Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue

C.L.R. James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue. Traduction de Pierre Naville, entièrement revue par Nicolas Vieillescazes. Préface de Laurent Dubois. Paris, Éditions Amsterdam, 2017.

De C.L.R. James, nous avons déjà parlé dans ces colonnes, avec la recension de Marins, renégats et autres parias[1]. Comme nous le disions alors, cet essai sur le (ou à partir du) Moby Dick de Melville avait été écrit en 1952, alors que James, natif de Trinidad et donc sujet de sa très gracieuse majesté britannique, était enfermé à Ellis Island en attente de son expulsion des États-Unis où il avait résidé illégalement depuis 1938. C’est précisément en cette même année 1938 qu’il avait écrit Les Jacobins noirs, livre très vite devenu un classique irremplaçable sur ce qui, « de toute l’histoire, [fut] la seule révolte d’esclaves qui ait réussi ». On pourra s’interroger sur cette « réussite », concrétisée par « l’installation de l’État noir d’Haïti, qui s’est maintenu jusqu’à nos jours[2] ». Il reste vrai qu’après une lutte de douze ans commencée en 1791 à la faveur de la Révolution française, les esclaves noirs de Saint-Domingue, considérée alors comme la plus belle et la plus riche de toutes les possessions coloniales, « mirent tour à tour en déroute les Blancs locaux et les soldats de la monarchie française, une invasion espagnole, une expédition britannique de près de soixante mille hommes, et un contingent français identique, commandé par le propre beau-frère de Bonaparte[3] ». En bon marxiste, James insistait dans sa préface à la première édition des Jacobins noirs « sur le fait que les esclaves, rassemblés par centaines dans les usines à sucre de la plaine du Nord, devaient largement leur succès à la discipline, à l’unité et à l’organisation issues du mécanisme même de la production usinière[4] ». Il nuança son propos par la suite – sans toutefois modifier substantiellement son texte. Ainsi, dans sa préface de 1980 à la troisième édition, il relevait que « Fouchard, historien haïtien, a[vait] récemment publié un travail dans lequel il démontr[ait] que ce ne furent pas tant les esclaves que les marrons, ceux qui s’étaient enfuis des plantations et étaient allés refaire leur vie dans les mornes et les forêts, qui avaient dirigé la Révolution, et posé les fondements de la nation haïtienne ». Un autre problème difficile à traiter était celui du rôle plus ou moins décisif de Toussaint Louverture dans cette révolution. Le sous-titre du livre indique bien quelle importance il avait aux yeux de James. « L’auteur de cet ouvrage, écrivait-il dans sa préface de 1938, est convaincu – et pense que ce récit montrera – qu’entre 1789 et 1815, aucune individualité apparue sur le théâtre de l’histoire ne fut, à l’exception de Bonaparte lui-même, plus formidablement douée que ce Noir, resté esclave jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans. » (Il a été mis en évidence depuis que Louverture n’était pas esclave au début de la Révolution haïtienne.) James observait cependant dans cette même préface que « de nos jours [les années 1930], nous avons tendance à personnifier les forces sociales, les grands hommes étant tout au plus, ou quasiment, des instruments manipulés par le destin économique ». Il concluait sur ce point en disant que « les grands hommes font l’histoire », tout en reconnaissant qu’ils font « seulement celle qui est à leur portée, leur liberté de réussir [étant] limitée par les nécessités de leur environnement ».

Spécialiste américain de l’histoire d’Haïti (mais aussi de la politique du soccer, ce qui le rapproche de James, lequel, on s’en souvient, écrivit beaucoup sur le cricket, après l’avoir lui-même pratiqué à un haut niveau), Laurent Dubois préface cette nouvelle édition française (en fait une réédition, puisqu’Amsterdam en avait déjà publié une en 2008). Il donne quelques raisons impératives de lire Les Jacobins noirs. Tout d’abord, dit-il, cette étude « reste […] la meilleure publiée sur la Révolution haïtienne, et sans doute même l’une des meilleures études sur les révolutions en général », et cela malgré les nombreux éléments nouveaux qu’ont pu apporter les historiens depuis sa publication. Ensuite, « le travail de James a poussé les historiens à écrire une histoire atlantique qui décentre l’Europe et qui s’attache à la manière dont l’esclavage et la traite des esclaves, piliers centraux du monde atlantique, ont déterminé la vie et les idées en Europe, en Afrique et aux Amériques ». Enfin, la révolution haïtienne, ajoute Dubois, « fut un événement mondial qui marqua un tournant, un événement auquel nous sommes tous liés, que nous le sachions ou non, que nous l’acceptions ou non ». Accessoirement, et cela intéressera particulièrement les Français·e·s, « il est impossible de comprendre l’histoire de la Révolution française sans connaître – et bien connaître – celle d’Haïti[5] ».

Je me contenterai ici d’ajouter quelques remarques. Premièrement, sur la force et la portée des événements décrits ici. « En 1789, la colonie antillaise de Saint-Domingue représentait les deux tiers du commerce extérieur de la France et constituait le plus grand marché de la traite européenne des esclaves […] elle était la plus grosse colonie du monde, faisant la fierté de la France et la jalousie de toutes les autres nations impérialistes […] cet ensemble reposait sur le labeur d’un demi-million d’esclaves[6]. » Après la « découverte » colombienne, les Espagnols avaient annexé la future Saint-Domingue et l’avaient baptisée Hispaniola. « Grâce aux bienfaits de cette civilisation supérieure, ironise James[7], la population indigène passa d’un demi-million, peut-être un million, à soixante mille habitants en l’espace de quinze ans. » Dès lors, comment exploiter ces terres « vierges » sans main-d’œuvre taillable et corvéable à merci, sachant que les Blancs eux-mêmes étaient incapables de fournir très longtemps un effort soutenu en climat tropical ? Charles Quint autorisa donc dès 1517 l’importation à Saint-Domingue de quinze mille esclaves africains. Les Français, quant à eux, prirent possession en 1695 de la partie occidentale de l’île, la future Haïti. Ils y implantèrent des « habitations » qui fournirent bientôt coton, café, cacao, sucre et indigo à la métropole, en telles quantités et dans de telles conditions qu’une grande partie du capital français s’est constitué à partir de là. Grâce au travail servile, lequel était plusieurs fois rentable puisque les esclaves étaient eux-mêmes objets de profit lors de leur exportation d’Afrique, avant d’être exploités dans les plantations. C’était le fameux système dit « triangulaire » de la traite : les négociants de Nantes, Bordeaux, La Rochelle et autres lieux exportaient des marchandises en Afrique – cotonnades, armes, etc. – en échange desquelles ils obtenaient de la marchandise humaine que les bateaux négriers emmenaient vers les lieux de plantations – les Antilles, et Saint-Domingue en particulier. Une fois débarquée et vendue leur cargaison d’esclaves, les bateaux revenaient en métropole chargés des productions coloniales. Chacune de ces transactions procurait un substantiel bénéfice aux commanditaires des expéditions. « En 1789, Saint-Domingue était le grand marché du Nouveau Monde. Elle recevait dans ses ports 1587 vaisseaux – plus que Marseille. Et la France utilisait pour le commerce de Saint-Domingue seul 750 grands vaisseaux montés par 24 000 marins. En 1789, les exportations anglaises étaient de 27 millions de livres et celles de la France de 17 millions de livres, sur lesquelles près de 11 millions venaient de Saint-Domingue. Mais la totalité du commerce colonial anglais pour cette année ne s’élevait qu’à 5 millions de livres[8]. » À la lecture de ces chiffres, on comprend mieux pourquoi la question coloniale, même si elle ne tint que rarement le devant de la scène révolutionnaire en métropole, demeura sans cesse présente en coulisses, pesant sur les rapports de forces. « Nantes, Bordeaux et Marseille étaient les bastions principaux de la bourgeoisie maritime [les armateurs et entrepreneurs en import-export], mais Orléans, Dieppe, Paris (Bercy), une douzaine de grandes villes raffinaient le sucre brut et participaient aux fabrications subsidiaires. Une grande partie des peaux travaillées en France provenaient de Saint-Domingue. La florissante industrie des cotonnades de Normandie utilisait en partie du coton brut des Indes occidentales ; l’industrie cotonnière, avec toutes ses dépendances, occupait la population de plus de cent villes françaises[9]. »

Les planteurs faisaient régner la terreur parmi leurs « propriétés », violant, torturant, exécutant des esclaves au moindre prétexte, ce qui trahissait leur propre angoisse de Blancs isolés au milieu de centaines de Nègres barbares – ils les tenaient néanmoins en respect et personne n’aurait alors imaginé qu’un jour ces sauvages non seulement se révolteraient, mais sauraient s’organiser de manière à battre leurs maîtres blancs. Pas plus que l’on n’avait prévu la prise de la Bastille et tout ce qui s’ensuivit, on n’avait prévu les événements qui aboutirent à la Révolution haïtienne. C’est l’objet de ma deuxième remarque : cette révolution qui ébranla en profondeur tout le système colonial français et ses dépendances, qui amena la Convention à proclamer – sans débat, par acclamations – « la liberté des Nègres », c’est-à-dire la première abolition de l’esclavage, et qui déboucha enfin sur la guerre puis la déclaration d’indépendance d’Haïti, cette révolution donc fut menée de main de… maître par ceux qui étaient destinés à ne le devenir jamais, voués qu’ils étaient à demeurer esclaves jusqu’à leur mort, et leurs descendants après eux. Ils n’avaient rien, ils avaient débarqué nus et enchaînés des bateaux négriers puis avaient dû travailler sans relâche dans les plantations, bien heureux s’ils échappaient à la mort ou aux mutilations infligées par leurs propriétaires à la moindre incartade. Cette histoire, comme d’autres parmi celles qui ont fait l’histoire avec un grand H, mais peut-être mieux que beaucoup d’entre elles, nous enseigne qu’il ne faut jamais dire « jamais » : même dans des conditions invraisemblables et des rapports de forces a priori disproportionnés, il y a de l’imprévu. C’est probablement ce qui explique que les puissants, aussi forts soient-ils, ne sont jamais complètement tranquilles derrière les hauts murs de leurs villas ou les enceintes sécurisées de leurs gated communities. Et cela nous réjouit.

La dernière remarque que je ferai sur cette histoire magnifiquement racontée par C.L.R. James concerne le rôle de Toussaint Louverture. C’est un personnage énigmatique, à la fois admirable par ce qu’il a réussi, soit l’organisation militaire des Noirs de Saint-Domingue, sans laquelle toute révolte aurait été noyée dans le sang comme elles l’avaient toujours été, mais aussi les alliances nouées au-delà des critères de race et de couleur. Comme l’ont mis en évidence de nombreux travaux, tels ceux de Colette Guillaumin dont nous avons déjà brièvement parlé ici[10], le racisme a suivi l’esclavage, il ne l’a pas précédé. Pour le dire avec les mots de C.L.R. James, « les esclaves devaient être soumis non pas seulement par la terreur physique, mais aussi par l’association de l’infériorité et de la dégradation à la marque qui les distinguait le plus évidemment – leur peau noire » (p. 84). Mais l’oppression ne s’arrêtait pas aux seuls « Nègres ». Les colons blancs ayant usé et abusé du droit de cuissage qu’ils s’étaient attribué sur les femmes de couleur, on avait très vite vu apparaître des « sang-mêlé », des métis qu’on appelait les mulâtres. Dans les premières années de la colonie, « le sentiment racial n’était pas très fort », explique James. « Le Code noir de 1685 autorisait le mariage entre le Blanc et l’esclave dont il avait eu des enfants, la cérémonie entraînant la libération de ces derniers et de leurs mères. Le Code accordait aux mulâtres libres et aux Noirs libres [affranchis par leurs maîtres] les mêmes droits qu’aux Blancs. » (p. 82) Mais avec le temps, ces mulâtres commencèrent à s’établir à leur propre compte et à réussir dans leurs affaires : « Intelligents et de belle santé, [ils] administraient eux-mêmes leurs entreprises, sans dépenser leur fortune dans d’extravagants voyages à Paris ; ils amassaient des richesses comme maîtres artisans, puis comme propriétaires. Lorsqu’ils commencèrent à s’établir à leur propre compte, la jalousie et l’envie des colons blancs cédèrent la place à la haine féroce et à la crainte. Ces derniers divisèrent les rejetons des Blancs et des Noirs et les combinaisons intermédiaires en 128 catégories. Le vrai mulâtre était l’enfant d’une pure Noire et d’un pur Blanc. L’enfant d’un Blanc et d’une mulâtresse s’appelait quarteron, avec 96 parties blanches et 32 parties noires. Mais le quarteron pouvait être le fruit du Blanc et de la marabou dans la proportion de 88 et de 40, ou du Blanc et de la sacatra, dans la proportion de 72 à 56, et ainsi de suite pour les 128 variétés. Le sang-mêlé qui avait 127 parties blanches pour une noire restait un homme de couleur. » (p. 83) Ainsi la société coloniale était-elle traversée par des courants de défiances réciproques entre groupes aux statuts différents marqués par leur couleur. Les esclaves haïssaient les mulâtres et souvent aussi les Noirs libres, lesquels le leur rendaient bien, tandis que les Blancs étaient craints, enviés et détestés de tous. Le génie de Toussaint Louverture fut de savoir dépasser ces divisions, y compris avec les Blancs. Sa force – sa capacité à nouer des alliances – se révéla aussi la faiblesse qui entraîna sa perte lorsque, sûr du dévouement sans borne des anciens esclaves à sa propre personne, il négligea de les associer plus étroitement à ses décisions et plaça trop de confiance en la République française qui avait proclamé l’émancipation des esclaves. Il semble qu’il avait pourtant bien prévu la suite de l’histoire – c’est-à-dire le rétablissement de l’esclavage à la faveur de la contre-révolution bonapartiste, tout comme il avait prévu l’expédition militaire lancée par Napoléon contre Saint-Domingue. Inexplicablement, Toussaint maintint jusqu’au bout sa politique de conciliation avec la France et d’amnisties généreuses des anciens esclavagistes. Il en fut bien mal récompensé, puisque, attiré dans un piège par les Français, il fut arrêté, déporté et enfermé au fort de Joux, dans le Jura, dont le premier hiver lui fut fatal. Il revint à Dessalines de prononcer le mot d’indépendance, ce que Toussaint s’était toujours refusé à faire. Alors qu’il avait jusque-là accompli une œuvre gigantesque de mobilisation et d’organisation des Noirs, mais aussi d’unité avec les mulâtres et même avec les colons blancs restés dans l’île après leur défaite militaire, il recula devant le denier obstacle à franchir : la séparation définitive d’avec la métropole. James ne donne pas d’explication de ce mystère. Comme il le disait dans la préface qu’il donna en 1983 à une nouvelle édition des Jacobins noirs, « les deux révolutions, l’haïtienne et la française produisirent des individualités remarquables ». Nous ne connaissons aujourd’hui que les chefs, ceux qui ont « pris la lumière », comme on dit aujourd’hui. Mais ils n’étaient évidemment pas seuls. James conclut cette préface de 1983 par « la déclaration d’un obscur acteur de la Révolution de Saint-Domingue, homme dont le souvenir ne tient qu’à ces quelques mots ». Les paroles de cet « infâme » (au sens de Foucault) qui, ajoute James, « près de deux cents ans plus tard, ne sont toujours pas anachroniques », nous serviront aussi de conclusion :

« S’il se trouve chez nous des hommes assez misérables pour reprendre leurs chaînes [quelques républicains avaient offert de se rendre aux Espagnols, qui contrôlaient encore la partie orientale de l’île], nous vous les abandonnerions de bon cœur […]. Vous dites que la liberté que nous proposent les républicains est fausse. Nous sommes républicains et, par conséquent, libres par nature. Il n’y a que les rois, dont le nom exprime ce qu’il y a de plus vil et de plus infâme, qui aient l’audace de s’arroger le droit de réduire à l’esclavage des hommes faits comme eux, et que la nature a créés libres. Le roi d’Espagne vous fournit abondamment armes et munitions. Servez-vous en pour briser vos chaînes […]. Quant à nous, des pierres et des bâtons nous suffiront pour vous faire danser la carmagnole […]. Vous avez touché des commissions, et obtenu des garanties. Gardez vos livrées et vos parchemins. Un jour, ils ne vous serviront pas plus que les titres fastidieux de nos anciens aristocrates ne leur servent. Si le roi des Français, qui traîne sa misère de cour en cour, avait besoin d’esclaves pour l’aider au temps de sa splendeur, qu’il en cherche chez les autres rois, qui ont autant d’esclaves que de sujets […]. Vous concluez, vils esclaves que vous êtes, en nous offrant la protection du roi, votre maître ? Sachez et dites à Casa Calvo [le marquis espagnol] que les républicains ne peuvent pas traiter avec un roi ; qu’il y vienne, et vous avec : nous vous recevrons comme doivent le faire des républicains. »

[1] https://antiopees.noblogs.org/post/2016/02/28/c-l-r-james-marins-renegats-autres-parias/

[2] Les Jacobins noirs, Préface de C.L.R. James à la première édition, 1938.

[3] Ibid.

[4] Ibid., Préface de C.L.R. James à la troisième édition, 1980.

[5] Ce n’est pas évident pour tout le monde, et surtout pas pour les historiens les plus consensuels de la Révolution française. J’ai ainsi trouvé récemment chez un bouquiniste un volume intitulé Histoire et dictionnaire de la révolution française. 1789-1989, publié à l’occasion du bicentenaire. Sur les quelques 1200 pages de ce pavé de la collection Bouquins, moins de deux au total sont consacrées à Saint-Domingue et à la lutte de libération des esclaves…

[6] Ibid., Préface de C.L.R. James à la première édition, 1938.

[7] Ibid., Prologue, p. 49.

[8] Ibid., chap. 2 : Les propriétaires, p. 94.

[9] Ibid., p. 93.

[10] https://antiopees.noblogs.org/post/2017/05/28/in-memoriam-colette-guillaumin/

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