Géométrie des passions, de Remo Bodei

Peur, espoir, bonheur : de la philosophie à l’usage politique.
PUF, Collection « Pratiques théoriques ». Paris 1997.

Article rédigé en 1997

Voici un gros livre de philosophie et de philosophie politique. Une fois de plus, son prix le met malheureusement hors de portée du public auquel il aurait pourtant droit, à mon avis. Car c’est la première chose à dire de cet essai : si la problématique dont il traite n’est pas des plus simples, son style de rédaction, en revanche, reste « clair et distinct », comme ces idées adéquates dont parlait Spinoza, « le seul philosophe intègre », selon Nietzsche, et autour duquel s’articule cette Géométrie des passions. De la collection « Pratiques théoriques » des Presses Universitaires de France, nous connaissions déjà la magistrale leçon de Florence Gauthier sur le Triomphe et [la] mort du droit naturel en Révolution, ainsi que les contributions critiques de Louis Sala-Molins à l’histoire des Lumières, explorées à travers leurs zones d’ombres : Le Code Noir et L’Afrique aux Amériques, deux aspects de l’histoire de l’esclavage. La liste des autres titres publiés nous met l’eau à la bouche. Mais là n’est pas notre propos. Pourquoi donc ce titre apparemment paradoxal qui réunit la géométrie, dont l’idée nous renvoie au domaine de l’esprit qui plane au dessus des contingences, dans l’éther des théories toutes rationnelles, et les passions, que nous associons généralement à la confusion d’états d’âme plus ou moins troubles surgis des zones inexplorées de l’instinct animal ? C’est qu’à force de se résigner à cet antagonisme soi-disant indépassable entre raison et passions, les hommes se retrouvent dans la situation ridicule des hérissons de Schopenhauer : « Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était engagé serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants ce qui les fit s’éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau le même inconvénient se renouvela, de façon qu’ils étaient ballottés de ça et de là entre les deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la solution supportable. » Ainsi serions-nous condamnés à négocier perpétuellement un compromis boiteux entre la distance glacée nécessaire à la réflexion lucide et l’immédiateté chaleureuse mais aveugle de nos élans vitaux.

Le conflit vient de loin. Qu’on se souvienne par exemple des modèles platoniciens de l’âme et de la cité : l’âme est hiérarchisée du niveau le plus bas, le sensible, jusqu’au plus haut, qui contemple les Idées, avec un grand « I », en passant par le stade intermédiaire de l’intelligible, tandis que la cité idéale de La République devrait être gouvernée par le philosophe-roi, encadrée par des gardiens et habitée par un peuple souvent identifié à un « gros animal ». Si ce projet politique est resté au stade de l’utopie, en revanche, pendant des siècles, s’est imposé l’idéal stoïcien du gouvernement des passions par la volonté, arme éminemment rationnelle. Les religions du Livre et leur Dieu personnel ôtant radicalement toute légitimité possible à une forme quelconque de politique autre que celle du droit divin, le salut ne pouvait être qu’individuel. Ainsi, plus que celui du philosophe, le modèle proposé alors est celui du sage, celui qui, sachant se retirer des plaisirs de ce monde en domestiquant ses appétits, peut atteindre la tranquillité de l’âme. Le livre pivote autour de la pensée de Spinoza. Remo Bodei montre comment elle est à la fois un aboutissement de certaines intuitions stoïciennes – se défaire, par exemple des « passions d’attente » comme la peur et l’espoir, qui diminuent la « puissance d’exister » –, et une rupture avec elles, en ce qu’elles n’avaient jamais remis en cause la partition entre l’âme et le corps, la raison et les passions, une partition dont le modèle le plus achevé va être élaboré par Descartes, avec sa prééminence du cogito. Or, en posant la pensée comme « tombée du ciel », en quelque sorte, et en séparant nettement l’esprit humain et sa propre nature, c’est-à-dire son corps, mais aussi la Nature entière, qu’il a vocation à « posséder et maîtriser », Descartes suppose d’emblée la conscience de soi comme une extériorité, et, comme le dit Spinoza pour le réfuter, l’homme lui-même comme un « empire dans l’empire ».

Spinoza, lui, va élaborer un système dont le grand mérite de Remo Bodei est de nous en faire découvrir les grandes lignes, et encore plus, peut-être, de nous donner envie de le découvrir par nous-mêmes. Je ne pourrai en donner ici qu’un très bref aperçu et ne puis que conseiller à ceux qui voudraient en savoir plus de se reporter directement aux textes originaux, disponibles en format poche chez Gallimard (Folio). Il y a seulement trois passions fondamentales chez l’homme, dont toutes les autres sont dérivées : le désir, la joie et la tristesse. Le désir est l’appétit en tant qu’il est conscient de lui-même. Il est constitutif de l’homme qui, à chaque instant, est poussé par lui vers le futur. À ce titre, on pourrait dire qu’il est à la fois moteur et conscience du devenir. La tristesse et la joie sont des passions à travers lesquelles l’esprit passe vers une plus faible ou une plus grande « puissance d’exister ». Il y a aussi trois genres de connaissance : imaginative, rationnelle et intuitive. Mais Spinoza ne les oppose pas entre elles : nous connaissons par des ordres différents qui correspondent à une puissance d’exister différente, mais nous n’accédons pas à des mondes différents. « Grâce à la puissance intrinsèque d’un désir qui augmente d’autant plus sa propre lucidité qu’il accroît son pouvoir, on passe successivement des idées confuses et mutilées de l’imagination, aux idées générales et abstraites de la raison, et de celles-ci enfin à la clarté et au discernement supérieur de la connaissance intuitive », ce qui ne signifie pas pour autant que les deux genres précédents disparaissent, mais plutôt que nous devenons capables de les comprendre, et, ainsi d’échapper à leur emprise. Ici, en transposant cette progression géométrique de l’ordre individuel à celui du politique, s’ouvre une question formidable : si, ce que nous pouvons comprendre facilement, la connaissance imaginative correspond aux régimes tyranniques ou despotiques de la « servitude volontaire » dénoncée par La Boétie ; si le second genre de connaissance, la rationnelle, correspond à son tour à la démocratie et à son postulat d’égalité en droit, source de généralisation et d’abstraction dans la pensée des rapports sociaux, à quoi pourrait bien correspondre le troisième genre intuitif, celui par lequel on accède à la connaissance « des choses particulières » ? Question toujours ouverte aujourd’hui.

Mais entre temps a eu lieu la Révolution française. Tout change. En effet, les jacobins bouleversent deux fois l’usage de l’antique dualisme raison-passions. En voulant établir le règne de la raison, ils réalisent la transposition dont je parlais tout à l’heure de l’ordre individuel à l’ordre politique. Et pour ce faire, ils réhabilitent les passions, qu’il ne s’agit plus de refouler, mais d’utiliser au service de la Révolution : le couple indissociable de l’espoir et de la peur, déjà largement exploité par l’imagerie du christianisme (paradis-enfer), va se traduire par les thèmes de l’émancipation des peuples et de la Terreur contre les ennemis de la Révolution. Ainsi apparaît une nouvelle figure assez monstrueuse : celle de la raison d’État et de son double, les passions d’État… Au moment où l’individu, ou, si l’on préfère, l’homme doté de droits, fait irruption sur la scène politique, ce même individu se voit dépossédé de l’usage de la raison et des passions, qui appartiennent désormais à la sphère publique. L’âge des masses s’annonce, que d’aucuns appelleront plus tard les « foules solitaires ». Avec la révolution industrielle et l’avènement de la consommation de masse, l’illimitation des désirs de consommer va occulter le désir entendu comme appétit de vivre – une vie à consommer, en quelque sorte… À l’époque de la « mondialisation », qui succède au discrédit des grandes entreprises de transformation collective, il semble, nous dit Remo Bodei, que les individus oscillent entre des « passions d’attente » contradictoires, tournées vers le futur : le bonheur, accomplissement improgrammable et indéterminé de désirs, et l’angoisse, comme peur sans objet précisément identifiable. Une nouvelle version, somme toute de ces « idées mutilées et confuses » dont Spinoza attribuait la responsabilité au premier genre de connaissance, l’imaginative. « L’imagination au pouvoir », clamaient les soixante-huitards ; l’industrie de la communication y pourvoit quotidiennement.

En bref, voilà un travail qui donne à penser autant qu’il nous apprend quand à l’histoire de la pensée. Un peu comme si on nous invitait au voyage tout en nous donnant les moyens de partir. Une bonne raison de lire ce livre… avec passion !

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