrit selon le projet d’origine, je ne sais pas. Mais ce qui importe est que je ne suis pas un citoyen américain et, alors que j’étais sur le point de l’écrire, je fus arrêté par le gouvernement des États-Unis et envoyé à Ellis Island pour être expulsé. » James avait été invité aux États-Unis en 1938 par le Socialist Workers Party (trotskiste) pour une tournée de conférences. Il y était resté sans jamais régulariser sa situation, militant et écrivant sous pseudonyme. Il reçut un ordre d’expulsion en 1948. L’affaire traîna quelque temps, mais on était en plein maccarthysme et l’ordre d’expulsion fut exécuté. Dans ce contexte, Mariners, Renegades and Castaways devait faire partie de la stratégie de défense de James, comme le dit Matthieu Renault dans sa biographie. Il en envoya d’ailleurs plusieurs copies à des membres du Congrès dès qu’il fut terminé.

« Melville a bâti sa structure gigantesque, une image du monde civilisé, en utilisant un navire, un équipage d’environ trente hommes, pour une grande part isolés du reste du monde. J’en étais là, prêt à écrire, lorsque je fus soudainement transporté sur une île isolée du reste de la société, où les administrateurs, les fonctionnaires et les officiers américains chargés de la sécurité contrôlent les destinées d’environ un millier d’hommes, de marins, d’« isolés », de renégats et autres parias venus des quatre coins du monde. C’était comme si le destin me donnait l’opportunité de tester mes idées sur ce grand écrivain américain. » Ici, je dois dire que ce projet-là, précisément, a échoué. Si le témoignage de James sur la déshumanisation produite par la bureaucratie, la haine de tout ce qui ressemble aux communistes et une justice peu encline à l’empathie – encore moins envers un Noir ! – demeure très intéressant et, hélas, très actuel (c’est un des thèmes de la campagne électorale aux États-Unis, et il ne se passe pas une journée sans qu’on parle de « migrants » ou de « réfugiés » dans nos différents pays européens), sa tentative de faire d’Ellis Island un second Pequod ne fonctionne pas. Reste qu’il vaut la peine d’être lu pour son actualité brûlante.

Au total, ce petit livre mérite vraiment d’être lu, aussi bien pour ce qu’il nous apprend sur Melville et sur James lui-même, et dont je n’ai donné ici qu’un faible aperçu. Même si j’ai pu émettre des réserves sur la façon dont James « tire » Melville à lui, j’ai admiré une certaine virtuosité d’exposition et des remarques souvent très pertinentes. Et pour ne rien gâter, il donne envie de (re)lire Melville.

PS : il faut ajouter un petit mot d’éloge de la collection « contre-attaque » des éditions Yspsilon, qui a déjà publié James Baldwin, Georges Bataille et André Breton, et un recueil de textes de poètes grecs détenus au camp de Makronissos durant la dictature dite des « colonels ». Rien que de belles choses.

franz himmelbauer

 

[1] Première édition avec traduction par Pierre Naville, Gallimard, 1939. Deuxième édition avec textes complémentaires, traduits par Claude Fivet-Demorel, aux Éditions caribéennes en 1983 – cette deuxième édition a été reprise chez Amsterdam (Paris)en 2008.

[2] Recueil de textes paru chez Syllepse (Paris) en 2012.

[3] Il existe un recueil de textes consacrés au cricket par C.L.R. James : A Majestic Innings. Writings on Cricket, Londres, Aurun Press, 2006.

[4] Matthieu Renault, « C.L.R. James : vers un matérialisme postcolonial » in revue en ligne Période, article consulté le 21 février 2016.

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