L’encampement du monde

À propos de quelques livres sur l’enfermement (et le massacre) d’humains et autres bêtes.

J’emprunte le titre de cet article à celui de l’introduction écrite par Michel Agier pour le livre collectif Un monde de camps qu’il avait dirigé à la Découverte voici déjà plus de dix ans. Les camps dont il y est question ne concernent que des humains. En 2014, ils étaient « en train de devenir l’une des composantes de la “société mondiale”, et le lieu de la vie quotidienne de dizaines de millions de personnes, écrit Agier. La solution du camp sous toutes ses formes (ou ce que l’on désigne [par] l’“encampement” apparaît dorénavant comme la plus répandue pour tenir à l’écart ce qui dérange, pour contenir ou rejeter ce qui, humain, matière organique ou déchet industriel, est en trop. L’encampement du monde se présente ainsi comme l’une des formes du gouvernement du monde, une manière de gérer l’indésirable ». Il existe évidemment d’autres façons de faire, comme le montre ces jours-ci le duo infernal Netanyahou/Trump, avec les bombardements massifs de l’Iran et du Liban. Mais c’est un continuum : ainsi, Gaza (et la Cisjordanie) ont-elles d’abord été gérées comme des camps, voire des prisons à ciel ouvert, et, chaque fois  que la conjoncture a été favorable, comme des zones de massacre. Dans son texte déjà cité, Michel Agier caractérise les camps – la « forme-camp » par trois traits : « extraterritorialité, exception, exclusion ». On voit tout de suite que ces trois traits peuvent s’appliquer à toutes sortes de situations, qui vont des camps d’extermination et/ou de concentration nazis jusqu’aux « favelas, barrios, slums, ghettos et townships ». Et encore, c’est peut-être tomber dans le piège de l’exceptionnalité nazie que d’en faire le point de départ de la forme-camp. En effet, on sait bien que, pour commencer par les Allemands, ceux-ci avaient enfermé les Herreros, en Afrique australe, dans des camps avant de perpétrer contre eux le premier génocide du XXesiècle, qui n’en fut pas avare, hélas. Et, avant les pères ou grands-pères des nazis, on sait bien aussi comment le capitalisme fut inventé : avec les work-houses de leurs gracieuses Majestés britanniques et, bien sûr, avec le système de la plantation inauguré par les Portugais d’abord, puis repris à l’échelle mondiale par tous les colonisateurs esclavagistes – dont les Français ne furent pas les derniers. Au passage, on rappellera d’ailleurs la doctrine de la guerre révolutionnaire mise au point, entre autres, en Algérie (avant d’être largement exportée chez tout ce qu’il y a eu de pires tortionnaires à travers le monde[1]), et dont l’une des applications consistait à vider les villages et les campagnes de leurs habitant·e·s en les regroupant dans… des camps, justement, afin de retirer tout soutien et toute source d’approvisionnement aux maquisards du FLN.

Louise Tassin, Comme on les enferme. Dans les centres de rétention, de Paris à Lampedusa, La Découverte, coll. L’envers des faits, 2026 

En ce début d’année 2026, on a beaucoup parlé des crimes commis par L’ICE, la milice anti-immigration chargée par Trump de pourchasser et d’expulser du territoire états-unien la bagatelle de 11 millions de personnes… Une milice dont l’un des commandants avait pour habitude de se pavaner en uniforme d’officier nazi – après quelques vidéos et photos qui ont fait scandale, il s’est mollement défendu (lui ou son entourage, je ne sais pas et à vrai dire je m’en fous) en disant qu’il s’agissait simplement de manteaux un peu amples adaptés à l’hiver. Un peu comme Musk a prétendu que son salut nazi n’en était pas un. Louise Tassin ne parle pas de ces derniers développements de janvier 2026, puisque son livre était alors déjà à l’impression. Par contre, elle rapporte cette scène de juillet 2025 :

[…] Trump inaugure devant les caméras « l’Alcatraz des alligators », un centre de rétention de 3 000 places construit sur le tarmac d’un ancien aérodrome de Floride, dans une zone marécageuse connue pour sa faune sauvage et dangereuse. Casquette rouge visée sur la tête, il ironise : « Vous avez plein de flics sous la forme d’alligators, vous n’avez pas besoin de les payer beaucoup ! » […] À quelques mètres de là, sous de grandes tentes blanches montées à la hâte, des cages grillagées abritent des centaines de lits superposés en métal, bientôt surveillés par des agents de sécurité privée employés par une société canadienne, pour un contrat estimé à 11 millions de dollars[2].

Mais comme le fait remarquer Louise Tassin, si les éructations de Trump et les exactions de sa milice « ont suscité des réactions indignées dans toute l’Europe, le Vieux Continent n’est pourtant pas en reste ».

À Lesbos, le centre de rétention construit pour remplacer celui de Moria, qui ouvrira fin 2026, affiche une capacité de 5 000 places réparties sur un terrain ultra-sécurisé de 300 000 mètres carrés. Installé au milieu d’une immense forêt de pins classée Natura 2000, dont des milliers d’arbres ont été détruits pour tracer une route de 2,5 kilomètres de long, ce centre intégralement financé par l’UE pour près de 90 millions d’euros sera bientôt le plus grand d’Europe.

On pourrait bien sûr continuer l’énumération des mesures sécuritaires européennes, l’augmentation des personnels et du budget de Frontex, la création de hotspots en dehors de l’UE pour empêcher les migrants d’arriver aux frontières, ou encore de camps de rétention également hors UE, comme le camp de rétention récemment ouvert en Albanie pour « accueillir » les étrangers non européens expulsés faute de papiers. Mais là n’est pas le propos de Louise Tassin qui, elle, a mené une enquête sociologique en « immersion » dans des centres de rétention en Île-de-France et sur les îles de Lesbos et Lampedusa. La plus grande partie de son livre est consacrée à ce qu’elle a pu voir et étudier dans les centres d’Île-de France, les deux derniers chapitres rapportant ce qu’elle a appris à Lesbos et Lampedusa étant là plutôt « dans une perspective comparatiste ». D’après ce que j’ai compris à la lecture de son livre, elle a passé beaucoup de temps dans un CRA (centre de rétention administrative) en particulier, qu’elle nomme le centre de Molnay (elle a changé tous les noms de lieux, de personnes et d’entreprises). Dès les premiers jours de son enquête, elle y a découvert une réalité à laquelle elle ne s’était pas attendue : en fait, celles et ceux (surtout celles, si j’ai bien lu) qui font « tourner la boîte » sont des employés d’entreprises privées auxquelles ont été sous-traitées les fonctions dites « d’accueil » des « retenus » (ici on parle au masculin car le centre de Molnay « retient » uniquement des hommes). Pour environ une soixantaine de retenus, il y a deux cents (!) flics qui ne foutent pas grand-chose, apparemment, sinon assurer les transferts, les convoyages vers les avions lorsqu’il y a des expulsions, et des interventions souvent assez brutales à l’intérieur de la zone où sont enfermés les « retenus ».

Je pensais que les entreprises intervenaient peu dans les centres de rétention, qui semblent des lieux d’exercice du pouvoir régalien par excellence. J’étais loin de la réalité, dit Louise Tassin. Une soixantaine d’agent·es sont employé·es à Molnay, et pas seulement dans les arrière-cuisines. À l’accueil, dans la buanderie, au réfectoire, dans la cour ou dans les couloirs du centre, ils et elles travaillent au cœur de l’établissement, au plus près des étrangers enfermés.

Ielles font tout, en fait. « Sans nous, le centre serait à terre », dit l’une d’entre elles – formule qui donne son titre au chapitre 2 du livre –, tant cette présence est importante. On peut se le représenter à travers la disposition spatiale du centre :

L’accueil [assuré par les employé·es du prestataire privé] est un poste essentiel, tant par son emplacement que par son rôle dans l’organisation du centre. Principal espace d’échange entre le personnel et les étrangers, il se situe à l’intersection de trois zones relativement cloisonnées : la zone fermée, où les étrangers sont détenus […] ; la zone des intervenantes extérieures, où le personnel médico-social et associatif tient ses permanences, auxquelles les retenus peuvent accéder en journée sur autorisation des agent·es d’accueil ; la zone administrative, étendue sur plusieurs bâtiments, qui abrite les bureaux des gradés et les services de police, où les retenus se rendent ponctuellement sous escorte policière.

Comment se fait-il que cette fonction stratégique dudit « accueil », qui assure l’interface entre, pour le dire vite, l’administration (la police, de fait), les « humanitaires » et les étrangers retenus soit privatisée ? Louise Tassin a eu l’occasion de poser la question à « monsieur Leroy, militaire de formation détaché au ministère de la Justice, qui a, selon ses propres mots, organisé le “désengagement de l’administration pénitentiaire en rétention” » :

Un fonctionnaire, lui-a-t-il répondu, coûte plus cher qu’un travailleur sous-traitant. Vous avez vu que la politique de l’administration, c’est de sous-traiter à bloc, on fait ça partout maintenant. Nous, dans nos études en 2006, on a conclu que l’économie serait conséquente par rapport à l’emploi de personnel administratif sur ces postes-là. Sans compter qu’on n’a plus de problème d’absentéisme[3].

Tu m’étonnes ! Ça coûte moins cher parce que ce sont des emplois précaires – et mal payés. Ceux (et surtout celles) qui les acceptent sont souvent en galère, ielles n’ont rien trouvé de mieux, alors ils ne vont pas moufter… Or, aujourd’hui, en France, dans quelles catégories sociales trouve-t-on le plus grand nombre de ces personnes prêtes à accepter à peu près n’importe quel job afin de gagner leur (sur)vie ? Plutôt des femmes, oui, mais aussi des personnes issues… de l’immigration :

De fait, les équipes de prestataires sont presque exclusivement constituées d’immigré·es ou de descendant·es d’immigré·es, pour la plupart originaires du Maghreb. Les autres viennent du Congo, du Cameroun, du Sri Lanka, du Mali, du Togo, du Sierra Leone, des Comores et du Portugal.

Plus précisément, une bonne moitié des personnes employées par Primo et les trois quarts chez Clean’up[4] sont de nationalité étrangère. Certaines, comme N., ont même fait l’expérience de la clandestinité, passant jusqu’à quatre ou six ans sans papiers. La très grande majorité d’entre elles ont connu par le passé des difficultés à obtenir (ou renouveler) leur titre de séjour, et toutes sont susceptibles de tomber ou retomber, un jour, dans l’irrégularité.

Ce qui ne manque pas d’être quelque peu paradoxal… Cela dit, le travail de Louise Tassin montre que, au-delà des contraintes (économiques, et aussi administratives : au cas où ielles ne trouveraient pas de travail, cela pourrait remettre en cause leur droit au séjour) qui pèsent sur ces travailleur·euses, leur présence – avant tout celle des personnes de « l’accueil » apporte aussi quelque chose d’essentiel dans le CRA. En effet, ce sont elles qui sont quotidiennement en contact avec les retenus. Comme déjà dit, les flics n’interviennent qu’en cas de problème (ou alors comme escortes), et généralement ça ne se passe pas bien… De plus, généralement, ce sont des jeunes, inexpérimentés, et qui n’ont pas eu d’autre choix de poste parce qu’ils ont été mal classés dans les concours de la police nationale… Ils vivent leur affectation au CRA comme un déclassement, justement, et retournent souvent leur frustration contre les retenus. Dès lors, les seuls contacts « humains » qui restent à ces derniers, ce sont les personnes de « l’accueil », et celles-ci, dans la mesure de leurs (faibles) moyens, leur rendent souvent des services appréciés, ne serait-ce que leur donner du feu pour allumer leurs cigarettes – en théorie, les retenus n’ont pas le droit d’avoir un briquet, et ils devraient faire appel aux policiers pour avoir du feu… ce qui ne plaît ni aux uns ni aux autres – pour des raisons bien différentes, évidemment. Ceci n’est qu’un exemple des petites choses, décrites par Louise Tassin, qui contribuent à mettre de l’huile dans les rouages et finalement, à maintenir une certaine « paix sociale » dans le centre. On ne sort pas du paradoxe – les pauvres gardent les pauvres. Avant de s’en indigner, on fera bien de relire ce passage d’un article récemment paru dans lundi matin[5] :

Le consentement et l’idéologie, pour importants qu’ils soient, jouent en réalité un rôle secondaire dans l’adhésion de la classe ouvrière au système ; ce qui prime, c’est la résignation sur fond de rapports matériels asymétriques. « Le mécanisme le plus profond et le plus essentiel, c’est la résignation. Les travailleurs se soumettent au capitalisme, non pas parce qu’ils le considèrent comme légitime ou juste, mais parce qu’ils ne voient aucune possibilité réelle de le changer. » Leur acceptation trahit beaucoup moins un aveuglement, une fausse conscience, un consentement que l’absence d’alternatives (évidentes). Ils agissent non comme des automates ayant passivement intériorisé la vision du monde véhiculée par les institutions dominantes, mais en connaissance de cause : connaissant « leur vulnérabilité face au pouvoir des employeurs, et les problèmes spécifiques de l’action collective » et se sachant dans une position subordonnée, à la merci du marché du travail.

La position ambiguë des employé·es de la sous-traitance dans les CRA me fait penser au concept de « zone grise » qui fait l’objet du chapitre II de Les Naufragés et les Rescapés, de Primo Levi. Même au Lager, disait-il, les choses n’étaient pas aussi simples qu’on l’aurait souhaité, avec « ce modèle simple que nous portons ataviquement en nous : “nous” à l’intérieur, et l’ennemi au-dehors, séparés par une frontière nette, géographique. [Le] désir de simplification est justifié, ce que n’est pas toujours la simplification », ajoutait-il[6]. Il me semble que c’est précisément ce qui fait le prix du travail de Louise Tassin : sans occulter en aucune façon le scandale que représentent les CRA (concrétisation hérissée de barbelés de l’hostilité des institutions européennes contre les migrant·es), elle décrit avec empathie le quotidien de celles et ceux qui y vivent et travaillent. Et nous apprend pas mal de choses au passage – je devrais dire : m’a appris, mais bon, je pense que je ne suis pas le seul, sinon ignorant, du moins mal informé sur les CRA. À lire, donc.

Tal Bruttmann, Auschwitz, La Découverte, Repères Histoire, 2025 [2015]

Primo Levi avait publié Les Naufragés et les Rescapés en 1986, soit Quarante ans après Auschwitz, comme l’indiquait son sous-titre. Dans cette petite revue, un peu sinistre je l’admets, de livres autour de « l’encampement du monde », il me semble important de revenir sur la nouvelle édition (en 2025, soit près de quarante ans après Les Naufragés…) du livre de Tal Bruttmann simplement titré : Auschwitz. Comme je l’ai dit en introduction, les camps nazis n’ont certes pas été les premiers de l’histoire. Cependant, ils sont devenus en quelque sorte le modèle du camp de concentration et de mise à mort. Et Auschwitz en est devenu l’emblème, comme le dit Bruttmann dans son introduction :

Rarement un nom a incarné l’histoire d’une manière aussi forte. La simple évocation de ce lieu renvoie immédiatement à un ensemble de représentations recouvrant à la fois l’univers concentrationnaire et la Shoah. Bien plus qu’un exemple ou qu’un symbole, Auschwitz est devenu, avec une puissance sans pareille, synonyme de cette histoire, une métonymie […]

Pourtant Tal Bruttmann montre que la réalité était plus complexe, et que cette assimilation pure et simple d’Auschwitz à la Shoah et vice versa a contribué, et contribue encore à invisibiliser une très grande part de l’extermination des juifs d’Europe. Évidemment, Tal Bruttmann est loin de vouloir relativiser d’une quelconque manière ce cauchemar absolu qu’a été le complexe Auschwitz-Birkenau et sa « zone d’intérêt ». Mais ce qu’il dit, c’est qu’une minorité des juifs assassinés dans le cadre de la Solution finale l’ont été dans les KL (Konzentrationslager). Les premiers massacres ont été commis par les Einsatzgruppen, ces unités qui opéraient derrière le front, dans les territoires occupés par la Wehrmacht. Mais ces commandos d’« hommes ordinaires[7] » n’auraient pu accomplir leur besogne de mort, les juifs d’Europe centrale étant dispersés sur un immense territoire, sans regrouper leurs victimes, un peu comme on concentre l’abattage des animaux dans des abattoirs. Certains de ces lieux de mise à mort consistèrent seulement en immenses fosses communes souvent creusées par les victimes elles-mêmes. On connaît par exemple le nom de Babi Yar, ravin près de Kiev ou plus de 30 000 juifs furent assassinés – un des hauts lieux ce que l’on a appelé la Shoah par balles.

Cela dit, Auschwitz a aussi été un de ces centres de mise à mort, avec cette spécificité, qui a contribué à en faire le lieu emblématique de la destruction des juifs d’Europe, qu’il « s’impose au début de l’été [1942] comme le centre de mise à mort européen, celui destiné à la destruction des populations juives extérieures au Reich et aux territoires coloniaux allemands ». Les autres étaient « avant tout de dimension régionale » :

Belzec, Treblinka, Sobibor et Lublin (Majdanek) sont destinés à l’assassinat des Juifs du Gouvernement général [territoire occupé en Pologne, où furent déportés de très nombreux Juifs allemands avant d’être assassinés dans le cadre de la Solution finale] ; Ponar, à celui des Juifs de la région de Vilnius ; Babi Yar, à celui des Juifs de la région de Kiev… Tous sont érigés dans les territoires constituant la Grande Allemagne (tel Kulmhof [Chelmno]) ou son empire, là où le régime nazi exerce son autorité sur ce qu’il considère être ses territoires naturels. En revanche, les Juifs vivant dans les territoires alliés du Reich, ou occupés par celui-ci à l’Ouest, ne peuvent pas être assassinés là – tant pour des raisons diplomatiques que de ménagement des opinions publiques – et doivent être déportés vers un site dédié à cette tâche.

Le bilan d’Auschwitz-Birkenau n’en est pas moins effroyable : environ 1,3 million de personnes y été transportées, dont 1,1 million sont mortes, pour la plupart assassinées dès leur arrivée. Un peu plus de 200 000 seraient mortes dans le KL. Parmi les victimes, plus d’un million étaient juives.

Tal Bruttmann consacre aussi un chapitre de son livre à Auschwitz comme « complexe économico-industriel ». Les principales entreprises allemandes vont s’implanter dans la « zone d’intérêt » afin de bénéficier de la main-d’œuvre gratuite fournie par le camp de concentration. IG Farben, qui était un « groupement d’intérêt économique » fondé, entre autres par les firmes de l’industrie chimique BASF, Bayer et Agfa, y investit dans la création d’une

immense usine dévolue à la fabrication d’un caoutchouc synthétique, le buna. Sa production nécessite d’importante quantité de charbon et d’eau, ainsi qu’une desserte ferroviaire permettant réception des matériaux et expéditions des produits. La localisation d’Auschwitz est de ce point de vue idéale : La Vistule et la Sola répondent aux besoins hydrauliques, et de nombreuses mines sont présentes dans les environs immédiats.

Mines que IG Farben s’empresse de racheter et d’exploiter avec la main-d’œuvre concentrationnaire… Bruttmann donne un tableau sur l’emploi  des détenus d’Auschwitz dans le secteur industriel (chimie, mines, métallurgie, etc.) qui passe de 1000 ouvriers en 1941 à 42 538 en 1944.

En décembre 1942, dit-il, neuf camps satellites se sont développés depuis Auschwitz. Deux ans plus tard, ils s’élèvent à trente-trois. […] À cet égard, Auschwitz pèse d’un poids sans égal dans le système concentrationnaire jusqu’en 1944. Si le camp a été conçu d’emblée comme l’un des plus grands, il supplante rapidement tous les autres par son importance, devenant non seulement le principal d’entre eux, mais aussi le point central du système concentrationnaire et des politiques d’exploitation de main-d’œuvre qui en découlent. En août 1943, alors que l’ensemble des KZ comptent 224 000 prisonniers, un tiers (74 000) est à Auschwitz.

Il y a aussi toute une série d’autres activités auxquelles sont affectés les prisonniers, à commencer par le fonctionnement du centre de mise à mort – entre autres la récupération des vêtements et autres effets personnels des victimes, qui génère une gigantesque « ressourcerie »… Puis d’autres emplois dans la construction – les installations des SS liées à l’extension continue du camp et à l’augmentation de leurs effectifs réclamant sans cesse de nouveaux bâtiments. Ainsi, en décembre 1943, parmi les 87 773 détenus du complexe d’Auschwitz, 44 869 sont affectés à l’une ou l’autre tâche, interne au camp ou dans une entreprise privée louant la main-d’œuvre auprès de la SS.

Dans La Fin de la modernité juive, Enzo Traverso écrit [8] :

La fin de cette modernité se manifeste […] aussi par la transformation de la mémoire de l’Holocauste en une sorte de « religion civile » du monde occidental, étalon nécessaire pour mesurer les vertus morales de ses démocraties et test auquel sont soumis les États qui souhaitent intégrer ses institutions politiques.

Cette « religion civile » fait souvent peu de cas de la réalité historique – encore une fois, il n’est pas question ici de verser dans un quelconque négationnisme. Par contre, il importe selon moi d’échapper aux postures morales qui sont trop souvent celles de nos hommes et femmes politiques qui vont se recueillir avec un air contrit sur le site d’Auschwitz et postent ensuite des photos et des textes indigents sur leurs réseaux sociaux[9]. À cette fin, la documentation historique solide et détaillée qu’apporte l’ouvrage de Tal Bruttmann est précieuse. Qu’il en soit ici remercié.

Alex Blanchette, Porkopolis. La vie standardisée à l’ère des fermes-usines[10], Amsterdam, 2026

En page 209 de Porkopolis, on trouve un vue en plan de l’« unité Truie n°6 » de la société Berkamp Meats, sise à Dixon, ou plutôt dans la « zone d’intérêt » porcine  de Dixon, quelque part aux États-Unis (comme la sociologue Louise Tassin dans les CRA, l’anthropologue Alex Blanchette a transformé les noms de lieux et de personnes qu’il a rencontrées au cours de son enquête sur l’industrie du porc). Ce plan rappelle d’une manière frappante celui de Birkenau, qui figure en page 69 d’Auschwitz. Mêmes architectures sérielles – alignements de de structures rectangulaires, correspondant ici à des baraquements et là à des cages, et dont les ensembles forment eux-mêmes d’immenses structures rectangulaires avec des excroissances de chaque côté – locaux des SS ici, locaux « techniques » et du personnel là… Vous me direz que ce serait aller un peu vite en besogne que de tirer la moindre leçon de pareille comparaison. Certes. Il n’en demeure pas moins que ces impitoyables lignes et angles droits suggèrent le même type de vision cauchemardesque : l’industrialisation de la mise à mort.

En 1863, Chicago fut officiellement baptisée la « Porkopolis » mondiale, détrônant Cincinnati à la tête des villes ayant abattu le plus d’animaux dans l’année. Les innombrables abattoirs de Chicago, « la boucherie porcine du monde », avaient durant cette saison égorgé, saigné et éviscéré un total de 970 000 porcs. Les expérimentations menées dans cette ville pour abattre les porcs plus rapidement et expédier leurs morceaux périssables à travers le globe ont donné naissance à des formes d’organisation qui ont structuré le capitalisme industriel tel que beaucoup le conçoivent aujourd’hui : la chaîne d’assemblage (en l’occurrence, de désassemblage), les réseaux mondiaux de transport et la commercialisation des biens de consommation.

On sait qu’Henry Ford inventa la chaîne de montage en observant le travail à la chaîne dans les abattoirs et, par ailleurs, qu’il était un fieffé antisémite très admiré par l’auteur de Mein Kampf. Voir plus haut ce que ça a donné. Mais revenons à nos cochons. Alex Blanchette raconte qu’à leur grande époque, « les abattoirs de Chicago étaient un lieu renommé que les voyageurs visitaient pour observer dans leur matérialité les mythes du progrès américain ». Mais depuis, l’industrialisme a « perdu de son pouvoir de fascination » – l’industrie ayant laissé derrière elle « pollutions et environnement toxiques », dit-il. J’ajouterais que l’industrialisation de la mise à mort mise en œuvre par les nazis – puis par les Alliés, avec les bombardements massifs de villes allemandes, et bien sûr Hiroshima et Nagasaki – a dû contribuer à ce désenchantement.

Cependant, si l’industrialisme ne jouit plus de l’hégémonie qui était la sienne à Chicago dans les années 1890, Dixon et les autres villes à son image nous montrent que ce modèle n’a pas cessé d’évoluer. Les techniques industrielles désenchantées visant à extraire la valeur des porcs et de ceux qui les tuent n’ont fait que s’intensifier au cours des XXe et XXIe siècles. Cette longue période a vu s’accumuler dans les corps porcins des vagues successives d’industrialisation, et le résultat de cette évolution n’a rien de rassurant.

Au cours de l’année 2013, cent cinquante ans après le couronnement de Chicago comme nouvelle Porkopolis, la société agro-alimentaire que j’appellerai Dover Foods a tué 5,6 millions de porcs dans un seul abattoir. À une cadence d’environ 19 000 porcs démembrés par journée de travail de dix-huit heures – c’est-à-dire un porc abattu toutes les trois secondes –, on trouve à n’importe quel moment plus de carcasses animales à Dixon qu’il n’y a d’humains vivants dans la ville. Chaque jour, près de 1 408 tonnes de muscle comestible sont acheminées vers plus de deux douzaines de pays ; une partie de la production quotidienne de presque 400 tonnes d’os est transformée pour obtenir de la gélatine, de la colle d’os ou du bouillon pour ramen japonais ; 368 tonnes environ d’organes divers sont expédiées à des usines de nourriture pour animaux et à des compagnies pharmaceutiques pour les intégrer à la composition de produits biomédicaux ; 143 tonnes de sang écoulé sur le sol de l’abattoir sont évacuées à l’équarrissage et recyclées en plasma pour nourrir les porcelets. Autre produit dérivé de ce processus de chauffe : 140 tonnes de saindoux servent de matière première à la production de biocarburants ou de glycérine utilisée dans des cosmétiques. Même les 4,5 tonnes de matière fécale produite par les porcs, qui attendent à l’abattoir pendant une heure dans des enclos brumisés afin de réduire leur niveau de stress après leur transport depuis les bâtiments d’élevage, sont transformées en biogaz de méthane pour approvisionner les bâtiments en eau chaude.

Voilà pour Dixon. Mais ce n’est pas tout :

En plus de Dover Foods, trois autres sociétés que j’appellerai Berkamp Meats, Trenton Produce et Cardinal Packing portent le nombre de porcelets nés chaque année au sein de cette zone de cent cinquante kilomètres de rayon à plus de sept millions. En 2013, cette petite région était à elle seule responsable de la conception de plus de 6% des 112 millions de porcs abattus en Amérique.

Alex Blanchette a exploré cet écosystème (qu’il faudrait peut-être appeler thanatosystème) industriel durant vingt-sept mois, menant des entretiens avec tous les protagonistes de la filière porcine, depuis les agriculteurs de la région, elle-même entièrement dédiée à la production « pour » les cochons, jusqu’aux cadres et au architectes de la structure industrielle, ceux qui planifient la production, analysent ses conditions afin de viser toujours une amélioration quantitative, que ce soit à travers l’organisation des infrastructures « de vie » (bâtiments d’élevage spécialisés, depuis la conception jusqu’à l’engraissage final aux alentours de 140 kilos) et « de mort » avec la taylorisation extrême des abattoirs, en passant par les ouvriers et ouvrières qui font tourner l’ensemble – essentiellement des immigré·e·s, pour la plupart latinos, mais pas seulement : on parle plus d’une vingtaine de langues à Dixon. Et il a donné de sa personne, en allant lui-même travailler dans certaines unités, comme « Truie n°6 »… Et c’est ce qui fait tout l’intérêt de son livre. À peu près n’importe quel journaliste aurait pu donner les chiffres mentionnés ci-dessus. Mais ce qu’Alex Blanchette a cherché à faire, c’est autre chose. Sa démarche me rappelle celle de Zygmunt Bauman telle qu’il l’expose dans son magistral Modernité et Holocauste[11]. On me pardonnera de me citer moi-même, dans un extrait de la recension que j’en avais commise :

Bauman aborde son sujet en sociologue, et son Introduction s’intitule : La sociologie après l’holocauste. Mais il n’utilise pas les outils de la sociologie afin d’analyser l’holocauste et de le banaliser, en quelque sorte, en le classant comme pure et simple aberration du développement de la modernité, ou, au contraire, comme aboutissement inéluctable de cette même modernité. Il ne se pose pas la question : la sociologie peut-elle expliquer l’holocauste ?, mais plutôt l’inverse : que nous dit l’holocauste de la sociologie ? Ou, plus précisément : quelle leçon doit tirer la sociologie de l’holocauste[12] ?

Ici, je dirais que Blanchette aborde son sujet en anthropologue. Comme il l’explique très bien lui-même,

[…] ce livre part du postulat que les conventions narratives du genre du reportage libéral qui formatent la plupart des écrits sur la viande sont politiquement inadaptées à notre monde contemporain. Beaucoup […] dépeignent l’agrobusiness animal comme un système qui se distingue par des comportements malfaisants  et par une déviance morale hors de toutes normes culturelles. À en croire ces textes, ces fermes-usines sont si exceptionnellement mauvaises que leurs pratiques peuvent être corrigées à conditions d’être « révélées » au public. Ces reportages sur les fermes-usines se présentent comme des interventions radicales contre le pouvoir. Mais il y a dans ces démarches une tendance conservatrice. En effet, ces textes présument qu’il existerait déjà aux États-Unis des normes morales et des agricultures alternatives idéales, et utilisent ces images comme repères à l’aune desquels mesurer la déviance de l’agrobusiness des grandes entreprises. Or la viande industrielle est justement la norme aux États-Unis.

Le projet de l’anthropologue est donc tout autre : il s’agit de comprendre – à travers l’exposition de ses conditions concrètes de production – ce que fait la norme de la viande industrielle aux cochons, aux humains qui les élèvent (si l’on peut appeler ça de l’élevage) et qui les tuent, et à leur environnement commun – la « zone d’intérêt » porcine. Comprendre aussi dans quel contexte plus large s’inscrit cette entreprise de « (ré)industrialisation des cochons », autrement dit de création d’un porc industriel. On a déjà évoqué l’exportation à travers le monde des « produits » de Dixon et de sa région. Il faudrait aussi mentionner les importations nécessaires à sa productivité. J’ai déjà parlé des ouvriers immigrés. Mais des animaux sont également sollicités pour contribuer à la naissance du porc industriel. Blanchette consacre quelques pages particulièrement édifiantes à ce sujet.

En effectuant des recherches sur l’importation de viande de cheval dans l’Union européenne, TSB [une ONG suisse] a découvert que des entreprises pharmaceutiques menaient un commerce bien plus lucratif dans des « élevages » en Uruguay et en Argentine. […] Il y a trente ans, des entreprises ont commencé à louer des forêts privées et à les peupler de milliers de juments semi-sauvages qui sont livrées à elles-mêmes, ce qui permet d’éviter de payer la nourriture et les soins vétérinaires. Sur ces plantations de sang et de bois, il n’existe que trois types d’interventions humaines directes : l’insémination, les prélèvements hebdomadaires de sang pendant les premiers mois de gestation, puis l’avortement. Seules 70% des juments amaigries survivent à ces prélèvements effectués via de longs tuyaux bruns, puis elles sont relâchées dans les bois pour recommencer le cycle. Durant le premier semestre de 2017, un seul de ces sites a exporté pour environ 10 millions de dollars de sang transformé, sous forme de sachets de 1,3 kilogramme de gonadotrophine chorionique équine (PSMG). […] Ce sérum est conçu pour faire revenir les truies en œstrus immédiatement après le sevrage d’une portée. On peut ainsi réduire de quelques jours ce que l’industrie porcine appelle, de manière révélatrice, la « période improductive » pendant laquelle la vitalité des truies n’est pas consacrée à la gestation.

On voit bien l’objectif visé : plus de porcelets, donc plus de viande et autre produits, donc plus de bénéfice. De plus, il faut ajouter à cela que cet objectif ne « concerne » pas que les truies – le travail des truies – mais aussi les humains qui s’en occupent :

La PSMG permet aussi de synchroniser l’expression de l’œstrus d’une même unité. [L’unité « Truie n°6 » où a travaillé Blanchette comptait 2 500 reproductrices.] Elle permet ainsi aux travailleurs des unités d’élevage , en arrivant le matin, de commencer immédiatement à inséminer toute une section de la porcherie ; le sérum de jument  permet de contenir la reproduction des truies dans les horaires d’une journée de travail industriel, entre 8h et 17h. Autrement dit, tout l’objectif de ce médica           ment est de s’assurer que les mains humaines restent « productives » pendant l’intégralité de ce temps rémunéré, durant lequel nous massions le dos des truies[13] alignées à la file dans des cages de gestation, à un rythme répétitif qui imprimait à la tâche l’apparence d’une procédure industrielle.

On voit bien ici ce que la norme « viande industrielle » fait aux différentes espèces impliquées dans sa production :

Ce sérum de jument donne le ton à un vaste mouvement transcontinental de biologie et d’exploitation. Des juments sud-américaines sont maintenues en gestation avec un minimum de travail humain ; leur sang est ensuite transformé dans des laboratoires européens afin que des travailleurs nés en Amérique centrale puissent imbriquer plus étroitement leur labeur à la biologie animale – le tout pour garantir que les truies des grandes industries nord-américaines restent constamment enceintes. C’est un produit pharmaceutique conforme aux idéaux capitalistes : une substance qui rend les truies toujours plus semblables à des « machines » capables d’extraire des travailleurs un effort constant.

Ce n’est là qu’un aperçu de cette chaîne de production du porc industriel qu’Alex Blanchette décrit tout au long de son livre. Une impeccable démonstration de la logique du capitalisme, sans complaisance aucune, qui ne se contente pas d’une critique « morale » de l’agrobusiness, tout en faisant preuve d’une généreuse empathie envers les humains et les cochons qu’il a côtoyés au cours de son enquête. À lire d’urgence !

Kaoutar Harchi, Ainsi l’animal et nous, Actes Sud 2024

Je m’en voudrais de terminer cette note de lectures – un peu trop longue, j’en conviens –  sans évoquer ce livre de Kaoutar Harchi que j’avais depuis longtemps (enfin, pas si longtemps que ça : qu’est-ce que deux ans pour un livre ?) dans ma pile « À lire » et que j’avais bêtement (c’est le cas de le dire) laissé traîner. Mais il me semble que c’est le moment ou jamais. En effet, j’ai enfin mis le nez dedans à l’occasion de la lecture de Porkopolis, parce qu’il me semblait que son thème était proche de celui de Blanchette. En effet, je ne m’étais pas trompé. Mais ce qui m’a épaté encore plus, c’est que finalement, tous les thèmes évoqués par les trois livres précédents se trouvaient déjà (si l’on considère l’ordre chronologique de publication) dans celui-ci. Ils n’y sont évidemment pas traités de la même façon. Je souligne ce dernier terme car l’auteure a une « patte » bien à elle – c’est une sociologue, mais aussi quelqu’un qui sait écrire (je n’ai rien contre les sociologues, hein, mais il arrive que leur lecture soit un peu ardue, pour le dire gentiment). J’avais d’ailleurs déjà parlé d’un de ses livres : Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne, qui traitait justement de littérature[14]. Bref, Ainsi l’animal et nous est un beau livre, qui mêle un fil autobiographique avec une série de réflexions sur les origines et de développement du racisme et du spécisme, du colonialisme et du capitalisme, pour le dire très vite. Pour vous présenter ce livre dense et foisonnant, je me contenterai d’une citation, certes un peu longue, mais qui, je pense, vous donnera envie de lire le reste du livre. C’est tout le mal que je vous souhaite. Il s’agit d’extraits du chapitre intitulé « ce sort proche, commun », qui résument assez bien, me semble-t-il, le propos du livre et qui font écho, on le verra, aux précédents.

À notre esprit, la question de l’animalisation n’affleure encore que trop peu, elle qui pourtant de tout son poids écrase.

Où que je regarde, l’animalisation se révèle qui traîne derrière elle des petits et des grands corps, des corps de toute forme, de toute allure, des corps anonymes, des corps que jamais l’on ne jugea dignes d’être nommés, des corps pris les uns avec les autres, pris les uns pour les autres. Tous blessés. Vaste ensemble de corps rassemblés là où plus aucune règle n’a cours. La loi a fini de s’appliquer. Toute confiance est rompue. Plus rien ne protège, ne défend ni n’accompagne. L’arbitraire commande. Les sans-force son continûment orientés, gouvernés, forcés par les forts et jusqu’aux confins de la mort.

Ces corps suspectés d’être mal venus à l’humanité sont soumis à des mesures d’éloignement, reconduits à la frontière, rendus à l’état dont ils seraient ressortissants, l’état animal. Et ces corps peuvent bien mourir. Pareille mise à mort n’est pas perçue comme catastrophique. Une catastrophe est survenue, certes, mais publiquement, collectivement, rien ne s’est passé. La catastrophe cesse alors d’être un événement.

L’exception devient la norme.

Dépouillé de sa personnalité propre, dépersonnalisé, le corps va fragilement. Ensemble de membres et d’organes fonctionnels qui ne vaut que pour sa capacité à produire. Un corps d’extraction voué à extraire des choses et à ce que des choses soient extraites de lui. Il ne reste qu’à prendre. Prendre ce que le corps est parvenu à produire. Prendre le corps lui-même.

En décrivant la manière dont l’animalisation réduit certaines personnes à leur corps, traite les corps comme s’ils n’étaient personne, les considère telles des entités passives, disponibles, ouvertes à la main qui se referme sur eux, des entités passibles d’usage, d’usure et d’abus, je souhaiterais convaincre que ce que le corps animal et un certain type de corps humain subissent n’est pas à distinguer mais à considérer ensemble, selon un unique élan.

C’est une relation fondamentale que nous peinons pourtant à percevoir.

Estimant les animaux être inférieurs, être ces inférieurs ultimes voués à se nourrir, à se reproduire, qui ne savent se tenir debout et qui vont nus, nous peinons à percevoir en les vies animales quelque chose de nos propres vies. Plus encore, nous sommes rebutés par l’idée que nos vies puissent être liées à celles des animaux.

Pareils affects à l’égard des animaux – à fortiori à l’égard des moins nobles d’entre eux – ne sont en rien naturels mais en tout moraux. […]

Plus les enfants avanceront en âge et plus ils leur sera inculqué que de l’animal ils sont différents. Les enfants seront disposés, inclinés à ne plus reconnaître en l’animal leur égal mais cet éternel subalterne que rien, en lui, ne sauve de lui-même si bien qu’il ne leur viendra pas l’idée de le sauver d’eux.  

Cette prédisposition à ne pas souffrir chaque fois que souffre un animal et à ne pas accorder à leur souffrance le statut de souffrance forment notre rapport dominant à tous les souffrants du monde. Nous laissons souffrir car l’emporte le pouvoir de faire souffrir tout ce qui n’est pas nous. Tout le monde n’est pas nous, tout le monde n’est pas de nous et nous ne venons pas de tout le monde. Nous n’aimons que nos parents, nos enfants. Nous chérissons cette ligne, cette lignée. Nous disons : ceci est ma chair, ceci est mon sang. Les autres, c’est autre chose[15]. […]

Il n’est pas un atome de ce processus d’animalisation des animaux qui ne vienne accroître et renforcer les possibilités d’animalisation de certaines populations humaines. Par la constitution négative de l’animal, nous contribuons – et depuis des siècles, et bien trop et jusqu’à quand – à bâtir à la chaux et au ciment, par tant de représentations, de discours, et d’actes, une cage d’infamie où, de tant de façons possibles, s’accumule ce que nous tenons pour le pire qui puisse exister, toute la mauvaise écume du monde, tous ses résidus, son ramassis. […]

Chaque fois que je me figure le sort de certains humains ainsi que le sort des animaux, il me vient l’image d’une cage. Un lieu sans lieu véritable ou un lieu qui serait tous les lieux de séquestration  à la fois. La cage est un dispositif de rétention. Et la cage indéfiniment s’agrandit  pour subvenir aux besoins massifs d’enfermement. La cage devient si grande qu’elle finit par déborder notre champ de vision. La cage devient invisible car la cage est une structure. Comprendre qu’il ne vint à l’esprit de certains humains d’encager d’autres humains qu’au regard de toutes ces cages, qui déjà ouvertes aux lions, aux phoques, aux poules, aux singes, se sont refermées sur combien de femmes, de racisés, de handicapés. Et dire que pour les uns et pour les autres, rien ne s’arrêta. Tout s’enchaîna. Tout l’inouï de la violence continua, et cela au point de former un vaste continuum ; une progressivité infinie de l’animalisation qui pour beaucoup d’êtres forge ce sort proche, commun.

Ce 12 avril 2026, franz himmelbauer pour Antiopées.   


[1] Voir par exemple Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, La Découverte, 2008 [2004]. Ou Jérémy Rubinstein, Terreur et Séduction. Une histoire de la doctrine de la « guerre révolutionnaire », La Découverte, 2022.

[2] Parmi les bonnes références à ce sujet, voir Claire Rodier, Xénophobie business. À quoi servent les contrôles migratoires ?, La Découverte, 2012.

[3] C’est moi qui souligne.

[4] Primo est le nom choisi par Louise Tassin pour l’entreprise qui se charge de « l’accueil ». Même chose pour Clean’up qui, comme son nom l’indique, s’occupe de l’entretien des locaux.

[5] Frédéric Thomas, « À propos de La matrice des classes sociales. La théorie sociale après le “tournant culturel” de Vivek Chibber », lundi matin #511, 11 mars 2026.

[6] Primo Levi, Les Naufragés et les Rescapés. Quarante ans après Auschwitz, traduit de l’italien par André Maugé, éd. Gallimard, coll. Arcades, 1989 [1986], p. 37.

[7] Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, traduit de l’anglais (États-Unis) par Élie Barnavi, Préface de Pierre Vidal-Naquet, postface de l’auteur traduite par Pierre-Emmanuel Dauzat, Tallandier, 2007 [1992, 1998].

[8] La Fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur, La Découverte/Poche, 2016, [2013].

[9] Par exemple, voici ce qu’a posté voici quelque temps le maire de F., la petite ville où j’habite. Je crains qu’en fouillant dans la com’ de bien d’autres édiles, on trouve le même genre de bouillie pour chats‚ pour chats décervelés, je veux dire, et pardon à l’espèce féline :

Visite du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau en Pologne au sein d’une délégation conduite par Renaud Muselier [président de la région dont l’élu  de F. est un vice-] et composée de lycéens et de représentants régionaux des différents cultes religieux. Une leçon de vie et une expérience poignante que de revivre le parcours de ces 1,1 millions d’hommes, de femmes et d’enfants exterminés de façon barbare par les Nazis en ce lieu. On découvre l’immensité du site, le caractère industriel de cette entreprise macabre dans laquelle tout était mis en œuvre pour tuer un maximum, les conditions terribles dans lesquelles « vivaient » les déportés considérés comme utiles au régime, déshumanisés, humiliés puis massacrés. À l’heure où l’extrême-gauche fait preuve d’un antisémitisme à peine voilé, souvenons-nous que cette idéologie conduit à la mort et que nous devons fermement la condamner.

C’est moi qui souligne. Ça se passe de commentaire… Je vous passe aussi la photo qui a cela de particulier que c’est la première de l’édile en question – et Dieu sait s’il y en a, dans La Provence et autres médias locaux qui lui servent la soupe – sur laquelle il n’arbore pas l’éternel sourire habituellement scotché sur sa figure. À un concitoyen qui a été lui faire part de son indignation devant cette abjecte manœuvre politicarde, péteux, il n’a su que répondre : mais c’est pas moi, c’est Muselier…

[10] Traduit de l’anglais par Valentine Leÿs. Préface de François Thoreau.

[11] Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste, traduit de l’anglais par Paule Guivarch, La fabrique, 2002 [1989].

[12] Cette recension est à retrouver sur le site d’Antiopées.

[13] Il s’agit d’une partie du protocole de « stimulation » qui consiste à imiter le verrat pour préparer la truie à recevoir l’insémination artificielle.

[14] Livre paru chez Pauvert en 2016. Pour la recension : Antiopées également.

[15] « Je préfère ma fille [ou ma famille] à mes amis, mes amis à mes voisins, mes voisins à mes compatriotes, mes compatriotes aux Européens. » Dixit Jean-Marie Le Pen.

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