
Wim Carton & Andreas Malm, Overshoot. Résister à l’idéologie du dépassement, traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque, La fabrique éditions, 2026.
La lecture de ce livre fait froid dans le dos, ce qui est quelque peu paradoxal si l’on songe qu’il traite du réchauffement de la planète. Elle est tout de même vivement recommandée par ces temps de « nouveau choc pétrolier » – dixit (mardi 24 mars, je crois) Roland Lescure, ministre français de l’Économie et des Finances, lequel déclarait pourtant il y a trois semaines, au début de l’agression israélo-américaine contre l’Iran, « on comprend que face à une hausse du prix du baril, on puisse avoir une hausse de quelques centimes du prix à la pompe ; mais à ce stade, c’est tout ». Ouiche. On en est à quelque cinquante centimes de plus par litre… Ça valait bien un « choc », s’pas ?
Dans un livre précédent[1] dont l’édition originale était parue chez Verso en 2017, Malm, pour caractériser la situation climatique, parlait de l’état de réchauffement. Dans celui dont je traite ici, il s’intéresse à la manière dont le capital, et plus particulièrement le capital fossile, a assuré la poursuite du business as usual dont nous savons pourtant qu’il est en train de produire des ravages écologiques sans précédent, menaçant, à terme, de rendre la Terre inhabitable à nous autres les humains – en commençant par les plus vulnérables, c’est-à-dire les plus pauvres (et cela sans même parler de la sixième extinction des espèces, dont le réchauffement n’est peut-être pas le seul responsable, mais à laquelle il contribue à coup sûr).
Malm et Carton commencent par rappeler ce qui s’est passé durant les premières années de la décennie 2020 – le livre a été écrit en 2023 – dans une assez effrayante « Chronique de trois années hors de contrôle ». Pourtant, en 2020, année de la pandémie de Covid-19, une chose « tout à fait inhabituelle » s’était produite : les émissions mondiales avaient chuté de 5 ou 6%, conséquence des mesures de confinement prises afin de ralentir la progression du virus. Las, rien à voir avec de quelconques politiques climatiques, comme le montra la suite :
Tel un pyromane brièvement interrompu par des bruits de voix, le capital fossile a repris son travail. Dès le mois de décembre 2020 […] il tournait de nouveau à plein régime. L’année suivante, il s’est surpassé : selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie, non content de rebondir, il a dépassé les niveaux d’avant la pandémie, les émissions totale de CO2 augmentant de 6%, soit deux gigatonnes. Que représente une gigatonne ? Cette masse gigantesque équivaut au poids de cent millions d’éléphants d’Afrique. En envoyant dans l’atmosphère deux gigatonnes de plus que l’année précédente, soit un total de 40 gigatonnes, l’économie mondiale a établi un nouveau record : jamais auparavant les émissions n’avaient tant augmenté en une seule année. On pouvait imaginer qu’une telle chose se produise dans les premiers temps de la crise, avant que ses effets ne soient pleinement perçus. Mais en 2021, alors que le monde en était à plus de 1,1 °C de réchauffement, six rapports du Giec, vingt-six COP, avec des souffrances déjà incommensurables pour les personnes et dans les régions les plus touchées, c’est à ce stade qu’il a connu la plus forte poussée des émissions absolues – la donnée qui détermine directement la vitesse du réchauffement – de toute l’histoire : et elle s’est poursuivie en 2022, avec une nouvelle augmentation de 1%. Une fois encore, les émissions étaient plus élevées que jamais et rien ne laissait penser qu’elles ne continueraient pas à grimper.
Mais, pendant que les catastrophes climatiques se multipliaient – je vous passe la liste dressée par les auteurs, elle est édifiante – et que le Giec et l’Agence internationale de l’énergie demandaient a minima un moratoire sur les nouveaux investissements dans l’extractivisme fossile, condition sine qua non d’une limitation du réchauffement à 1,5, voire 2 °C, le business as usual s’est poursuivi – mieux que ça, même , et je vous passe également la liste, tout aussi édifiante, des profits réalisés par les multinationales fossiles. On se contentera de savoir que fin 2022, les « big five » du pétrole, Exxon Mobil, Chevron, Shell, BP et Total, « ont toutes annoncé les bénéfices les plus importants de leur histoire », Exxon Mobil arrivant en tête avec 56 milliards de dollars, excusez du peu. Et encore, ces compagnies occidentales jouaient petit bras : Saudi Aramco (entreprise saoudienne) annonçait quant à elle 161 milliards de dollars de bénéfice pour la même année 2022. Quant au moratoire, il faudrait repasser : bien au contraire, les investissement se multipliaient.
Entre 2016 et 2021, les soixante plus grandes banques mondiales ont versé près de 5 000 milliards de dollars dans des projets liés aux combustibles fossiles et les montants investis étaient plus importants dans la seconde moitié de cette période que dans la première.
Ce qui, compte tenu du fait qu’il faut un certain nombre d’années avant que ces investissements se transforment en exploitations concrètes de champs pétroliers, en pipe-line, en mines de charbon, etc., lesquels seront ensuite productifs durant quelques décennies, nous garantit des taux d’émissions en perpétuelle augmentation jusqu’à la fin du siècle ou à peu près. Jamais la sentence keynésienne n’aura sonné aussi juste : « À long terme, nous sommes tous morts. » Quoique… à long terme, vraiment ?
Bref, le constat est plus ou moins connu. Justement, le livre s’intéresse à comprendre comment il est possible de ne pas voir ces milliards d’éléphants dans l’atmosphère. On pourrait penser à un déni pur et simple. Mais c’est plus compliqué que cela. Le sous-titre du livre l’indique : les lobbies du capital fossile ont réussi à fabriquer ce que Malm et Carton appellent « l’idéologie du dépassement ». Il faut revenir à la fin du siècle dernier pour retracer ce processus. En 1992 , la conférence sur l’environnement de Rio adopte ce qui va devenir le document fondateur de toutes les COP, la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC), dont l’objectif proclamé à l’article 2 est de stabiliser « les concentrations de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». « À un niveau, mais lequel ? » demandent nos deux auteurs. Ce sera l’objet des négociations des COP. Pour résumer, on est arrivé au cours de ces grands-messes annuelles à un objectif de 2 °C d’abord, en 2009, lors de la COP 15 à Copenhague. Mais. Cet accord était assorti d’un énorme bémol : en effet, Barack Obama « a présenté au monde un projet de texte qui évacuait toute forme d’engagement : dorénavant, disait-il, chaque pays devait être libre de faire ce qu’il voulait , sans devoirs ni risques de sanction ». Il me semble que cela vaut la peine d’être souligné, au moment où l’on entend souvent que l’actuel président des États-Unis aurait à lui seul détruit tout le système d’engagements multilatéraux qui caractérisaient soi-disant le monde d’avant. Obama s’exprimait certes de manière plus élégante que son successeur, mais sur le plan de la politique climatique, c’était bonnet blanc et blanc bonnet, pour parler comme Jacques Duclos[2]. Il protégeait ainsi les intérêts des pétroliers et le confort des consommateurs états-uniens, l’American way of life, en somme, sans se soucier outre-mesure des catastrophes en série que déclenchait déjà alors le réchauffement climatique et que son aveuglement plus ou moins volontaire allait faire croître et embellir. Bref, le business as usual pouvait perdurer. Mais on vit encore plus caricatural : non seulement on continua à émettre toujours plus de GES, comme on l’a vu plus haut, mais le célèbre Accord de Paris (COP 21, 2015) réduisit encore le seuil d’augmentation d’émissions de GES fixé par les signataires, à 1,5 °C… C’est à se demander si les organisateurs de cette mascarade que sont les COP ne se sont pas inspirés des Accords d’Oslo sur la Palestine. Ce commentaire est de mon fait : je ne peux pas m’empêcher de voir une analogie entre ces deux processus. Dans les deux cas, les parties dominantes (qui sont peu ou prou les mêmes, sous la houlette des États-Unis) supervisent la signature d’accords dont ils savent pertinemment qu’ils ne seront jamais appliqués, bien au contraire. La Palestine sera toujours plus colonisée, en attendant d’être complètement annexée par Israël, et les réfugiés ne jouiront jamais de leur droit au retour, le tout sous couvert du « processus de paix ». Et plus on proclame la limitation des émissions de GES, plus on en émet.
Les représentants états-uniens se foutant à peu près ouvertement de la gueule du reste du monde, c’est aux Européens que revint la charge de maintenir en vie le processus de paix – pardon, le processus des négociations climatiques. Alors que l’objectif des 2 °C avait été adopté, restait à savoir comment y parvenir. Car il y avait des raisons sérieuses de penser que si aucune mesure concrète n’était prise, le réchauffement allait s’avérer beaucoup plus important encore.
L’Union européenne avait besoin de répondre à cette question. Elle s’est donc tournée vers les scientifiques et leur a demandé de s’adresser à la boule de cristal préférée du capitalisme tardif : l’ordinateur. L’outil le plus adapté à cette tâche serait bientôt connu sous le nom de “modèle d’évaluation intégrée”, ou MEI [en anglais : Integrated Assesment model (IAM)].
L’adjectif « intégrée » n’est pas là juste pour faire joli. Ce qu’il dit, c’est ces modèles prennent en compte (intègrent) différents paramètres – deux séries, en fait. L’une concerne les phénomènes physiques – genre à quelle température fond un glacier, par exemple. L’autre concerne les phénomènes économiques. Mais une économie fondée sur la théorie néoclassique, qui évacue toute « impureté humaine », considérant seulement des agents rationnels, figures sans chair ni sang qui sont les sujets de l’utilité maximale, et dont le discernement n’est troublé par aucune allégeance, intérêt particulier, influence extérieure ou autres idiosyncrasies. Exit les rapports de classe, de race, de genre, ou de centre et périphérie.
Sur cette table rase, les MEI pouvaient poser la question : quelle est la meilleure politique pour faire face au changement climatique ? C’est le critère du moindre coût qui décidera des choix à faire pour l’atténuation [des émissions de GES], puisque c’est le critère définitif pour tous les choix. Est-ce si vrai, d’abord ? William Nordhaus, champion de la science économique bourgeoise du climat, le seul économiste à avoir remporté le prix Nobel pour des travaux sur cette question, également père des MEI, s’est brièvement penché sur cette question dans un article de 1991 au titre évocateur : “To Slow or Not to Slow : The Economics of the Greenhouse Effect” [Ralentir ou ne pas ralentir : l’économie de l’effet de serre]. Il y reconnaissait que “divers biens et services non marchands échappent au filet” de l’analyse en terme de coût. “Parmi ces secteurs importants figurent la santé humaine, la biodiversité, la valeur d’agrément de la vie quotidienne et des loisirs, et la qualité de l’environnement. Je n’ai connaissance d’aucune étude faisant état de coûts importants” pour ces secteurs, ajoutait-il, et dans la mesure où on ne pouvait pas leur rattacher des coûts quantifiables, ils pouvaient être omis de l’équation sans autre forme de procès.
Et les deux auteurs de conclure : « Puisque certaines choses peuvent être comptées, ne comptez que ces choses. » Et de fait, en ne comptant que « certaines choses », l’économiste – et ses suiveurs après lui – recommandait de ne pas trop diminuer les émissions, car les mesures prises pour le faire coûteraient trop cher par rapport aux bénéfices qu’elles rapporteraient… CQFD. C’est ainsi qu’on en est arrivé à la mise au point de la théorie du dépassement (overshoot). Je résume drastiquement, hein, mais je vous recommande d’aller lire le détail dans le livre, c’est assez délirant. Donc, une fois éliminée l’option « révolutionnaire » d’un gel des émissions , puis de leur réduction jusqu’à zéro (irréaliste, puisque ça coûterait bonbon) que restait-il comme stratégie possible ? Eh bien, l’élimination du carbone préalablement émis, tout simplement. Ce qui permettrait de continuer à forer, creuser, cramer tout ce qu’on peut, etc., puisqu’on se débarrasserait du CO2 ensuite – vous voyez la logique, c’est la même que celle qui préside à l’hyper-consommation : pas grave si elle produit beaucoup de déchets, on va les trier et les recycler. Et tant pis pour les esprits chagrins qui font observer qu’on a déjà une mer de plastique, de gigantesques quantités de cochonneries exportées vers les pays du Sud par ceux du Nord, etc. Mais revenons au carbone : comment ça , « l’élimination » ? Bon, ça risque de prendre un peu de temps, jusqu’à ce qu’on ait mis au point les technologies magiques qui nous sortiront de la cocotte-minute. Et même si aucun résultat probant n’a encore été obtenu par les premières start-up qui s’en occupent, ça viendra, soyez-en sûrs. Dans le même temps, on s’occupera de faire obstacle au rayonnement solaire grâce à la géo-ingénierie. Pas d’inquiétude, donc, tout est sous contrôle. Sauf qu’on est déjà à 1,5 °C de dépassement du seuil de dangerosité pour la planète (fixé par les scientifiques et les États), et qu’on se précipite allègrement vers les 2, 3 °C, voire plus encore. Oui, bon, d’accord. En attendant les solutions qui viendront assurément d’ici deux, trois, quatre décennies ? il faudra… s’a-dap-ter ! C’est ce que Malm et Carton appellent « la logique pas exactement génocidaire du dépassement » :
Si l’optimisme-rationalisme imprégnait (largement) la théorie et (pour partie) la pratique des trois formes de gestion du dépassement [adaptation, élimination et géo-ingénierie], cette idéologie avait aussi son côté sombre. Après avoir expliqué pourquoi nous devions abandonner l’idée d’arrêter du jour au lendemain les combustibles fossiles, The Economist [dans son article du 5 novembre 2022 : « The World is Going to Miss the 1,5 °C Totemic Target »] reconnaissait que cela pouvait « donner l’impression, pour ceux qui s’en soucient, qu’on laisse tomber les plus pauvres, qui souffriront plus que tous les autres une fois le seuil franchi[3]. Mais il faut regarder la vérité en face et en explorer les implications[4]. » La vérité en question était qu’il fallait, en effet, laisser tomber les plus pauvres. « Le dépassement de 1,5 °C ne condamne pas la planète. Mais c’est une condamnation à mort pour certaines personnes, certains modes de vie, certains écosystèmes, certains pays même. » [Ce sont évidemment les auteurs qui soulignent.]
Ces mots auraient dû faire froid dans le dos aux lecteurs, du moins de « ceux qui s’en soucient » L’auguste magazine n’hésitait pas à prononcer une peine de mort de masse au nom du caractère sacré du capital fossile : parce qu’une « refonte révolutionnaire de ce système » [donc des mesures radicales contre le capital fossile] était impensable, des peuples entiers devaient mourir. Cela ne correspondait pas exactement à la définition du génocide, l’intention n’étant pas d’anéantir un groupe de personnes particulier et de pourchasser ses membres pour les éliminer. La disparition de modes de vie et de pays entiers n’était que le prix à payer, avec ou sans remords.
La suite du livre est consacrée à une analyse matérialiste qui explique très clairement quelles sont les forces de ce que les auteurs appellent l’antirévolution – au sens où il n’y a plus pour le moment d’affrontement entre forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires, mais plutôt une antirévolution qui fait tout pour prévenir toute remise en cause de l’hégémonie du capital, dont le pilier principal reste le capital fossile. Il faut absolument lire Overshoot pour mieux comprendre comment fonctionne l’ennemi, et pour mieux le combattre. Il apparaît écrasant (comme c’est le cas en ce moment précis avec la concentration de l’armada israélo-américaine contre l’Iran et le Liban), mais les auteurs relèvent aussi un certain nombre de luttes victorieuses contre des projets d’infrastructures de combustibles fossiles partout dans le monde – « même si l’ennemi n’[a] majoritairement pas cessé d’être victorieux », écrivent les auteurs, « il n’[est] absolument pas invincible ».
Le 26 mars 2026, franz himmelbauer pour Antiopées.
[1] Avis de tempête. Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, La fabrique éditions, 2023.
[2] Pardon, il n’y a que les vieux barbons dans mon genre pour connaître cette référence : Jacques Duclos, alors représentant du PCF, avait caractérisé ainsi l’opposition au deuxième tour de l’élection présidentielle de 1969 de Georges Pompidou er Alain Poher, alors président du Sénat et donc, de la République , par intérim, après la démission de de Gaulle.
[3] Je ne sais pas vous, mais moi j’adore ce « pour ceux qui s’en soucient ». Probablement pas la majorité du lectorat de The Economist, qui n’est pas exactement un organe gauchiste…
[4] Et j’adore aussi ce « il faut regarder la vérité en face » – la vérité du capital, évidemment.