Bibliographie Palestine, suite

Lecteur ou lectrice de lundi matin et/ou d’Antiopées[1], vous vous souvenez peut-être de la bibliographie sur la Palestine publiée par les ami·e·s de l’École de philosophie en octobre 2024, soit un an après le début du génocide perpétré à Gaza par l’armée israélienne[2]. J’avais proposé ensuite des compléments avec des notes sur plusieurs livres parus un peu plus tard[3]. En voici un nouveau, avec trois ouvrages tout aussi instructifs les uns que les autres.

Et d’abord un livre dont la découverte en librairie m’a porté un coup au cœur : c’est que j’ai connu son auteur, qui était vraiment quelqu’un d’assez exceptionnel. Lotfallah Soliman (19118-1994), que j’avais rencontré – avec les camarades de Radio Zinzine – au moment de la parution de Pour une histoire profane de la Palestine, aujourd’hui réédité par L’île aux fleurs, était « un journaliste, écrivain, libraire, éditeur et militant communiste toujours marginal » est-il dit sur la quatrième de couverture. « Membre du premier groupe surréaliste égyptien, il a été de toutes les luttes qui ont marqué l’histoire de l’Égypte et du monde arabe du XXe siècle. » Et voici un autre bout de texte que j’avais écrit après ses funérailles au Père-Lachaise : « Révolutionnaire, journaliste, écrivain, diplomate, amoureux, Lotfallah fut tout cela et mieux encore. Il suffit de voir Ginette, son épouse, et leurs deux filles et Mohamed Harbi, l’ami de toujours, et leur façon de lui rendre ce dernier hommage pour comprendre à quel point il sut irradier autour de lui l’esthétique d’une vie digne et libre. » Bon, vous aurez compris que j’ai aimé ce bonhomme. Je l’avais connu, il me semble, après la première édition du livre dont il est ici question, en 1989. Comme mes camarades de l’époque, j’étais déjà propalestinien – anticolonialiste et donc antisioniste – depuis longtemps (ça remontait au début des années 1970, alors que je me politisais dans l’opposition à la guerre du Vietnam et autres menées de l’impérialisme américain et de ses « valets », comme on disait alors). Mais j’étais encore bien ignorant de l’histoire du Moyen-Orient, et particulièrement de celle de la Palestine. Ce livre était tombé à pic, si je puis dire. Mais j’avais dû le lire (trop) vite. Je m’en suis rendu compte à sa relecture dans cette réédition – un grand merci au passage aux éditions L’île aux fleurs ! En effet, lorsque j’ai lu l’an passé Pour la Palestine comme pour la Terre d’Andreas Malm, j’ai été ébahi de (croire) découvrir que les premiers projets de colonisation de la Palestine appuyés sur une immigration juive dataient déjà de la première partie du XIXe siècle, et qu’ils émanaient non pas du mouvement sioniste, qui n’existait pas encore à ce moment-là, mais bien de stratèges de l’establishment britannique qui y voyaient le moyen de garantir les intérêts de Sa Gracieuse Majesté, en un point névralgique de la route des Indes,  lesquelles représentaient alors le principal joyau de la Couronne. Or, si j’avais été plus attentif à sa lecture, je me serais probablement souvenu que Lotfallah commençait justement son livre par là. Dans son Introduction, il s’élève contre la vision mythologique, « proprement délirante » qui fait remonter l’histoire de l’entreprise coloniale israélienne d’abord « à une certaine “Promesse” divine de donner cette terre à Abraham et à la descendance de son “épouse” Sarah au détriment de celle de sa “concubine” Agar » ; puis, au XIXe siècle, à la version tout aussi mythique d’un mouvement sioniste qui aurait « arraché » ou du moins « imposé » aux Britanniques la fameuse déclaration Balfour (sur le soutien de l’Empire à la création d’un « foyer juif » en Palestine). Ou enfin, plus proche de nous, celle qui voit la « vraie » raison de la création de l’État d’Israël dans la nécessité d’offrir un refuge aux rescapés de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis. Pour ce qui est des premiers projets de colonisation juive en Palestine, le titre du premier chapitre de Lotfallah est sans équivoque : il s’agit d’un « projet stratégique » déployé « de Palmerston à Balfour ». Palmerston était le Premier ministre britannique de ce moment où les puissances impérialistes européennes cherchaient à placer leurs pions dans la région naguère dominée par un Empire ottoman en voie de décomposition. Mais il y avait un problème : celui qui représentait le sultan en Égypte, Mohammed Ali, avait pris son autonomie et accumulé suffisamment de forces pour commencer à moderniser son pays et en faire une puissance susceptible, pourquoi pas, de succéder à la Sublime Porte et surtout, de contrarier les ambitions des Européens et tout particulièrement des Britanniques, soucieux d’étendre le plus possible l’aire du « libre-échange » et bien sûr de maintenir la (du moins leur) « sécurité » tout au long de la route des Indes.

Mais alors qu’à Paris, Saint-Pétersbourg, Vienne, Berlin et Rome le projet stratégique [le « containment » de l’Égypte] est perçu comme une entité majoritairement chrétienne qui serait placée sous le protectorat de l’une ou l’autre de ces puissances catholiques, orthodoxes ou protestantes, à Londres, le projet stratégique est conçu comme une « Restauration des Juifs ». […] C’est dans ces conditions que le Times du 24 janvier 1839 prend l’initiative et se prononce en faveur du « droit du peuple juif à rentrer dans son héritage, la Palestine ». Comme, à l’époque, les juifs ne se pensent pas en « peuple » et que, par conséquent, rien ne paraît justifier une telle prise de position, le Times prend soin de situer  sa proposition en connexion étroite avec la crise turco-égyptienne. […] Une semaine après l’article du Times, John Bidwell,  responsable des services consulaires auprès du premier ministre Palmerston, envoie à William Young, qui vient d’être nommé vice-consul à Jérusalem, une note pour lui « faire savoir qu’une partie de [sa] tâche […] sera d’apporter sa protection à tous les juifs » et qu’il doit « saisir la première occasion pour faire à Son Excellence un rapport sur la situation actuelle des Juifs en Palestine ».

Cette ligne stratégique va rencontrer celle du sionisme, né vers la fin du siècle (premier congrès sioniste mondial à Bâle en 1897), à travers la déclaration Balfour[4] (2 novembre 1917). Je vous passe un certain nombre de documents publiés entre-temps, par des membres du gouvernement britannique, sur le projet d’un protectorat britannique en Palestine qui pourrait assurer la sécurité des immigrants juifs en Palestine. Par la suite, la période de l’entre-deux guerres vit augmenter notablement le nombre de ces immigrants, mais c’est évidemment le génocide nazi qui donna l’impulsion décisive pour la création de l’État en 1948. Lotfallah Soliman expose tous les développements de cette période en détail, et il ressort de cet exposé que les organisateurs des premières institutions pré-étatiques juives en Palestine ne mettaient pas au premier rang de leurs priorités existentielles le sauvetage des juifs d’Europe – c’est le moins que l’on puisse dire… Je ne peux que vous conseiller de lire son texte afin de comprendre que, contrairement à ce que disent aujourd’hui certains sionistes « de gauche » (pardon pour l’oxymore), l’État d’Israël n’a pas été créé pour offrir un refuge aux juifs persécutés, mais bien plutôt que ses dirigeants ont instrumentalisé l’extermination des juifs d’Europe – et la « mauvaise conscience » des puissances occidentales qui avaient fermé les yeux, et souvent refoulé les réfugiés qui cherchaient à échapper au nazisme – pour faire reconnaître la création de leur État en Palestine (résolution 181 de l’ONU, novembre 1947 ; au passage on notera 1) qu’elle a été soutenue par les États-Unis et l’URSS et 2) que la majorité des deux tiers nécessaire à l’Assemblée générale de l’ONU avait été plus facile à obtenir avant la vague des décolonisations des années 1960).

Pour une histoire profane… a été publié en 1989 : soit peu de temps après le début de la première Intifada (dite souvent « révolte des pierres »), en 1987. Je pense qu’il vaut la peine de le lire surtout pour sa première partie, et pour son côté « profane » revendiqué – il réussit brillamment, à mon avis, à démonter les légendes construites par la propagande israélienne et plus largement occidentale, à base de clichés islamophobes et racistes.

L’intérêt du livre d’Ilan Pappé, Brève histoire du conflit israélo-palestinien[5], c’est précisément sa concision, son esprit synthétique et sa grande clarté d’exposition (servie par une traduction impeccable), qui en font un ouvrage didactique à mettre entre toutes les mains. On n’y trouvera pas de divergence avec celui de Lotfallah – peut-être un peu moins de développements sur les régimes arabes et un peu plus sur Israël. De plus, il couvre la période qui va jusqu’au 7 octobre 2023, date de l’offensive palestinienne autour de Gaza, qui a entraîné le génocide que l’on sait. J’avais déjà rendu compte de son livre sur Le Nettoyage ethnique de la Palestine[6], qui se concentrait sur ce que les Palestiniens ont nommé la Nakba, soit la période de création de l’État d’Israël, en 1947-1948. Ici, il donne donc un résumé de l’ensemble du conflit, qu’il voit commencer, lui aussi, dès le XIXe siècle comme projet stratégique de l’Empire britannique. Je pense que toute personne désireuse de s’informer sur Israël et la Palestine devrait lire ce livre, peut-être, si possible, en gardant à portée de main, le Palestine Israël, une histoire visuelle de Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal[7], qui donne à l’appui de son propos plus de quatre-vingt documents cartographiques, lesquels montrent assez, s’il en était besoin, la continuité du projet sioniste depuis la première revendication territoriale d’un foyer national juif présentée à la conférence internationale de paix de Paris en 1919 (où l’on constate que tous les territoires revendiqués à l’époque sont aujourd’hui soit déjà occupés, soit soumis à la guerre d’agression israélienne – Golan et sud de la Syrie, Sud-Liban, etc.) Quitte à me répéter, je dirai que ce livre d’Ilan Pappé est probablement le meilleur vade-mecum que j’ai lu sur le soi-disant « Orient compliqué », comme disait le général de Gaulle…

Troisième livre tout aussi intéressant, selon moi, La Palestine au cœur du capitalisme mondial, d’Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah[8]. L’approche est différente : comme son titre l’indique, il s’agit d’une analyse matérialiste qui réfute, en accord avec celles de Lotfallah Soliman et d’Ilan Pappé, les « explications » – on pourrait dire les fables – religieuses et/ou « civilisationnelles » de la guerre menée par Israël et les Etats-Unis contre les peuples de la région, à commencer par les Palestiniens, bien sûr. Les auteurs et autrice, enseignants l’un en économie politique à l’université d’Exeter, l’autre en droit à celle de Liverpool et la troisième en sciences politiques à King’s Collège London,  commencent justement par dénoncer les « cadrages » narratifs des médias mainstream sur le conflit en Palestine. Tout d’abord, donc, le cadrage religieux, qui présente les Palestiniens comme des fanatiques musulmans violents et irrationnels. Avec une « variante sécularisée » de cette thèse, qui voit en Israël la seule démocratie d’une région peuplée de barbares antisémites, et qui sert à justifier le soutien des « grandes démocraties » occidentales à la violence coloniale sioniste. Plus « subtil », si l’on peut dire, un deuxième cadrage, « humanitaire » celui-là, met l’accent sur la violence inouïe subie par les Palestiniens : « Bien qu’il ait la vertu de souligner la souffrance palestinienne, il reste fondamentalement inadéquat parce qu’il ne peut expliquer la persistance de cette violence que par l’extrémisme idéologique des dirigeants israéliens ou de tel ou tel parti de droite. » Ce cadrage humanitaire occulte le caractère systémique de la violence coloniale et « laisse sans réponse cette grande question : pourquoi les États occidentaux continuent-ils à soutenir inconditionnellement Israël ? » D’où l’idée fausse et politiquement désastreuse d’un « lobby juif » tout-puissant qui déterminerait la politique des États-Unis et de leurs affidés (un vrai cliché antisémite, pour le coup). Enfin, ce cadrage humanitaire en détermine un troisième, celui du droit international comme moyen de répondre aux violations des droits des Palestiniens. « De ce point de vue, l’agression israélienne contre Gaza n’apparaît plus comme un choc des civilisations ou des religions, mais comme un choc des droits. Parce qu’elle invoque un corpus universel de droits également détenus par tous », cette représentation ignore le rapport de forces incommensurable entre colonisateurs et colonisés. Et ce faisant, elle permet aux plus forts d’agir sans aucune retenue.

Il faut donc chercher ailleurs l’explication de la violence continuée d’Israël et du soutien sans failles dont il bénéficie de la part des États occidentaux « qui l’arment, le financent et le légitiment ». C’est ce à quoi s’emploient les trois auteur·e·s.  La notion centrale ici est celle de « colonialisme de peuplement » (déjà mise en avant par Ilan Pappé). Pour résumer de façon quelque peu drastique, je dirai : 1)  que la Palestine était très importante, comme déjà dit, pour l’Empire britannique, d’où le premier projet de « foyer national juif » ; 2) que le centre de gravité du monde occidental passant du Royaume-Uni aux États-Unis après la Seconde guerre mondiale, ces derniers considérèrent qu’un État « occidental » dans la région qui détenait les plus importantes réserves mondiales de pétrole connues à l’époque était d’une importance cruciale pour la préservation de leurs « intérêts » – autrement dit, contrôler le Proche-Orient et contrer les velléités d’émancipation qui s’y faisaient jour, incarnées par Nasser en Égypte et Mossadegh en Iran – on sait que celui-ci, pour avoir nationalisé le pétrole iranien aux dépens des entreprises étrangères (occidentales) fut renversé par un coup d’État préparé par les services secrets britanniques et américains, dans lequel ces derniers jouèrent un rôle prépondérant, sanctionnant par là la passation du pouvoir impérialiste dans la région de la Grande-Bretagne aux États-Unis. 3) D’où, depuis, le soutien inconditionnel à l’État d’Israël, dont la politique d’épuration ethnique a poursuivi et amplifié ce qui avait commencé dès les années 1930 avec les premières institutions préfigurant le futur État : milices paramilitaires, Fonds national juif (pour l’achat des terres), Histradout – fédération syndicale des travailleurs juifs. Israël a donc mis en œuvre, et continue d’exécuter le « grand remplacement »… ce qui ne peut pas choquer outre-mesure les dirigeants états-uniens, dont le pays est fondé sur le même principe d’extermination continuée des peuples autochtones.

C’est tout l’intérêt de ce petit livre de sortir des discours convenus (« cadrages mainstream ») pour démontrer de façon imparable en quoi la Palestine se trouve bien « au cœur du capitalisme mondial ». D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement, comme j’y ai peut-être trop insister, d’assurer la « sécurité » des intérêts occidentaux dans la région. Il y a aussi un effet de ce conflit qui s’exerce dans l’autre sens, si je puis dire, c’est-à-dire d’Israël vers le reste du monde. Je terminerai là-dessus, non sans recommander encore une fois la lecture de cet excellent (et bref) ouvrage :

La violence racialisée est devenue une source directe de profit pour l’État d’Israël et ses entreprises privées. Son industrie de l’armement était la neuvième du monde en 2023, avant que la guerre à Gaza ne la propulse vers de nouveaux sommets. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), les trois premières entreprises militaires israéliennes ont battu cette année-là leur record, avec 13,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires. La surveillance de masse des Palestiniens a directement suscité le développement des technologies sécuritaires qu’Israël exporte dans le monde entier. Bref, le racisme antipalestinien est un business particulièrement lucratif. Toutefois, l’État d’Israël n’exporte pas seulement ces technologies. Le langage des « assassinats ciblés », l’utilisation d’une force militaire considérable contre les « terroristes », le postulat selon lequel toute personne racialisée est un terroriste potentiel, se sont aussi mondialisés. Il en est ainsi depuis le début de la « guerre au terrorisme », en 2002, année où les Etats-Unis ont commencé à appliquer ce raisonnement à l’Afghanistan, à l’Irak, au Yémen, à la Syrie, à la Somalie et à d’autres pays. Celui-ci sous-tend en outre le développement des drones états-uniens – sous les administrations Bush, Obama, Trump et Biden –, de même que la surveillance permanente de populations racialisées à l’encontre desquelles est déployée la force militaire.

Vendredi 12 juin 2026, franz himmelbauer.


[1] Blog de notes de lecture tenu par franz himmelbauer : https://antiopees.noblogs.org/

[2] Lundi matin #447, Une bibliographie non exhaustive pour (re)penser la Palestine.

[3] https://antiopees.noblogs.org/post/2025/01/11/ne-pas-oublier-la-palestine/ et https://antiopees.noblogs.org/post/2025/04/05/pour-la-palestine-comme-pour-la-terre/

[4] Balfour était le secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères.

[5] Traduit de l’anglais par Morgane Iserte, avec une préface à l’édition française, Les Liens qui Libèrent, 2026.

[6] La Fabrique, 2023. Cf. ma note de lecture : https://antiopees.noblogs.org/post/2024/05/20/le-nettoyage-ethnique-de-la-palestine/

[7] Le Seuil, 2024. Cf. supra note 3.

[8] Traduit de l’anglais par Nicolas Vieillescazes, éd. Amsterdam, 2026.

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