
Marc Joly & Christian Savestre, En finir avec le déni, Anamosa, 2016
« Déni de la réalité loc. nom.(Psychanal.) : Refus de reconnaître une réalité dont la perception est pénible pour le sujet qui la place hors du champ de la conscience. » C’est une des propositions de mon dico pour « déni ». Dès lors, En finir avec le déni, comme le revendique le titre du livre éponyme de Marc Joly & Christian Savestre récemment paru chez Anamosa, me semble représenter un « vaste programme », comme l’avait dit, raconte-t-on, de Gaulle commentant un cri provenant de la foule massée sur son passage : « Mort aux cons ! » Non que je conteste en quoi que ce soit la nécessité ici affirmée, mais cela me paraît un chouïa volontariste, à l’heure où, toustes autant que nous sommes, nous nous retrouvons souvent à pratiquer ce refus, à coup de « je sais bien mais quand même », à propos de l’usage des smartphones, par exemple. Pour autant, et comme l’ont très bien montré deux excellents articles récents de Brice Costa (parus sur lundi matin) à propos de ces dispositifs asservissants[1], il ne s’agit pas de s’en remettre à une soi-disant responsabilité individuelle de leurs usagers lambdas.
Ce n’est évidemment pas ce que font les deux auteurs de ce très bon livre. Ils lèvent d’ailleurs l’équivoque qui pourrait naître du titre dès le premier chapitre de leur ouvrage, plus précisément dès la première section de ce chapitre intitulée : « Politique du déni pervers ». « Pour les psychologues, écrivent-ils, le déni est un mécanisme de défense, un aménagement psychique qui aide à supporter une contradiction interne ou une effraction externe, à surmonter une rupture brutale de la continuité et de l’intégrité cohésives du moi. Il revêt nécessairement une dimension interactive, soit que son organisation même repose sur autrui, ce qui est le propre des dénis pervers ; soit qu’il détermine une certain type de relation à l’objet, ce qui vaut pour tous les dénis. » Je reprends ici l’exemple des smartphones : je sais bien que leur fabrication requiert différentes matières premières dont l’extraction engendre à la fois des dégâts écologiques et des catastrophes « humanitaires[2] » – voir, entre autres, la situation à l’est du Congo (RDC). Je sais bien que leur commercialisation enrichit les firmes qui se sont révélées, ces dernières années, les meilleures alliées de ce qu’il y a de pire comme néofascistes sur la planète – voir, entre autres là aussi, le soutien de la « tech » à Trump et consorts. Je sais bien que leur usage nous transforme à notre tour en un gigantesque gisement de datas – dont les mêmes firmes tirent des profits faramineux. Je sais bien encore que cet usage généralisé rend possible une surveillance policière tout aussi généralisée – y compris des réfractaires au smartphone, lesquelleux deviennent suspects d’office – un dispositif diabolique dont n’aurait osé rêver aucune dictature d’avant la « révolution de l’information et de la communication ». Je sais bien enfin que plus le flux d’information augmente, moins je comprends quoi que ce soit au monde qui m’entoure et, du même mouvement, plus je communique et moins j’ai de monde, je veux dire, plus je m’enfonce dans une solitude surpeuplée. Je sais bien mais quand même… On comprend que j’use du déni afin de « surmonter une rupture brutale de la continuité et de l’intégrité cohésive du moi ». Je reconnais qu’il n’est pas simple de se dépêtrer des rets du capital (pour résumer). En l’occurrence, sur le smartphone, je renvoie de nouveau aux articles déjà cités de Brice Costa qui, s’il ne propose pas de solution magique afin de s’en débarrasser, propose tout de même quelques pistes de réflexion afin, peut-être, de commencer à réfléchir ensemble à des voies d’émancipation possibles (oui, je sais, c’est flou, mais on parle d’un gros loup, là).
Cela dit, le livre est plutôt consacré au déni « pervers » : « Le déni pervers, écrivent les auteurs, comme mécanisme de défense psychique et comme technique de domination, est le trait le plus caractéristique d’une oligarchie qui, pour perpétuer ses privilèges, doit détruire l’esprit et la réalité des sociétés démocratiques et libérales dont elle procède. » Je ne suis pas tout à fait sûr d’être d’accord avec la fin de cette phrase – sur « l’esprit et la réalité », etc. Par contre, le début me semble marqué au coin du bon sens. Mécanisme de défense psychique : on pourrait dire, par exemple, que les horreurs infligées à leurs ennemis par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale (tapis de bombes incendiaires sur les grandes villes allemandes et japonaises, bombardements nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki[3]) étaient problématiques pour une conscience « civilisée » : ils visaient exclusivement des civils, justement. Donc, il fallut avoir recours à de bons vieux arguments du genre « la fin justifie les moyens », « c’était eux ou nous »… Dans « Du mensonge en politique[4] » où, à partir du scandale des « Pentagon Papers » qui éclata au début des années 1970, Hannah Arendt analyse comment les politiciens américains mentaient grossièrement sur la conduite de la guerre du Vietnam, elle dit en substance qu’à force de raconter des mensonges, ils avaient fini par y croire – et qu’il est impossible, en général, de mentir longtemps sans croire à ses mensonges. C’est ainsi que j’interprète cette notion de défense psychique. Quant au mécanisme de domination, si je comprends bien, il fonctionne en deux temps. L’apprenti tyran doit tout d’abord se convaincre lui-même qu’il « le vaut bien » – ou, si l’on préfère d’autres termes, l’aspirant à la haute fonction publique, à la carrière politique ou aux fonctions de direction dans le privé, doit être convaincu de sa légitimité : il existe pour cela de « grandes écoles » spécialisées, auxquelles, de surcroît, on accède par concours, ce qui signifie bien que les heureux élus sont meilleurs que les autres dès leur entrée dans la carrière – et ils le seront – convaincus d’être les meilleurs – encore plus après quelques années de « brillantes » études, lorsqu’ils rejoindront des postes « en vue ». On comprend ici, qu’« en même temps », tous les autres, celleux qui ne brillent pas et qu’on ne voit pas, sont des nuls, ou à peu près. Que c’est leur faute, z’avaient qu’à « traverser la rue » et « mettre une cravate ». Bref, il y a « les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » (ces derniers coûtant « un pognon de dingue », en plus). Ça vous rappelle quelque chose – quelqu’un ? Oui, forcément, sauf si vous débarquez d’une autre planète. Un portrait en triple exemplaire de Macron, façon photomaton, portant des lunettes bleutées d’aviateur américain, figure sur la première de couverture de ce livre. Un ex du même portrait est reproduit, à l’envers, sur le revers de la quatrième de couv, laquelle montre également une effigie du même PDG de la start-up nation, traitée, celle-là, sous la forme d’un pion (ou peut-être plutôt d’un cavalier ?) de jeu d’échecs. Ultime facétie, on a reproduit sur la face intérieure blanche de la première de couverture un autographe : « Merci beaucoup pour cet achat ! », de l’encore même « Emmanuel Macron ». Car, si les auteurs abordent plusieurs terrains d’exercice du déni pervers par les classes dirigeantes dans leur premier chapitre : « Vous avez dit déni ? » où ils cherchent à en donner une définition claire et distincte – l’après 7-Octobre (Gaza), les procès en antisémitisme, le retour en force du suprémacisme, le chaos climatique, la finance prédatrice, la masculinité toxique… – leur attaque vise clairement, sinon Emmanuel Macron ad hominem, du moins sa personne – au sens de persona –, le personnage public tel qu’il se pavane devant nous sous les feux de la rampe, sunlights d’autant plus puissants qu’ils sont là aussi pour occulter certaines zones vouées à demeurer dans l’ombre. C’est qu’il a des choses à cacher concernant ses intérêts financiers et sa fortune personnelle, qu’il n’a pas cru devoir exposer en pleine lumière à partir du moment où il a décidé de faire de la politique après avoir fait de la banque… Je ne rentrerai pas ici dans les détails, c’est assez complexe et il faut vraiment prendre du temps pour se plonger dans le chapitre II qui traite du parcours dans la finance de ce « Mozart de l’opacité ». Marc Joly, sociologue spécialiste de la perversion narcissique, avait publié en 2024 chez le même éditeur Anamosa La Pensée perverse au pouvoir, qui traitait déjà du « cas » Macron[5]. Il s’appuyait « sur les plus grandes théories sociologiques et psychanalytiques pour explorer le mode de fonctionnement et la structure mentale du président. Un portrait au vitriol aussi féroce que lucide[6] ». Ici, il s’est associé avec Christian Savestre qui est un journaliste spécialiste de l’évasion fiscale et des cabinets d’audit et de stratégie, et qui, je pense, est à l’origine de l’essentiel de ce chapitre II, lequel montre que selon toute vraisemblance, le candidat Macron n’a absolument pas respecté les règles de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HAVT) instaurée après l’affaire Cahuzac, ce ministre du Budget de François Hollande pris en flagrant délit de fraude fiscale – des règles pourtant bien peu contraignantes, au point que nos auteurs titrent un encadré à ce sujet « Une farce légale : HAVT et transparence présidentielle ». Bref. Macron a fait des millions (c’était son job) puis de l’« optimisation fiscale » (également son job). Pourquoi ne l’a-t-il jamais déclaré ? probablement qu’il avait peur que l’État lui pique tout. Peut-être aussi que ça la foutait mal de s’étaler multimillionnaire pour un prétendant à la magistrature suprême qui avait sorti en guise de programme un livre titré Révolution[7] (XO éditions, novembre 2016).
Le troisième chapitre est consacré à « La macronie, ou la prospérité du déni pervers ». Ici non plus, je ne commenterai pas longuement. Il suffira je pense de rappeler la séquence réforme des retraites-dissolution-refus d’appeler à Matignon une personnalité issue des rangs du NFP. Et ne parlons même pas de l’attitude de l’inénarrable Bayrou par rapport au scandale de « l’affaire Bétharram »… Et encore moins des petits arrangements entre amis PS-Lecornu dont le seul résultat tangible risque fort d’être l’accession du RN au pouvoir l’an prochain. Ce chapitre est tout aussi intéressant que les deux précédents. Cependant, ce serait une erreur de considérer que le livre est seulement une charge contre Macron et la macronie. Loin de là, il montre bien que les mœurs politiques du personnage et de son entourage sont emblématiques du fonctionnement d’un monde dont les auteurs nous disent que « tout se passe comme si nous assistions à [son] agonie, [le monde] du suprémacisme blanc masculin blanc à base capitaliste ». Or, poursuivent-ils,
Vivre le crépuscule d’un régime de domination, c’est devoir subir l’usage, par les groupes et individus qui en tiraient légitimement profit, des moyens les plus paradoxaux pour conjurer l’inévitable fin. Le prix dont il faut payer cette jouissance terminale ? Un risque de destruction généralisée. Le pire n’est pas impossible ; il semble en tout cas souhaité. Le mélange de victimisation et de terreur qui caractérise le discours antiféministe contemporain, l’invraisemblable déni du dérèglement climatique dans lequel se complaît Donald Trump[8] (« Drill, Baby, drill ! ») ; les renversements accusatoires auxquels procèdent systématiquement les groupes militants prosionistes[9] depuis le 7 octobre 2023 […] ; la résistance farouche des ultrariches à tout projet de taxation efficace du capital : tout cela sonne comme un chant du cygne. Tous ces éléments s’entremêlent et, parmi eux, Gaza pourrait bien être le point de jonction le plus sensible des contradictions occidentales. Que la solidarité inconditionnelle avec Israël soit devenue une question de vie et de de mort pour une partie des élites occidentales est tout sauf rassurant.
Gaza, chaos climatique, capitalisme financier prédateur, masculinité toxique : qu’il y ait là, pour résumer, autant de conséquences et de manifestations d’une même stratégie de domination, et que celle-ci vaille également comme mécanisme de défense, beaucoup, confusément, le ressentent. Le problème est le déni pervers. Ses ingrédients privilégiés sont, d’une part, la dissimulation ; de l’autre, une effusion de victimisation, de projection et de discrédit. Ses cibles principales sont, d’une part, l’intelligence créative et réflexive des minorités, des groupes et individus dominés ; de l’autre, le savoir objectif.
On aura compris que j’ai apprécié ce livre et que je recommande sa lecture qui nous aide à comprendre un peu mieux le fonctionnement psychique des dominants, qui à la fois s’inventent (et nous inventent) de jolies histoires (aujourd’hui, on dit souvent des « narratifs », le terme me laisse un peu circonspect) afin d’éviter de se voir et surtout de voir leurs actes tels qu’ils sont : criminels et, non contents d’apparaître ainsi blancs (c’est le cas de le dire) comme neige, projettent leurs pires turpitudes sur leurs ennemis (les dominés, pour aller vite). À la fin de cette note de lecture, je repense à ce livre de Sarah Schulman, Le conflit n’est pas une agression[10], dans lequel elle parlait déjà de ces mécanismes – et déjà aussi, entre autres, de Gaza, bien avant le 7 octobre…
Le samedi 30 mai 2026, franz himmelbauer pour Antiopées.
[1] https://lundi.am/Plutot-que-les-reseaux-sociaux-inter-disons-le-smartphone et https://lundi.am/Smashphone.
[2] Bon, je ne devrais pas utiliser ce terme, d’où les guillemets. Disons plutôt : (sur)exploitation capitaliste des hommes, femmes et enfants, à la limite de l’esclavagisme.
[3] Ma référence là-dessus est Sven Lindqvist, Une histoire du bombardement, traduit du suédois par Cécilia Monteux et Marie-Ange Guillaume, La Découverte, 2012.
[4] Recueilli dans Hanna Arendt, Du Mensonge à la violence, traduit de l’anglais par Guy Durand, Le Livre de poche, 2020.
[5] Ce livre avait fait l’objet d’un entretien avec son auteur dans lundi soir, à retrouver par ici. Au passage, en consultant le site d’Anamosa, je m’aperçois que la couv. de ce premier opus consacré à notre pervers narcissique préféré – pardon, élu – comportait le même portrait photomaton en trois exemplaires, sauf que sur celui-là, Macron ne portait pas les fameuses lunettes d’aviateur…
[6] Extrait du commentaire de Anne, libraire à la Librairie de Paris, piqué sur le site d’Anamosa.
[7] Ce qui ne manque pas de sel, si l’on songe qu’en 2015, alors qu’il était encore ministre de Hollande, il avait déclaré : « il nous manque un roi », ajoutant ensuite : « Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort ».
[8] Las, s’il n’y avait que lui… Voir par exemple les déclarations du PDG de Total Énergies lors de l’AG des actionnaires vendredi 29 mai. Défendant son bilan – 4,96 milliards d’euros de bénéfices au 1er trimestre, en hausse de 51% sur un an – il a ajouté : « TotalEnergies n’a pas à s’excuser de réussir. » Et il a osé parler, entre autres, d’environnement… Si ça n’est pas du déni pervers, je ne sais pas ce que c’est.
[9] Comment ça les « groupes militants » ? Une bonne partie des États, de la classe politique et des médias mainstream occidentaux, me semble-t-il.