Martin de Tours

Mina Süngern, Martin de Tours. Vu par Frédérique Loutz. Les éditions du Chemin de fer, 2019

Avec Martin de Tours, Mina Süngen nous donne un beau texte qui porte sur quelques épisodes de la vie et de la mort de Martin, évêque de Tours au ive siècle. Comme c’est le parti pris de son éditeur, ce récit est mis en regard d’images dessinées par Frédérique Loutz : les éditions du Chemin de fer ont en effet, depuis les années 2000, construit leur catalogue (de belle tenue) en alliant formes narratives courtes, nouvelles et romans brefs, avec une iconographie qui témoigne de leur « intérêt fondateur pour le renouveau du dessin en tant que medium de modernité » (dixit leur présentation).

Le texte s’organise en cinq mouvements dont quatre sont inspirés de la biographie du saint par Sulpice Sévère (lui aussi canonisé par la sainte Église catholique), qui aurait connu Martin, selon un chroniqueur de l’époque, le dernier étant tiré de l’Histoire des Francs de Grégoire de Tours, qui fut au vie siècle l’un des successeurs de Martin sur le trône épiscopal des Turons – ainsi nommait-on les habitants de Turonorum, ancien nom de Tours : à cette époque, la Gaule fait partie de l’empire romain et les hommes d’Église y parlent latin, comme la mince frange des aristocrates gallo-romains.

De Martin, nous nous souvenons surtout du partage de son manteau avec un mendiant, un soir d’hiver. Mina Süngern décrit la scène, mais vue par le mendiant. Celui-ci se demande : « Pourquoi cet idiot ne me donne-t-il pas son manteau en entier ? Que va-t-il faire d’une moitié de manteau ? », ce qui paraît frappé au coin du bon sens. Trois autres épisodes de ce récit sont également écrits du point de vue des subalternes. L’esclave du circitor (officier de garde dans l’armée romaine tardive) Martin, dans le campement d’Ambianorum (Amiens), l’esclave sténographe auquel Sulpice Sévère dicte la Vie de saint Martin, une femme, un esclave et un batelier pour la scène finale durant laquelle aristocrates Turons et Pictaves se disputent la dépouille du saint. L’avant-dernier moment, qui voit Martin refuser de continuer à servir sous les armes à la veille d’une importante bataille contre les Germains, et être jeté dans un cachot pour cela, est rapporté depuis le point de vue d’un primicier, officier assistant du « comte des domestiques », lequel était le commandant en chef de la garde impériale. De façon assez subtile, Mina Süngern brouille ici les cartes, nous montrant que la société était déjà assez complexe alors : ainsi, le primicier, dont la position n’est pas des plus basses, mais est tout de même inférieure à celle du comte des domestiques, est-il un Romain de pure extraction, tandis de son chef, lui est « d’origine barbare ».

À la lecture de la postface de l’auteure et de sa bibliographie, on comprend qu’elle s’est sérieusement documentée afin de donner une version acceptable (du point de vue de la « vérité des faits », si cela existe) de ces tranches de vie(s) venues d’une époque si lointaine et qui nous sont connues par des hagiographies sur lesquelles on est en droit d’émmettre quelque doute. « […] ce qui m’attirait dans l’histoire de Martin, dit-elle, c’est qu’elle me mettait narrativement dans l’embarras : comment rendre compte d’événements à la véracité desquels je ne croyais pas ? Et par ailleurs, comment donner en français moderne l’image d’un monde qui était perçu dans d’autres langues, mortes aujourd’hui ? Comment rendre compte de consciences dont la singularité est inexorablement perdue pour nous ? » Eh bien, je dirai qu’elle s’en tire bien. Mieux que ça, même. Afin de répondre à ces questions, elle use d’un « artifice » : « au lieu de raconter une histoire, j’ai composé des tableaux », dit-elle, « avec l’ambition non pas de reconstituer un époque, mais de donner voie à l’imaginaire que générait en moi cette époque ». Et elle le fait avec un certain brio, une écriture à la fois précise et poétique qui restitue, autour des personnages qu’elle traite à la manière d’un chroniqueur, une flore, une faune, bref un environnement naturel à la fois très présent et indifférent aux heurs et malheurs des humains. « Chaque matin, on nous informe des derniers événements survenus à la surface du globe. Et pourtant, nous sommes pauvres en histoires remarquables », écrivait Walter Benjamin dans Le Conteur[1]. Du temps de Sulpice Sévère et Grégoire de Tours, on avait des histoires remarquables et on était pauvre en informations. J’admire la façon dont Mina Süngern a réussi à se jouer de ces contraintes afin de nous donner, en ces temps de communication effrénée, une de ces histoires.

Ci-après, le premier des « moments » du récit.

Au milieu d’un hiver rigoureux, et si rude, que beaucoup de personnes périrent de froid, Martin, un jour qu’il n’avait que ses armes et un manteau, rencontra, à la porte d’Amiens, un pauvre nu […] L’homme de Dieu comprit que ce malheureux […] lui était réservé. Mais que pouvait faire Martin ? Il avait distribué tous ses vêtements aux pauvres, et n’avait plus que son manteau. Toutefois, il saisit son épée, le coupe en deux, en donne la moitié au pauvre, et se revêt de l’autre moitié.

Sulpice Sévère, La Vie de saint Martin

Ambianorum[2], hiver 334

L’herbe poussait malaisément sur le bas-côté.Les feuilles étaient éraflées par le vent, pressées, couchées contre le sol, leur pointe effilée tremblotant comme le doigt d’un vieillard. Lorsque la bourrasque se taisait un instant, elles essayaient de se redresser, les limbes tâchant de s’étendre dans l’espace en se dépliant par petits mouvements brusques, mais elles ne retrouvaient pas leur forme originelle et restaient penchées sur le côté jusqu’à ce qu’une nouvelle rafale ne les écrasât. On distinguait à peine le vert noir et sec qui les habillait, et dont on aurait dit qu’il n’était pas le signe de bonne santé de la plante mais, au contraire, celui de sa dégénérescence, le sédiment de ces nombreuses années à être herbe sur le bord du chemin, un vieux vert pour une vieille herbe, si vieille qu’elle en était devenue épaisse et rêche, et la touffe qu’elle formait entre les cailloux du chemin semblait ne pouvoir pas être arrachée, si dense était, sous la terre, le réseau de ses radicelles. Car il lui avait fallu de l’opiniâtreté pour continuer à croître, à taller et à survivre, à cet endroit battu par le vent, la pluie, la neige, écrasée par les sabots des chevaux et des mules, pour échapper aux coups de dent des chiens faméliques et aux coups de bec des poules. Aussi, ce vert n’aurait pu décliner en un jaune paille tirant sur le brun, celui du fourrage qu’on donnait à manger aux bêtes, quand bien même le soleil eût été sévère durant de longs mois, car ce vert était désormais l’être même de cette herbe. Mais ce vert se distinguait mal à présent, car la nuit tombait. Déjà, là-bas, à l’horizon, le ciel était noir et versait avec l’ombre la bise sifflante qui raclait le sol et emportait avec elle les cailloux du chemin ; la bise ennemie, sans âme, qui ne se fait pas de scrupules des choses ni des corps, qui bouscule sur son passage les petits cailloux et les touffes d’herbe, qui craquelle la peau et la fend. La nuit, en s’étalant sur la terre, poussait devant elle la bise, elle la déployait sur la surface de la terre, comme on déploie un drap ou une nappe ; et comme les miettes de pain roulent sur la table, roulaient sur le chemin les petits cailloux. Ils faisaient un bruit d’ossements, s’entrechoquant les uns les autres, avançant au gré des directions où les portaient leur forme et les accidents du chemin, tantôt passant par-dessus d’autres cailloux plus petits ou un banc de graviers, ralentis un moment par ces obstacles, mais remis aussitôt en route par le souffle qui ne faiblissait pas, prenant une nouvelle orientation parce qu’une de leurs arêtes avait rencontré l’angle d’un autre caillou qui les avait fait dévier, suivis dans leur sillage par une traînée de limon, tantôt tombant dans un trou du chemin, tantôt coincés dans l’angle d’une racine, le vent les enveloppant, les étreignant de toutes parts, et eux tremblotant, se collant aux parois du trou ou à l’écorce de la racine, mais demeurant là. Le vent, par là-dessus, hurlait ainsi qu’une lame de fer sur une meule, il tournait autour des fortifications comme s’il voulait y pénétrer, courait contre les murailles en geignant sur cet obstacle mis en travers de sa route, et sa colère décuplant sa force, il déferlait de chaque côté de l’enceinte, sirène folle volant ensuite au-dessus de la terre vers l’extrémité du plateau, parmi les hautes futaies.

Un pied jaune et noir, un pied qui ressemblait à un morceau de bois, la peau du talon devenue corne auréolant le calcaneum, pauvre soleil blanchâtre, les veinules bleues comme des ficelles distendues sous le derme zébré d’éclairs rouges et noircis de larges hématomes, les orteils tordus, déformés par les oignons, aux ongles brisés, certains d’entre eux étant tombés laissant la chair à nu, d’autres si épais qu’on aurait dit des serres, et la plante couverte d’une épaisse semelle de crasse, ce pied donc se posait sur les cailloux du chemin, insensible à leurs pointes qui s’enfonçaient dans la chair, et ne se soulevait que quand s’abattait en avant de lui, dans sa diagonale, l’extrémité d’un bâton de bois plus vivant que le pied lui-même, de sorte que la masse, soutenue par ce pied et ce bâton, quoique péniblement, avançait. Cette masse était douée d’un regard et voyait, au bas de la muraille, les pierres se faire absorber par la nuit, se laisser couvrir par la main de la nuit, par cette grande main invincible ; les pierres et les touffes d’herbe étaient dérobées par la nuit qui avait amené le vent avec elle, autant dire la mort. La détresse descendait dans ce corps difficilement soutenu par ce pied et ce bâton, s’ajustait à son volume, se collait contre la paroi interne de la peau, dure, battante comme une cloche. Dans l’obscurité, là-bas, en avant, entre deux salves de vent, on entendait les sabots d’un cheval fouler les cailloux du chemin à pas mesurés, solides, des pas d’autorité qui n’avaient pas peur de la nuit, ni du vent. Ces pas s’approchaient, bien qu’on ne distinguât encore aucune forme, et qu’ils disparussent parfois dans la gueule du vent. Pendant ce temps, les murailles se coulaient dans la nuit, fondaient, ne laissant au regard que les reflets grenus de la pierre, grâce auxquels on pouvait encore deviner qu’il y avait, là, quelque chose, une ville. La détresse dans le corps s’alourdissait et ramenait tout ce qui aspirait encore à la vie vers le bas, vers les cailloux du chemin, dans un affaissement général, si bien que l’univers entier avait l’air de pencher. Le pied et le bâton s’alternèrent plus rapidement sur le sol dans la direction du bruit des sabots, quand bien même ce cheval pût porter, comme la nuit et le vent, la mort en personne. Le bruit des sabots se fit bientôt aussi proche que celui d’une goutte percutant la surface d’une vasque dans une rue adjacente. L’espoir et la crainte se mêlaient dans le corps en un alliage indigeste, écœurant, qui menaçait de rompre son unité, comme si le visage qui allait apparaître au-dessus de la tête du cheval – il faudra d’ailleurs se renverser en arrière, se tordre pour regarder là-haut, et déjà l’idée endolorissait le cou et le dos – comme si ce visage était le visage même du destin, qui allait soulager le corps de sa douleur, que ce fût par la mort ou par un bienfait – quoique seule la mort pût réellement l’arracher à sa condition misérable. On pouvait maintenant sentir l’odeur du cheval, l’odeur chaude de sa robe glissant sur ses muscles saillants, ce pelage qui avait connu l’étable, le foin, et les soins d’une main affectueuse ; cela sentait la puissance, la santé, cela sentait le feu, la viande grillée, le vin, les rires. On entendait aussi le bruit du fer qui cliquetait. Les yeux distinguèrent le poitrail massif du cheval qui se découpait sur l’obscurité, un mollet enserré dans des courroies de cuir, maintenu par l’étrier le long du flanc rond de la bête, puis une cuisse sous une tunique, contre laquelle pendait un fourreau gainé de cuir rouge, orné de palmettes et de plaquettes de cuivre ajourées. Le mendiant s’arrêta, se courba, se tordit dans un mouvement de déférence et de supplication, ne pouvant encore redresser la tête parce que la stabilité qu’exigeait la révérence mobilisait trop d’efforts.Le cheval s’était aussi arrêté, mais si souplement que son mouvement se prolongeait au-devant de lui. Un souffle tiède s’échappa de ses naseaux. Le mendiant vit un reflet étincelant sur les bossettes du mors, le blanc de l’œil du cheval, sa pupille noire indifférente qui se tournait vers le sol. Il ne put encore que pousser un gémissement car les mots étaient trop difficiles à articuler. La bise entreprit une nouvelle attaque, elle transperça le corps du mendiant, le pinça,le secoua. Il vibrait comme une marionnette. Poussé par l’urgence d’être débarrassé de son agresseur, lemendiant lança son regard vers le haut et vit un visagejuvénile, encadré dans un casque, qui attendait, les yeux baissés dans sa direction. « Seigneur, par pitié, j’ai froid ! » dit le mendiant. Le soldat porta la main à son épée. Son poing se ferma autour du manche, les veines de son avant-bras se gonflèrent, une force massive mais contrôlée irradia le bras depuis l’épaule, et le soldat tira l’épée de son fourreau – le fer apparut froidet nu, provoquant chez le mendiant un mouvement de recul : les deux mains accrochées à son bâton, le pied se tournant vers l’arrière, il se préparait à fuir. L’épée restait suspendue dans l’air ; de son autre main, le soldat lâcha les rênes du cheval et dégrafa, à hauteur de ses clavicules, la fibule de son manteau qu’il maintenait jusque-là enveloppé autour de sa poitrine. C’était un manteau de drap doublé de laine, et, pendant à présent au bout du bras du soldat, il claquait dans le vent. La pointe de l’épée se dirigea vers l’étoffe dans une tentative pour la transpercer, mais soit le vent la soulevait ne permettant pas au fer de l’atteindre, soit l’étoffe épousait la forme de l’épée, n’offrant pas à la lame la résistance propice à l’effet de son tranchant ; ainsi le soldat, juché sur son cheval, redoublait de coups contre son manteau qui restait intact, et donnait l’impression de se battre contre un fantasme. Le mendiant pensa : « Ce soldat est idiot. » Exaspéré, le soldat changea de tactique et enroula l’étoffe autour de l’épée, puis donna une violente( poussée à l’arme qui, cette fois-ci, traversa le tissu. Satisfait, le soldat attrapa de nouveau son manteau par le col, et depuis l’ouverture qu’il venait d’y faire, le fendit de haut en bas, afin de le couper en deux. Il en tendit une moitié au mendiant qui s’en empara, remerciant, courbant la tête, faisant de nouvelles révérences, et pensant par-devers lui : « Pourquoi cet idiot ne me donne-t-il pas son manteau en entier ? Que va-t-il faire d’une moitié de manteau ? »

[1] Walter Benjamin, Le Conteur, VI, in Œuvres III, éd. Folio essais, p. 123.

[2] Amiens

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