« Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève. »

Frédéric Thomas, Rimbaud révolution, éditions L’Échappée, à paraître le 8 février 2019

Frédéric Thomas récidive : il avait déjà publié Salut et Liberté. Regards croisés sur Saint-Just et Rimbaud chez Aden en 2009 et, comme ne le signale pas son éditeur d’aujourd’hui dans son « Du même auteur », Rimbaud et Marx. Une rencontre surréaliste, à L’Harmattan en 2007. Cette omission est-elle due à la mauvaise réputation de L’Harmattan, dont on sait qu’il donne beaucoup dans le compte d’auteur à peine déguisé ? Ou au fait que cet ouvrage abordait déjà le thème de celui qui paraît aujourd’hui à l’Échappée, soit la rencontre entre Rimbaud et Marx dans la politique surréaliste ? Je ne saurais le dire, d’autant moins que je n’ai pas cet ouvrage sous la main… Quoi qu’il en soit, Rimbaud révolution est un excellent essai dont je ne puis que recommander chaudement la lecture.

Je suis tombé dessus un peu par hasard (objectif, aurait ajouté André Breton). En effet, voici ce que j’ai pu lire le 6 janvier dernier en furetant sur Internet (Mediapart pour être précis) : sous le titre « Paradoxal silence autour de la découverte d’une lettre de Rimbaud », Frédéric Thomas s’étonnait du fait qu’une lettre encore inconnue du poète, qu’il avait découverte et publiée dans la revue rimbaldienne Parade sauvage le 10 octobre dernier, ait été totalement ignorée par la presse (hormis un article paru dans Mediapart, déjà, le 24 du même mois, puis une pleine page de la Frankfurter Allgemeine Zeitung le 4 janvier 2019), et cela alors même que cette publication intervenait au lendemain de la vente aux enchères chez Sotheby’s, elle fortement médiatisée, de l’ultime lettre d’Arthur Rimbaud à sa sœur pour la modique somme de quatre cent cinquante mille euros… « Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! » (« Solde », Les Illuminations) mais comme le disait l’ami Frédéric en conclusion de son papier : « […] la découverte d’une de ses lettres nous est infiniment plus précieuse que sa vente. »

La lettre en question était adressée à Jules Andrieu, communard alors en exil à Londres, et dont nous avions rendu compte ici même des Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris (Libertalia, 2016). Elle venait lui exposer le projet d’Histoire splendide nourri par Rimbaud et solliciter quelques conseils d’un érudit plus au fait que lui en terme de documentation et d’édition. Pour plus de détails sur cette missive, on ira consulter par ici sa présentation par Frédéric Thomas.

En ce qui me concerne, l’intérêt principal de cette affaire était l’annonce, à la fin de l’article de Mediapart, de la parution prochaine de Rimbaud révolution. Me voici donc attelé à la rédaction d’une recension… J’avoue que j’ai un peu de mal : je pourrais citer la moitié au moins du bouquin, qui certes est relativement bref (une centaine de pages), mais quand même…

Frédéric Thomas part de la déclaration du groupe surréaliste lue par Paul Éluard à la tribune du Congrès pour la défense de la culture de juin 1935 qui devait « préfigurer une sorte de front culturel, à l’avant-garde duquel se situerait l’URSS, contre le fascisme » : « “Transformer le monde”, a dit Marx ; “changer la vie”, a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. » « Il ne s’agit pas de “forcer” la lecture des poèmes de Rimbaud ni de les appareiller à une lecture marxiste, avertit Frédéric Thomas, mais de mettre en évidence des analogies, des affinités et d’éprouver leur stimulation. »

L’événement qui marqua Marx aussi bien que Rimbaud, c’est la Commune : « Elle fut “la forme politique enfin trouvée” pour le premier, le point de jonction de la poésie de l’Avenir et de la Sagesse et du Travail nouveaux pour le second, le point de levier pour renverser le vieux monde, faire émerger les germes d’une société nouvelle, régénérer les êtres et le monde, pour tous les deux. » Rimbaud évoque la Commune (ou son agonie) dans une des lettres dites « du Voyant » : « Je serai un travailleur : c’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris – où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève. » (13 mai 1871, à Georges Izambard – c’est moi qui souligne.)

Au-delà de cette évidente convergence, Frédéric Thomas en repère d’autres. À commencer par une commune appréhension des relations tordues qui font la société bourgeoise – c’est le « fétichisme de la marchandise » de Marx, la « vraie vie [qui] est absente » chez Rimbaud (ce qui donnera plus tard la fameuse formule de La Société du spectacle, « Tout ce qui était réellement vécu s’est éloigné dans une représentation »). Il y a aussi une « critique de l’économie du temps » présente chez les deux auteurs, et que l’on retrouvera chez Benjamin, lorsqu’il relève que les révolutionnaires de 1830 ne manquèrent pas de tirer sur les horloges… Arrêter, ou plutôt faire exploser le temps machinal, mais pas en espérant un retour en arrière romantique aux communautés d’avant le capitalisme, npn plus que l’égarement onirique de l’utopie : la révolution, c’est ici et maintenant ! Il y a encore l’affrontement à la monstruosité du capital, comparé par Marx à un vampire ou à un loup-garou : « La liquidation à l’œuvre, écrit Frédéric Thomas, opère dans la matérialité des corps, dépouillés de leurs singularités, abstraits de leur environnement et de leur histoire, “libérés” de toute dépendance ; c’est-à-dire “tout simplement abstraits de leurs conditions d’existence et des rapports dans lesquels ils nouent contact entre eux” (Marx). Ils prennent alors la forme homogène, sérielle et indifférenciée de la chose inerte, des “commodities”, seulement distinguables par le prix et la quantité : “À vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute dépendance !” (Rimbaud) » Il y a enfin le recours de l’un comme de l’autre à un « désenchantement critique » (contre la fantasmagorie du capital) et une « critique des enchantements » (y compris, chez Rimbaud, de l’enchantement lyrique, dont il ne saurait se contenter). Ici pourtant, il semble que le philosophe se montre plus timide que le poète : chez Marx, « ce registre apparaît plutôt en creux, dans sa critique du “merveilleux” développement de l’accumulation marchande. Rimbaud, quant à lui, mêle aux enchantements les retours abrupts et les réveils amers. Plutôt que de penser séparément la puissance des images émerveillées de ses poèmes et la brisure de la désillusion qui clôt bien souvent ceux-ci, il faut les appréhender de concert, comme les deux forces d’un même mouvement. » Car le poète, plus réaliste en cela que le philosophe, se refuse à emprunter « la voie à sens unique des lois de l’histoire et de la science de l’économie ». « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer », énonce la célèbre et dernière des Thèses sur Feuerbach. La praxis du poète s’avère probablement plus complexe – celle de Rimbaud en tout cas, qui voulait transformer le monde – « changer la vie » – en l’interprétant : « Le changer ne vient pas après ou en plus ; il est non seulement visé par l’interprétation, mais noué à ce chant, qui rythme le lieu et l’événement de la poésie. »

Après cette première moitié du livre consacrée à Rimbaud et Marx, Frédéric Thomas revient au mouvement surréaliste. En simplifiant un peu, on pourrait dire que son histoire se noue autour de la question des rapports entre poésie, ou, plus largement, art et politique. Breton écrivait dans le Manifeste du surréalisme (1924) qu’il fallait « pratiquer la poésie ». L’occasion ne tarda pas à se présenter. « Le 1er mai 1925, la France intervient militairement au Maroc pour en finir avec le soulèvement dirigé par Abd el-Krim. » C’est ce que l’on a appelé la « guerre du Rif ». Seuls les communistes s’y opposent. Parmi eux, un petit groupe d’intellectuels, Clarté (Henri Barbusse, Paul Vaillant-Couturier), se rapproche du groupe surréaliste. Ils publient ensemble, avec le groupe Philosophie (Henri Lefebvre, entre autres) et le groupe Correspondance, noyau du surréalisme belge, un texte intitulé La Révolution d’abord et toujours. C’est dans ce tract que se rencontrent pour la première fois, accompagnés de quelques autres, les noms de Rimbaud et Marx : « Spinoza, Kant, Blake, Hegel, Schelling, Proudhon, Marx, Stirner, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Nietzsche : cette seule énumération est le commencement de votre désastre » , jette-t-il crânement à la face des bourgeois honnis – voilà qui a de la gueule, même s’il ne s’agit que d’une note de bas de page… Et comme le dit Breton dans un autre texte de la même période : « “Rimbaud bolchevik”, tel que nous le dépeint dans ses Souvenirs familiers M. Ernest Delahaye, n’a jamais pu nous être un mauvais guide. »

C’est pourquoi, poursuit Frédéric Thomas, « juger l’action collective du surréalisme à l’aune des théories “classiques” de l’engagement des intellectuels – de Zola à Sartre en passant par les compagnons de route du communisme – relève du malentendu, voire du travestissement, tant les surréalistes ont reconfiguré les modalités de l’engagement. C’est par des voies poétiques qu’ils ont été amenés à faire le saut politique. Ainsi, la prise de position de 1925 ne provient pas d’un déplacement de la focale – des questions artistiques vers des problèmes politiques –, mais d’une reterritorialisation de l’art et de la politique. » Benjamin avait bien compris ce geste, qui expliquait selon lui pourquoi les surréalistes rencontrèrent une hostilité unanimement partagée dans le contexte de la bipolarisation entre fascisme et communisme. Une forte pression s’exerçait sur eux, qui les poussait à abandonner le pari déraisonnable de la « pratique poétique » pour rejoindre, soit le camp des militants politiques « sérieux », soit celui, non moins « sérieux » des Artistes avec un grand A, sectateurs de l’art pour l’art. Et voici qui donne un autre éclairage sur les « épurations » successives du groupe parisien : « la volonté de ne pas laisser le surréalisme être confisqué par l’art ou la politique, reconduisant ainsi le faux dilemme, égrène les divers conflits ; visant ceux qui freinaient la politisation du groupe (Artaud, Desnos, Philippe Soupault, Le Grand Jeu, etc.) ou ceux qui, au contraire, pressaient les surréalistes d’abandonner le premier au profit d’une action révolutionnaire non équivoque (Pierre Naville, Jean Bernier, Charles Plisnier, etc.). Comme on l’a vu avec le commencement de ce livre, les surréalistes choisirent de se rallier au Congrès pour la défense de la culture en juin 1935, soit à une sorte d’alliance antifasciste cornaquée par le parti communiste français. Pâté d’alouette : un cheval stalinien, une alouette intellectuelle indépendante… D’ailleurs, Frédéric Thomas raconte comment la déclaration des surréalistes fut à peine tolérée par les organisateurs, « en fin de soirée seulement, alors que la salle commençait à se vider et qu’on éteignait, une à une, les lumières… »

Nous ne le savons que trop, c’est « un monde sans poésie », pour reprendre le titre de la dernière partie du livre de l’ami Frédéric, qui a eu raison – c’est le cas de le dire – des tentatives surréalistes, puis situationnistes. Le suicide de Walter Benjamin, qui avait parlé de « pogrom des poètes », en est une triste conséquence. Il nous a pourtant laissé probablement la meilleure analyse de ce que fut le surréalisme en parlant d’un « matérialisme anthropologique », qu’il a « opposé au “matérialisme métaphysique” (en 1929) et au “matérialisme didactique” en 1934 de deux des principaux théoriciens du marxisme : Plekhanov (1856-1918) pour le versant social-démocrate et Boukharine (1888-1938) […] pour le versant communiste. » Contre le « matérialisme grossier et mécanique », qui appréhende « la nature, à la manière de l’histoire, comme un espace vide et homogène ou un simple moyen de production », « le rapport du “matérialisme anthropologique” au marxisme, écrit Frédéric Thomas, est à la fois d’inclusion et de contestation, en raison de son hostilité envers le concept de “progrès”, commun aux communistes et aux sociaux-démocrates. » Oserais-je ajouter : et à certaine soi-disant République en marche ?

Mais je ne voudrais pas terminer cette note de lecture en queue de poisson. Aussi, pour donner un contenu à cette dernière pirouette, j’aimerais citer ici une partie d’un poème de Rimbaud qui me fait immanquablement penser à l’actualité de ces dernières semaines, avec cette révolte des Gilets jaunes et le mépris, camouflant mal sa trouille verte, que leur réserve la classe politico-médiatico-policière.

Il s’agit d’un extrait de « Le forgeron », poème classé parmi les « Poésies (1869-1871) » dans l’édition des Œuvres de Rimbaud (1854-1891), texte établi et présenté par René Char pour le Club français du livre en 1957. La scène se passe au Palais des Tuileries, le 10 août 1792.

« Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant

D’ivresse et de grandeur, le front vaste, riant

Comme un clairon d’airain, avec toute sa bouche

Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,

Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour

Que le Peuple était là, se tordant tout autour,

Et sur les lambris d’or traînant sa veste sale.

[…]

« Or tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la

Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :

Le Chanoine au soleil filait des patenôtres

Sur des chapelets clairs grenés de pièces d’or.

Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor,

Et l’un avec la hart, l’autre avec la cravache

Nous fouaillaient. — Hébétés comme des yeux de vaches,

Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,

Et quand nous avions mis le pays en sillons,

Quand nous avions laissé dans cette terre noire

Un peu de notre chair… nous avions un pourboire :

On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit ;

Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.

[…]

« Oh ! le Peuple n’est plus une putain. Trois pas

Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.

Cette bête suait du sang à chaque pierre

Et c’était dégoûtant, la Bastille debout

Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout

Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre.

– Citoyen ! citoyen ! c’était le passé sombre

Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !

Nous avions quelque chose au cœur comme l’amour.

Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines

Et comme des chevaux, en soufflant des narines

Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là…

Nous marchions au soleil, front haut, – comme cela –,

Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.

Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,

Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :

Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,

Agitant nos clairons et nos feuilles de chênes,

Les piques à la main ; nous n’eûmes pas de haine,

– Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !

« Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !

Le tas des ouvriers a monté dans la rue

Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrue

De sombres revenants, au portes des richards.

Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :

Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l’épaule ,

Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,

Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !

– Puis tu peux y compter, tu te feras des frais

Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes

Pour se les renvoyer comme sur des raquettes

Et tout bas les malins ! se disent : “Qu’ils sont sots !”

Pour mitonner des lois, coller de petits pots

Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,

S’amuser à couper proprement quelques tailles,

Puis se boucher le nez quand nous marchons près d’eux,

Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux !

Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes…

Cest très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !

Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats

Et de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les plats

Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,

Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !… »

Il le prend par le bras, arrache le velours

Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours

Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,

La foule épouvantable avec des bruits de houle,

Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,

Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,

Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,

Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges :

L’homme, par la fenêtre ouverte, montre tout

Au roi pâle et suant qui chancelle debout,

Malade à regarder cela !

« C’est la Crapule,

Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule :

— puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !

Je suis un forgeron : ma femme est avec eux.

Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !

– On ne veut pas de nous dans les boulangeries.

J’ai trois petits. Je suis crapule. – Je connais

Des vieilles qui s’en vont Pleurant sous leurs bonnets

Parce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille :

C’est la crapule. – Un homme était à la Bastille,

Un autre était forçat : et tous deux, citoyens

Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :

On les insulte ! Alors ils ont là quelque chose

Qui leur fait mal, allez ! c’est terrible et c’est cause

Que se sentant brisés, que, se sentant damnés

Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !

Crapule. – Là-dedans sont des filles, infâmes

Parce que, – vous saviez que c’est faible les femmes –,

Messeigneurs de la cour, – que ça veut toujours bien –,

Vous leur avez craché sur l’âme, comme rien !

Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule. »

[…]

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