Anatomie d’une puce

STopMicro, Anatomie d’une puce, Préface de Celia Izoard, Grenoble, éd. Le monde à l’envers, 2026 .

Ce livre collectif est issu des actes du colloque international « Semi-conducteurs : l’impossible relocalisation » organisé par STopMicro et les Soulèvements de la terre les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble. On ne présente plus les Soulèvements de la terre. Le collectif StopMicro, lui, mène la lutte « contre les projets d’agrandissement des usines de puces électroniques, dans les environs de Grenoble ». Comme le disait le premier intervenant du colloque, le but de celui-ci était « de parler de la matérialité du numérique et du caractère intrinsèquement mondialisé de cette production ». Ces derniers jours, à l’occasion du sommet Choose France 2026, le groupe japonais Softbank a annoncé 75 milliards d’euros d’investissement dans les infrastructures liées à l’intelligence artificielle, dont 45 milliards d’ici à 2031 dans les Hauts-de-France, pour la construction de trois énormes data centers… Voilà qui illustre bien la « matérialité » du numérique et son « caractère mondialisé ».

« Impossible relocalisation », donc. On sait que ce terme de relocalisation est devenu ces dernières décennies un pont-aux-ânes de ce qui se prétend de gauche, voire écologiste, dans ce pays – et probablement dans les autres pays anciennement industrialisés, qui ont vu depuis plusieurs décennies déjà partir leur usines vers leurs néocolonies, voire vers de nouvelles puissances industrielles comme la Chine. « Depuis le début de notre lutte [en 2002], poursuivait le même intervenant, nous sommes fréquemment confronté·es à l’argument de la “relocalisation”, un argument porté par tous les partis politiques, du PCF aux Écologistes, jusqu’à En Marche. Mais il s’agit en réalité d’une incantation fallacieuse : on ne peut pas prétendre “relocaliser” une filière qui est par nature mondialisée. » Et qui génère des nuisances « aux quatre coins du globe », ajoutait-il. La dernière note de lecture que j’ai commise ici-même voici quelques jours porte sur la question du déni – des politiques du déni et du déni pervers[1]. Or, l’examen de cette filière mondialisée nous offre un exemple flagrant de ce que j’appellerai « l’infrastructure du déni ». Dans sa préface justement titrée « Peut-on relocaliser l’empire ? », Célia Izoard explique qu’une borne de validation de cartes de transport (genre le Pass Navigo en Île-de-France) fonctionne avec quelques dizaines de puces électroniques. « On en trouve près de 160 dans un téléphone, environ 3 500 dans une voiture hybride. Leur puissance de calcul varie considérablement. Une puce de borne de validation peut contenir jusqu’à 10 000 transistors, mais celles que l’on trouve dans les serveurs des data centers (utilisées par exemple pour les calculs en “intelligence artificielle” contiennent autour de 100 milliards de transistors : dix millions de fois plus. » À l’intérieur de ces objets inutiles « aux finalités marchandes et bureaucratiques, on pourrait retrouver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raffinés dans des endroits différents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de montages et d’assemblage éclatés sur plusieurs continents[2]. » D’ailleurs, l’association européenne des entreprises de semi-conducteurs (ESIA) présente elle-même le fabrication des semi-conducteurs comme « l’activité de fabrication la plus complexe que l’on connaisse actuellement. Avant d’atteindre le stade du produit final, une puce peut faire 2,5 fois le tour du monde et traverser 80 frontières ». La « chaîne de valeur » des composants électroniques est donc très très longue et complexe, comme le revendique d’ailleurs crânement la firme STMicroelectronics (l’une de celles, basées dans la région de Grenoble, contre lesquelles s’est créé le collectif STopMicro[3]), dans son « rapport de soutenabilité » (sic, ça ne s’invente pas) 2023 : « Nous nous procurons des matériaux, des biens et des services auprès d’environ 6 600 fournisseurs de niveau 1 de différents types et taille. Nos fournisseurs vont des sous-traitants de fabrication aux fournisseurs de matériaux, d’équipements et de pièces détachées, en passant par les prestataires de services sur sites et les agences de travail. » Notez bien que STMicro ne parle ici que des fournisseurs « de niveau 1 », précisant dans le même rapport qu’ils sont situés à 51% en Asie et à 42% en Europe. « Niveau 1 », parce qu’il y a aussi des sous-traitants de niveau 2, qui fournissent le niveau 1, des sous-traitants de niveau 3, qui fournissent le niveau 2, et ainsi de suite, les conditions de travail et les salaires, sans parler de l’encadrement social et politique, ayant tendance à dégringoler en même temps que les niveaux… Ces techniques d’asservissement du travail par le capital sont parfaitement décrites dans le récent Manuel de management décomplexé d’Anthony Galluzzo[4], qui a fait l’objet d’un lundi soir le 24 février dernier[5]. Mais il faut ajouter à cela que « la mondialisation, la division internationale du travail et l’hyperspécialisation rendent extrêmement compliquée notre capacité à avoir une prise sur les objets de notre quotidien » – toujours plus connectés, c’est-à-dire infestés de ces satanées puces… C’est ça, l’infrastructure du déni :

Comprendre ce qui constitue un composant microélectronique, explique le premier intervenant de STopMicro, retracer la provenance de ses matériaux ou suivre pas à pas les étapes de sa fabrication est quasiment impossible : les informations sont morcelées, voire inaccessibles. Cette fragmentation de la connaissance sert les intérêts des multinationales. D’un côté elle dilue la responsabilité des crimes sociaux et écologiques commis au nom de leur production. N’est-il pas en effet confortable  de ne pas savoir » combien d’actes immoraux ont été nécessaires à l’obtention des métaux utilisés dans les produits de l’entreprise ? N’est-il pas confortable de « ne pas savoir » ce qui vient d’où, ce qui va où » ? La société capitaliste contemporaine divise le travail en même temps qu’elle divise la connaissance. Nous vivons tous et toutes dans l’ignorance des origines matérielles, dans l’ignorance des conséquences pour l’humanité des artefacts numériques. Cette dilution de la connaissance, et donc de la responsabilité, a pris d’énormes proportions au cours des 70 dernières années.

 Celia Izoard parle quant à elle d’une technologie impériale : « C’est la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes d’approvisionnement  tentaculaires. Si cette domination mondiale n’avait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour la “fin de l’histoire”, si le monde n’avait pas été cet espace de libre échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à l’idée de personne de numériser les activités humaines. »

Précisément, la pax americana ici évoquée nous renvoie à une autre intervention de ce colloque, celle de Nicolas Rouillé, auteur de L’Or et l’Arsenic. Histoire orale d’une vallée minière[6].Dans ce livre, l’auteur avait rassemblé des paroles anonymes « des habitant·es de la vallée de l’Orbieldans l’Aude : anciens mineurs, ouvriers de l’usine, militant·es écologistes, anciens patrons, syndicalistes, élus locaux. Cette vallée a une histoire d’exploitation minière depuis très longtemps, puisque l’on y a trouvé des traces d’extraction de cuivre et de fer remontant à plus de 2 000 ans. Plus récemment, l’activité de la mine de Salsigne, fermée depuis une vingtaine d’années, était consacrée à l’exploitation de filons aurifères. Ce que l’on a ignoré longtemps, c’est l’énorme pollution que provoquait cette exploitation. Mais elle s’est rappelée au mauvais souvenir des habitants alentour lorsqu’en 2018, une crue de l’Orbiel (qui se jette dans l’Aude à Carcassonne) a dévasté une partie de la vallée, abandonnant derrière elle des limons peu fertiles (c’est une litote) provenant des déchets miniers. On ne sait pas assez que toutes les mines produisent toujours des quantités invraisemblables de déchets : des tonnes pour des grammes de métaux finalement récupérés. Mais laissons parler Nicolas Rouillé :

À chaque étape, il y a des rejets dans l’environnement, d’eau plus ou moins polluée, de gaz d’échappement et de combustion, et surtout de résidus contaminés. La partie la plus polluante est celle du traitement du minerai parce qu’elle génère des centaines de milliers de tonnes de déchets toxiques concentrés. Pour donner des ordres de grandeur : pendant la période faste, la teneur en or était de 8 à 12 grammes à la tonne, et sur la fin 3 à 5 grammes (aujourd’hui on exploite des filons qui contiennent 1 à 1,5 gramme la tonne). Mais ce même minerai pouvait contenir jusqu’à 200 kilos d’arsenic à la tonne. […] En un siècle , on a extrait 120 tonnes d’or et on estime qu’il reste sur le site au moins 2 millions de tonnes de produits toxiques stockés, principalement de l’arsenic.

« Il reste » : longtemps, l’arsenic a été vendu. Certains estiment même qu’il a pu être parfois la principale source de profit de la mine… À l’époque de l’exploitation, d’après les paroles recueillies par Nicolas Rouillé, les mineurs ne savaient pas trop qu’ils respiraient quotidiennement des poussières chargées d’arsenic. Beaucoup en sont morts, semble-t-il. Mais leurs paroles traduisent aussi la fierté qu’ils avaient à travailler dans la mine. Par exemple : « Vous aviez régulièrement dans les journaux : “Salsigne fixe le cours mondial de l’arsenic.” On était fiers de ça à l’époque, faut pas croire ! On était fiers d’avoir une mine d’or et d’être le premier producteur mondial d’arsenic. » Mais. « On aurait peut-être « été un peu moins fiers si on avait su que ça allait alimenter le marché américain. » Un autre n’est pas du même avis : « Il y a eu une belle période avec la guerre du Vietnam, avec un débouché fantastique pour l’arsenic qui sert à faire l’agent bleu et l’agent orange. On avait jusqu’à trente tonnes par jour qui partaient à l’exportation. » Une belle période…

Voilà un aperçu de ce petit bouquin extrêmement utile, à mon avis, comme pense-bête auquel se référer si l’on a encore un doute sur ce que représentent exactement les NTIC – nouvelles technologies de l’information et de la communication. Outre les articles sur la fabrication et la circulation mondialisée des puces, on y trouvera aussi plusieurs contributions sur la colonisation continuée et l’extractivisme minier – au Québec, en Argentine, au Congo  ainsi qu’en Europe (en France dans le département de l’Allier comme au cœur des montagnes du Portugal) avec les nouvelles mines de lithium destiné aux batteries de nos bagnoles et autres vélos électriques… J’ai déjà mentionné la préface de Celia Izoard, et je n’oublierai pas la très intéressante postface d’Hélène Tordjman, par ailleurs autrice du livre La Croissance verte contre la nature. Critique de l’écologie marchande[7]. Enfin, le collectif STopMicro a ajouté deux annexes qui sont des notes de lecture, la première sur Minerais de sang. Les esclaves du monde moderne, de Christophe Boltanski[8] et la seconde sur La ruée minière au XXesiècle, de Celia Izoard[9]. À lire et à faire lire.

Le vendredi 5 juin 2026, franz himmelbauer pour Antiopées.


[1] https://antiopees.noblogs.org/post/2026/05/31/en-finir-avec-le-deni/

[2] La première contribution du colloque, ici intitulée « Dans le ventre d’une puce », recense ainsi dans les fabrications intégrant des semi-conducteurs – et pour les seuls métaux : du cuivre (provenant principalement du Chili, de la République démocratique du Congo – RDC – , et du Pérou ; de l’aluminium (principaux producteurs de bauxite : Australie, Guinée, Chine) ; de l’or (Chine, Russie, Australie) ; de l’étain (Chine, Birmanie, Indonésie) ; du germanium (95% provient de Chine) ; du cobalt (RDC, Indonésie, Russie) ; du mica (Chine, Finlande, Madagascar) ; du tantale (RDC, Brésil Rwanda) ; du tungstène (Chine, Vietnam, Russie) ; de l’indium (Chine, Corée du Sud) ; et des dizaines d’autres composants métalliques et métaux rares…

[3] Plus exactement, StopMicro s’est créé contre les nuisances provoquées par l’implantation de STMicroelectonics et d’autres firmes de la même filière dans le Grésivaudan. ST et une autre de ces firmes, Soitec, projettent ainsi d’augmenter énormément  leurs capacités de production. Or on sait (enfin, on devrait savoir, et c’est l’objectif de ce livre, entre autres, de le faire savoir), que la production d’une puce utilise 5 à 15 litres de d’eau, et que la seule ST prévoit d’en produire environ 7 millions par semaine… Après leur agrandissement, les deux entreprises ST et Soitec consommeront ainsi 336 litres d’eau… à la seconde, soit autant d’eau qu’une ville de 400 000 habitants soit un peu moins que la population de l’agglomération grenobloise (440 000 habitants). Par ailleurs, leurs besoins en électricité équivaudront à ceux d’une ville de 230 000 habitants (Grenoble stricto sensu n’en compte que 150 000 environ). Enfin, Hélène Tordjmann, qui signe la postface de ce livre, rappelle que STMicroelectonics utilise 20 000 tonnes de produits chimiques par an, ce qui ne va pas sans quelques rejets polluants dans l’Isère :  ammoniac, chlore, hexafluorure, cuivre, PFAS (« polluants éternels »), et autres joyeusetés du style phosphore et azote entraînant l’eutrophisation des cours d’eau…

[4] Paru chez Zones en 2026.

[5] Voir lundi matin #510.

[6] Paru en 2024 aux éditions Anacharsis.

[7] 2021, La Découverte.

[8] Gallimard/Folio actuel, 2014.

[9] Seuil. Ecocène, 2024.

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