La Citée divisée, de Nicole Loraux

Ed. Payot, coll. Critique de la Politique, Paris 1997

(Texte rédigé en 1997 en vue d’une émission sur Radio Zinzine – dans les Alpes de haute Provence. Il n’est pas « fini », au sens où il se compose aussi de notes peut-être un peu obscures pour qui n’aurait pas le livre sous les yeux. Aussi tâcherai-je de les développer prochainement – promesse faite le 28 juin 2015, au moment de mettre cette note en ligne. f. h.)

La Cité divisée est sous-titré : « L’oubli dans la mémoire d’Athènes ». Ce qui peut sembler paradoxal à première vue. Mais, à suivre la passionnante enquête de Nicole Loraux, historienne de la Grèce antique, on verra qu’il n’en est rien, bien au contraire, puisqu’elle démonte pour nous minutieusement certains des mécanismes essentiels de la vie civique des Grecs anciens, lesquels utilisaient ce qu’on pourrait appeler une gestion raisonnée de l’oubli comme l’un des outils de production du consensus, ou si l’on préfère, de délimitation du champ politique. Politique : le mot est lâché. On connaît la célèbre citation de Clausewitz sur la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens. De ce point de vue, ce qui fait problème en Grèce antique, ce n’est pas la guerre extérieure, hors les murs de la cité. Celle-là est plutôt source de gloire, y compris pour les victimes, dont la postérité n’aura pas à souffrir l’opprobre que leur aurait immanquablement valu un combat fratricide. Non, la question vraiment difficile, c’est celle qui inverse la logique de Clausewitz, constatant que la politique a bien, quoiqu’elle en dise, quelque chose à voir avec un conflit… un conflit qui pourrait même se révéler constitutif de la politique. Mais un conflit qu’il importe de neutraliser, faute de quoi il pourrait se révéler destructeur de la cité elle-même, ou, plus précisément, d’un certain ordre de la cité…

Je ne peux ici donner qu’un petit aperçu du contenu extrêmement riche de ce livre qui met en œuvre une impressionnante érudition ainsi que les outils d’analyse de l’historien moderne, certes, mais aussi du philologue, de l’anthropologue et du psychanalyste. Précisons également qu’il s’agit d’un travail de longue haleine, puisque les premiers des textes ici rassemblés, remaniés et intégrés en un ensemble tout à fait cohérent datent de 1980. J’ajoute que malgré ce que je viens d’en dire, le livre reste accessible à qui voudra bien se donner la peine d’une lecture attentive. Une seule ombre au tableau : son prix – 235 francs ! –, par trop dissuasif. Dommage, surtout en cette période où l’on parle beaucoup de mémoire en France, à l’occasion du procès Papon. Mais pour revenir à nos moutons, ou plutôt à l’Athènes du Ve siècle avant Jésus-Christ, je vais tâcher au moins de donner ici un résumé du dernier chapitre de Nicole Loraux, où elle ramasse en somme les conclusions de son enquête, en invitant encore une fois les auditeurs intéressés à se reporter au texte lui-même, dont je n’imagine pas qu’ils en sortiront déçus.

En 403, le parti démocrate vient de remporter la victoire contre la sanglante dictature oligarchique dite « des Trente ». « Deux gouvernements de transition, la pugnacité des démocrates et l’intervention active du roi spartiate Pausanias ont abouti à une réconciliation, avec prestation d’un serment d’amnistie : Je n’aurai de ressentiment (littéralement : je ne rappellerai les malheurs) contre aucun des citoyens, sauf les Trente, les Dix et les Onze, non plus même que contre celui d’entre eux qui aura accepté de rendre compte de la charge qu’il exerçait. » Ici, on comprend facilement que ce sont les démocrates qui ont le plus à perdre dans ce serment partagé de « ne pas rappeler les malheurs » – notons au passage l’euphémisme de « malheurs » pour ne pas dire « guerre civile », ou stásis, le mot utilisé par les Grecs pour évoquer le spectre de la division interne. Cependant, le serment sera respecté, et pour cause : l’un des chefs démocrates, Arkhinos, fait mettre à mort un de ses partisans pour avoir proclamé son intention de ne pas s’y tenir… Cette attitude vaudra au dêmos athénien les éloges des historiens et des philosophes (Aristote, par exemple) qui y voient le summum des vertus démocratiques. Ce n’est pas l’avis de Nicole Loraux : « Tout indique que, dans ces dernières années du Ve siècle, c’est un siècle entier de démocratie – celle de Clisthène, d’Ephialte et de Périclès – qui basculait dans le passé. »

Que se passe-t-il en effet ? Non seulement les démocrates ont gagné, mais leurs contemporains ne cessent de rappeler, de célébrer cette victoire, le krátos – la supériorité dans le combat – du peuple, même ceux-là qui précisément, étaient du côté des perdants, c’est-à-dire ceux qui sont restés dans la ville sous la dictature des Trente, alors que les démocrates étaient exilés.

« C’est ainsi, j’en fais donc l’hypothèse, que par un retournement des évidences premières on n’aurait sans cesse rappelé leur victoire aux démocrates que pour mieux leur suggérer qu’ils se devaient de faire oublier qu’ils l’avaient emporté en oubliant, eux, l’étendue du tort qu’ils avaient subi. En l’occurrence, l’administration de la justice étant considérée comme l’une des espèces de la souveraineté, quelle preuve plus manifeste de son krátos le peuple pouvait-il donner que de renoncer à l’exercer en s’interdisant d’instruire tout procès ? Oubli de la victoire contre oubli du ressentiment, donc : en apparence, oubli pour oubli. Mais qui ne voit qu’il était demandé au même camp d’assumer les conséquences de ce double oubli ?

Toujours est-il que le peuple, ainsi crédité du krátos, intériorisa la leçon qui lui était faite avec tant d’insistance. Non seulement il n’usa point de ce krátos pour “s’approprier” la cité, comme le font, parce qu’ils exercent une supériorité de fait, les factieux victorieux, mais, ayant procédé à un partage équitable des droits civiques “avec tous les Athéniens” – entendons : avec les autres Athéniens –, de cette conduite qui leur était suggérée avec tant d’insistance, les démocrates firent un titre de gloire. Un tel comportement était, disait-on, nécessaire pour rassurer les honnêtes gens et donc pour conserver, voire pour “sauver” la démocratie. Et, sans surprise, ce sont les plaidoyers des gens de la ville [de ceux qui étaient restés dans la ville et avaient toléré, voire soutenu la dictature] qui développent le plus volontiers cet argument en forme de discret chantage. »

Ce que nous montre ainsi Nicole Loraux, c’est comment, enterrée sous les fleurs, la démocratie perdit le krátos, autrement dit, comment le peuple se laissa déposséder de son pouvoir, grâce à l’oubli juré des « malheurs ». Mais l’opération ne s’arrête pas là. Une des stratégies d’évitement de ce krátos décidément gênant, promise à un bel avenir puisque reprise elle aussi par Aristote, va consister à « substituer politeía à demokratía, le nom de la “constitution” à celui de la démocratie ». « Peut-être, fait observer Nicole Loraux, sous cette rubrique de l’évitement par substitution, faudrait-il enregistrer la pensée d’un Aristote lorsque, définissant dans la Politique le régime à ses yeux le meilleur, il ne lui donne, malgré toutes les ressemblances que celui-ci présente avec une démocratie, d’autre nom que politeía – comme on parlerait d’un régime intitulé “le régime”. » Dès lors, on ne se réfère plus à tel ou tel type de régime, mais à une entité plus ou moins mythique qui est la cité, la pólis qui va devenir, « pour la suite de l’histoire, un opérateur très efficace dans le processus de neutralisation de demokratía, ou plus exactement : de neutralisation de krátos comme partie intégrante de ce mot ». Le problème que soulève Nicole Loraux dans sa conclusion, c’est que cet interdit de mémoire quand à une période particulière de l’histoire de la cité ne va pas rester sans conséquences sur l’ensemble de cette histoire, ou plutôt sur sa mémoire. Ainsi, refusant de voir en face le nouveau rapport de force créé par la victoire des démocrates, les Athéniens en vinrent aussi, et il ne pouvait guère en être autrement à partir de l’oubli des « malheurs », à considérer ceux-ci comme une parenthèse malheureuse dans la longue histoire de leur cité. Les démocrates n’avaient finalement que « ramené le peuple », ou « rétabli la situation normale »… « Comme si le présent n’était pensable qu’au passé, à condition toutefois que, dans l’évocation qui en est faite, le passé, débarrassé de toute valeur virtuellement subversive, puisse servir de modèle édifiant. […] Je m’interroge donc, poursuit Nicole Loraux : et si barrer la mémoire n’avait d’autre conséquence que de mettre l’accent sur une mémoire hyperbolisée mais figée ? C’est ainsi qu’à partir du Ve siècle, les Athéniens, pour mieux contrôler leur récent passé, ne cessèrent de surveiller le récit de ce passé. »

Voilà qui peut faire songer à certains de nos débats contemporains. Avant de conclure en vous recommandant la lecture de ce livre, je dois répéter que je n’ai donné ici qu’un très bref aperçu des nombreuses idées qui y sont développées, en espérant plus vous mettre l’eau à la bouche que d’en donner une vraie recension, qui excéderait largement le cadre de cette émission.

Notes

Sur la stásis : à la fin des Euménides, Eschyle oppose la guerre étrangère, où l’on gagne du renom, seule bonne parce que seule glorieuse pour la pólis, à ce fléau qu’est la guerre intestine. Or, stásis, de « position », devient « parti », donc groupe séditieux, donc faction opposée à une autre, donc guerre civile en puissance. Le problème, c’est que « lorsque la pensée grecque condamne la stásis, elle doit coûte que coûte en effacer l’origine politique, par exemple en l’assimilant à une maladie, nósos, sinistrement tombée du haut du ciel, pour préserver ce politique consensuel qui serait le politique même ».

Stásis = intérieur de la cité, c’est le domaine des Érynies, qui perpétuent le meurtre en veillant au cycle de la haine et de la vengeance dans la famille ; Pólemos = domaine d’Athéna, c. à d. de la cité en paix avec elle-même, en guerre hors les murs. Les Érynies y sont transformées en Euménides, qui assurent la protection de l’Aréopage, autrement dit du tribunal suprême, donc la vigilance contre le retour éventuel de la division, de la stásis. (Assimilation famille/inceste dans tragédie à cité/stásis dans l’histoire) Voir aussi la lutte entre Poséïdon et Athéna pour la tutelle d’Athènes (Hésiode). Athéna gagne, mais Poséïdon lui pardonne… Les Athéniens iront jusqu’à interdire de calendrier le jour anniversaire de cette bataille (cf. chap. VII).

Repolitiser la cité : critique de l’anthropologie qui analyse la cité des images, en reconnaissant au passage la censure du politique qui y est à l’œuvre… Censure par deux moyens : primo, la sélection : on ne voit pas d’images de bataille, sinon mythologique, pas non plus d’images du méson (le centre, les citoyens sur l’agora). Ainsi l’anthropologie moderne ne fait peut-être que reprendre et prolonger la vision anthropologique, fondée sur l’oubli du politique, que les Grecs anciens avaient eux-mêmes développés…

Aller au-delà du discours que les Grecs tiennent sur eux-mêmes, de la figure « isonomique » du méson et du sacrifice comme partage juste et sans reste, deux figures qui se reflètent trop parfaitement l’une l’autre pour nous apprendre réellement quelque chose… (ref. « tout est politique », ou le contraire…)

La cité des images comme objet « plat », sans perspective ; autre ref., Levi-Strauss et sociétés « froides » ou « chaudes ».

Donc, « réchauffer la cité des anthropologues », en retrouvant la part du conflit sous le masque de l’idéologie « qui est fait de ses silences, non de ce qu’elle dit ». Ex. de mot entouré de silence, krátos. « Penser historiquement la cité des anthropologues, mais surtout penser en anthropologue la cité des historiens. »

L’âme de la cité : « Je fais l’hypothèse que ce qu’il faut oublier ou dénier, c’est que la stásis est conaturelle au politique grec. Oublier le passé, ce serait alors, à l’occasion de chaque amnistie civique, répéter un oubli très ancien : l’oubli de ce temps – si jamais il exista – où, jadis, le conflit réglait la vie en communauté. »

Ex. : réticences à employer le mot demokratía, à cause de krátos, qui évoque la lutte, le conflit. Donc, on ne donne plus à dêmos son sens rassemblant… « Tout plutôt que de reconnaître que, dans la cité, le pouvoir est aux mains d’un groupe, fût-il très majoritaire ». « On peut s’interroger sur le consensus à faire du consensus le lien nécessaire de la politique. » Illustration, l’oubli du meurtre d’Ephialte, pourtant un « grand démocrate »… Cf. p.68 et suivantes, « Les traces du meurtre ». Question : tout régime ne se construit-il pas par une certaine violence fondatrice, qu’il devrait impérativement oublier ensuite afin de pouvoir se présenter comme « naturel » ? Ou : n’importe quel forme de pouvoir, tendant « naturellement » à sa perpétuation, donc à la négation du devenir, devrait, (entre autre) pour y parvenir, nier qu’il est lui-même un produit du devenir, ce qui définirait une certaine manière d’écrire (de dire, de produire) l’histoire…

Analogie cité-individu, donc cité sujet avec une âme,… et des « passions », à discipliner par le krátos de la Raison (Platon). Voir Remo Bodei, Géométrie des passions.

Le lien de la division : ici, il faut s’habituer à rompre avec les habitudes simplistes de la dialectique, ou du dualisme primaire, c’est à dire les oppositions antithétiques. On parlera plutôt d’ambivalence, à l’image d’Eris, déesse de la nuit, et de ses enfants, Oubli et Serment. Eris représente à la fois les puissances maléfiques et un principe indispensable à la vie de la cité (peut-être à la vie tout court ? Question du mal : on ne peut pas l’évacuer impunément, car à le faire, on se prive de toute perception intelligible de la vie en commun, sauf à le reporter sur l’Autre, donc phénomène racisme, par ex.)

Lier/délier : d’où la pratique fréquente de la double négation, afin de ne pas nommer le mal – délier ce qui délie… Mais on peut y voir aussi l’exigence de rompre un lien afin de pouvoir en nouer un autre… Implicitement, cela voudrait dire que le conflit, lui aussi est une forme de lien… Voir plus loin dans le même chapitre, d’abord la loi de Solon sur la prise de parti obligatoire, qui rappelle le droit archaïque où le simple témoin d’un crime est lui-même considéré coupable au même titre que le criminel, et ensuite « l’ajointement » réalisé par Arès (soit le lien du combat): en « déséquilibrant l’affrontement par la ruse, Ulysse aurait remporté la victoire, mais est-ce que cela même ne pourrait être considéré comme une faute grave qui serait à l’origine de l’Odyssée à lui imposée par les Dieux courroucés ? »

Ajointement comme maintien d’une tension plutôt que confusion totale.

Héraclite : « Même le kukéon [mélange d’eau et de farine d’orge] se décompose si on ne l’agite pas ». Nécessité du mouvement pour unir, ou du moins mélanger, les parties adverses de la stásis, le mouvement (ou l’agitation, ou le conflit) que certains nomment justement … la stásis ! À l’évidence, ce sont ceux qui veulent conserver un certain état des choses, un certain ordre de la cité, et dont la tendance est toujours et partout de vouloir faire passer cet état des choses, cet ordre, pour la cité elle-même, pour sa « nature », ou même pour la nature (cf. les néolibéraux comme derniers avatars).

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